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Full text of "Revue de l'Anjou, Volume 49"

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REVUE 

DE ĽANJOU 

PARAISSANT TOUS LES DEUX MOIS 



53 e Aziziée 



NOUYELLE SÉRIE 

. Í 9 et ty Livraisons — Juillet et Aoút 1904 



TOME XLIX 



ANGERS 

GBRMAIN ET G. GRASSIN, I M P RIM E U RS-LI B RAIRES 
40, me du Cornet et ma Salnt-Laud 

1904 



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SOMMAIEE 



JUILLET-AOUT 

ĽAnjou aux primitifs francais. — Ch. Urseau 5 

Aux Pays du Soleil : I. De Marseille á Port-Said ; 11. Port-Said. — 

Albin Sabatier 25 

Sur les chemins de Yendée. — Pierre Gourdon 41 

Poésie : Cuivres; Lea Bohémiens; Innocence. — Auguste Dupouy. 57 

es de F ranče. Frédéric Plessis. — Auguste Dupouy 61 

Ľéglise et la chapeile abbatiale de ľAbbaye d'Asniéres et rapport sur 

les fouilles qui y ont été faites. — De la Briôre et J. Gbappóe . 71 

Saint-Nazaire et la Loire marítime. — Etienne Port 101 

Souvenirs d'Eglise (suite). — A. Mauvif de Montergon 117 

La Révolutioo au jour le jour en Touraine (1789*1900) (suite). — . 

H. Paye 133 

Résumé des observations météorologiques faites á la Baumette, prés 

Angers (juiliet-aout 1904). — A. Gbeux 147 

Chronique 149 



Elections pour le renouvellément d u Conseil général et des 
Conseils ďarrondissement. — Départ de M. de Joly, préfet 
de Maine-et-Loire. — loauguration de l'Hôtel-de-Ville de 
Segré. — La Loire navigable. — Une missioo militaire ita- 
lienne a Saumur. — Intervíew de M. René Bazin. — Deux 
angevins au Conservatoire. — Prix de vertu. — Distiuction* 
honorifiques : Légiou d'honneur, Palmes académiques, Mérife 
agricole, Médaille d'honneur du travail. — Nécrologie : 
M. le général Doutreleau, M. Emile Louvet, M. le président 
Leliévre. 

A travers les Livres bt les Rbvues : Chanoine Dedouvres, La 
Afére de ľEminence griie; — Abbé Chasle, Le Concordat; — 
L. de Farcy, Un ateliér pour la reproduction des ancienne* 
tapmerie* , etc. — Ch. U. 

Gravures, — Abbaye d'Asniéres : deux pierres tombales ; pian de ľéglise 
abbatiale; fouilles de 1903 (2 planches). 



On s'abonne á la librairie Germain et G. Grassin, á Angers 



Prix de ľabonnement annuel : 12 francs 
Le fascicule : 2 fr. 50 



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REVUE 
DE LANJOU 



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REVUE 



DE ĽANJOU 



H OUYELLE ^ÉRI E 



TOME QUARANTE-NEU VIEME 



ANGERS 

GERMAIN ET G. GRASSIN, IMPRIMEURS-LIBRAIRES 
40, rue du Cornet et rue Saint-Lau 

1904 



Digitiz'ecľby Cbogle 



TIIĽ NPAV TOItK 

SlífrLiC LiBEAEY 

931003A 

AffTOEi LENOX AND 
T1LDBN FOUisDATlUNi 
E 1&3S L 



Printed in France. 



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✓ 

ĽANJOU AUX PRIMITIFS FRANQAIS 



Ľexposition des Primitifs fran^ais, qui vient de fermer 
ses portes, a été pour beaucoup de nos compatriotes une 
véritable révélation. 

On connaissait les primitifs italiens et par ce nom on 
désignait les peintres antérieurs ä Raphael. On savait aussi 
qu'il y avait eu, dans les Flandres, avant Rubens, une 
école primitive, dont les ceuvres — plus de trois cents — 
réunies ä ľexposition de Bruges, en 1902, avaient si vive- 
ment excité ľadmiration des visiteurs. Mais qui donc 
aurait osé parler des primitifs fran^ais? Ne croyait-on pas, 
en effet, jusqďau milieu du xix 6 siécle, que Gousin était 
le premiér peintre fran^ais? Un historien a méme affirmé 
que « Frangois I er n'a pas restauré, mais fondé la peinture 
en France ». II est vrai que, pour soutenir plus facilemerit 
cette thése, on attribuait ä nos voisins du Midi ou du 
Nord les oeuvres qui auraient pu donner quelque idée de 
ľactivité artistique de la France, au xiv e et au xv e siécle. 

Désormais la démonstration est faite. Nos vieux maítres 
vont reprendre dans ľestime du monde civilisé la plače 
ä laquelle ils ont droit. Gráce au zéle persévérant de 
M. Bouchot et de ses vaillants collaborateurs, ils sont 
sort i s de nos musées nationaux , des collections particu- 
liéres de la France et de ľétranger. Pendant trois mois — 
du 42 avril au 14 juillet, — ils ont été réunis au Pavillon 
de Marsan, iúgénieusement groupés par écoles, exposés, 




I 



6 



REVUE DE ĽANJOU 



en bonne lumiére, aux yeux ďune foule chaque jour plus 
empressée et plus enthousiaste. Les ealumineurs eux- 
mémes, qui sont les ancétres des primitifs, ont été conviés 
ä la fôte. On a voulu interroger ces modestes artistes qui, 
durant tout le moyen áge, ont dépensé tant d'adresse et de 
verve pour orner les feuillets des manuscrits. Iľexposition 
organisée, dans une des salles de la Bibliothéque natio- 
nale, par MM. Delisle et Omont, a été leur réponse : ä 
personne ils n'ont voulu révéler leur nom, mais aux 
regards de tous ils ont étalé ce que leur talent, si souple 
et si délicat, a produit de plus parfait, depuis le temps de 
saint Louis jusqu'au xvi e siécle. II faut avoir vu, á la 
Bibliothéque nationale aussi bien qu'au Pavillon de Marsan, 
ces documents incomparables, ces reliques vénérables de 
notre passé artistique, qui s'appellent les Grandes Heures 
du duc de Berry, le Parement de Narbonne, la Vierge 
glorieuse du maitre de Flémalle, ľÉtienne Ghevalier et 
ľHomme á la fléche de Jean Fouquet, le Triomphe de la 
Vierge d'Enguerrand Charonton, si pieux, si pur, qu'il 
peut passer á bon droit pour la perle de ľExposition, le 
Buisson ardent de Nicolas Froment, ľAnnonciation de la 
Madeleine d'Aix, qui fut successivement attribuée á Jean 
Van Eyck et ä Albert Durer, le triptyque de la cathédrale 
de Moulins et la Nativité de ľévéché ďAutun, qui pour- 
raient bien étre de Jean Perréal; il faut avoir admiré la 
sobre élégance de ces chefs-ďoeuvre, la noble harmónie 
de leurs couleurs, ce je ne sais quoi de vif, d'alerte, 
de vérilablement frangais, qui constitue leur caractére 
propre, pour comprendre ä quel point il était injuste de 
nier ľexistence et méme la valeur de notre vieille école de 
peinture. Vraiment, il est nécessaire qu'il y ait eu jadis, 
sur la terre de France, des ateliers bien nombreux et des 
ouvriers singuliérement habiles, pour que, malgré toutes 
les ruines accumulées par les siécles, il reste encore 
aujourďhui tant etde si glorieux témoins de leur maltrise! 



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ĽANJOU AUX PRIMITIFS FRANQAIS 7 

J'ai promis — quel engagement téméraire! — cľétudier 
ailleurs cette importante manifestation artistique. Ici, je 
me propose de dire tout simplement quelles sont, pármi 
les piéces qui figuraient á ľexposition des Priroitifs fran- 
?ais, celieš qui intéressent ľAnjou. 

Je ne veux rien exagérer ; je dois méme reconnaltre que, 
sauf les merveilleuses tapisseries dela Cathédrale, ľAnjou 
ne posséde plus aujourďhui aucune oeuvre qui méritôt 
ďétre exposée aux Primitifs. Pour les peintures surtout 
la disette est lamentable. II n'en reste plus une seule que 
ľon puisseattribuer au xv e siécle. Le retable de la chapelle 
du Ghrist, á la Cathédrale, ne remonte pas au-delä de 1520 
ou 1530; le portrait de Louis XI, conservé ä Bébuard, est 
ďun demi-siécle de plus récent encore; la Vierge avec 
ľEnfant Jésus, de ľéglise de Champtoceaux, n'est pas 
antérieure á 1600 ou 1610. S'il en est ainsi, que sont donc 
devenues les oeuvres de ces artistes que le roi René avait 
groupés autour de lui, qu'il logeait dans ses cháteaux et 
qui travaillaient sous ses yeux? II y avait pármi eux des 
étrangers tels que Barthélemy de Glerk et Goppin Delf t, 
tous deux originaires des Pays-Bas, et le suisse Gilbert 
Vandellant; mais il y avait surtout des frangais, comme 
Jehan Chapuis, Golin Descourtils, Pierre Garnier et 
Pierre de Villant Ľécole angevine ne disparut pas avec 
René, Aprés la mort du roi, elle fut représentée par 
Oli vier Chiffelin, auquel Philippe de Commines confia, en 
1487 , la décoration de la chapelle de Dreux ; Jean de Cor- 
mont qui regut d'Anne de Bretagne la commande ďune 
Vierge; Roland Lagouz « vitrier-peintre et ymaigier », le 
pôre de la longue dynastie des Lagouz. C'est á peine si 
ľAnjou a conservé le nom de ces ouvriers, dont plusieurs 
furent des maltres habiles. En tout cas, il n'a pas su 
garder un seul de leurs travaux. Je ne voudrais pas affir- 
mer pourtant que leur oeuvre ait péri en entier; car il 
reste peut-étre, dans tel ou tel musée de province, quelque 



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8 REVUE DE ĽANJOU 

spécimen de leur art, quelque peinture délicate, que le 
catalogue aura attribuée á un peintre des Flandres. 

Sous ce titre : VAnjou aux Primitifs francais, je 
n'entends donc pas parler tout simplement des piéces qui 
appartiennent aujourďhui á ľAnjou, mais de tous les 
documents, manuscrits, peintures, tapisseries, réunis ä 
ľExposition, qui, á un titre quelconque, intéressent notŕe 
province : les uns, parce qu'ilsontétéfaitspour les grands 
personnages ou les riches demeures de notre pays; les 
autres, parce qu'ils reproduisent les traits de princes dont 
le souvenir est resté populaire pármi nous; plusieurs 
méme, parce que ľon a pu croire qu'ils trahissaient la 
main d'un ouvrierou ďun amateur angevin. Aprésavoir 
indiqué le numéro sous lequel chaque piéce avait été 
enregistrée, j'en donne une description sommaire. Ce(te 
description, je la fais suivre ďune notice que j'emprunte 
souvent au Catalogue officiel, mais que je modifie quelque- 
fois ä ľaide ďimpressions et de souvenirs personnels. 



Peintures 



23. La Vierge, sur un tróne entre saint Jean et un 
moine. En bas, trois saints, dont saint Louis ďAnjou, 
évôque de Toulouse. (Verš 1400.) 

Hauteur : 0*28; largeur : O 10 , 18. 

Celte piéce restauróe, mais dont les figures sont intactes, 
rappelle certains manuscrits méridionaux, que M. Max 
Dvorak a signalés dans son livre : Die ílluminatoren des Joh. 
von Neumarkt (Wien, 1902). 

Saint Louis de Toulouse, fils de Charles II ďAnjou, est 
vétu ďune robe de fŕanciscain, que recouvre une chápe 
ďazur semée de fleurs de lis. II tient un livre de la main 
droite et une crosse de la main gauche. Sa téte est coiffée de 
a mitre. U est représenté avec le méme costume et les mémes 



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L ANJOU AUX PRIMITIFS FRANCAI8 



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atiributs, sur ľune des fresques de ľancien oouvent de a 
Baumette. 
B ois fond or. 

Appartient ä M. Ed. Aynard, Lyon. 

26. Portrait de Louis II d'Anjou, roi de Sicile et de 
Jérusalem, pére du roi René. Aquarelle originale, donnée 
ä Ja Bibliothéque nationale par M. Miller, membrede ľlns- 
titut. (1410.) 

Le roi a le nez aquilin, la bouche fine et un peu mépri- 
sanle. II porte sur la téte un de ces ckaperons ä la mode au 
commencement du xv 6 siécle, qui se composaient ďun mor- 
ceau ďétoffe festonnée, enroulée de la nuque au front et dont 
lesbouts tombaient devantles yeux. La robe est en brocard 
d'or á ramages écarlates et azurés; le col, fourré de loups 
cerviers, monle jusqu'aux oreilles. 

La partie primitive de ľoBuvre a m 222 de hauteur et 0*113 
de largeur. Roger de Gaigniéres, ä qui elle appartint et qui 
la reproduisit dans ses albums de costumes, la fit agrandir 
sur les bords et inscrivit au bas la légende en lettres ďor qui 
s'y trouve : LOVIS • D • D'ANJOU • R • DE • NAPLE • 
SICILE • ETC. 

Ľartiste qui a peint, au fol. 6i du ms. latin 1156 de la 
Bibliothéque nationale (Exposition ms. n° 117), le portrait de 
Louis II, s'estinspiré de celte aquarelle. 

71. Le Triomphe de la Vierge, par Enguerrand Gha- 



Ce tableau a une importance exceptionnelle, en ce qu'il est 
ä peu prés le seul dont ľétat-civil soit indiscutable. Dans 
ľbistoire de la peinture eú Európe, il occupe un rang prépon- 
dérant; il est la preuve que ľart prétendu flamand était en 
réalité une formule de pratique générale, employée tout aussi 
bien dans le Midi que dans le Nord. On. avait longtemps 
atlribué cette oeuvre au roi René, puis ä Jean van Eyck et 
entí n ä van der Meire; M.ľabbé Requin,ďAvignon, a retrouvé 
dans ľétude du notaire Giraudy, au protocole de Jean Morelli 



ronton. (1453.) 



Hauteur : 1™83 ; largeur : 2 m 20. 



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10 REVUE DE ĽANJOU 

ä ľannée 1453, le contrat passé entre un prétre, Jean de 
Montagnac, et le peintre Enguerrand Charonton, de Laon, 
pour la confeetion de ce tableau. Un programme trés étroit 
était imposé au peintre; il est transcrit tout au long dans le 
contrat et M. ľabbé Requin ľa publié in extenso dans ľopus- 
cule intitulé : Un lableau du roi René au Musée de Ville- 
neuve-lés-Amgnon (Paris, Picard, 1890, in 8°). Voici la partie 
de ce programme concernant le Triomphe de la Vierge : 
« Premiérement y doit estre la forme de paradis et en ce 
paradis doit estre la Sainte Trinité, et, du Pere et du Fils, ne 
doit avoir nulle différence, et le Saint-Esprit en forme de 
colombe et Nostre-Dame devant, selon qu'il semblera mieulz 
audit maistre Enguerrand, ä laquelle Nostre-Dame la Sainte- 
Trinité mettra la couronne sur la teste... » Toute la compo- 
sition de cette oeuvre est ainsi précisée á ľartiste. Les véte- 
tements doivent étre riches : c Celui de Nostre-Dame doit 
étre de damas blane figuré selonc ľadvis dudict maistre 
Enguerrand, et alentour la Sainte Trinité doivent étre Ché- 
rubins et Séraphins ». 

Ľ oeuvre renferrae cinquante figures, sans compter les anges, 
la Trinité et les bienheureux ou damnés, en tout plus de cent 
personnages. Jean de Montagnac est représenté dans le bas; 
au pied de la croix en arriére est un évéque, également ä 
genoux devant la croix. 

A gauche, dans le groupe des personnages tournós verš la 
scéne principale, on remarque un pape, un roi, des princes, 
des prélats, des moines. A droite, des papes, des prélats, des 
princes, des religieuses et des moines, tous nimbés. Dans le 
coin, ä droite, on retrouve la figúre de la Vierge blonde, qui 
était peut-étre la femme ďEnguerrand Charonton, et on 
apercoit le profil trés pousséďun homme coiffé ďune calotte, 
qui pourrait étre ľartiste lui-méme. 

On ne saurait trop insister sur la valeur considérable de 
cette piéce si peu connue, laquelle est cependantun document 
de tout premiér ordre. Les visages, les mains, sont ďune 
exécution qui rappelle les plus belieš miniatures de Jean 
Fouquet. 

Enguerrand Charonton, né verš 1410 dans le diocése de 
Laon, était venu ä Avignonen 1447. U s'y était élablietmarié, il 
y était encore en 1461. Son origine picarde indiscutable est 
établie par des mots inserits par lm dans ľacte passé avec 



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ĽANJOU AUX PRIMITIF8 FRANQAIS 



Jean de Montagnac, chiel pour ciel, anchien pour ancien, 
anlier (altare) pour autel. Le tableau, commencé le 14 avril 
1453, fut placé sur ľautel de la Chartreuse de Villeneuve-lés- 
Avignon, en septembre 1454 Enlevé ä la Révolution, il fut 
recueilli depuis par les soins de ľun des administrateurs de 
ľbospice et figúre dans le petit musée de cet établissement. 
II fut étudié parMérimée (Voyage dans le Midi, p. 163,), par 
A Michiels {Vari flamand dans le Midi) et ďune facon déci- 
sive par M. ľabbé Requin. 

Bois. Détrempe; fond or préparé sur toile et plátre. 

A ľbospice de Villeneuve-lés-Avignon (Musée). 

72. Saint Bernardín de Sienne, sainte Catherine et saint 
Louis d'Anjou, évéque de Toulouse. (Verš 1450.) 

Hauteur : 0-33 ; largeur : 0-69. 

Ce tableau a été repeint dans sa plus grande partie, mais 
la figúre de saint Bernadin et celie de saint Louis n'ont pas 
été retoucbées. Les fonds étaient damassés ä ľorigine. 

Bois, Peinture á ľoeuf. 

A M. G. Schlumberger, Paris. 

74. Adoration des Mages. (Verš 1470.) 



Pármi les oeuvres si nombreuses attribuées au roi René, 
celle-ci offre quelque vraisemblance. Ce tableau, trés médiocre 
d'ailleurs, aurait été donné par le roi aux Dominicaines, dites 
les Dames de Saint-Barthélemy, ďAix. En 1790, il fut recueilli 
par le P. Pouillard, garde des tableaux du cardinal Fesch, et 
depuis on le suit jusqu'ä nous. 

Toile de soie. Peinture ä la détrempe. 

A II. le barón Guillibert, Aix-en-Provence. 

78. Le Buisson ardent, par Nicolas Froment. A gauche, 
un volet sur lequel est représenté le roi René, en costume 
civil, accompagné de saint Maurice, de saint Antoine et de 
sainte Madeleine. A droite, la reine Jeanne de Laval, pré- 



Hauteur : 0-361 ; largeur : 0-253. 



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12 



REVUE DE ĽANJOU 



sentée par trois saints : saint Nicolas, sainte Catherine et 
saint Jean. (1475-76.) 

Hauteur : 4»10 ; largeur : 3"05. 

Ce tableau monumental est trop connu pour qu'il soit néces- 
saire de le décrire longuement. On sait, gráce aux piéces 
découvertes aux archives des Bouches-du-Rhône par M. Blan- 
card, que ľauteur est Nicolas Froment, ä qui il était redú, en 
1475, 30 écus sur la composition du Buisson ardent, commandé 
par le roi René pour la cathédrale ďAix. On avait cru long- 
temps que ce morceau capital de ľart fran^ais était une 
ceuvre flamande; méme on ľaltribua ä Van Eyck, ä cause du 
paysage sur lequel se détache, dans le panneau centrál, le 
buisson ardent. Ce nom de Froment, que M. Michiels avait 
revendiqué pour la Flandre, est celui ďun praticien né ä 
Uzés. Il'composa divers tableaux, entre autres une oeuvre 
qu'il signa « Nicolaus Frumenti absolvit opus Í&6Í », et qui 
est aujourďhui conservée au Musée des Offices á Florence. 
Dans ce dernier tableau, Froment s'est représenté au haut, 
ä gauche, sous les traits ďun homme encore jeune, au nez 
aquilin, coiffé ďune calotte. 

La partie centrále du tableau est une des représentations 
les plus curieuses qui nous soient restées du Buisson ardent, 
tel que ľavaient imaginé les chanoines réguliers de Saint- 
Victor. Ces religieux substituaient ä Dieu le Pere, apparu ä 
Mo'ise, la Vierge mére sur un buisson de roses. Pour mieux 
faire comprendre leur pensée, ľartiste a écrit au bas du 
tableau ľantienne bien connue : Rubum quem viderat Moyses 
incombustum conservatam agnovimus tuam laudabilem virgi- 
nilaiem.sancta Dei Genitrix. 

Le roi René et sa femme Jeanne de Laval sont représentés 
sur les volets, entourés de leurs saints de prédilection . Le 
roi est en costume de ville, a vec la parure et les garnaches 
déjä de mode au temps de Charles V. La reine porte le surcot 
des duchesses; elle est ďune laideur nettement caractérisée. 

Bois. Peinture á ľhuile. 

A la cathédrale Saint-Sauveur, Aix-en-Provence. 

79. Diptyque. A gauche le portrait ďun homme ágé 
portant le collier de saint Michel. A droite, une dame 





ĽANJ0U AUX PRIMIT1FS FRANgAIS 



13 



coiffée ďun chaperon de velours noir á long bavolet. (Verš 



En comparant ce petit diptyque au tableau du Buisson 
ardent, il est facile de reconnaitre, dans les deux personnages, 
le roi René ďAnjou et sa femme Jeanne de La val, et, dans 
ľoeuvre elleméme, une peinture de Nicolas Froment. Le 
diptyque a recu le nom de diptyque de Matheron, ä cause de 
Jean de Malkeron, officier duroi René, qui le re?ut proba- 
blement des mains du prince. 

Bois. Peinture á ľceuf. 

Au Musée du Louvre. 

83. Deux saints évéques : Saint Augustín et saint Louis 
d'Anjou, évôque de Toulouse. (Verš 1480.) • 

Hauteur : 1*60; largeur : ]»35. 

Ces deux figures étaient séparées ; elles sont réunies dans 
un cadre á ineneaux. La peinture en est assez bonne et 
rappelle les ceuvres de Nicolas Froment. Le dessin des 
mains, sinon celui des visages est inférieur aux travaux de 
Froment , mais les motifs de décoration employés par le 
maitre du Buisson ardent ont été conservés dans les mitres 
et les crosses. Retouches. 

Bois. Peinture á ľhuile et á ľcsuf. 

A M. Ponthier, conservateur du Musée ďAix. 

102. Portrait de Louis XI, de profil, ä droite. Le roi est 
coiffé ďune calotte ronde, que recouvre un chapeau sans 
visiére. Autour du cou il porte le collier de ľordre de 
Saint-Michel. 



Ce portrait aurait été, parait-il — mais je doute fort que 
le renseignement soit exact — « trouvé en Anjou, chez un 
prétre qui en connaissait la valeur » . Acheté par un anti- 
quaire, dont j'ignore le nom, il a été revendu récemment ä 
M. le barón Witta, auquel il appartient aujourďhui. 11 porte 
la mention suivante : « Copié sur ľoriginal peint de son 



1476.) 



Hauteur : 0*15 ; largeur : 0*24. 



Hauteur : 0"37 ; largeur : 0-27. 





REVUE DE ĽANJOU 



temps dans le cabinet de M. de Gaigniéres ». En réalilé ce 
portrait est une copie on sous-copie du portrait de Louis XI, 
peint par Fouquet et gravé , en 1660, par Jean Morin : il est 
beaucoup moins intéressant que le prétendu « portrait ori- 
ginál de Louis XI, donné par Charles VIII » et conservé ä 
Béhuard. 

Bois. Peinture á ľhuile. 

A M. le barón Witta, Paris. 

106, Undon^teur protégé par un saint guerrier. (Verš 

1480.) 

Hauteur : 0*550; largeur : 0-465. 

Le personnage est vétu ďune chápe en brocart ďor. 
Autour de la téte, il porte un chapel ďor, rehaussé de perles 
et de gemmes. II est tourné ä gauche. Derriére Iuí, le saint 
patrón, avec sa cuirasse, son étendard e t son bouclier. A 
ľécu et au pennon qui flotte au sommet de la lance figúre un 
blason : sur fond de gueules une escarboucle ďor ä huit rais 
fleurdelysés. Dans ce saint guerrier, on a voulu voir saint 
Vietor. Pour moi, je n'hésiterais pas ä reconnaitre ici saint 
Maurice, patrón de ľordre du Croissant, fondé par le roi 
René. En effet, sans parler du blason, qui est précisément 
celui de ľéglise Saint-Maurice d'Angers, oú se réunissait le 
cha pi t re de ľordre 1 , on apercoit, au bras droit du soldat, 
ľextrémité du croissant, sur lequel, d'aprés les réglements, 
devait étre tracée la devise des chevaliers : Los en croissant. 
Ľidentification du personnage principál est beaucoup plus 
difficile. On a cite ďabord le nom du roi René, et j'avoue 
qu'il m'en coúte encore de renoncer ä cette opinion; mais 
M. le comte Durrieu a proposé Charles Hl d'Anjou , neveu du 
roi René , qui épousa la fille du comte de Vaudémont, Ferry 
de Lorraine. Le chardon lorrain, brodé sur la patte de la chápe, 
n'est pas sans donner quelque consistance ä cette hypothése, 
par laquelle s'expliquerait ďailleurs la ressemblance frappante 
entre ľoncle et le neveu. 



1 Tel est le blason que porte saint Maurice, dans le manuserit du . 
poéme latin, dédié aux chevaliers du Croissant par le vénitien 
Antoine Marcello, en 1453. (Bibl. de ľArsenal, ms. 940. Cf. L. de 
Farcy, Monographie de la Cathédrale ďAngers, le Mobilier, Angers, 
Josselin, 190Í, pp. 274-276.) 



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ĽANJOU AUX PRIMITIF8 FRANCAIS 



15 



A quel peintre faut-il attribuer cetle ceuvre remarquable? 
Le n o m de Van der Goes n'est plus admis aujourďhui. Celui 
de Jean Perréal, qui eút été alors au début de sa carriére, a 
été prononcó, mais avec peu de vraisemblance. Som m e toute, 
on en est réduit aux conjectures. 

Bois. Peinture á ľhuile. 

Au Musée des Beaux-Arts de Glascow. 

160. Portrait du maréchal Charles de Cossé-Brissac 
(école de Gorneille, de Lyon). (Verš 1548.) 



Le maréchal pôrte une toque noire et un pourpoint foucé ä 
manches claires. 
Bois. Peinture á ľhuile. 
A M. Walter Gay, Paris. 

193. Portrait ďun seigneur, en costume noir et en toque 
foncée, portant ľordre de Saint-Michel. OEuvre de Fran- 
?ois Clouet. (1565.) 



Ce portrait est celui de Arthus de Cossé, seigneur de 
Gonnord, en Anjou, et de Secondigny, en Poitou, surinten- 
dant des finances et maréchal de France, mort ä Gonnord, 
en 1582. Les armes placées au bas du portrait ont été 
ajoutées. 

Bois. Peinture á ľhuile. 

Au Musée ďAix-en-Provence. 

362. Portrait d'un prince et d'une dame. Diptyque. 



Ce curieux petit diptyque est une copie de celui dit de 
Matheron (n° 79); il a été exécuté aprés la mort du roi René 
et de Jeanne de Laval. L'encadrement, en bois, est fort 
intéressant. 

Bois. 

A M rae Chabriéres-Arlés, Paris. 



Hauteur : 0°»18; largeur : 



Hauteur : nB 24; largeur : m 22. 



(Verš 1500.) 



Hauteur : (MO; largeur : 0*20. 



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16 



REVUE DE ĽANJÔU 



Tapisseries 



259. Quatre scénes de la tapisserie de ľApocalypse. 

(1375-1380.) 

La tenture de ľApocalypse et les autres tapisseries de la 
Cathédrale d'Angers sont trop connues depuis que M. de Farcy 
les a étudiées 1 , pour qu'il soit nócessaire ďen donner une 
description compléte. Qu'il me suffise de rappeler ici que la 
tenture de ľApocalypse se composait á ľorigine de cinq 
tapisseries ou draps, comprenant 90 sujets. II en existe 
encore 69 entiers; on a des fragments de 9 autres; 42 sont 
complétement détruits. Les dessins ou patrons ont été 
exécutés par Jean de Bandol (Hennequin de Bruges) , peintre 
de Charles V, ďaprés les miniatures de plusieurs manuscrits 
de ľépoque. La tapisserie est ľoeuvre du parisien Nicolas 
Bataille. Cette merveilleuse tenture a été commandée par 
Louis I or duc ďAnjou, pour décorer la chapelle de son 
< cbastel ďAngiers », oú était exposée la Vraie-Croix, á 
double traverse, de ľabbaye de la Boissiére. Les quatre 
scénes exposées aux Primitifs sont les suivantes : 

N° 6 : Saint Jean, debout ä ľintérieur ďune maison 
crénelée, contemple, par la fenôtre, les vingt-quatre vieillards 
qui enlévent leurs couronnes et se prosternent devant le 
tróne de Jésus-Christ. 

N° 7 : Les vieillards chantent un cantique en ľhonneur de 
ľAgneau immolé, qui tient ľétendard de la Résurrection. 

N° 80 : Saint Jean contemple les juges assis sur des trônes. 

N° 81 : Le dragon ä sept tétes sort de ľenfer, suivi de 
nombreux guerriers. II marche contre la Cité sainte, que 
défendentles soldats fidéles. 

Laine. 

A la Cathédrale ďAngers. 

1 Voir, en particulier, Monographie de la Cathédrale ďAngers. 
le Mobilier, pp. 85-152. 




ĽANJOU AUX PRIMITIFS FRANCMS 



264. Le miracle du Landit. (Commencement du xvi e 



Ľévéque de Paris, ľabbé de Saint-Denis et leurs assistants 
sont réunis; un prétre tient ľhostie miraculeuse au-dessus 
ďun corporalier. Le larron cache le ciboire en terre. D3ns le 
fond, ľabbaye de Saint-Denis et un monument qui rappelle 
le Palais de justice de Paris. 

Au bas de la tenture figúre le texte suivant : 

A Sainct Gervays ung larron print ľhostie, — Queau lendic 
mist ou s'en alla ľeveque — De Paris ľabbé Sainct Denys 
avecque, — Mais au Curé deudict lieu est sorlie. 

Cette tapisserie faisait partie d'une série de onze piéces sur 
les miracles de ľEucharistie. Elle provient de ľabbaye du 
Ronceray. Elle a été vendue, au Plessís-Macé, en 4888 *. 

Au Musée des Gobelins. 

267. Anges portant les instruments de la Passion. 
(Commencement du xvi e siécle.) 

Hauteur : l m 80; largeur : 7^00. 

La tenture compléle se compose de trois tapisseries et de 
sept tableaux. Elle vient de ľéglise Sainte-Croix du Verger et 
porte les armes de Charles de Rohan, seigneur de Gié, fils 
du maróchal, et celieš de Jeanne de Saint-Séverin, sa deuxiéme 
femme. Elle a dú étre exécutée verš 1518 ou 1520. 

Sur un fond vert foncé, semé de fleurettes, ďoiseaux, 
d'animaux variés , des Anges , agenouillés et vétus de chapes 
d'une grande richesse, tiennent en main les instruments de 
la Passion et supportent de larges écritaux ou sont expliqués, 
en lettres gothiques et en francais, les divers sujets traités 
par ľartiste. 

Laine et soie. 

A la Catbédrale ďAngers. 

1 Une des tapisseries de cette suite se trouve au cháteau úe 
Langeais; les autres ont été achetées par divers amateurs. 



siécle.) 



Hauteur : 1»81; largeur : 1«»24. 



2 




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REVUE DE ĽANJOU 



268. Pierre de Rohan et ľorgue. (Commencement du 
xvi e siécle.) 



ľne femme, richement vétue, est assise devant un orgue 
portatif ä quarante tuyaux. Elle semble accompagner de 
son jeu un seigneur, debout ä côté ďelle, qui chante en sui- 
vant des notes inscrites sur un papier. Un serviteur fait 
mouvoir le soufflet de ľorgue. Deux pages, comme pour 
narguer le chanleur, s'amusent ä torturer un cbat et un 
cbien. La lettre P., inscrile sur ľescarcelle du seigneur, fait 
supposer qu'on a ici le portrait de Pierre de Rohan, maré- 
cbal de Gié, et de Marguerite ďArmagnac, sa deuxiéme 
femme. 

Laine et soie. 

A la Cathédrale ďAngers. 

269. Le Concert. (Commencement du xvi e siécle.) 



Des personnages, bommes et femmes, jouent de ľorgue et 
de divers inslruments. Aux angles, des enfants qui s'amusent. 
Fond vert, semé de fleurettes. 

Cette piéce parait sortir des mémes ateliers que les deux 
précédentes et vient, comme elles, du cháteau du Verger. Elle 
avait óté transportée au cbäteau de Saverne, par un des 
quatre Rohan qui occupérent le siége épiscopal de Strasbourg, 
de 1704 ä 1790. 

Laine et soie. 

Au Musée des Gobelins. 

270. Une Amazone (Pentbésilée?). (Commencement du 
xvi e siécle.) 



Sur un fond verť foncé, semé de fleurs, se» dresse une 
femme, portant un casque, une cuirasse et une épée. Ľins- 
cription qui figúre au bas du panneau : Au grant Siége de 
Troie Diomedes requit. — A terre ľabattiz tant qu'il en est 
mémoire, — Avec mon armée tant ďhonneur ay acquit. — 



Hauteur : 2-10; largeur : 2m70. 



Hauteur : 2 m 90 ; largeur : 3-70. 



Hauteur : 2u20 ; largeur : l ra 30. 




ĽANJOU AUX PRIMITIF8 FRANgAlS 



Que entre U$ princes 8uis en bruyt triumf atoire — semblerait 
indiquer que celte guerriére représente Penthésilée, reine 
des Amazones , qui prit une part glorieuse au siége de Troie. 
Celte piéce intéressante provient du cha Lea u de Landifer. 
A la Cathédrale ďAngere. 



272. Histoire de saint Saturnin. Trois panneaux. (1527.) 



Celte ten túre, qui comprenait ä ľorigine sept ou huit 
tableaux, a été exéculée — peut-élre dans les ateliers des 
bords de la Loire — sur les dessins du florentin André Pol- 
lastron. Elle avait été donnée ä ľéglise Saint- Saturnin de 
Tours par Jacques de Beaune, barón de Semblacay, qui 
figúre a vec sa femme sur le troisiéme tableau. Sur le méme 
panneau le tapissier a inscrit la date : 1527. 

Les trois panneaux représentent : 

1° Jésus-Christ choisit saint Saturnin. — Crucifiement de 
Notre-Seigneur. — Résurrection. — Ascension. — Descente 
du Saint-E9prit. — Péche miraculeuse. 

2° Adieux de saint Pierre ä saint Saturnin. — Saint Pierre 
montre le ciel ä saint Saturnin. — II fait bátir une église. — 
U ordonne un pretre. 

3° Délivrance de la fille du roi, qui était possédée du 
démon. — Le roi donne ľordre de conduire saint Saturnin au 
supplice. — Martyre de saint Saturnin. 

Laine et soie. 

A la Cathédrale ďAngers 1 . 

402. Ľentrée au port. (Commencement du xvi e siécle.) 



Un bateau, portant neuf personnages vus ä mi-corps, 
pármi lesquels on distingue une femme aux cheveux flottants, 
se dirige verš un chäteau ä tourelles, défendu par deux 

1 Un quatriéme pannean, représentant la vocation de saint 
Saturnin , se voit au cháteau de Langeais. 



Haateur : 2"60 ; largeur des trois panneaux : Wfl. 



Hauteur : 2-40; largeur : 1-60. 



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REVUE DE LANJOU 



chevaliers armés de lances. Sur les murs crénelés des 
remparls se lit la devise des Bourbons : Espérance. 

Laine et soie. 

A M. L. de Farcy. 



Manuscrits 



69. Petites heures du duc de Berri. 

Ce volume a été souvent cité sous le nom ďfíeures de 
Ĺouis ďAnjou; mais, quoique les devises du duc de Berri 
n'y aient pas été peintes, il est cependant certain qu'il lui a 
appartenu et qu'il a été décoré par ses peintres, notamment 
par Jacquemart de Hesdin. 

A la Bibliothéque nationale, latin 18014. 

76. Les pélerinages de Guillaume de Digulleville. 

Manuscrit copié en 1393, par Houdin de Carvanay. La date 
est ä la fin du Pélerinage de ľäme (fol. 168 v°); le nom du 
copiste est donné en acrosticbe sur la derniére page du 

volume. 

Le manuscrit a appartenu ä Jean Bourré, conseiller de 
Louis XI. II est passé dans la librairie de Charles VIII, qui a 
fait ajouter au commencement un grand frontispice aux 
armes royales, avec les mots Karolus octavus et un encadre- 
ment for-iné de petits carrés ä la lettre gothique S en forme 
de 8. 

A la Bibliothéque nationale, ms. fs. 823. 



89. Livre ďheures de la premiére moitié du xv e siécle. 

Ce volume a été fait pour un membre de la famille de 
Holian. Le sujet des peintures est une sorte de concordance 
entre l'Ancien et le Nouveau Testament. D'aprés M. le comte 
Durrieu, ce manuscrit aurait été enlumine par un artiste 
travaillant ä Angers. 

A la Bibliothéque nationale, latin 9471. 



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ĽANJOU AUX PRIMITIFS FRANQAIS 21 

117. Heures du roi René. (Manuscrit exécuté verš ľan- 
née!440[?].) 

Beaucoup ďinitiales renferment un écusson tiercé de 
Jérusalem, ďAnjou-Sicile et ďAnjou moderne. Sur les 
encadrements ďun bon nombre de pages on a peint des 
aigles, avec des croix ä double traverse, des chausse-trapes 
et des voiles blanches portant en blen la devise En Dieu en 
soiL 

Au fol. 84 v°, on remarque un singulier portrait du roi 
René. Le roi est représenté sous les traits d'un jeune 
homme de trente ans environ, aux yeux saillants et gros, ä 
la face arrondie, au nez court et déprimé. H porte une 
longue barbe blonde en double pointe et les cheveux en 
courorine, ä la mode italienne. U a les mains jointes. 

Le portrait de Louis H, placé au fol. 61, n'y figurait pas 
dans le principe. A cet endroit se trouve une grande 
miniatúre représentant saint René. Un artiste, qui s'est 
inspiré de ľaquarelle conservée aujourďhui au Cabinet des 
Est a m pes (Exposition des Primitifs, n° 26), a peint, dans 
ľintérieur de la vignette, la tôte du roi sur le fond primitif, 
en lui construisant tant bien que mal un encadrement 
architectural. 

A la Bibliothéque nationale, latin 1156. 



118. Livre ďheures du roi René. 

Ce manuscrit a été exécuté verš 1470, aprés le mariage de 
René avec Jeanne de Laval. Les initiales du nom des deux 
époux (R. J.) se voient sur les marges et dans beaucoup de 
lettres. Les armes de René ornent ľinitiale de ľoffice de 
Notre-Dame (fol. 16), en regard ďune grande miniatúre repré- 
sentant la Vierge. 

A la Bibliothéque nationale, latin 17332. 

118 bis . Lettres d'anoblissement délivrées par le roi 
René ä Jehannot Roy, ďAix, le 22 mars 1476. 

Ľinitiale de ces lettres est enluminée aux armes et ä la 
devise du roi René. 
A la Bibliothéque Mójanes, Aix-en-Provence. 



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REVUE DE ĽANJOU 



119. Psautier de Jeanne de Laval, ŕemme du roi René. 

En tôte du livre, aprés le calendrier, sur le recto de dix 
feuillets, sont peinles, avec beaucoup ďólégance, les princi- 
pales scénes de la Passion. 

A la Bibliothéque de Poitiers, n° 41. 

141-142. La Cité de Dieu en fraiiQais. 

Ce magnifique manuscrit, dont ľenluminure s'achevait en 
1473, était destiné ä Charles de Gaucourt. Au commencement 
de 1488, il se trouvait en gage aux mains de maitre Jean de 
Rueil, qui le vendit, le l^février de cette annóe, ä Jean Bourré, 
seigneur du Plessis, ancien ministre de Louis XI 1 . Peu aprés, 
il devint la propriété de ľamiral de France Louis Malet de 
Graville, qui fit peindre des ancres sur plusieurs des bordures 
et substituer les armes des Mallet (trois fermauxďor sur fond 
de gueules) ä celieš des Gaucourt. 

L'exécution des peintures du manuscrit a été dirigée par 
Róbert Gaguin el conflée ä un peintre nommé Francois : 
c egregius pictor Franciscus. » Ce Francois serait-il un des 
fils de ľillustre tourangeau Jean Fouquet?On ľa dit; mais ce 
n'est qiťune hypothése. En tout cas, il est permis de ľidenti- 
fier avec c maitre Francois ľenlumineur », qui faisait partie 
en 1473 de la maison de Charles d'Anjou, comte du Maine. 

A la Bibliothéque nationale, ms. fs. 18 et 19. 

162. Forme et devis ďun tournois. 

Programme adressé par René d'Anjou a Charles d'Anjou, 
comte du Maine. 

Exemplaire offert ä Charles VIII par Louis de Bruges, sire 
de La Gruthuyse. Aux fol. 52 ?° et 53, figúre un grand tableau 
représentant ľarrivée du seigneur appelant et du seigneur 
défendant. 

De la Bibliothéque nationale, ms. fs. 2692. 

1 M. Léopold Delisle a publié, dans le Cabinet des manuscrits, t. II, 
p. 343, ľacte de vente, ďaprés ľoriginal classé, k la Bibliothéque 
nationale, dans la collection Clairambault, vol. 1052, p. 252. 




ĽANJOU AUX PRIMITIFS FRANQAIS 23 

163. Autre exemplaire du méme sujet. 

Le manuscrit est ouvert au fol. 3t v°, oú est représentée 
ľentrée dans la lice ďun des chefs du tournoi. 
De la Bibliothéque nationale, ms. fs. 2693. 

164. Troisiéme exemplaire du méme sujet. 

Le manuscrit est ouvert au fol. 100 v°. Le miniaturiste a 
représenté « comment les tournoyeurs se vont battans par 
troupeaux ». 

A la Bibliothéque nationale, ms. f. 2695. 

182. Diurnal de René II, duc de Lorraine. 

Ge volume contient, avec les offices sacrés, onze grandes 
peintures. II a porté longtemps le nom de Diurnal du roi 
René; on a méme prétendu que ľenluminure du manuscrit 
était ľceuvre du prince. En róalité, il ne figurait méme pas 
dans sa bibliothéque. On lit, en effet, ä la fin de ľouvrage, 
une note écrite en 1519, conslatant que Philippe de Gueldres, 
c jadis reine de Sicile et de Jérusalem, espouse de trés- 
illustre le feu roy René », fut re^ue celte année-lá au couvent 
des Sceurs de Sainte-Claire de Pont-ä-Mousson, et qu'elle y 
apporta le présent diurnal, « lequel estoit audit feu roy, et 
ľavoit faict faire pour dire son office canoniaulx ». Or ľépoux 
de Philippe de Gueldres était René II, petit-fils du roi René 
et duc de Lorraine de 1473 ä 1508, lequel prit aussi le titre 
de roi de Sicile, aprés la mort de son grand-pére. Ce qui 
achéve de prouver qu'il s'agit bien de ce prince, c'est que 
ľecusson placé au-dessus de la miniatúre représentant les 
Apôtres dans le cénacle (fol. 221) offre les armes de Hongrie, 
d'Anjou, de Jérusalem, ďAnjou-Sicile , de Bar et d'Aragon, 
recouvertes des armes de Lorraine, qui étaient ľécusson 
principál de René II et que René I er ne porta jamais ainsi. 

Ce volume a óté exécuté verš ľannée 1500. 

A la Bibliothéque nationale, latin 10491. 

201 . Fleur de vertu. (xvi° siécle). 

Ouvrage allégorique, traduit de ľitalien par Francois de 
Rohan, archevéque de Lyon. Le titre complet de ľouvrage est 



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REVUE DE ĽANJOU 



celui ci : Le Livre nommé Fleur de vertu, translaté ď Halien 
en francoys, par Frangoys de Rohan> archeve&que de Lion y 
primát de France et evesque ďAngiers. U parait avoir étó fait 
pour Marguerite d'Angouléme. 

Sur le fol. 36 v°, od a représenté la flatterie sous la figúre 
allégorique du Renard et du Corbeau. 

A la Bibliothéqae nationale, ms. fs. 1877. 

223 . Bréviaire de René II de Lorraine. (Fin du xv 6 siécle.) 

Ce manuscrit, qui a été longtemps appelé Psautier du roi 
René, contient quatorze miniatures. II parait étre de la méme 
provenance que le n° 182. Ea effet, les armoiries de la 
maison d'Anjou, qu'on remarque dans une des miniatures 
(fol. 44), sont disposées comme dans le premiér, c'est-ädire 
que ľécu de Lorraine est posé sur le tou t. Bien plus, celieš 
qui ornent le dais de la procession de la Féte-Dieu (fol. 326 v 6 ) 
contiennent un écu mi-parti de Flaodre et de Gueldres (un 
Hon ďor sur champ ďazur et un lion de sable sur champ 
ďor), qui ne peut nullement avoir appartenu au roi René et 
qui convient parfaitement, au contraire, au mari de Philippe 
de Gueldres. 

A la Bibliothéque de ťArsenal, ms. 601. 



Ch. Urseau. 



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I 



AUX PAYS DU SOLEIL 



I 



De Marseille ä Port-Said 



Aprés une ouit pénible, pleine ďinsomnies et de réves 
qu'ont causés ľagitation ďun départ précipité, ľexiguité 
de la couchette, le bruit de la machine et les battements 
de ľhélice, je me suis levé, ce matin, de trés bonne heure, 
pour respirer ľair marin. 

Sur le pont, au milieu du branle-bas ďun lavage ä 
grande eau, auquel procédent des matelots, pieds et 
ja m bes nus, je me remémore les incidents des derniers 
jours écoulés : désignation brusque pour Madagascar, 
remise hátive de mon service, adieux écourtés — et 
ďautant plus émus — á la famílie et aux amis. 

Je revois le départ enfiévré de la veille ; la foule encom- 
brant les docks, les quais, les pontons, les alléges, péle- 
méle avec les malles, les valises, les caisses, les cantines, 
les. colis de toutes natures, de toutes formes, de toutes 
dimensions; le va-et-vient des portefaix, des débardeurs, 
des hommes du bord, des agents de la poste et de la Com- 
pagnie ; ľarrivée affairée des retardataires, suant, soufflant, 
maugréant, criant, tempétant, bousculant et bousculés, 




REVUE DE ĽANJOU 



énervant tout le monde et f en particulier, les voyageurs 
prudents qui ont gagné le bord en temps opportun. 

Je revois les tas de sacs fauves oix s'abritent « les Cor- 
respondances » destinées aux pays ďoutremer, les mis- 
sives que recevront ces inconnus verš qui je vais et 
dont certains seront mes compagnons et mes amis. 

■ľentends les bruits multiples de ľappareillage : les 
ordres transmis par les porte-voix, les grincements des 
poulies, les crissements des chalnes, les battements des 
treuils, les halétements de la vapeur, les coups de cloche 
de la passerelle, les modulations des sifflets, les heurts 
des bagages sur les parois des cales ; les chocs des ancres 
contre la coque du paquebot. . . 

La plupart des passagers de premiére et de seconde 
sont ä ľarriére, agitant leurs mouchoirs, faisantdes signes 
ďadieu. Ici, un prétre, un missionnaire, regarde de tous 
ses yeux et de toute son áme une vieille femme, vétue de 
noir, qui, sur le quai, pleure silencieusement ä ľécart. 
Lá, des fonetionnaires coloniaux, accoutumés aux par- 
tances, échangent, avec des jeunes femmes, des « au 
revoir! » bruyants. . . 

La — Passe de la Major — est franchie. La Gathédrale, 
les máts des navires, les maisons de la vi Íle, les phares 
des musoirs semblent s'éloigner de nous. Nous dépassons 
la Tour carrée du Fort Saint-Jean, ľanse et la pointe du 
Faro, la baie des Catalans, Endoume, la colline de la 
Garde ou s'éléve le Sanctuaire de la Vierge, protectrice 
des hommes de mer. A tribord, ľlle Ratonneau avance sa 
pointe orientale, le cap Croix, verš ľilot de Malmousque 
que couronne la « Tour du Canoubier ». Puis ďest le 
chäteau ďlf, oú, suivant la légende ou ľhistoire, furent 
incarcérés Dantés, ľabbé Faria, ľHomme au masque de 
fer, Irfirabeau, les révoltés de 1848, et les vaineus de la 
Gonimune... Entre ses deux jetées, s'ouvre le port du 



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AUX PAY8 DU SOLKIL 



27 



Frioul. Surles roches grises s'étagent les batteries et les 
bátiments du Lazaret. Pamégues s'éloigne. La rade ďEn- 
doume ferme, derriére nous, son cirque ďllots et de récifs. 
Au loin, le Cap Croisette, que parait prolonger ľlle Maire, 
avance, sur le vert glauque de la Méditerranée, sa haute 
muraille de granit. A tribord, le phare de Planier surgit 
de son ilot anfractueux ďun gris rougeátre marbré <já et 
lá de larges touches ďun éclatant jaune ďor. 

Le paquebot court, á présent, á toute vitesse, le long des 
côtes de Provence, qui s'incurvent verš Cassis et verš la 
Ciotat. Entre ces deux golfes s'étend, verš le large, le 
massif tourmenté du Bec-de-ľAigle, tandis que, dans le 
lointain, se dessinent, en gris mauve et en violet pále, les 
collines de Toulon et les falaises du cap Sicié. . . 

(ľest ľheure crépusculaire, ľheure ardente. La côte 
dorée, empourprée, magnifiée par les splendeurs du cou- 
chant, se déroule lentement sous mes regards charmés. 
La vieille citée phocéenne, ľantique Massalia, déjä célébre 
au ternps ďAristote, ľindustrieuse Marseille, dont la 
puissance et la richesse se développent merveilleusement 
chaque jour, se dérobe presque á mes yeux, tandis que, 
resplendissante sur le ciel ďun bleu profond, la Vierge 
ďor, dressée sur la Tour Carrée de Notre-Dame-de-la- 
Garde, demeure visible longtemps encore. A son tour elle 
disparait derriére le voile lumineux d'une brume pourprée; 
presque aussitôt, la terrede France s'évanouit et je sens 
alors s'éveiller dans mon áme, avec une poignante inten- 
sité, la tristesse des regrets et la mélancolie des souve- 
nirs. . . 

La nuit descend, calme, transparente et bleue. Le 
firmament, de lapis-lazuli, se fleurit ďastres d'or. Des 
souffles tiédes s'élévent des flots, comme ľhaleine mysté- 
rieuse de la mer. Des lueurs päles glissent sur les ôndes 
qu'enveloppent, ä ľhorizon, des gazes diaphanes. Les 



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REVUE DE ĽÁNJOU 



volutes sombres des vagues semblent rouler des étoiles. 
On dirait que ľardente mágie des beaux soirs occidentaux 
et desclaires nuits estivales s'est déployée, ce soir, dans 
toute sa magnificence, pour me faire regretter davantage 
Ie ciel qui m'a vu naltre et la terre ancestrale. . . 



Les bouches de Bonifacio. — Nous sommes, á présent, 
en vue des côtes de la Corse, arides, sauvages, déchiquetées, 
hostiles. Des caps mena<jants allongent, sur les eaux ďun 
bleu ardoisé, la blancheur calcinée de leurs inaccessibles 
falaises. Des golfes violets s'enfoncent dans les terres 
brunes, entre desmuraillesde rocs noirátres. Des sommets 
Iointains profilent sur ľazur tendre du ciel leurs dente- 
Iures fauves. 

Au sud de la Corse, une masse bleuátre surgit ďune 
brume argentée : c'est la Sardaigne. 

Bientôt, cette masse confuse se précise. Le promontoire 
de la Testa se dessine. Des falaises grises se dressent au- 
dessus de plages sablonneuses couleur ďor. 

Nous entrons dans le détroit. 

Sur la côte frangaise, Bonifacio s'érige. Les maisons, 
aux murs lépreux, aux toits rouge sombre, se détachent 
peu ä peu des rocs sur lesquels la cité s'estperchée comme 
un nid de vautour. D'archaíques profils se découpent 
vigoureusetaent sur le ciel lumineux. Des créneaux den- 
tellent une tour vétuste, écroulée á demi. Une fléche 
ďéglise s'éléve de ľamas des toitures rougeátres et des 
murailles couleur de sépia. Au bord de la mer, sur des rocs 
surplombants, un vasteédifice, mi-caserne, mi-citadelle, 
est construit. A son fronton , face aux canons italiens 
braqués sur la ville frangaise, le drapeau tricolore flotte, 



au vent du large, comme un palladium et comme un 

défi...- 





AUX PAYS DU SOLEIL 



De la Corse et de la Sardaigne des Iles se détachent et 
resserrent le passage. 

Du côté frangais, Gavallo et Lavezzi; du côté ita- 
lien, la Maddalena, hérissée de remparts couronnés de 
boucbes ä feu, abrite sa rade magnifique derriére une 
indestructible ceinture de rochers; — Santa-Maria, San 
Stephano, Spazy dressent ďaltiers sommets au-dessus 
de la mer Tyrrhénienne et, á ľest, se dessine celte 
Capréra que le séjour de Garibaldi a rendue célébre ä 
jamais. 

Les côtes sardes disparaissent ä peine ä ľhorizon et 
déjá les treize Upari émergeot des flots comme un cortége 
de grisátres fantômes. 

Nous longeons, maintenant, la face orientale du Strom- 
boli. Le « pain de sucre • gigaatesque est e m pa nach é 
ďune épaisse fumée. Sous la perpétuelle menace ďune 
soudaine éruption, des villages se so n t bátis. De blanches' 
maisons, aux toits riants de tuiles rouges, s'accrochent 
aux croupes abruptes du volcan, escaladent des blocs 
noirätres, des amoncellements de scories spongieuses, 
des coulées suspectes. Par de larges gradins, pareils ä des 
escaliers de géants, certaines ďentre elles descendent 
jusqu'á la mer. 

Et voici Panaria. Les falaises qui regardent ľOccident 
s'élévent brusquement, au-dessus des vagues, comme une 
titanique muraille. Des blessures, fraichesencore, clament 
les ápres combats livrés par la mer. Des érosions profondes, 
des déchiquettements rouges, pareils ä des plaies béantes, 
disent les cataclysmes récents. Autour de ľ!le, des écueils 
hérissent les flots. Aux jours de calme, une blanche écume 
caresse leurs rugueuses parois. Mais, lorsque soufflent les 
vents occidentaux, quand la tempéte rugit, quand la mer 
bouillonne, les houles du large se ruent contre ces rocs 
aigus. De récif en récif, les vagues foisonnantes rebon- 
dissent, se heurtent, se croisent, s'exaspérent et des 




30 



REVUE DE L ANJOtJ 



lames monstrueuses assaillent, comme ďinnombrables 
béliers, le rempart formidable que la terre oppose á leur 

fureur. 

Par u n de ces contrastes dont la náture est coutumiére, 
la partie orientale de ľlle offre aux regards un spectacle 
ravissant. Des hameaux s'étagent sur les pentes. Des 
champs cultivés, des vignes, des arbres fruitiers alternent 
avec les vergers fleuris et les verdoyantes frondaisons. Sur 
des collines herbeuses errent des troupeaux. Dans une 
calanque violet pále, des barques se balancent, rythmique- 
ment, sous leurs voiles latines, rouges, brunes ou blanches. 

Les iles de Salim, Lipari et Vulcano présentent le méme 
aspect. D'un côté, des falaises déchiquetées, des cratéres 
égueulés, des cônes de débris, des coulées de lave, des 
amas cle cendres et de scories, des escarpements basal- 
tiques, des éboulis, des décombres ďoú s'élévent les 
blanches fumées des solfatares; de ľautre, les habitations, 
les anses remplies de bateaux de péche, la verdure, les 
fleurs, . . 

Soudain, devant nous, ľhorizon se ferme. Un phare 
éléve verš ľazur son pylóne marmoréen que surmonte un 
dome ílarnboyant. Nous approchons du détroit de Messine. 



Le détroit de Messine. — Les dispositions relatives des 
côtes de Sicile et d'Italie sont telies, en effet, que ľon a 
tout ďabord ľimpression de pénétrer dans un golfe. 

Le cap du Faro, qui forme la pointe nord-est de la 
Sicile, s'avance parallélement au littoral de la Calabre. II 
en déborde ľextrémité occidentale, le promontoire « del 
Pezzo », et parait ainsi clore le passage, jadis tant redouté, 
que gardent le gouffre de Charybde et ľécueil de Scylla. 

Les côtes d'Italie sont arides et sombres. Les chalnes 
granitiques de la Calabre profilentsur le ciel leurs gigan- 



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AUX PAYS DU 80LEIL 



31 



tesques créneaux. Les rugueux contreforts des monts 
ďAspromonte bossellent les rives du golfe de Gioja, qui 
décrit son arc immense entre Vuciliba et le cap Vaticano. 

Qá et lá, sur les plages désertes, des amas de gneiss et 
de granit, aux formes ani mal es, aux attitudes spectrales, 
s'érigent du chaos des galets et des blocs erratiques. Des 
parois de roches bumides brillent comme des miroirs. De 
loin en loin, sur un morne, au creux ďun ravin, un toit 
rougeátre, une muraille grise, un troupeau révélent la 
présence de ľhomme dans ces sites sauvages. 

Tout autres sont les côtes siciliennes. 

Leurs montagnes viennent mourir doucementsur la mer. 
Les sommets s'arrondissent comme ceux de nos ballons 
vosgiens. Sur les croupes , des taches, ďun vert d'éme- 
raude, sont des páturages o u paissent des troupeaux; 
ďautres taches, ďun vert plus sombre, sont des bois, des 
taillis, des futaies oú bruissent des so u r ces, oú naissent 
des ruisseaux qui, pareils ä des rubans de moire argentéc, 
dévalent le long des pentes, entre des rives tortueuses, 
creusées dans ľargile rouge. 

Des maisons claires, des hangars légers s'élévent sur la 
plage, ďun jaune ardent, qui termine le cap Faro. Le 
long du rivage, des lagunes bleues miroitent. Des barques 
de péche, aux máts penchés, aux voiles blanches, grises, 
brunes, rouge sombre, jaune clair se pressent dans le port 
minuscule qui s'ouvre ä ľabri du promontoire. 

Le cap est doublé. Nous sommes dans le détroit. La 
surface de }a mer est toute ridée. Les courants se font 
sentir. Leur force est telle, parfois, qu'ils drossent les 
navires et rendent pénible le franchissement de ce passage 
étroit. Des cercles concentriques, ä fleurďeau, indiquent 
le gouflfre de Charybde. 

Maintenant, c'est un enchantement continu. Unféerique 
panoráma se déroule de chaque côté du navire. A droite, 




REVUE DE ĽANJOU 



c'est Messine qui s'allonge sur la rive, qui gravit les 
collines siciliennes, offrant á nos regards ebarmés son 
phare superbe, son^port vaste et animé, sa citadelle, ses 
ponts, ses viaducs, ses passerelles, ses usines, sesblanches 
habitations, ses villas ombragées, ses monuments, ses 
palais, son « Campo santo », dont les tombes se cachent ä 
demi sous les ramures et sous les fleurs. 

A gauche, dans un décor ďune somptuosité sévére, les 
rouges toitures de Reggio flamboient. 

Des voiliers, des vapeurs, des tartanes, se croisant en 
tous sens, ereusent, dans ľeau violette du détroit, des 
sillages écumants ďoú jaillissent des étincelles ďor, de 
pourpre et ďémeraude. 

Progressivement, le détroit s'élargit. Ľéloignement 
magnifie les rives montagneuses entre lesquelles nous 

glissons. 

Du côté Halien, c'est toujours le méme hérissement de 
falaises granitiques, aux parois abruptes, coupées <já et 
lá ďanfractuosités, de failles, de flords, ďestuaires, par 
lesquels débouchent des torrents ou des fleuves. Ici, le 
« Rocher d'Homéré », fendu verticalement, domine des 
mornes grisátres. Plus loin, la « Dent de Melito » se 
dresse sur ľamoncellement des rocs et des cavernes, 
c o m m e une féodale forteresse aux innombrables máchi- 
coulis. 

Des vallées étroites, sinueuses, s^ouvrentenlre de hautes 
murailles. Des cours ďeau bourbeux, jaunátres et pareils 
de loin ä des routes sablonneuses, dévalent verš la mer. 
Leurs affluents torrentueux, déployés en éventail, disposés 
en feuille de fougére, zébrent les croupes sombres des 
monts. Ľargent de leurs nombreuses cascatelles chatoie. 
Des blocs monstrueux les dérobent aux regards; des 
goufľres ďombre les absorbent ; et, soudain, leurs 
méandres clairs reparaissent á de surprenantes hauteurs. 




AtíX PAYS ĎU SÔLÉÍL 



33 



Et, jusqu'au cap Spartivento ľon a le spectacle de ces 
fleuves et de ces torrents ouvrant leurs bréches tortueuses 
au travers des ramifications de ľAspromonte. 

Ľaspect de la côte sicilienne se rapproche, ä présent, de 
celu i du rivage italien. Les plateaux, verdoyaots aux 
étages inférieurs, roux et dénudés verš les sommets, 
s'élévent en gigantesques gradins. De rares chemins 
décrivent autour des mornes de rougeátres spirales. Des 
torrents argentés, des fleuves ďun bleu ďacier descendent 
aussi des hauteurs. Au loin, dominánt les crétes grises, 
bleues, roses ou mauves des montagnes, ľEtna resplen- 
dissant érige, au-dessus ďune floconneuse écbarpe. de 
nuages, les blancheurs éternellement vierges de ses neiges 
et de ses glaciers. 

Au large. — Maintenant, c'est le large, le désert d'eau, 
ľimmensité. 

Sur nos tétes, la voúte päle du ciel; sous nos pieds, 
autour de nous, la t coupe sombre » de la mer, ľindigo 
nuancédes vagues. Sans les battements deľhélice, sans 
le faible roulis qui nous berce, sans le sillage qui s'al- 
longe et s'élargit á ľarriére, on croirait que le navire 
est immobile, tant est précis et invariable, ä présent, le 
cercle bleu de ľhorizon... 

Un soir, pourtant, une opacité mauve, semblable á un 
bane de brume, tache ľazur céleste : la Créte est en vue. 

Puis, de nouveau, c'est le néant de la mer, ľespace í III— 
mité, la solitude bleue, éblouissante et morne. 



3 

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34 



REVUE DE ĽANJOU 



II 

Port-Sald 

Sous les lueurs carminées de ľaube, surgissant de la 
mer comme ua pylóne ďalbátre, le Phare de Damiette 

apparaít. 

Verš le sud, la terre ďÉgypte — un fllet ďocre jaune 
entre ľor rouge du ciel et le bleu verdátre des flots — 
s'allonge sur ľhorizon. 

Bientôt un autre phare s'érige, plus ä ľest, á ľextrémité 
ďun longue jetée : Port-Sald est en vue. 

Nous côtoyons maintenant la jetée blanche, tapissée ä 
la base ďalgues et de goémons. Nous suivons une sorte 
de vallée ďeau que jalonnent des bouées multicolores. Au 
dela de bandes sablonneuses trés basses, des lacs calmee 
miroitent. Devant nous, des máisons roses, bleu pále, vert 
ďeau, jaune clair, sont pavoisées, comme pour une féte, 
ďondoyants pavillons. Des máts, des vergues, des cor- 
dages, des cheminées de vapeurs s'entrelacent comme les 
fúts et les branches ďune forét dépouillée par ľhiver. Aux 
sommets de ces máts, aux extrémités de ces vergues, le 
long des haubans, des flammes, aux vi ves couleurs, 
pendent, immobiles, dans ľair cbaud, ou s'élévent et 
s'abaissent, rythmiquement, pour des signaux ou pour des 
saluts. 

Un nombre considérable de navires, de toutes les natio- 
nalités, sont rangés dans les cinq bassins du Commerce, 
de ľArsenal, du Chérif, ďlsmall et ďAfrique. Des stea- 
mers en partance complétent en háte leurs approvision- 



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AtJX PAYS DU SOLfiIL 



35 



nements, D'autres pénétrent dans le canal, qui se déroule 
au loin comme un rubaa ďargent. A la file indienne 
ils avancent, lentement, entre les sables jaunes et les 
lacs bleus, avec des appels stridents de sirénes et de 
sifflets. 

Devant le quai, oú se presse une foule remuante, des 
embarcations, manoeuvrées par des rameurs noirs, s'en- 
trecroisent dans un perpétuel va-et-vient. Amarrées á 
ďénormes pieux, des canges et des « dahabiehs 1 » sont 
alignées bord ä bord x perpendiculairement á la rive. Une 
longue vergue, fixée verš le sommet de leur unique mát, 
penche verš ľarriére et leur donne un aspect particulier 
ďune exotique originalité. 

Au rez-de-chaussée des maisons claires, entourées de 
légéres vérandas, couronnées de blanches terrasses, coif- 
fées de toits de tuile rose ou de tôle ondulée d'un gris 
ďargent, surmontées, quelques-unes, de sveltes miradors, 
s'ouvrent les magasins, les agences et les concerts. 

Entre deux bassins, sur un vaste terre-plein, s'éléve 
ľHôtel de la Compagnie du Canal. Au-dessus de ses larges 
terrasses et de ses vérandas aux arcades ogivales, s'érigent 
trois coupoles resplendissantes, oú flottent d'éclatants pa- 
villons. Au sommet de la plus élevée, la Vigie des Pilotes 
signále les navires arrivant de la Méditerranée. 

Au delá, une masse de verdure, ďoú s'élévent deux 
énormes réservoirs montés sur des pylônes métalliques : 
c'est YUsine des eaux, véritable oasis oú la population de 
Port-Sa'id va respirer, sous les ombrages, aux heures déli- 
cieuses du soir, ľair salin qu'apportent les brises. 

Plus loin encore, derriére une étroite bande de sabtes 
pailletés de micas, le grand lac Menzaleb étincelle et flam- 
boie... 



4 Barqaes égyptiennes. 




36 



REVUE DE ĽANJOU 



Le paquebot jette ľancre ä quelques métres du quai. 
Aussitôt une foule ďembarcations ľentoureat. Une nuée 
de mercantis se ruent aux échelles, les escaladent, en 
dépit des coups de laniéres, en peau ďhippopotame, que 
font pleuvoir sur eux des policemen indigénes, vétus de 
kaki et coiffés du fez rouge. 

Et la cérémoniedu — charbon — commence. Des alléges 
arrivent du bassin Abbas-Hilmi , situé sur la rive Asie, 
oú mouillent les bateaux charbonniers. Des hommes et des 
femmes noirs, presque nus, chargés de paniers de houille, 
s'engouffrent dans les soutes avec des cris assourdissants, 
en ressortent avec des bonds de bétes fauves. Une pous- 
siéreimpalpableflotte dansľair, s'insinue partout, s'attache 
au visage et aux vétements. Toutes les portes, tous les 
sabords, tous les bublots sont fermés. II est impossible de 
respirer dans les salons, dans les coursives, dans les 
cabines calfeutrées; ľaveuglante poussiôre noire interdit 
le séjour du pont. Le moment de descendre á terre est venu. 



Une chaleur de fournaise!... Le torride soleil tombe, 
verticalement, du ciel embrasé. La blancheur des rues 
macadamisées, des vétements, des maisons, éblouit et rend 
insupportables les offres obsédantes des mercantis, des 
loueurs ďánes, des conducteurs de voitures, des guides, des 
proxénôtes et des drogmans. 

Nous errons, quand méme, dans cette ville étrange, á 
ťaspect accueillant avec ses maisons polychromes, ses 
larges voies inondées de soleil, oú les claires toilettes, les 
ombrelles blanches, ornées de dentelles, des passagéres, 
mettent, aujourďhui, une note tout européenne de gaité 
pimpante etgracieuse. 

iMais, hélas ! Port-Saíd se ressent trop de sa situation géo- 
graphique. AucarrefourdeľEurope,deľAfriqueetdeľAsie, 
ce port, oú tant de navires viennent faireescale, estdevenu 



* 




AUX PAYS DU SOLEIL 



37 



le collecteur des vices de ces trois continents. Les mauvais 
lieux, les tripots y pullulent. A chaque pas, des éphébes 
bronzés, aux cheveux trop bouclés ou trop lisses, vétus de 
longues robes, coiffés du fez écarlate, raurmurent á ľoreille 
despassants despropositionssuspectes. Quantité ďarriére- 
boutiques regorgent de ces photographies obscénes que 
des levantins de tous áges offrent, ďailleurs, effrontément 
dans les rues. 

A ľEldorado, dans les cafés cosmopolites , dans les 
bouges interlopes, des orchestres — oú les femmes sont 
nombreuses — se font entendre. 

Deux paquebots frangais sont ä quai aujourďbui; aussi 
notre hymne national résonne-t-il de toutes parts !... 

Et cette débauche de Marseillaise, en ces lieux pervers, 
dous attriste et nous humilie corame une profanation. 

En cette moderne Babel, toutes les races du monde sont 
représentées ; toutes les langues, tous les dialectes, tous 
les idiomes s'entendent. Une foule bigarrée encombre les 
quais, les digues, les places, les rues, les cafés et les 
bazars. Les riches costumes des Arabes opulents se môlent 
ä de sordides haillons. Des burnous de fine laine blanche,* 
de longues robes de drap vert, orangé ou pourpre, des 
caftans roses, jaunes, lilas, rehaussés de broderies ďor et 
ďargent, chatoient sous la magniíique lumiére que verše 
le ciel. Mais ces vétements éclatants sont frôlés sans cesse. 
par les burnous grisátres, les sayons crasseux, maculés de 
boue, de graisse ou de suie des indigents, des chauffeurs 
et des débardeurs. 

(ľest dans la — rue du Gommerce — que ľanimation est 
la plus grande. Lä se trouvent les plus beaux et les plus 
riches magasins. Les marchands de tabac égyptien sont 
peut-étreles plus nombreux. Viennentensuiteles vendeurs 
ďobjets de curiosité, ďarticles de luxe, provenant en 




38 



REVUE DE ĽANJOU 



majeure partie de la Chine, de ľlnde et d u Japon; mais 
aussi, hélas I de nos « Grands Magasins », dont les produits 
ne sont pas toujours suffisamment maquillés. . . 

Les monumente sont rares á Port-Saíd. Le palais du 
Khédive, une mosquée, une église protestante — lourdes 
constructions blanchies á la chaux — attirent seules ľat- 
tention du touriste. 

Pármi ces édiíices, ľéglise est peut-étre le plus remar- 
quable. De chaque côté du portail, de style mauresque, 
s'éléve une tourelle carrée, ajourée á ľétage supérieur. 
Chacune de ces tourelles est surmontée ďune sorte de 
calotte plate, qďentoure une balustrade de briques. Au 
centre de ľédifiče, un grand dóme, ďoix s'érige une croix, 
s'appuie sur une galérie circulaire éclairée par des baies 
en plein cintre. Autour de ce dóme, sur des murs massifs, 
percés ďétroites fenétres, s'étendent des terrasses dont la 
plate- forme, presque tout entiére, est occupée par des 
dômes aplatis, ďou rayonnent des ouvertures voútées, 
semblables á des visiéres pour bouches á feu. . , 

Au bout de la rue du Commerce, entre la ville européenne 
et le lac Menzaleh, se trouve le village arabe, malpropre et 
sordide. Dans les ruelles étroites, entre les rnaisons déla- 
brées, desánes maigres, des chameaux pelés errent, pármi 
les tas ďimmondices oíi s'ébattent, péle-méle, des chiens 
au poil fauve et des enfants nus, couleur de bronze clair, . . 

Cependant, ľheure s'avance, le jour décrolt. Par le 
dédale des rues bruyantes, entre les habitations de bois 
pei n t ou de briques recouvertes ďépaisses couches de chaux, 
nous regagnons le bord, toujours escortéspar la foule, de 
plus en plus obsédante et indiscréte, des proxénétes et des 
mercantis. 

Verš minuit, seulement, nous entrerons dans le long 
canal — en convoi — avec trois énormes cargos. En atten- 



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AUX PAY8 DU BOLHL 



39 



dant, nous restons ä notre mouillage, presque á quai, au 
milieu de la flottille agitée des vendeurs et des policemen. 

Appuyés sur le bastingage, no u s regardons le grouille- 
ment de la foule, ľextraordinaire mouvement de cette cité 
cosmopolite oú, déjá, des lumiéres sciatillent. Les sons 
des orchestres parviennent jusqu'á nous, par les rues qui 
s'ouvrent sur le quai, et la brise de terre, qui se fait sentir 
faiblement, nous apporte les accents prostitués de notre 
Marseillaise saluant, du fond de quelque bouge, ľentrée 
tumultueuse de matelots en bordée ou de passagers en 
goguette. 

Maintenant, le jour raeurt. Le ciel est, au couchant, 
ďocre ardent et de cinabre sombre. Au-dessus de nos tétes, 
il s'arrondit en un immense dóme ďun violet pourpre 
extraordinairement limpide. Le fin croissant de la lune 
nouvelle, semblable ä celui qui se détache en blane eru sur 
le rouge éclatant du drapeau khédivial, luit déjá, auprés 
ďun astre resplendissant Commeunefleur de lumiére. Peu 
á peu, telies des lampes ďor, ďautres astres s'allument. 
Verš ľest, le firmament est d'un rose lumineux qui, par 
des graduations ďune douceur et ďune harmónie exquises, 
devient fleur de pécher, orange, citrón, soufre, vert, bleu, 
indigo, pour se fondre, selon la loi immuable du prisme, 
avec le violet merveilleux du zénith étoilé. 

Sur la jetée blanche, au delá du Phare, dressé superbe- 
ment sur son piédestal, le « Grand FranQais 1 », le front 
nu, nimbé ďor par les flammes astrales, de sa dextre 
étendue, montre le long canal... 

La masse, de plus en plus confuse, des maisons de Port- 
Saíd se constelle de points ďor. Les feux multicolores des 
navires brillent comme des topazes, des rubis, des éme- 

1 Ferdinand de Lesseps (statue inaugurée le 17 septembre 1899). 




40 



REVUE DE ĽANJOU 



raudes sur le fond vermeil de ľhorizon. Des dahabiehs, 
regagnant le port, glissent sur les flots comme des cygnes 
ďombre et, dans la nuit qui s'est faite, lentement, entre 
la mer mouvante et le lac immobile, le Phare étincelant 
darde ses rayons ďor. 



Albín Sabatier. 



f A mivre.J 




SUR LES CHEMINS DE VENDÉE 



Je promenais un jour, dans les ravins de ľHyrôme, un 
bon curé des environs de Paris. Le saint homme était 
lourd, petit, assez peu ingambe, car, tandisque son esprit 
de bénédictin s'était enrichi par . les plus érudites 
recherches, son corps, privé ďexercice suffisant, avait pris 
en largeur de pantagruéliques proportions. 

Nous avions, sous une cbaleur torr ide, suivi les sinuo- 
sités de la riviére et, au hasard des sentiers, gravi les 
coteaux ou dégringolé les pentes. Nous quittions mainte- 
nant la vallée pour gagner la prairie de Fruchaut. « Située 
c loin de tout chemin, dans une gorge ignorée, elle 
« descend en serpentant au bord ďun ruisseau qui baigne 
« le pied des hauteurs de Mauvezin 1 . » Un touchant sou- 
venir s'y rattache. (ľest lá que, pendant les guerres de 
Vendée, les enfants de Chanzeaux firent leur premiére 
communion. On voit encore, au milieu de la prairie, les 
deux vieux chénes auxquels fut appuyée la Table-Sainte, 
et on reconstitue aisément les détails de cette « cérémonie 
belie comme les agapes des premiers siécles du bhristia- 
nisme 2 ». 

Mon bon curé s'intéressait á ces souvenirs; mais il en 
semblait moins préoccupé, cependant, que ďavoir á 

1 Comte Th. de Quatrebarbes, Une paroisse vendéenne sous la 
Terreur. 

' Idem. 



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42 



REVUE DE ĽANJOU 



c passer les échaliers ». A ľentrée de la prairie de Fru- 
chaut s'en dressait un formidable dont ľaspect épouvantait, 
non sans cause, mon compagnon. Bon gré mal gré il 
fallut lefranchir, et je verrai toujours le bon curé parvenu 
au sommet. A califourchon sur ce redoutable obstacle, il 
s'arréta un instant, s'essuya le front, poussa quelques 
soupirs qu'expliquaient bien notre course rapide et sa 
pénible ascension, puis, jetant un regard sur ľétroite vallée, 
sur les haies touffues, sur ľenchevétrement des coteaux 
de ľHyrôme, etaussi sur sa position critique, il s'écria : 
« Ah ! je commence á comprendre les guerres de la 
Vendée. » 

Le mot était. . . naíf, mais il était vrai. La Vendée ! quel 
beau nom et quel grand souvenir. Nom frappé pour la 
gloire, souvenir de foi, ďhéroisme et de fidélité. Mais le 
nom comme le souvenir sont restés assez vagues dans 
ľadmiration des hommes. Est-ce parce que, cette révolte 
spontanée ayant éclaté presqu'en méme temps sur divers 
points ďun territoire assez vaste, ayant prís ici le carac- 
tére d'une croisade gigantesque, lá d'une guerre de parti- 
sans , il est malaisé ďy déméler la marche des événements ? 
Est-ce parce que ce souvenir peut diviser encore? Je ne 
sais, mais je conslate avoir rencontré fort peu de gens qui, 
comme mon curé, aient seulement « commencé á com- 
prendre les guerres de la Vendée ». 

La liste est longue, pourtant, des livres qui on t retracé 
ces faits émouvants ou terribles. 11 en est que le talent de 
leurs auteurs, la part qďils ont prise eux-mémes aux 
événements qu'ils racontent, ont rendus immortels. II en 
est de laborieusemént composés qui , par le souci de 
rendre avec une exacte vérité les moindres détails, ont 
rempli une vie ďhomme. II en est qui sont le fruit de 
recherches savantes, puisées aux sources sťtres et desti- 
nées ä préciser tel ou tel point ďhistoire omis ou déna- 
turé. 



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SUR LES CHEMINS DE VENDÉE 



43 



Je n'apporteaucune de ces qualités ďhistorien ou ďéru- 
dit. Je n'ai pas fouillé ďarchives, je iťai pas découvert de 
parchemins. J'ai seulement parcouru la Vendée, erré sur 
ses grandes routes et dans ses chemins creux, ľáme toíite 
pleine des récits qui m'ont bercé et corame enveloppé du 
souvenir de ses vertus et de ses gloires. A ceux qui liront 
ces pages j'offre simplement de la parcourir avec moi. 
Puissent-ils ne pas trouver les chemins trop raboteux et 
les échaliers trop difficiles k passer. Puissent-ils, quand 
ils auront fini de lire, « commencer á comprendre les 
guerres de la Vendée », ouvrir alors ďautres livres plus 
complets et plus savants et comprendre enfin tout-á-fait. 



Le Pin-en-Mauges 



Deux paroisses vendéennessemblentpouvoirse disputer 
ľhonneur ďavoir commencé la granďguerre : Saint- 
Florent oú, le 12 mars 1793, éclata la révolte de conscrits 
qui fut le signál de la prise ďarmes, — le Pin-en-Mauges 
oú, le lendemain, Jacques Gathelineau transforma cette 
mutinerie en guerre sainte et, au chant du « Vexillaregis*, 
entraina ä la premiére victoire le premiér bataillon de la 
grande armée. Mais Saint-Florent a trop ďautres gloires 
pour étre jaloux de celle-lä et ľhumble patrie du généra- 
lissime mérite, il me semble, par sa modestie méme, 
ďétre saluée comme le Bethléem de la Vendée. 

Un large carrefour, une petite église, quelques maisons 
basses aux tuiles gaufrées, cest toute cette bourgade 
digne d'étre égalée en gloire á ďillustres villes. Le site 
lui-méme est sans éclat, i] serait sans cbarme si n'y planait 
pas le souvenir. Blotti au fond ďun des mille replis qui 
ondulent le sol de la Vendée ange vine, ce village n'offre 
pas méme ľaspect gracieux de ceux de ses voisins qui 
s'accrochent aux coteaux pittoresques du Jeu, de ľHyrôme 



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44 REVUE DE ĽANJOU 

ou deľÉvre. Que j y vienne de Neuvy, de Sainte-Christine, 
de Saint-Quentin, de Chaudron, de la Poiteviniére ou de 
Beaupréau, je ne découvre son clocher que du so m met de 
la derniére côte, son petit clocher blane qui jette une note 
gaie mais diseréte dans ce paysage un peu sombre pour 
un paysage ďAnjou. Tout autour, en pentes douces, 
s étagent des champs de choux et des guérets rougeátres 
coupés par la verdure foncée des haies que dominent á 
peine de leurs tétes découronnées les petits chénes sans 
branches. Dedivers côtés, des bois touffus fermentľhorizon. 
Dans toutes les directions, de longues routes blancbes 
s'enfuient. Seul un petit train en miniatúre interrompt 
un instant Ie silence de cette campagne un peu triste. 
.ľéprouve la sensation de me trouver au centre ďun pays 
de culture, aux terres productives mais fortes, exigeant 
un labeur pénible et nourrissant un peuple rude de 
laboureurs. Les gens du Pin disent que saint Pavin, moine 
du vi e siécle, leur premiér apôtre resté le patrón de leur 
paroisse, s'est c emmolletté », c'est-á-dire embourbé dans 
leurs terres. Ľaspect du pays qui les entoure explique 
cette vieille légende. Mais qui expliquera que les paysans 
perdus au fond de cette campagne sans horizon soient 
devenus ľavant-garde ďune troupe de héros? II en faut 
rechercher la cause dans la foi que le pieux moine avait 
profondément enracinée au cceur de leurs ancétres. 

Avant Cathelineau, le Pin-en-Mauges n'avait ďautre 
gloire que ďétre une des paroisses les plus chrétiennes de 
la Vendée angevine. La Gonfrérie du Rosaire y avait été 
érigée en 1651 et y demeurait florissante. Le Saint de 
ľAnjou, avant de commander des armées, marchait en 
téte des processions qui pieusement s acheminaient verš 
Notre-Dame de Bellefontaine ou verš Notre-Dame de 
Charite. Lui-méme était pármi les plus dévots, et ľestime 
dont il jouissait dans sa paroisse et dans celieš ďalentour 
était due en grande partie ä sa piété et ä son esprit de 



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SUR LE8 CH EMIN S DE VENDÉE 



45 



foi. Cette foi ardente et profonde peut seule faire com- 
prendre ľhomme extraordinaire qui, simple enfant du 
peuple, entreprit une * guerredegéants *, guida la Vendée 
victorieuse, mourut avant ses premiers revers et dont le 
nom reste le symbole le plus pur et le plus glorieux de son 
histoire. 

Sur ľunique plače du bourg, au milieu ďun terrain 
entouré ďune grille, s'éléve un socle de granit. Ce piédes- 
tal est destiné ä porter la statue de Cathelineau, mais il 
faut croire que le souvenir méme des héros est redoutable, 
puisque ľérection de cette statue sur une propriété privée 
a paru un danger public et mérité les foudres des inter- 
dictions officielle8. (ľest au presbytére et ä ľéglise qu'il 
faut entrer pour trouver de précieuses reliques du Saint de 
ľAnjou. Un zéle intelligent et pieux a réuni lá tout ce qui 
a trait ä cette grande mémoire. Le pasteur a compris que 
pour ses ouailles de tels souvenirs valent une éloquente 
prédication. 

La salle basse du presbytére, la grande salle au sol car- 
relé, aux murs blanchis á la chaux, aux fenétres garnies 
de rídeaux blancs et n'ayant ďautre horizon que ľéglise, 
est un véritable petit musée vendéen. De vieilles gravures 
représentent les principaux chefs : Cathelineau, Bon- 
champs, ďElbée, Stofflet, Henri et Louis de La Rochejac- 
quelein, Lescure, Charette, Talmont, Suzannet, Gadoudal 
et Frotté. Au-dessus ďeus, comme pour expliquer leur 
fidélité héroíque, ďautres gravures évoquent le souvenir 
des malheurs de la royauté. Puis, ce sont des images cbéres 
á la Vendée : Louis XVI, Marie-Antoinette , Louis XVII, 
Charles X, le duc ďAngouléme, Madame la Dauphine, le 
duc de Bordeaux. 

Mais il y a plus que de simples portraits. Le bon curé 
ouvre a vec respect les archives paroissiales et, pármi les 
signatures des anciens marguilliers , montre celie de 
Jacques Cathelineau. Eafin, voici deux souvenirs précieux : 



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46 



RÉVUB DE ĽANJOtí 



ľanneau de mariage du héros et son épée. Ľalliance, sui- 
vant le pieux usage du temps, est faite de maniére á servir 
aussi de dizaine de cbapelet. Ľépée trés simple, la garde 
ornée seulement ďune fleur de Iys, ďa ďautre mérite que 
le souvenir qu'elle éveille. Ce souvenir suffit ä me la faire 
regarder avec émotion. C'est ľépée qui fut remise au Saint 
de ľAnjou comme signe du commandement, lorsqu'á 
Saumur, le 12 juin 1793, sur la généreuse et ságe propo- 
sitiou de Lescure, les cbefs vendéens se choisirent Jacques 
Gathelineau pour généralissime. C'est ľépée qu'il portait 
lorsqu'il entra ä Angers en triomphatjeur á la téte de 
ľarmée catholique et royale. C'est ľépée avec laquelle, á 

aates, il arréta un instant la défaite et, tandis que tout 
semblait perdu, ralliant ses parents, ses amis, ses volon- 
taires du Pin, il pénétra au coeur de la ville au cri de : 
« Vive la Religion ! » 

C'est ľépée qui tomba de ses mains sur la plače Viarmes, 
lorsque, frappé á mort au milieu ďune lutte héroíque, il 
entralna dans sa chute la déroute de ľarmée qu'il n'avait 
menée qu'á la victoire. Noble épée, aux murailles des 
musées et des arsenaux, on n'en rencoutre pas de plus 
glorieuses que toi. Employée pour une saintecause, portée 
par un héros chrétien sans peur et sans reproche, tu fus 
vraiment le glaive de Dieu. 

Iľéglise efct neuve comme presque toutes celieš de la 
Vendée angevine, mais elle a été reconstruite sur ľempla- 
cement méme de celie oú Cathelineau s'agenouillait. Élé- 
gante et solide en sa forme románe, elle plalt aux yeux par 
ľharmonie de ses proportions modestes et le bon goút qui 
a présidé á sa décoration. Le transept du côté de ľÉvan- 
gile est orné ďun monument qui contient une partie des 
ossements du généralissime, de ceux de son flls Jacques 
de Cathelineau tué en 1832 ä la Chaperonniére, et les 
restes d a général Henri de Cathelineau son petit-fils, com- 
mandant en 4870 d'un corps de volontaires. Ce monument 



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SUR LES CHEMlNS DE VENDÉE 



est 8urn>onté ďune statue en marbre du Saint de ľAnjou, 
ceuvre de M. Biron, sculpteur á Cholet. Cathelineau est 
représenté debout, sa main droite tient ľépée; sa main 
gauche, levée en un geste de commandement, semble ä la 
fois donner ľordre de marcher en avant et montrer le ciel 
comme récompense du combat auquel elle entralne. Le 
visage plein, aux traits accentués, exprime en méme temps 
la douceur et la résolution, ľattitude est fiére sans étre 
tbéátrale et les détails du costume rappellent que le géné- 
ral en chef de ľarmée vendóenne avait gardé, sous ľécharpe 
du commandement, la veste courte du Pin-en-Mauges. 
Sur la base du monument, deux médaillons en bronze 
représentent le fils et le petit-flls du Saint de ľAnjou et, au 
centre, un bas-relief en marbre reproduit la scéne de la 
derniére communion de Jacques Cathelineau, quelques 
jours avant sa mort, á Saint-Florent-le-Vieil. 

Les vitraux de cette petite église forment un résumé 
ďhistoire vendéenne. Geux des transepts sont consacrés ä 
Cathelineau. Le premiér représenté le départ du Pin-en- 
Mauges, la priére au pied de la premiére croix rencontrée 
sur la route, la prise du chäteau de Jallais et du canon 
« le Missionnaire », le Te Deum chanté par Cathelineau et 
ses premiers soldats ä Notre-Dame de Chemillé. Le second 
vitrail nous montre une messe ďactions de grftces célébrée 
dans le cimetiére de Saint-Pierre de Cholet aprés la prise 
de cette ville, la victoire de Beaupréau, une procession 
dans les rues de Fontenay, la nomination de Cathelineau 
comme généralissime á Saumur. 

Le troisiéme vitrail, placé au-dessus du tombeau, est 
consacré á la mort du Saint de ľAnjou/Nous le voyons, 
au milieu du combat, frappé par la balle ď un cordonnier 
qui, de son échoppe, vise le héros vendéen, puis sur son 
lit de mort ä Saint-Florent. Le quatriéme vitrail rappelle 
que le fils et le petit-fils de Jacques Cathelineau se 
montrérent dignes de lui. II représenté le meurtre de la 




48 



REVUE DE L ANJOO 



Ghaperonniére et le départ du général Henri de Cathelineau 
ä la téte de ses volontaires. 

Les vitraux de la nef sont consacrés aux six autres 
grands chefs de la Vendée. Chaque vitrail représente deux 
scénes de la vie du héros qu'il rappelle. Pour le pieux 
d'Elbée, ce sont deux scénes religieuses : un Te Deum ä 
Cholet, et ä Saint-Pierre de Chemillé, la récitation du 
Páter qui doit faire renoncer ses soldats á de justes mais 
cruelles représailles. Pour Bonchamps, c'est aussi une 
scéne de pardon lorsque, se redressant sur son Iit de 
douleur, il crie : « Gráce aux prisonniers! » Puis le pas- 
sage de la Loire, a vec un lointain de campagnes dévastées 
et de collines en feu. Pour Lescure, c'est le reproche 
adressé par lui a son lieutenant La Ville-Baugé, qui veut 
arracher des paysans aux marches ďun calvaire pour les 
entralner plus vite au combat : « Laissez-les prier, dit-il, 
ils se battront mieux aprés », — puis c'est le Saint du 
Poitou blessé á mort devant le cháteau de La Tremblaye. 
Pour La Rochejaquelein, c'est ľhéroique enfant pronongant 
au départ les fiéres paroles devenues immortelles, — puis 
c'est ce méme chef de vingt ans, blessé, en tôte-á-téte au 
fond d'un chemin creux avec un « bleu » qui a voulu le 
tuer et qu'il est parvenu ä désarmer, et lui disant pour 
toute vengeance : t Ton parti ťordonnait de nie tuer, ma 
religion me commande de te pardonner ». Pour Stofflet, 
c'est le garde-chasse quittant le cháteau de Maulévrier ä 
la téte des volontaires qu'il entralne, c'est le dernier 
général en chef de la grande armée vaincue, visitant dans 
la forét de Vezins son ambulance devenue depuis un champ 
des martyrs. Pour Charette, c'est le glorieux chef de la 
Basse-Vendée faisantjurer sur ľautel, á Machecoul, fidé- 
lité ä Dieu et au Roi, puis marchant fiérement au supplice 
et n'inclinant la téte que devant le prôtre fidéle qui 
ľabsout. Enfin, comme synthése de tous ces héroísmes et 
de toutes ces gloires, au-dessus des fonts baptismaux oú 
les enfants du Pin-en-Mauges sont faits chrétiens, un 




r 



SUR LES CH EMIN 3 DE VENDÉE 49 

médaillon représente la scéne d u paysan vendéen auquel 
on crie : c rends-toi » , et qui , dans ľélan sublime de sa 
foi outragée résumant en un mot ľoeuvre de la Vendée 
tout entiére, répond : « Rends-moi mon Dieu! » 

< Rends-moi mon Dieu! » voilä le cri que ce peuple 
chrétien langa ä la Révolution, voilä le sentiment qui le 
conduisit á la victoire et plus tard au martyre, voilä le 
sens des paroles enflammées que, le 13 mars 1793, Jacques 
Cathelineau adressa ä ses soldats improvisés. 

(ľétait le matin. Ľhumble marchand pétrissait le pain 
de sa famílie dans la petite maison aujourďhui détruite, 
et dont les vieux murs se cachent derriére ľauberge de la 
« Boule d'Or *. Són cousin Blon et quatre autres conscrits 
arrivent tout-ä-coup. Ils raconient avec orgueil la nouvelle 
qui, déjá, comme une tralnée de poudre, se répand dans 
toutes les Mauges. La veille, ä Saint-Florent, les conscrits 
ont refusé de prendre part au tirage. Les menaces n'ont 
fait que les exciter davantage ä la résistance. Voyant 
braquer sur eux deux coulevrines, ils se sont élancés sur 
les gendarmes et les gardes nationaux. Ceux-ci ont fait feu 
et tué quatre de leurs camarades. Alors, les conscrits 8$ 
sont emparés des canons, ont assommé les canonniers, 
précipité dans la Loire plusieurs employés du gouverne- 
ment et fait un grand feu de joie des archives du district. 

Jacques Cathelineau écoute ce récit avec gravité. II 
mesure en un instant les conséquences de celte échauf* 
fourée. U comprend aussi que ľbeure est venue oú tous les 
mécontentements, toutes les révoltes et toutes les baines 
de ce peuple q u 'on a blessé dans ses croyances et dans ses 
droits peuvent éclater. II n'hésite pas ä en donner le 
signál. « Mes amis, s'écrie-t-il, nous sommes perdus, 
« prenons les armes, il n'y a point de temps á perdre, notre 
« payB va étre écrasé par la République 1 ». II essuie ses 
mains et ses bras tout couverts encore de la päte qu'il 

1 HUtoire de la Vendée, par M. ľabbé Deniau, t. I", p. 262. 

4 



L 



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so 



REVUE DE ĽANJOU 



travaillak, ú revAt son/ habit, coikí sur lax plaoe du bourg . 
oú la réoente <nouveUei a.déjáréuni uq gnoupe nambreux. 
de voisins, il les harangue avec feu : « Les Jacobins> dit-il, 
« vont venir pilier nos maisons et nous égorger tous,. 
c píóvenons-les : aux armes! La religion* la justioe*et 
« ľhonneur national nouafont un devotr ďen vanin ácette^ 
« oxtrémité^. Ilparcourfclesirues, entre dana les maisons*. 
excitant partou t ä laguerne sainte. Sa.femme, qui veut le 

tourner de son projet, lui moatre ses cinq enfaatset lui 
dit : « Que> vo&fcils devenir sans toi? x> c Aiecoafiawe' r 
* lui répoad Cathelioeau, Dieu pour quiye vais corabattre 
« en aura soinl. » 

Máis, pour aocompJir de semblables desseiasy il lui 
manque encore une armée. Vingt-huit jeunes gens seule- 
ment répondent ä son appel. U s'occupe de les armer. Les 
fusils manquent; ceux qui n'en ont pas se contentent de, 
kura Instruments ordinaires de travail, une fourche, une 
béche* une faux ; quelques-uns ďont qu'un simple báton. 
Le chef trouve pour lui-méme unsabre et deux pistolets, 
il décore sa boutonniére ďun Sacré-Coeur, se passe au cou 
un-chapelet* La petite troupe entre á ľéglise. Tous &"y > 
agenouiltent et implorent pieusement le secours du Dieu 
des armées, puis ils se relévent; Cathelineau s'avance sur 
le seuil et, comme signál du départ, décharge seBfdeux 
pistolets 

Peu d-instants aprés, ces quelques bommes s'avancent 
sur le chemin de la Poiteviniôre. (ľest la grand'guerre de 
Vendée qui commence. 



Entre la Poiteviniére et Jallais, au fond ď une vallée 
étroite, pointent pármi les arbres les vieux toits ďun- 

Uistoire de la Vendée, par M. ľabbé Deniau, t. Ier> p. < 



Jallais 




SUR LES CREtylNS DE VENPÉE 



81 



manoir isolé. Je quitte la grande route. et je m'engage 
dans un chémia qui file droit verš ľantique demeure. Prés 
de moi coule un ruisseau dont j'entends ľeau un peu au- 
delá toraber sur la roue ďun,,moulin. 

Voici un carrefour. A droite, un chemin creux bordé de 
hauts talus et de haies épaisses, un ancien grand chemin 
grimpe le coteau verš Jallais. A gauche, il s'enfonce brus- 
quement dans le ravin pour trouver le ruisseau et le passer 
ä gué. Seul un sentier de piéton, une t voyette », comme 
on dit ici, se. maintient au som met du talus. jusqu'ä la 
planche étroite jetée sur la riviére. En face du chémia par 
lequel je suis arrivé, souvre une large avenue seigneu- 
riale bordée de chátaigniers et sauf quejques orniéres, 
gazonnée comme une prairie. 

Je nťavance dans cette allée, au fond de laquelle je dis- 
tingue maintenant le vieux logis : une grosse tour ancienne, 
bien des fois remaniée, et un pavillon carré ďun style 
gothique que j'hésite á attribuer au régne de Louis-Phi- 
lippe ou ä celu i de Napoléon III. Le feu a été mis ä cette 
maison en vingt-huit endroits, méme dans la niche aux 
chiens. Malgré ces constructions disparates et ďapparence 
un peu bátarde, un charme inexprimable enveloppe cette 
maisoa, charme des demeures délaissées, mélancolique 
poésie des vieux murs. A côtó, une petite chapelle couverte 
de lierre abrite la sépulture des anciens maitres du do- 
maine et toutle reste, la grande cour envahie par ľherbe, 
les vieilles douves á-demi comblées, les terrasses qui s'ef- 
fondrenUle chäteau lui-mémeavec ses murailles lézardées 
et ses fenétres closes, tout donne ľimpressionďun tombeau. 

Mais sur la vision douloureuse de ce logis presqďen 
ruines piane une séduisante image. Image ďhéroíne et de 
victime en méme temps que de conteuse exquise avec qui 
« on pénétre dans ľintimité de la Vendée jusqu'ä rencon- 
trer son áme 1 ». G'est lä que la comtesse de La Bouére a 

1 Marquis Costa de Beauregard, Souvenirs de la Comtesse de La 
Bouére, préface. 



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REVUE DE ĽANJOU 



vécu des jours de gloire et ďhorreur, c'est lá que jusqu'ä 
ľextréme vieillesse elle a rassemblé « les faits, les dates, 
les anecdotes 1 », qui foat de ses t Souvenirs » une histoire 
des plus attachaates et des plus vraies. « Quelle poésie 
t douce et terrible elle emprunte á son toit vendéen ! 
« Jeune femme, elle se détache comme une apparition sur 
« ce fond un peu austôre. Vieille femme, elle s'y enchátsse 
« comme une relique 2 . » Et il me semble la revoir animer 
encore cette vieille maison silencieuse, la jeune femme 
« trés blonde » ägée de vingt ans ä peine lorsque la grand' 
guerre éclata. 

Cľétait le 14 mars 1793. Depuis la fin de décembre, le 
comle AmanďModeste de La Bouere habitait a vec sa jeune 
femme, ses deux enfants et sa soeur, cette terre dont il 
portait le nom. Lieutenant au régiment ďOrléans-cavalerie, 
il avait ďabord émigré et servait dans ľarmée des Princes 
lorsque a: le désir de revoir sa famille et le besoin de se 
« procurer de nouvelles ressources pour la campagne sui- 
« vante ľavaient décidé á rentrer en France 8 ». 

Aucun asile ne lui avait paru plus súr que son vieux 
chäteau de la Bouere perdu dans ce ravin des Mauges. On 
y vivait heureux, sinon parfaitement tranquille. Les paysans 
ďalentour étaient dévoués et fldéles. Mais Jallais, le gros 
bourg voisin, comptait quelques « patauds » dont on pou- 
vait craindre une dénonciation. M. de La Bouere flgurait 
sur la liste des émigrés. 

Ce jour-lá il était sorti faire une promenáde aux envi- 
rons. M me de La Bouere était seule dans une piéce du rez- 
de-chaussée. Préoccupée des dangers que courait son 
mari, elle s'appliquait ä copier des signatures et des 
cachets destinés á combler des lacunes dans des certiíicats 

1 Marquis Costa de Beauregard , Souvenirs de la Comtesse de La 
Bouere 9 préface. 



8 Id. 



8 Souvenirs de la Comtesse de La Bouere^ p. 10. 




SUR LES CH KM IN 8 DE VBNDÉE 



53 



de résidence que les autorités pouvaient exiger. Brusque- 
ment la porte s'ouvre. Sa belle-soeur, dont ľappartement 
occupe un étage élevé du cháteau, entre tout émue. Elle 
a vu « une longue flle ďhommes qui s'avance sur le ehe- 
min de La Poiteviniére 1 ». Est-ce un renfort que les auto- 
rités de Chalonnes envoient aux troupes qui derniôrement 
sont venues oceuper Jallais ? ou des gardes-nationaux ou 
des gendarmes qui viennent s'assurer de M. de La Bouére? 
Mais la c longue flle ďhommes » a déjá passé la riviére ; 
la voici qui s'avance dans ľavenue. Les deux femmes 
regardent surprises et déjá ä demi rassurées. Ge ne sont 
point des soldats. Ge sont de simples paysans armés de 
fourches, de bätons; bien peu ontdesfusils de chasse. Leur 
chef s'approche de la fenétre oú se tient M™ de La Bouére. 
Celle-ci ľinterroge sur le motif de leur visite. « Nous 
« allons attaquer les bleus ä Jallais, répond-il, et nous 
« aurons la victoire parce que la cause que nous servons 
t est celie de Dieu et du Roi martýr. » — « Mais, mes 

< amis, les hommes que vous allez attaquer sont armés, 
« ilš ont môme un canon, et vous? » — « Nous le savons, 

< dit-il, mais Dieu est pour nous* ! » 

E t alors, gagnée par ľenthousiasme de ces hommes dont 
son noble coeur a compris ľhéroíque simplicité, la jeune 
chátelaine se fait la premiére pourvoyeuse de cette armée 
dont elle deviendra ľhistorien. Un fusil, des pistolets, des 
faux, une broche, tout lui sert á armer ces nouveaux 
croisés, scéne étrange qui jette une note chevaleresque 
sur les débuts de cette populaire entreprise. Les gars de la 
Poiteviniére, sans munitions, sans armes, sous la conduite 
ďun ancien caporal, partent combattre pour leur Dieu et 
pour leur Roi. Au premiér détour du chemin, ďest un 
sourire de grande dame jeune et charmante qui leur 
promet la victoire. 

1 Souvenirs de la Comtesse de La Bouérefo. 17. 
1 /d.,!p.ll7 et 18. 



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54 



REVUE DE ĽANJOU 



(( Pas de vin !' U faut étre de satig froid pour une affaire 
comme 1 celle-lá », a dit le óhef. H ti v acce£te pour ses 
hommes et pour lui qu'ún peu de cidre coupé ďeau, 
puis ils partent avec empressemént. Des vóilá k bientôt 
qui dispaťaissefiit au bout de ľavemie par le chenrin de 
Jállaís... 

Cette tťoupe n'est qu'tthe avant-gäťde. Caŕthelineau est 
ericore ä lä Poitev1niére.Tandis , qäel , ex-capora : latix , gaŕdes 
frariQáisfes, ftené Perdtiaú'lt, : se laisse entralner par 1 ses 
horttmes á marcher sans retaťd confre les' bleus,le 
marguillier du Pin-eň-Mauges côtotiíiue graveme'nt ďorga- 
niserson armée. II ne rejoint Perdriault que devant Jallais, 
ä la mare du Haut-Pátis. Le combat est déjá engagé. Les 
gársdela Poiteviniére ont déchargé leurs'fusíls, *un coup 
de caiion leur a répondu. Pour ľéviter, ils se sont jetés á 
terre; ils se relévent lorsqiťau crépitemént dé la fusillade 
ét au gŕondement du canon succédent les solennels acčents 
ďun chant ďéglise : Vexilla Regis prodeunt! « Les 
étendards du Roi s'avancent! » 

Jallais est un gros bourg qui, aujourďhui comme en ce 
temps-lá, garde des allures de capitale. On y voit une 
église lôngue et blanche, des maisons cossues et un 
cháteau important. Le bourg s'ällonge éur la route de 
Saumur á Nantes, á mi-chemin entre Chemillé et Beau- 
préau, aú fond ďune petite vällée qďarrose un affluent de 
ľÉvre. Cľétait alors le doyenné des Mauges. J ai dit qu'on 
y comptait quelques t patauds ». Ceux-ci avaiehtfait 
venir un curé assérménté nommé Gasneau, auquel le reste 
de la populalion faisait entendre des chansons ôomme 
celle-ci : 



Gasneau voulut officiér 
11 avait trois personnes 
Deui de Cholet, en véŕité, 
Et ľautre de Chalonnes*. 




SUR LES CHEMINS DE VENDÉE 



85 



Pour protóger ces amis du gouvernement, Jallais avait 
aussi les honneurs ďune garnison. Des gardes nationaux 
de Cbaionnes et un détachement du bataillon de Lot-et- 
Garonne étaient venus ľoccuper le 6 mars. Ils avaient pour 
se défendre uncanon, qu'ils appelaient « le Missionnaire », 
« pour rídiculiser les missions qui avaient eu lieu autre- 
fois ä Jallais 2 > et dans ľespoir, bientôt dé$u, que cette 
piéce ďartillerie convertirait promptement les habitants 
des Mauges ä la République. 

Mais, ďest en vain qu'il tonne, le Missionnaire. D'ailleurs, 
assez maladroitement braqué, il s'en va abattre les 
cheminées du bourg, tandis que Perdriault et les gars de 
la Poiteviniére en téte, Gathelineau et ses hommes du Pin- 
en-Mauges ä ľarriére-garde continuent de chanter leur 
hymne sacró, entrent dans les rues de Jallais, repoussent 
les soldats jusqu'au delá du ruisseau, mettent les uns en 
fuite, font les autres prisonniers, s'arment de leurs fusils 
et s'emparent enfin du canon... Ce fut leur premiére 
victoire. 



Pierre Gourdon. 



f A suivre.J 



1 Souvenirs de la Comtesse de La Bouére, p. 327. 
* /d. , p. 22. 




1 



I 



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POÉSIES 1 



C VI VRES 



Du soleil, des soldats, des cuivres : la fanfáre 
Qui passe, belliqueuse, ingénue et barbare, 
Des drapeaux secoués au vent de longs frissons, 
Des chevaux écumants et cabrés, des caissons 
Dont la course cahote aux pavés de la rue. . . 

Mon áme s'est ouverte et la Gloire s'y rue, 
Tralnant des souvenirs, il semble: en vrai soudard, 
Vétéran aguerri sous ľaigle ďun César, 
J'aspire la rumeur des matins de bataille, 
J'adore les hasards, les charges, la mitraille, 
Les sabres nus, les embuscades dans la nuit, 
Et, comme ivre, je vais, je vais, grisé du bruit 
De la lutte, de cris, de sang et de fumée, 
Entralné dans ľessor de quelque Grande Armée 
Et claironnant ma joie en ľimmense concert 
Oú mon ôtre dément se prolonge et se perd. 

Puis, je me délecte, au lendemain des conquétes, 
A parader, bras en écharpe, dans les fôtes. . . 

1 Les trois poésies que nous publions sont extraites ďun voláme 
que M. Dupouy fera paraitre prochainement. Nous remercions ľau- 
teur ďavoir bien voulu nous en donner la primeur. 




58 



REVUE DE LANJOU 



Le défilé lä-bas s'écoule, et par lambeaux, 

Comme au fond des greniers rentrent les vieux drapeau*, 

Toutes mes viwonsuďaventurteei dp-gloire 

S'effacent au gr&nfer obsctrt* de~ma"rnémcrire. 

Du moiňs j'ai redressé pour un instant furtif 

Ma pensée harassée et mon torse chétif , 

Et pu renaltre, a vec mes débris ďépopée, 

Aux siécles disparus oú je portais ľépée. 



LES BOHÉMIENS 



Frustes musiciens des pays de Bohéme, 
Vôtus le front de hále et le corps de haillons, 
Harpistes sans brevet, rácleurs de violons, 
Qui nous versez au coeur ľivresse ďun poéme 
Sur les accords fanés des airs, que nous raillons, 

Vous feites 5 sotidain remonter á vtoi lévres , 
Plus la valse langniť/ pluá l^ ttiéme ést usé, 
Un goút de pletťrô íointains ^la'saveuť'ďutrbaiser, 
Qui rallumeŕ le sang J á ďancienned ftévres 
Et tendez áprement nos nefrfe á lesbriser, 

Vagabonds qui ocmitez les routes et les yilfcs, 

J'imagine paf foisí qtifí je im ť»n de vous , 

Que quelque Gitoaa m'&vaijt .pri*. pour époux , 

Que je jouais des airstaux .popuJacea.viles 

Et tendais mon chapeau pour y cueillir des sous. 

En ce temps-lá, j'avais de noirs cbeveux rebelles, 
Des yeux fauves, un sang plus riche sous la pfeau ; 
Ľair était plus vivant, ľamour était plus beau : 
, II passaitpar éclairs.dans ľoeil ému.dea belieš, 
Aux notes que j e ta i t ľarchet du chemineau. 



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r 



poéeiES 



59 



Serait-ce cette vie au temps jadis vécue 
Qui voudrait s'éveiller encore et vivre un jour, 
Lorsque des vagabonds, chanteurs de carrefour, 
Nous donneut ces frissons ďémotion aigué, 
Ges voluptés ďexil et ces sanglots ďamour? 



Langueur ďaprés-midi : la salle est fralche et sombre; 

Le soleil du dehors filtre dans la pénombre, 

Par les volets á peine clos, de longs rais ďor. 

Le Réve va de ľun á ľautre, et la Pensée, 

Aux sons ďune musique enfantine bercée, 

Clôt les yeux dans son lit de pénombre et s'endort. 

Sous des doigts de fillette un piano résonne : 

En des rythmes peu súrs, précipités ou lents, 

Les sons jaillissent clairs au bout des doigts tremblants : 

Sons clairs ne se sachant écoutés de per son ne, 

Gomme un ruisseau secret au murmure d'éveil, 

lis s'égouttent dans ľombre oú filtre du soleil. 

Les Soucis, au tréfonds de ľ&me, font la šieste. 
La Haine et le Désir ont suspendu leur geste; 
Le corps se fond : et c'est une exquise langueur, 
Un Eden retrouvó ďoix ľhomme vain s'exile, 
Toute une mélodie adorable et gracile 
Qui tombe goutte ä goutte au point faible du coeur. 



INNOCENCE 



A Berthe, Hortense et Marceile. 



Auguste Dupouy. 




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POÉTES DE FRANCE 



FRÉDÉRIC PLESSIS 



M. Frédéric Plessis vient, en ajoutant Gallica á la 
Lampe ďArgile et á Vesperj de publier ses Poésies com- 
plétes. Dans le poéte dont se double le savant et fervent 
latiniste de ľÉcole Normále, c'est pretque un de ?es 
enfants que ľAnjou se doit de fôter : 

Les eaux de Sextius ont mélé dans ses veines 
Lear force ä la douceur ďun vieux sang angevin. 

Et qui donc a chanté en plus proche parent, avec davan- 
táge de précision émue, le grand poéte régional? 

La Muse avec amour sans doute aura souri, 
Du Bellay, quand ta prose, á ses lecons sujette, 
Disait que notre langue était ľhumble vergette 
Qui, faute de bons soins, n'a pas encore fleuri. 

Le lait du Palatin et le miel de l'Hymette 
Depuis ont arrosé ľarbuste et ľont nourri ; 
C'est un arbre oú les fruits en tel nombre ont múri 
Qu'il faut qu'ä ľbonorer ľunivers se soumette. 

Aurais-tu pu prévoir, en ta docte ferveur, 

Que nos fils renieraient un jour la source antique 

Pour le maigre fllet ďeau trouble et sans saveur 

Qui, fíltrant avec peine ä ľäpre sol gothique, 
Eút laissé dépérír, dés ses premiers matins, 
La plante dont ton coeur pressentait les destins I 



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62 



REVUE DE ĽANJOU 



Est-ce aux enseignements lointairis de la terre angevine 
que M. Plessis doit ďavoir, pendant ses trente derniéres 
années de poésies — sqnxecueil 8'étencl.de l^JS á 1903 — 
évité le sortilége de la décadence et de ľoccultisme? A 
considérer ces verš loyaux, riches de leur émotion et de 
leur santé, ces alexandrins qui ne sont ni scandinaves, 
ni byzantins, ni belges, mais tels que de belieš fleursde 
France écloie* dansun air tempéré, on serait tenté de le 
croire, si ľon ne savait que cet Angevin est aussi et plus 
encore un Breton , Breton de race et Breton de coeur. Mais 
la terre classique des grisailles et des esprits brumeux 
est-elle bien ce qu'une légende ľa faite ? Les Geltes primi- 
tifs y portérent, dit-on, le regret des pays de ľété ďoä 
s'étaient écoulées leurs tribus, et les Insulaires qui dés le 
vi* siécle y abordérent ďavaient-ils pas quété par toutes 
les mers ďOccident les llés de lumiére etdejoie, mira- 
culeux Paradis qďentrevirent les marins de Brendan? 
Encore aujourďhui, il est remarquable que les écrivains 
de Bretagne ont presque tous connu comme une nostalgie 
du soleil latin : rappelons-nous Cháteaubriand , Brizeux, 
Renan, pour ne citer que ceux-lá. M. Frédéric Plessis est 
de leur race : poéte profondément par la volupté et ľin- 
tensité du réve, ce passionné de mélancolie et de solitude 
qui préfére aux vergers de sa terre natale, aux; chemins 
creux, á ľAtlantique, au « sol ápre x> et aux « fieurs 
douces » les gréves et les falaises oú souvent, 

Déjä triste et blessé lorsqu'iV était enfant, 

II passa tout un jour sans voir paraitre un homme, 

cet esprit singuliérement personnel, recueilli 1 et qui 
n'ignore pas ľattrait du mystére, a toujours aimé les ciels 
lumineux et le clair langage : artiste próbe et sobre, il a 
montré par le plus éloquent des exemples — et le plus 
méritoire dans une épqque dé^prmais fameuse par J'extra- 
vagance et la supercherie de ses poétiques — que la plus 




63: 



pénétrante et la plus subtile p^Qsée, q\\e les sentiments 
les plus délicats s'allient fort bien ä ľexpression la plus 
simple, pourvu seuleíuent qu'elle so j t la plus juste. Etqui 
donc — Verlaine ou autre r*- nou^a-t-il donaé dôe vera ou 
des proses oú ľ « indécís » se joigne mieux au « préeis » 
que dans ces souples atexamtoins ďune Bimolique : 

Le silence se fait dahs la plaine : la brise 

S'äpaise ; le soir tombe, et sur la roate grise 

Cette blancfaeur — lábasy amis; c'est un tombeaa. 

II est temps deiteroir le foyer plein. de cendce*, 
Et de me résigner, sans retard, ä suspendre 
Au tronc ďún pin sacró ťnon dernief chálumeau. 

Quel imagier-versificateur, quel peintre en vitraux et 
quel enlumineuivés^vocables nous a-4-il mieux offert, en 
ces année8> de symbol isroe, que ces quatrains féeriqueset 
patbétiques^: 

Ah! croyons que demain (le temps est aux merveilles) 
Un cavalier, venant d u fond bleu du désert, 
Iotylacable et pensif sous des armes vermeilľes, 
Renveraepa la4our oú nous a von s souffert! 

Héros ďune mystique et briliante aventure, 
Cuirassé ďun fer tripie et couronné de fleurs, 
Puissent, quand il rendra la main á sa monture, 
Les Archanges surpris reconnaitre un des leurs! 

Et puissev hemrissant et «abré dans ľaurore, 
Son cheval, sur la.pietre ou4'herbe,des tombeaux y 
Bondir et , si nos os sont sensibles encore , 
Les réjouir aux bruits de ses nobles sabots ! 

Et le sens des suggestivesvdes^saToureuses «r eorrespon- 
dances » jadifr signalées par Báudeiaire, si pédantesque- 
meat banalisées par lesRimbaud et les Obil, le refuserons- 
nous, . soua prétexte qu'il n'entralne point la forme, 
abscon&e'et le. verš amorpbe, ä celui qqi a écrit ce beau 
sonnôt ; 




04 



REVUE DE ĽANJOU 



APRÉS LA DÉFAITE 

Dans le brouillard, noyant les chétives moissons 
Aa versant dépeuplé de nos douces collines, 
Dernier soleil en qai j'espérais, tu ťinclines, 
Abímant avec toi nos derniéres chansons. 

Ľun aprés ľautre, au loin, s'affaibiissent les sons, 
La voix des travailleurs, le grelot des berlines. . . 
Seul le gémissement des foréts sibyllines 
Monte et grandit dans ľair plein ďombre et de frissons. 

Amis, resserrons-nous en cercle autour de ľátre, 
Sous le toit du manoir que nous avons quitté 
Si fiers, par un si beau matin de cet été ! 

La ville dort au pied de ses temples de plátre : 
EUe nous a proscrits, mais ses dieux vennoulus 
Ne la sauveront pas quand nous ne serons plus. 

L'auteur me le pardonnera — car je doute que la com- 
paraison lui fasse tout le plaisir qďon pourrait croire — 
il m'est impossible, en lisant de tels verš, de pas songer ä 
certaines pages de son compatriote Rénan. N'est-ce pas lui 
précisément qui nous dit de sa soeur Henriette : « Elle me 
convainquit qu'on peut tout dire dans le style simple et 
correct des bons auteurs et que les expressions nouvelles, 
les images violentes, viennent ou ďune prétention déplacée, 
ou de ľignorance des richesses réelles »• 

Ságe ä qui brise ä temps ses idoles, 

déclare ä son tour M. Plessis; et, s'adressant ä la Muse 
franfaise dont il s'afflrmait de jour en jour le dévoué et 
trés rare adepte ; 

Jadis j'ai pris pour toi ľimage aux traits barbares, 
De fins tissus couverte avec des bijoux rares, 
Sans äme dans les yeux et sans cceur dans le sein. 

Iľerreur, si erreur il y eut, ne fut donc que d'un 
moment, des jours oú ľorientalisme de Leconte de Lisle 
fascinait peut-étre une imagination encore jeune. Parnas- 
sien fldéle, mais sans intempérance, il se reprit trés tôt, 



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Ír 



FRÉDÉRIC PLESSIS 



65 



eť ľantiquité le guérit de cette anticomanie qui reste un 
des péchés de ľépoque. Lucien contaitqďä la cour de Suse 
on montrait un figuier ď or, ďailleurs mal róussi, et il 
ajoutait : « Les Barbares, ne pouvant faire beau, ont fait 
riche ». Hélas! combien de nos Anciens, comme on disait 
au temps de Boileau, ou plutôt de nos antiquaires, me 
font songer au mot de Lucien ! Quand nous n'avons pas 
fait servir la chlamyde et la toge á parer notre dilettan- 
tisme ou notre dépravation, — comme ľépoque de Mon- 
tesquieu, de Diderot et de Voltaire, celie de Grébillon fils 
et de Rétif affublait du turban turc et des babouches la 
polissonnerie des boudoirs parisiens, — de quel obscur et 
lourd pédantisme la Gréce et Rome ne nous ont-elles pas 
fourni le prétexte! Souvenons-nous de Byzance et de 
V Agónie, ces indigestes élaborations auxquelles un fonds 
de bas Jiaturalisme, la badauderie contemporaine, ľamour 
du toc et la superstition du galimatiáš conférérent une 
sorte de célébrité. Dans ces oeuvres et dans leurs pareilles, 
que sontdevenues la citéromaine etla mesurehellénique? 
Aussi bien est-ce une antiquité plus qu'ä-demi orientale, 
les siécles de cosmopolitisme et de décadence, Alexandrie 
et le Bas-Empire, que ďinstinct leurs auteurs nous ont 
fait miroiter sous les yeux. Mais le pélerinage aux sept 
collines de la Ville Éternelle et ä ľAcropole de Périclés, 
c'est avec un guide comme le poéte de la Lampe ďArgile, 
de Vesper et de Gallica qu'il est profitable et bon de le 
faire. Celui qui commenta avec tant ďintelligence émue 
les Élégies de Properce et qui vient de donner par son 
interprétation une vie neuve aux Odes ďHorace, celui-lá 
ne s'est pas attardé, comme la fouledescroyants vulgaires, 
aux peintures du portique ni aux cariatides de la fagade; 
c'est dans le sanctuaire que nous pénétrons ä sa suite et 
jusqu'en la sainte cella : 

Des temples habités par des dieux grands et doux. 



ô 




66 



REVUE DE ĽANJOU 



Rien qu'ä de menus signes, nous reconnaltrions ľinitié. 
On reléve, au cours de son oeuvre, des expressions subs- 
tantielles etsobres, ďuneforceet ďune émotion contenues 
que nous avons aimées dans une autre langue, celie de 
Virgile, de Properce et ďHorace, de hardies transpositions 
qu'eút enviées Chénier. II dit comme un Latin : 



II dit encore, s'adressant ä la Náture : 

Reine découronnée ä qui le temps enléve 
Ton séculaire honneur et ton office ancien, 

Ou bien, parlant du fils de Pollion : 

II eút presque effacó 

Les vestiges du mal et de la fraude antique 
Et fait douce aux Iroupeaux la face du Hon. 

Ou ceci : 



Hardiesses sans fracas, élégances presque nues, que ne 
pouvaient saisir des lecteurs épris de clinquant, de pail- 
ions et de pendeloques; mais ďest de cette fa<jon qu'était 
hardi Racine, á ľinsu des profanes qui ignorent ce qui 
íťéblouit pas. 

Si Romain qu'il soit, ou parce qu'il ľest, M. Plessis est 
aussi trés Frangais : Fran^ais par le goút, disons par le 
bon goút, quoique le mot soit bien déprécié á cette heure 
et que bien étrangére nous soit devenue la chose; Fran?ais 
par le langage et par les idées, par le cerveau et par le 
s;» og, par toutes les racines de son étre, par ses affections, 
ses ferveurs, ses haines : car ce lyrique tendre, mélanco- 
lique et passionné, est encore un satirique ardent que la 
Muse Indignation inspire : 

Viens donc, ô Muse, avec ton vétement de deuil, 
Sous lequel un poignard sacré se dissimule. 



V heure envieuse et la morí prompte. 



Une figúre é g ale d nos vceux anxieux. 





FRÉDÉRIC PLE8SI3 



e: 



Ce poignard il ľa manié sans peur et sans défaillance. 
La parole malfaisante et ľorgueil du savoir, les optimismes 
coupables et niais, les Pharisiens, les satisfaits, tou s les 
puissants du jour, il les a poursuivis de sa rancune et de 
8on irónie. II y a au cours de ces poémes des verš pleins et 
forts, qui gardent avec ľamertumede la défaite toute la 
noblesse de ľidéal entrevu, Qu'on en juge par cet extrait : 

Aurons-nous assez vu les trafiquants du temple 
(Puisqu'il nous f aut passer chaque jour devant eux), 
Fidéles ä ľancien et lucratif exemple , 
Des objets sacrés faire un commerce honteux? 

Ne sonnera-t-il plus sur leurs viles épaules, 
Garni de plomb au bout des laniéres de cuir, 
Le fouet du justicier qui chassa tous ces drôles 
Et, pour un jour du moins, les fit se taire et fuir? 

Celui qui pardonnait ä la femme adultére 

Et ne lui fermait pas le ciel de ses élus 

Au scandale des saints et des purs de la terre, 

Lui disant simplement : c Allez, ne péchez plus ! » 

Celui qui, sur la route, au bord de la fontaine, 
Sans souci des passants et de leur chaste effroi , 
Ne s'était point caché, triste Samaritaine , 
Pour gouter ä ton urne et parler avec toi ; 

Celui-ld, si clément aux folles pécheresses, 
Au publicain honni comme au larron perdu , 
N'a menacé jamais de flammes vengeresses 
Que les Pharisiens marchant dans leur vertul 

Pourmieux ressentir la vigueur.de ľinvective, rappro- 
chez-en les verš gracieux qui ouvrent ce beau poéme : 



En bas, c'était la Saône; en haut, la côte verte 
Oíi Saint-Cyr-au-Mont-ďOr étage ses villas; 
Et nous raarchions tous deux par la route déserte 
Que bordaient les poiriers fleuris et les lilas. 

Le mois adolescent, de sa verdure tendre , 
Avril, embellissait les jardins et les prés ; 
Comme les yeux, le cceur, qui se laisse surprendre, 
Prenait sa part des dons naturels et sacrés. 





68 



REVUE DE ĽANJ0C 



On eút dit que le ciel bleuissait ta prunelle ! 
Un bouquet dans ta main, la brise en tes cheveux, 
Tout évoquait pour moi ľheure ingénue et belie 
Oú, dans un autre avril, je recus tes aveux. 

Moinsde douceurentralneraitmoins ďäpreté. Les haines 
du poéte sont des amours trahies : amours pieuses de tout 
ce qu'on aima jadis, du terroimatal etdessites nationaux, 
de la maison familiale et des aíeux morts, de la náture 
pai'enne et de ľéglise catholique, de ľépopée défunte et de 
la foi mourante. Et chez ce Breton attaché avec la fidélité 
de sa race aux causes qu'on dit désespérées, ľespoir — 
tout vacillant — persiste : 

Eh ! quoi donc ! mourra-t-elle aprés Rome sa mére, 
Mourra-t-elle, la France en qui nous ayons cru ? 

Ĺosk da von, dit en sa langue le paysan de Cornouaille; 
c'esl le nitchevo russe; du laisser-aller pour les uns, un 
cri iľinébranlable confiance chez les autres. Ce cri, 
M. ľlessis ľa mainte fois poussé en beau längage de 
France : il ne croit pas á sa défaite; sa soumission n'est 
que provisoire : 

Ta légion vaincue abaisse ses drapeaux ; 

Couche-toi, pour mourir, dans ton manteau de guerre. 

Non pas : 

S'il est trop tard, s'ils sont accourus trop nombreux, 
Les vainqueurs enivrés ďun triomphe éphémére, 
S'ils m'imposent la vie en leur clémence amére 
Et, m'ayant désarmé, me chassent devant eux , 

Iľexemple survivra de mon désir épique ; 

'J autres, aux bras plus forts, connaitront le chemin. 

Sous ľaigle, redorée au soleil de demain , 

Les jeunes — les voici I — ressaisiront la pique. 

Ils valent mieux que moi qui ťai servi trop peu, 

Pitié, Bonté, Justice, ô nom triple de Dieu, 

O dernier idéal dont mon cceur souífre et saigne ! 




FRÉDÉRIC PLESSIS 



69 



Je n'attends ríen pour toi du jour oú j'ai vécu, 
Sous ma teňte, ce soir, je m'assieds en vaincu ; 
Mais, pour demain, j'espére et je crois en ton régne. 

C'est sur ce lendemain que le poéte garde les yeux fixés : 
un lendemain oú revivra le passé qui lui demeure cher, oú 
les hommes plus justes lui accorderont « peut-étre », dit- 
il — súrement, devons-nous avancer — « un rang pármi 
les sages ». Et qui donc, ä moins ďétre un décadent 
attardé, pourrait endouter aprés avoirlu les poémes qďon 
vient de citer, ceux aussi que je ne cite pas, Gloire 
Latine et Septime-Sévére, le Poéte Fuscus et Coucher de 
Soleil, Bény, YAncien Champ-de-Mars, Demier Vceu, 
ľHoroscope — j'en passe, j'en passe a vec remords, sans 
pouvoir taire cependant cette merveilleuse piéce qui 
s'appelle Bois Sacrés et qui est le couronnement de 
ľoeuvre en méme temps que le testament du poéte, car je 
ľy retrouve entier, paíen a vec délices et pieusement chré- 
tien, familial, patriote, humaniste et non pas humanita- 
riste, tendre, indigné, serein, avec quelque chose de plus 
que je ne saurais mieux rendre qu'en recourant au vieux 
mot démodé de noblesse. 

Noblesse, loyaulé, discrétion, ce n'étaient point lá les 
vertus faites pour séduire un áge de snobisme et de 
réclame, de trompe-ľoeil , de toc et de mauvais goút. 
Quand les pires « rimbauderies » étaient accueillies sans 
rire, quelle justice eút-on rendue k un art qui laissait 
venir ä lui les amis inconnus sans quémander ľappui des 
chefsde claque? Quand toutes nos traditions étaient reniées, 
et que la poésieoscillait entre un dilettantisme de baladins 
et un prophétisme de contrebande, quelle plače pouvait-on 
réserver á cette poésie simple, grave, religieuse, fran^aise? 
M. Plessis, qui est encore un romancier distingué et un 
latiniste universellement connu, ďest pas décoré, que je 
aache. Ce n'est point sans doute ce qui ľafílige. II est de 
ceux auxquels suffisent des sympathies éclairées, sponta- 




70 



REVUE DE ĽANJOU 



nées et franches. Non qu'il soit dédaigneux de la gloire; 
mais n'est-ce point cela, la vraie gloire? Et puis les modes 
s'en vont : décadents, symbolistes et préraphaélites sont 
áujourďhui passés, comme jadis passérent les grandsrhéto- 
riqueurs, les précieux et les descriptifs. Voici qu'on parle 
ďhumanisme et derenaissance classique. Ne serait-il pas 
simplement juste qu'on en fit honneur, non pas seulement, 
non pas surtout á ceux qui aujourd'hui en agitent les 
noms, mais ä ceux qui, sans lassitude et sans défaillance, 
forts de leur sens personnel et droit, furent classiques et 
furent humanistes en des temps difflciles, et n'ontriená 
ressusciter, parce qu'ils ne laissérent rien périr? 



Auguste Dupouy. 




ĽÉGLISB ET LA CHÁPELLB ABBATIALB 



DE 



L'ABBAYE D'ASNIÉRES 



et rapport sur les fouilles qui y oni été faites 



Lorsque la Société artistique commenca ä donner ses 
premiers soins aux monuments de la Vallée de la Loire, 
son attention fut sttirée tout particuliérement sur le Sau- 
murois qui renferme des édifices du plus hauUintérôt. 
Corame dans la plupart des départements, un grand 
nombre de ces édifices étaientdélaissés, inconnus, tombant 
en ruines et la čarte postale, cette favorite du jour, ne 
les avait méme pas encore fait connaítre au public. Aussi 
beaucoup de personnes furent elles étonnées en apprenant 
que la Société venait ďacquérir, au milieu de la forôt de 
Montreuil 1 , une vieille ruine appelée ľéglise de ľabbaye 
ďAsniéres. Et pourtant ce nom, presque ignoré tout á 
ľheure, évoquait déjä quantité de souvenirs, de légendes, 
ďhistoires, qui semblaient surgir du brouillard des siécles 
passés pour apparaltre de nouveau aux imaginations sur- 
prises. (ľest qďen effet cette vieille église, dont la masse 
énorme s'éléve au milieu ďun ravin de la forét et dont la 
haute tour carrée domine les environs, a toujours joui 

1 Montreuil-Bellay est situé ä 16 kil. sud de Saumur et 12 kil. 
ouest de Doué-la-Fontaine. 



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12 



REVUE DE ĽANJOU 



dans la région ďune réputation singuliére. On ne voyait pas 
sans étonnement ses louťdes murailles dépassant la cime 
des plus grands arbres et, le soir venu, qui n'aurait pas 
eu peur en entendant le vent siffler tristement ä travers 
ses fenétres brisées et résonner sous les voútes obscures, 
tandis que du haut de la tour un peuple de hiboux jetait 
au loin des cris lugubres ! 

Destinéecurieuse des choses humaines , ceuxqui avaient 
éleyé ce sanctuaire de la priére, profané depuis plus ďun 
siécle, étaient toujours lá pour le garder; en vain avait-on 
essayé de détruire ces murailles, ils étaient en bas pour 
les défendre. Un coup de baguette mystérieuse et ils allaient 
sortir de la tombe en témoignage de leur foi. 

Verš la fin du x Ä siécle, Berlay , seigneur de Montreuil, 
en habitait le cháteau construit récemment par Foulques 
Nerra, qui le lui avait donné en fief. II avait voulu récom- 
penser ainsi sa vaillance á le soutenir dans ses guerres et 
sa fidélité dajis sa lutte avec son beau-frére, Gelduin, 
seigneur de Saumur, fils ďun célébre chef normand. 

Foulques Nerra, qui possédait alors une grande partie 
de la Vallée de la Loire, avait báti de puissantes forte- 
resses, qďil avait confiées ä ses meilleurs capitainés. 
Amboise, Montrichard, Chaumont, Montcontour, Passa- 
vant, Tréves, Langeais, Montbazon, Loches, Montreuil, 
vieux donjons que nous admirons encore, étaient, avec bien 
d'autres, comme les anneaux de cette chalne k laquelle il 
espérait attacher ses conquétes. 

Le fief de Montreuil n'était peut-étre pas le meilleur, 
malgré ľexcellente situation de son cháteau et la fertilité 
de sa verdoyante vallée arrosée par le Thouet, car au 
levant était une plaine inculte, tandis qu'au couchant 
uneépaisseforét, hallierimpénétrable, s'étendaitjusqu'äux 
confins du territoire de Doué. 

Le petit-fils de Berlay paralt avoir cherché le premiér á 
"mettre en valeur ce domaine et, verš 1054, nous le voyons 



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J 




ĽABBAYE d'A8NIÉRES 



73 



donner aux moines deSaint-NicolasďAngers, un vallon de 
la forét nommé déjá Asniéres. 1 Aucune suite ne résulta de 
cette donation, dont les moines parurent peu se soucier, 
car ils ne vinrentmôme pas, et il ľautarriver jusqu'en 1097 
pour constater un nouvel essai, qui réussit mieux. II 
s'élait cette fois adressé au monastére de Saint-Aubin et, 
par un acte solennel qu'on posséde encore, lui donna dans 
la forét de Montreuil le domaine de Brossay, auquel il 
donna lénom de Franche-Ville 2 , en mémoire des franchises 
qu'il lui accordait. Le monastére de Saint-Aubin y envoya 
un moine, pieux ermite qui fonda un petit village et 
construisit une chapelle. Cľest aujourďhui le hameau de 
la Madéleine, dont la chapelle románe existe encore, et le 
moine est devenu saint Girard, célébre par ses vertus et le 
rouleau des morts de la Bibliothéque nationale qui en 
conserve le souvenir. 
Peu favorisé par les monastôres angevins qui avaient si 



1 Asinarice, 1080-1095 (S 1 Nie, Montr.-Bellay). — Id. (Douces). — 
Asnerice, 1136, Epit. S 1 Nie. — Asnieriw, Chron. Tur. 

1 Voicí ľacte de fondation : a Berlay, seigneur de Montreuil, a 
c donné á Dieu, ä Saint-Aubin et ä ses moines, ä ľintention de 
t ľáme de son pére, de sa mére et de ses autres parents, la terre 
c sise ä ľendroitque ľon nomme Brossay. Cette terre, susceptible 
c ďoceuper quatre chariots aux temps de labou r, est avantageuse 
t et libre de toute redevance, selon que le pére de Berlay et lui-méme 
« ont coutume ďen donner j usqu'ici. 

« II accorde aux moines de bátir sur ce terrain une église, une 
• maison pour eux-mémes et un village pour les gens de ferme. 

« II affranchit cette terre et ses habitants de tout impôt et créance. 
« Quand les moines se rendront á Montreuil pour des achats ou des 
t yentes, ils ne seront soumis ä aucune contribution. 

« A cause de ces larges franchises, Berlay demande que ce lieu, 
t appelé dans le passé Brossay, s'appelle ä ľavenir Franche-Ville. 

« Enh'n le méine Berlay accorde, pour le jour oú les moines cui- 
t ront leur pain , deux longueurs du bois de Brossay ; pour les 
t autres jours, une longueur seulement. En outre, ils auront le 
t droit de prendre dans ce bois ce qui est nécessaire ä ľentretien 
c des chariots. 

« Et ce don a étó fait par Berlay, ä ľaide ďune verge, sur la téte 
« du moine Girard, ä Angers, au Chapitre méme de Saint-Aubin; 
t et cette verge, il la déposa sur ľautel de Saint-Aubin, le mereredi 
t 9 septembre, ľan 1097 de ľlncarnation de Notre-Seigneur, ľannée 
a trente-huit du régne du roi Philippe. » 



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mal répondu aux désirs de sa famílie, Giraud Berlay, qui 
veqait de succéder á son pôre, se tourna verš un des dis- 
ciples de Róbert ďArbrissel, le célôbre Bernard, qui avait 
fondé un monastére non loin de Chartres, au milieu de la 
forét de Tiron, qu'il était en train de défricher. 

Bernard connaissait la forét de MontreuiL Dans ses 
courses autour de Fontevrault il n'avait pas été sans y 
passer; ce lieu le rapprochait ďailleurs de son maltre; il 
accepta. A la tôte ďune petite colonie de moines, il quitta 
un jour le pays chartrain et vint s'installer daps le vallon 
d'Asniéres. On était en 1114. Les cellules furent des 
cabanes, la chapelle un modeste édifice et le travail com- 
men$a. Peu ä peu une partie de la forét fut défrichée, un 
étang fut créé, pour fournir le poisson nécessaire, et, 
fécondée par la priôre et le travail, cette terre qui, jus- 
qu'alors rľ avait porté que du bois et des épines, produisit 
des moissons abondantes. La renommée en arriva jusqu'ä 
Angers, aux oreilles des moines de Saint-Aubin. Ils se 
souvinrent alors de la concession qui leur avait été faite 
60 ans auparavant et s'élevérent avec force contre les 
moines intrus qui les avaient supplantés. Le cas était 
grave, mais Giraud Berlay se contenta de ne pas les 
écouter, jusqu'au jour oú, fatigué de leurs clameurs et 
cédant aux instances de son épouse Adéle, il fit cesser 
leurs réclamations en les indemnisant largement (1137). 

Depuis quelques années déjá, Bernard, voyant prospérer 
le prieuré ďAsniéres, était retourné á Tiron et, en 1117, il 
y mourut laissant le souvenir ďune vie pleine de vertus, 
dont le récit écrit dans un latin élégant est parvenu entié- 
rement jusqu'ä nous par la plume d'un de ses moines con- 
temporains, Gaufridus-Grossus 1 . 

En 1129, le modeste prieuré fut érigé en abbaye et, en 
1133, Giraud Berlay, qui s'intéressait vivement au nouveau 

1 Bernard de Tiron a été canonisé. 




ĽABBAYE D'ASNIÉRES 



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monastére, lui imposa le nom de Clairefontaine, bien vite 
abandonné ďailleurs, et lui fit de grand s dons, afin de 
construire une église oú il pút ôtre enterré ainsi que tous 
ses descendants. 

Ľéglise fut construite. C'est celie que nous admirons 
encore malgré ľétat de ruine oú elie se trouve, car le 
cboeur seul et le tránsept en subsistent. 

Quel architecte en fit les plans et en dirigea les travaux? 
ľhistoire ne nous a pas révélé son nom; mais il est per- 
misde croire que ľhomme qui inventa pareil pian et eut 
la témérité de suspendre sur de fréles supports les voútes 
hardies qui font ľadmiration de tous les hommes de ľart 
devait ôtre d'une habileté consommée. Par suite de cer- 
taines similitudes, on pourrait présumer qďil construisit 
aussi le choeur si élancé de Saint-Serge ďAngers. H n'y a 
lá rien ďimpossible, cesdeux églises, qui furent élevées 
verš la méme époque, appartenant au méme ordre béné- 
dictin. 

On était en ce moment ä une époque bien curieuse pour 
la construction des édifices. Le vieux style román, en hon- 
neur sur les bords de la Loire depuis la défaite des Nor- 
mands et le régne de Foulques Nerra, allait étre abandonné 
pour un style nouveau, encore mal défini, verš lequel on 
s'acheminait en tátonnant et dont ľorigine fut la coupole 
et avec ses transformations successives. Nous n'entrepren- 
drons pas ici de retracer ce mouvement unique dans 
ľhistoire de ľart, dont le point initial parait se trouver en 
Anjou dans ces riches monastéres placés ä proximité de 
ces pierres légéres, tendres, solides et ďune blancheur 
éclatante, bien faites pour tenter ľaudace des construc- 
teurs. 

En parcourant les campagnes de ce petit coin de France 
limité par la Maine, la Vienne, les collines du nord de la 
Loire et celieš de la Gátine, on peut comme saisir sur le vif 
cette transformation naissante. Dans beaucoup d'églises 




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REVUE DE ĽANJOU 



de campagne on retrouve la modeste coupole du xi 6 siécle, 
toutede blocage, osant ä peine se développer ou s'appuyant 
avec timidité sur des trom pes grossiéres. 

Mais, á ľexemplô d'Angouléme, Fontevrault ouvre le pas 
(1102-1119) et sa belie église apparalt avec des voútes 
larges, grandioses, en pierre de taille et appareillées par 
assises concentriquesen forme de coupoles sur pian carré. 
On doit en déplorer la ruine, opérée par un vandalisme 
administratif ignorant qui les rasa pour établir les planchers 
des dortoirs dela prison. Mais aussi devons-nous remer- 
cier le Préfet de Maine-et-Loire, M. de Joly, et M. A. Roujon, 
ancien directeur des Beaux-Arts, gräce ä qui ces dortoirs 
ont disparu 1 , et la vieille église s'est révélée; bientôt, 
espérons-Je, avec le concours des beaux-arts, les cou- 
poles seront rétablies. 

Ľéglise de Saint-Pierre de Saumur marque un second 
progrés dans la voie nouvelle par la forme de sa coupole 
aux assises concentriques soutenues par des nervures; 
aussi tôt aprôs, le mode ďappareillage change et voici 
qu'au lieu de ces multiples nervures soutenantuneénorme 
calotte de pierre, deux arceaux s'élancent des quatre coins 
du pian carré et semblent soutenir une voúte dont les 
pierres sont appareillées t non plus ďune fa^on concen- 
trique, mais suivant ces nouveaux arceaux et comme en 
forme ďaréte de poisson. Get arceau, généralement plem 
cintre, c'est « ľaugive », comme on disait alors, dont notre 
époque fit venir le mot ogival. II est encore prisonnier de 
son enveloppe de pierre dont la répartition de ľeffort a 
changé; tout á ľheure, il en sera indépendant et servira 
ä en soutenir la masse au lieu ďen suivre les fonctions. 

Asniôres apparalt á cette nouvelle étape de ľart. Le côté 
sud de son transept, reste peut-ôtre de la chapelle prinú- 
ti ve, avec sa jolie petite absidiole románe rappelant celie 

1 Ces travaux ont été faits en 1903. 




ĽABBAYE D'ASNIÉRES 



de la Madeleine 1 , nousmontre une voúte construite suivant 
ce systéme, lourde, puissante, aux énormes arcs ogifs, 
aux murs ď u ne épaisseur considérable sans contreforts. 
On sent qu'on avait peur que cela ne tombe; on pourrait 
sans crainte y faire passer une piéce ďartillerie. 

L'imagination créatrice de nos pôres devait donner un 
nouvel essor au princípe trouvé. Justement, Giraud Berlay 
venait ä ce moment de donner de richea présents ä ľab- 
baye ďAsniôres pour la construction ďune nouvelle église 
deslinée ä la sépulture de tous les seigneurs de Montreuil. 
Gräce ä cette générosité, nous allons assister á un nouveau 
progrés de ľart, oú s'épanouit dans toute sa merveilleuse 
audace ce genre nouveau de construction auquel on a 
donné le nom de slyle angevin ou style Plantagenet. Alors 
la lourdeur du systéme précédent disparalt, les nervures 
amincies s'arrondissent, se multiplient, appuient leurs 
extrémités sur de jolis motifs sculptés, seconfondent en. 
délicates clefs de voútes et ne paraissent plus étre qu'un 
ornement de la calotte de pierre appareillée suivant elles 
et dont le som met dépasse toujours le niveau de celui de 
ľarc doubleau. La légéreté est devenue trés grande, la 
voúte tient sans effort et la chargé se répartit aux quatre 
extrémités qui reQoivent des contreforts. Gette de r n i ére 
nouveauté permet de diminuer ľépaisseur des murs et 
d'ouvrir des fenétres plus grandes, plus longues, donnant 
une meilleure lumiére. Le transept nord et la voúte de la 
grande nef nous montrent ce systéme. Mais oú ľart éclate 
avec une témérité incroyable, c'est dans les voútes du 
cboeur large et plat divisé en trois parties. 

Une voúte domicale en abrite le centre, offrant au 
regard étonné les restes de peintures du xm°, une quan- 

4 Le village fondé par Berlay sous le nom de Francheville ne 
garda pas longtemps ce nom. Son église étant dédiée á sainte Made- 
leine, il ne fut bientôt connu que sous cette dénomination. EUe est 
située ä 3 kilométres sad ďAsniéres. 



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REVUE DE ĽANJOU 



tité de médaillons et de motifs sculptés ; mais, tandis que 
deux de ses côtés s'appuient, ľun sur le massif énorme de 
la tour et ľautre sur le mur du choeur, ses deux aatres 
côtés se relévent soudain pour former, ä droite et á gauche, 
deux voňtes secondaires abritant les bas côtés du choeur; 
ä leur point de dópart, un mince pilier, haut et gréle 
comme un fuseau, formé de deux pierres couronnées d'un 
chapiteau, soutient á peine cette masse de pierre qui 
s'équilibre elle-môme et donne ä tout cet ensemble une 
légéreté incomparable. 

Tel est ce choeur remarquable, éclairé sur les côtés par 
deux fenétres á lancettes et au fond par quatre autres, dont 
ľune, diminuée au xiv e siécle et transformée en fenétre 
trilobée, laisse apercevoir la perspective de la gracieuse 
chapelle abbatiale. 

Toute cette voúte est couverte de peintures du xm Ä , 
encore assez fralches et peu ablmées; de tous côtés sont 
des sculptures, aux clefs de voútes, á la naissance des 
arcs ogifs, au-dessus des chapiteaux, partout oú une plače 
ä été laissée libre. Au centre, un médaillon représentant 
le Christ bénissant le monde, autour les quatre évangé- 
listes, puis de tous côtés des motifs d i verš, Jésus chassant 
les voleurs du temple, le baptôme du Sauveur, etc. 

Trois autels subsistaient encore au moment de ľacqui- 
sition ; mais le maltre autel avait disparu. Heureusement, 
sa longue et large table de pierre, 3,10 XIX 0,40, entié- 
rement consacrée, fut retrouvée pármi des décombres á 
la porte de ľéglise. 

Gráce ä de généreux concours et avec beaucoup de diffi- 
culté, on put la remettre en plače sur un massif en pierre 
de taille construit suivant ľappareil présumé de ľautel 
primitif. 

Dans le bas côté de gauche se trouve le trés curieux 
tombeau ďun abbé du xii Ä . Naguére brisés et dispersés, 
les divers morceaux qui le composaient ont été retrouvés> 




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ĽABBAYE d'ASNIÉRES 79 

qä et lá, dans des monceaux ďimmondices et ont été repla- 
cés. Ils forment, maintenant, un tout complet fort remar- 
quable et ďune confection analogue ä celie du tombeau 
d'Éléonore de Guienne á Fontevrault. Le lit funébre sur 
lequel repose un abbé, vétu des ornements du xn e siécle 
et tenant une crosse sous son bras droit replié, a une 
drapérie dont les plis retombent d'une fagon presque iden- 
tique et le personnage, lá aussi, est plus grand que náture. 
Quel est-il ? Se trouverait-on en présence- du tombeau du 
premiér abbé Bernard, moine de Tyron? On peut le pré- 
sumer par suite du soin apporté á son exécution. En tous 
cas, ďest bien celui d'un des premiers abbés. 

Prés de lui et au long du mur est le tombeau sculpté 
d'un autre abbé du xiv* siécle. II est étendu sur un lit 
funébre et, aux quatre coins, des anges semblent en sou- 
tenir la drapérie. Ce tombeau, fort ablmé, était renversé 
sur le côté. Avec beaucoup de difficulté provenant du 
poids considérable de la pierre dont il est formé, on ľa 
rétabli dans sa position primitive. 

Tout á côté, une énorme pierre représenle, gravés au 
trait et dans une double arcature trilobée du xv Ä siécle, un 
abbé et un chantre, reconnaissables ľun á sa crosse et 
ľautre á son long báton orné ďune masse. Pourquoi 
reposent-ils sous la méme dalle? Le fait est assez rare 
pour étre signalé. Leurs noms se trouvaient, autrefois, sur 
de petits cartouches rectangulaires de bronze flxés autom 
de la pierre. Ils ont disparu, mais leur plače est restée 
intacte. Bientôt, espérons-le, cette fort belie dalle sera levée 
et placée au long du mur, á ľabri de toute destŕuction. 

Dans le transept nord, deux tombes apparaissent encore. 
Lune s'éléve ďun pied au-dessus du carrelage, ce qui 
ľa préservée pendant longtemps; toutefois, ľabandon 
dans lequel ľéglise s'est trouvée lui a été funeste. Sous 
ľaction des roues des charrettes, du fer des chevaux et 
du passage des cultivateurs, les traits représentant un 



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REVUE ÚEr L-'ANJOU* 



abbé se sont usés et ľinscription est devenue illisible. Otí 
peut constater néanmoins, ďaprés les pli s des vétements 
et le bäton de la crosse, que c'est le tombeau ďun abbé; 
les caractéres de ľinscription sont du xm e . La téte est 
méconnaissable. Sur son emplacement on a dú faire du 
feu. Mais ce.qui rend ce tombeau particuliérement inté- 
ressant, c'est son raccommodage. Brisé, sans doute, au 
moment de la dé v asta t i on de ľéglise par les huguenots, 
on s'est borné, pour le raccommoder, k verser du plomb 
dans les fentes. (ľétait un moyen ingénieux et môme du- 
rable puisqu'il a parfaitement garanti la pierre. 

En face et prés du pilier ouest du môme bras du tran- 
sept, est une autre dalle tumulaire représenťant un abbé. 
Gelle-ci est fort belie et trés bien conservée. Ľinscription 
presque intacte est en caractéres gothiques du xm a siécle 
et ľon peut lire aisément : Hic jaúet Guillelmus undeci- 
mus abbas hujus ynonasterii, cujus anima per miseri- 
cordiam Deí requiescat in pace. Cette dalle, qui aurait 
pu ôlre abfmée par le frottement des pieds des passants, 
a été levée et placée au long du mur sur un socle. En la 
levant, on s'est apenju que le bloc qui la formait était 
énorme et qu'il avait dú servir auparavant de table ďautel, 
ainsi que sa moulure et son ravalement paraissent en témoi- 
gner. . 

Dans le bras sud du transept, on n'a retrouvé qu'une 
seule dalle funéraire, celie de la mére du dernier prieur. 
Elle n'a rien de particulier sauf le nora bizarre qu'elle 
rappelle 1 . 

Tels sont les tombeaux et les dalles funéraires qui 
existent actuellement ; mais, au milieu du transept etau 
bas des marches du choeur, des fouilles, commencées par 
M. le comte Proust, MM. M. Lambert et Jouanneaux firent 

1 Cy gist dame Cochon. Cľétait la mére ďun des derniers reli- 
gieux dAsniéres, Louis Gochon qui, aprés la sécularisation de 
ľabbaye, devint prieur de Saint-Macé prés de Saumur (1765-72). 




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découvrir les deux tombes de Girault Berlay et de sa femme 



Dautres tombeaux existaient anciennement; nous n'a- 
vons pu jusqiťici en rencontrer la trace et ľun ďeux, qui 
ne devait probablement pas étre le moins beau, portait 
ľinscription suivante dont nous avons retrouvé le texte : 
Sub hoc saxeo sepulchro reconditur corpus generosis- 
simi veneratissimi opulentissimique domini Jacobi de 
Harcourt* militis strenuissimi Alexandri more quon- 
dam. . . Le reste est rompu, nous dit Grandet, qui copia 



I Giraud II Berlay tint téte au comte Geoffroy Plantagenet, qui 
défendait contre lui les immunités des moines de Méron — 4 kil. de 
Montreuil — Geoffroy passa la Loire, ruina en deux jours Doué, 
détruisit Blaison , puis vint mettre le siége devant Montreuil. II y fut 
arrété plus ď u n an et dut faire face tout en méme temps aux 
menaces du roi de France, qui intervenait pour protéger le vassal 
rebélie, et aux excommunications d u pape, qui prétendait par avance 
imposer la clémence en son nom. Montreuil réduit fut ruiné (1150- 
llol). Giraud, forcé de se rendre par la famine, fut chargé de chaines 
et jeté dans un cachot pour y mourir. II fut ďabord enfermé au 
donjon de Saumur, puis á Angers, et le pays fut occupé par un 
groupe de petits cháteaux-forts qui en assuraient la tranquillité. 
Geoffroy consentit alors ä entrer en conférence avec le roi et saint 
Bernard, légat du pape dans la circonstance, et il se rendit dans 
ce but sur les confins de la France et de la Normandie. H revint, le 
roi apaisé, mais refusant ľabsolution offerte pour des fautes qu'il ne 
reconnaissait pas. Au retour, il s'arréta ä Cháteau-du-Loir et, s'y 
étant baigné sans précaution, tom ba mal ad e et mourut (1151) en 
prósence de ľarchevéque de Tours et de ľévéque du Mans, á qui il 
confia le soin de réparer les torts qu'il avait pu faire aux églises. 
Giraud II fut reláché, revint ä Montreuil et mourut en 1155, lais- 
sant 4 fils et 2 filles. II fut enterré, suivant son désir, dans ľéglise de 
ľabbaye d'Asniéres, avec son épouse Adéle. Son fils Giraud III eut 
une fille, qui épousa, en 1217, Guillaume II de Melun. (C. Port.) 

* Jacques d'Harcourt, comte de Montgommery, hérita de la terre de 
Montreuil, en 1415, par son mariage avec la fille de Guillaume IV de 
Melun. 

II n'eut qu'une fille unique, Jeanne, et légua Montreuil ä son 
cousin germain d'Orléans de Longueville; en 1622, le duc de Longue- 
ville vendit au duc de la Meilleraye qui légua la terre k sa femme 
née de Cossé. En 1756, le duc ďAgen épouse M uf de Cossé-Brissac et 
vendit Montreuil au duc de la Trémoille; confisqué á la Révolution, 
vendu le 6 1 herni id or ä Glazon, puis repris en ľan XI, il fut rendu ä la 
famille de la Trémoille, qui le vendit, en 1822, ä M. Niveleau, grand- 
oncle maternel du barón de Grandmaison député. C'est la fille de 
M. Niveleau que Balzac prit pour héroine de son román Eugénie 
Grandet. Son portrait se trouve dans le grand salón du chäteau de 
Montreuil-Bellay. 



Adéle 1 . 



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REVUE DE ĽANJOU 



cette inscription sur le tombeau lui-méme; mais, ajoute- 
t-il, les « armes ďHarcourt, qui sont de gueules ádeux 
« fasces ďor, s'y trouvent, etautour de ľécusson il y a une 
« couronne ďépines avecces mots : « Couronne sur toutes », 
c pour marquer que ceux de ce nom ont été en terre 
sainte 1 . » 

Auprés de la dalle tumulaire de ľa b bé Guillaume dont 
nous avons parlé plus haut, se trouvait le tombeau d'Ai- 
mericde Montreuil avec ľinscription suivante : Hicjacet 
Aimericus de Montreuil miles. 

Sur le mur et prés de ľemplacement de ce tombeau, 
nous avons retrouvé les inscriptions suivantes en lettres 
gothiques du xm e siécle : Hic jacet Guido de Haia miles 
de quo habemus duo sextaria frumenti, et Grandet, qui 
rapporte aussi cette inscription, ajoute : « Ce de la Haye 
« é ta i t de la grande et illustre famille de la Haye qui a 
t pour armes de faces et des merlettes. » 

Auprés sont encore plusieurs inscriptions en lettres 
gothiques de la méme époque, mais qu'il est impossible 
de déchiffrer totalement par suite de ľusure des lettres; ce 
sont probablement celieš que cite encore Grandet : Hic 
jacet Agnés 2 domina de Monstralio de qua habemus 
sexaginťa solidos annuatim; et á côté : Hic jacet S te- 
phanus puer filius Adami Vicecomitis de Melun et 
dominus de Monstrolio. 

Cette Agnés, dit Grandet, est la derniére du nom de 
Berlay qui porta la terre de Montreuil dans la maison de 
Melun. 

Dans lebras suddu transept, nous avons retrouvé surun 
pilier et en lettres gothiques : Hicjacet de Poccio miles. 

A Grandet, supérieur du Grand-Séminaire d'Angers, étant passé 
par Asniéres pendant un voyage, verš 1695, et y ayant été retenu 
l>arle mauvais temps, s'amusa á copier quelques-unes des inscrip- 
tions qui se trouvaient dans ľéglise. 

* Fille de Giraud III Berlay, épousa, en 1217, Guillaume II de 
Melun. 




ĽABBAYE D'ASNIÉRES 83 

Cľest sans doute ľépitaphe ďun seigneur de Pocé, doat 
le cháteau s'éléve encore non loin de Saumur, prés de la 
route de Saumur á Doué. 

Sur les murs ouest du môme bras de transept sont deux 
vestiges de croix funéraires peintes en filets noirs. Sur la 
paroi occidentale extérieure du bras sud du transept, on 
peut également lire en caractéres gothiques : Hic jacet 
frat. Johés de Montesorelli (Montsoreau) qui dedit con- 
ventui II sext. frumenti. 

Enfin, sur le pilier nord-est de la tour, on trouva tra- 
cées ä la pointe d u couleau les deux inscriptions suivantes : 

ĽAN M 1II C L XIII 
PIST FEINER E 
DE MORE XVII PRÉRES 

LE XX JUIN JOUR 
DE S* ANDRÉ AP* 

VIGIE DE S* 
GEAN SE BAILLIT 
Q' IIII PIPES DE 
VIN QUE VALLET 
... IER DE FRANCE 
Q III S 1 

Par un heureux hasard, au milieu des fortunes diverses 
que cette malheureuse église eut ä subir, la plus grande 
partie de son dallage subsiste encore. 

Le transept est presque entiérement dallé en carreaux 
ordinaires probablement replacés au xvn e siécle ; cependant 
quelques carreaux du xm e siécle, perdus au long des 
colonnes, sufflsent pour démontrer que ce carrelage 
ornait primitivement le transept et probablement la nef. 

Dans le choeur, au contraire, on le rencontre partout 
et, lá oú des mains curieuses ľont enlevé, la plače en est 
marquée sur le lit de chaux ou il reposait. II y a lá un 
ensemble ďautant plus intéressant qu'un tel pavage est 
fort rare. Au centre du choeur, il forme une élégante 
rosace dont un des rangs est formé par des squelettes parais- 



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84 REVUE DE ĽANJ0U 

sant se donner la main. On aurait pu penser ä quelque danse 
macabre; mais, outre que la danse macabre est de beau- 
coup postérieure á ce dallage, on ne doit voir lá qiľun 
motif dornementation. 

A dľoite et ä gauche de la rosace, deux larges bandes de 
dessins dififérents lui servent comme d'encadrement. Au 
bas, une bande étroite la sépare des marches du choeur. 
Nous n'entreprendrons pas ici ľanalyse détaillée de ce 
carrelage. Elle sera faite en détail prochainement et nous 
espérons méme pouvoir le faire reproduire en couleurs. La 
chapelle droite est également ornée de fort jolis carreaux 
et, dans celle-ci, on peut relever, chose fort raré, des 
carreaux représentant un blason, probablement celui des 
La Trémoille avec une alliance. 

Nous avons dit comment la table de pierre du maltre 
a u tel avait été retrouvée et comment elle fut remise en plače. 

Deux autres autels se trouvent dans les chapelles du 
choeur, tous deux fort anciens. Ľabsidiole du nord pos- 
séde aussi le sien. II est du xn* siécle, absolument inlact 
et formé d'une belie pierre de Montreuil. Cette absidiole, 
trés gracieuse, est ornée ďun grand nombredes culptures, 
dont plusieurs se rapportent á ľenfer et au purgatoire. 

On y voit des damnés grima?ant dans les flammes. Ces 
scénes furent primitivement peintes; ľune d'elles a méme 
conservé intacte la peinture rouge des flammes. 

Ľabsidiole sud, plus ancienne et d'un beau román, a 
perdu son autel et, autour du mur, on peut lire ľinscription 
suivante en lettres gothiques : Consecratum est... in 
hono... protomartyri... 

II est regrettable que le reste ait disparu sous le frotte- 
ment des fourrages. 

Une large porte cochére donnait accés dans le transept, 
et avait été ouverte ä ľentrée de la nef. Elle a été murée 
en 1903, ľentrée par la porte románe du chapitreau et 
celie de la cour de la chapelle suffisant parfaitement. 



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ĽABBAYE d'aSNIÉRES 



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Tout prés de cette porte, des vestiges de marches appa- 
raissent au Iong du mur. Lá se trouvait ľescalier par 
lequel les moines descendaient du dortoir pour ľoffice de 
nuit. Ils déposaient méme leur lumiére dans une petite 
nicbe creusée á cet effet dans la muraille, oú on voit 
encore le trou par lequel la furnée s'échappait. 

La porte románe, ornée ďune élégante archivolte et de 
deux colonnes aux gracieux chapiteaux sculptés, ouvrait 
dans la salle du Ghapitreau ďoú on passait dans celie du 
Chapitre. Un mur seul, celui de ľest, en subsiste, et sa 
paroi intérieure forme maintenant le côté extérieur ďune 
maison. Mais ce qui en reste permet de juger de ľen- 
semble. Au rez-de-chaussée, sont de jolies et grandes 
fenétres romanes ornées de belieš colonnes aux chapiteaux 
finement sculptés. Au premiér étage sont des fenétres 
romanes sans colonnes. MM. J. Ghappée et de la Briére 
firent exécuter des fouilles au mois de novembre 1903 sur 
ľemplacement du Chapitre. Ils pensaient trouver lä les 
sépultures ďun grand nombre ďabbés, ceux-ci ďaprés la 
coutume bénédictine du moyen äge étant ordinairement 
enterrés ä cette plače. Ges fouilles furent couronnées du 
plus grand succés, car, sous un épais béton formant le lit 
du carrelage, apparurent deux rangées de cercueils en 
pierre parfaitement conservés et intacts 1 . Nous donnerons 
plus loin le détail de ces recherches. 

Contrairement á la coutume générale, la crédence servant 
ä déposer les burettes est placée ä gauche du mattre 
autel ; elle est d u xv e siécle. Souvent nous nous étions 

1 Aprés avoir travaillé assez longtemps sans rien trouver, les 
ouvriers découragés voulaient abandonner le travail, déclarant qiťon 
ne trouverait jamais rien en cet endroit : « Je ne vous ai pas 
c demandé votre avis, leur dit M. J. Chappée, mais je vous dis 
« simplement de m'avertir quand vous aurez trouvé le premiér 
€ cercueil de pierre. Continuez de creuser et vous le trouverez ä 
« ľendroit que j'ai indiqué. » Une demi-heure plus tard, les ouvriers 
stupéfaits mirent k jour un cercueil de pierre a ľendroit précis qui 
avait été marqué. 




REVUE DE ĽANJ0U 



demandé la raison decette singularité. Un dóme en pierre, 
sculpté et polychromé á la maniére du xv Ä siécle et déposé 
par terre au bas ďun mur, attirait également notre atten- 
tion. Ge dóme avait été placé autrefois sur deux colonnes 
de pierre et formait dais au-dessus de ľautel droit du 
choeur. Mais telle n'était pas sa plače primitive, car les 
colonnes qui le soutenaient et qui se trouvaient encore en 
plače étaient du xvn* siécle, puis une fenôtre du xv e siécle, 
encore murée, occupait ľemplacement du dais. Un jour, 
notre regard fut attiré verš un rectangle ďuné couleur 
différente de celie de la muraille du fond du choeur. (ľótait 
un remplissage en terre sur lequel on avait passé de la 
chaux puis une peinture bleuátre. En mesurant ce reo 
tangle, il fut trouvé égal á celui offert par le dóme de 
pierre. Ľencasťrement avait raéme mesure. Enfin, on 
pouvait voir encore dans le mur ľindication des colon- 
nettes soutenant le dóme. Le doute n'était plus permis et 
le dóme, soulevé par des bras vigoureux et nombreux, fut 
remis ä sa plače ancienne, oú il entra sans difflculté. Aprés 
bien des recherches, nousavons trouvé que ce dais devait, 
au xv e siécle, surmonter la plače occupée par le Pére 
Abbé qui se tenait, suivant ľusage á cette époque, du 
côté de ľépitre et face au public. Cest pourquoi la crédence 
pour les burettes avait été placée á gauche. Plus tard, au 
xvn 6 siécle, lorsque le choeur fut arrangé suivant le goút 
de ľépoque et orné de boiseries, on transporta le dais 
au-dessus de ľautel de droite, ďoú, une raison inconnue 
le fit jeter par terre. Ge dais est fort joli, bien polychromé 
et bien-conservé malgré tous ses changements. 

Derriére ľautel est une inscription en lettres gothiques. 
Elle devait étre assez longue, mais on ne peut plus lire 
aujourďhui que des lettres détachées sans signification. 

La nef a été abattue ; le mur nord en subsiste encore 
jusqu'á une hauteur d'environ 5 métres et on peut voir 
qďelle était voútée en style Plantagenet. Ľentrée de la 



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ĽABBAYE d'aSNI&RES 



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nef est également restée et permetďenapprécierľétendue* 
La porte a été éventrée pour laisser passage ä un ehe m in, 
mais de chaquecôté, les mursexistent encore et sont ornés 
de légéres colonnettes. 

La tour qui oceupe le point ďintersection de la nef et du 
transept est dépourvue de couverture et sa masse carrée, 
percée de quatre longues fenétres ä lancettes, est en assez 
bon état ; on a dú la réparer aprés les guerres de religion, 
ainsi qu'en témoignent les armes de ľabbé Verdier, 
sculptées ä une trés grande hauteur et portant la date 
de 1633. Les toitures pri mi ti ves de ľéglise ont disparu 
dans ľincendie allumé par les huguenots. On les remplaga 
par des toitures plus basses, dont la charpente repose 
directement sur les voútes. Un morceau du faltage encas- 
tré dans le pignon du choeur montre encore son bois ä 
moitié brúlé. 

A ľest du choeur de ľéglise s'éléve la chapelle abbatiale, 
ravissant petit édifice de la fln du xiv e siécle, construit sur 
pian carré avec fenétres ä triple quatrilobe. Elles sont 
presque intactes et ont méme encore quelques fragments 
de verre de couleur. La voúte offre deux jolies clefs 
sculptées, dont ľune représente la erucifixion. Le motif en 
est peint sur un fond de fleurs de lys. Ľautre représente 
saint Martin déchirant son manteau. Au-dessus deľempla- 
ceraent de ľautel est un rélable, décoré de pinacles avec 
des anges en adoration et la Trinité au sommet. Ľautel 
a été détruit. Au-dessus, ä droite et á gauche, est une 
fresque ďenviron m. 50 de hauteur, représentant ľado- 
ration des mages. A gauche, est une belie arcature ogivale 
trilobée á crochets, encadrantľemplacementďun tombeau 
qui a disparu ; ä droite, une petite porte conduisant au 
logis de ľabbé et une crédence pour les burettes. Le 
pourtour du fond et du côté sud est muni de banes en 
pierre adossés á la muraille. Au fond et presque ä ľangle 




88 



REVUE ĎE LANJOU 



nord, s'ouvre une ravissante fenôtre trilobée qui donne 
dans ľéglise, que ľon apergoit ainsi dans une perspective 
assez curieuse. Le carrelage du sol a disparu et cette 
chapelle était devenue une remise lors de son acquisition. 
H fallut y faire ďimportants travaux de consolidation. Un 
contrefort fut repris ä la base. Un autre, enlevé 50 ans 
auparavant, et dont la disparition aurait dú entralner la 
chute totale de la chapelle, a été refait entiérement; une 
grande ouverture, pratiquée dans la muraille pour laisser 
entrer les voitures, a été bouchée et le mur a été refait 
dans le méme appareil que le reste de la construction ; 
enfin, la jolie fenétre trilobée, jusqu'alors inconnue et 
murée, a été complétement ou verte. Tous ces travaux ont 
rendu ä la chapelle une partie de son aspect primitif. 

A quelle époque remonte la dévastation de ľéglise et de 
la chapelle? Aprés une longue période de splendeur, qui 
dura quatre cents ans et pendant laquelle nous trouvons 
les noms de trente abbés qui gouvernérent ľabbaye, elle 
eut á traverser deux moments trés critiques. En 1569, les 
protestants la ruinérent de fond en comble, incendiérent 
les toitures, saccagérent les tombeaux et dispersérent les 
moines. Lorsque la sécurité revint avec la paix, ceux qui 
regagnérent le monastéreädemi détruit s'efforcérent ďen 
relever les ruines accumulées. On reflt les toitures de 
ľéglise, de la chapelle et ďune partie des bátiments. .On 
rétablit ce qui pouvait ľôtre, mais on ne put y ramener 
la vie monastique qui en avait fait la grandeur. Quelques 
rares moines y vécurent du produit de la terre, partageant 
leur temp s entre ľétude et la priére. En 1650, six religieux 
seulement y habitaient, tous les six ayant un ofíice, le 
prieur, lé sous-prieur, le secrótaire, ľinfirmier, le chantre 
et ľaumônier, qui résistérent énergiquement á toute 
réforme. Leur nombre ayant encore diminué, ceux qui 
restaient en 1746 passérent un concordat en verlu duquel 
ľabbaye fut réunie au collége de La Fléche. Ce concordat 




L ABBAYE D A8NIÉRE8 



fut confirmé par décret épiscopal du 29 avril 1747* Désor- 
mais ľabbaye, réduite au simple rôle de ferme, n'existait 
plus. Cependant lecontrat stipulait, entre autres conditions 
expresses, ľobligation pour les Jésuites ďentretenir dans 
ľabbaye un prétre, pour y célébrer tous les jours le 
saint sacrifice, en souvenir des seigneurs de Montreuil- 
Bellay et des bienfaiteurs, et le dimanche, ä 8 heures, une 
messe pour les habitants ďalentour. Le desservant tou- 
chait 1 .200 livres de rentes en 1783. Vendu ä la Révolution, 
le domaine fut morcelé en 1857, et acquis par divers pro- 
priétaires. Verš 1853, la nef de ľéglise fut abattue et le 
reste n'échappa á la destruction, que par suite du peu de 
bénéfice retiré de la démolition. 

Eofin, en mai 1901, ľéglise et la chapelle furent acquises 
par la Société, au moment oú les deux jolies colonnes du 
chceur allaient étre abattues afln de permettre aux char- 
rettes de tourner plus facilement. Cet acte de vandalisme 
eút entralné la chate des voútes et enlevé á ľéglise tout 
caractére intéressant. 

Mais que de difficultés pour en prendre possession. 
Lorsque ce jour, fixé au 24 juin 1901, fut arrivé, le ven- 
deur déclara qu'un de ses oncles, habitant dans les dépen- 
dances de ľabbaye, pŕétendait avoir des droits sur ľéglise 
et la chapelle et formait opposition ä la prise de possession. 
<( Je ne crois pas ä ľexislence de ces droits, avouait-il 
c ingénúment, mais néanmoins je me vois dans ľi m pos- 
er sibilité de faire remise de ľimmeuble acheté. » Alors 
commen$a une interminable série de papiers timbrés. 
Actionné en déiivrance ďimmeuble vendu avec toute 
garantie contre des tiers, le vendeur se retourna contre 
son onele, qui le poursuivit devantle tribunál, et celui-ci, 
auboutdecinq mois, aprés avoir entendu les plaidoiries 
des trois avocats des parties et ordonné une comparution 
personnelle, rendit un jugement consacrant les droils de 
ľoncle, déboutant le neveu et le condamnant ä une indem- 



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REVUE DE LANJOU 



nité de mille francs en verš la Société. Battu et pas content, 
le neveu en appela ä Angers. Nouveaux délais, nouvelle 
instance, nouvelles plaidoiries et, cette fois aussi, arrét 
nouveau. Ľoncle était débouté de ses prétentions et était 
condamné ä tous les dépens, mais ľindemnité de la 
société était réduite de moitió, le vendeur s'étant au cours 
des plaidoieries peu loyalement retourné contre elle. On 
donnait ä ľoncle trois jours pour déloger. Et quel déloge- 
ment, grand Dieu! Un vieux phaéton, sans roues et sans 
ressorts, était ľobjet du litige. Juché sur ľautel de ľabsi- 
diole nord, il y reposait depuis de longues années, incon- 
scient du droit qďil représentait et couvert ďune véné- 
rable couche de poussiére, lorsque son maltre s'imagina 
avoir le droit de le laisser en cet endroit ä perpétuité, 
ainsi que celui de venir voir, de jour comme de nuit, s'il 
reposait tranquillement. II se trouva un tribunál pour 
consacrer pareille prétention peu compatible avec ľexercice 
du droit de propriété par toute autre personne, et ľoncle 
était déjá tou t heureux du bon tour joué á son neveu 
pour ľempécher de vendre, lorsque ľarrét de la Cour 
d'Angers vint dissiper ses illusions. On en rit encore á 
Saurhur, oix ce procés égaya toute la Basoche. La Cour 
n'accorda au vieil oncle que trois jours pour transportér 
son véhicule. 

A peine le délai fut-il expiréque le vendeur se présenta, 
escorté de son avoué, pour faire remise d^ ľimmeubleá 
ľacquéreur. On ouvre la porte de ľéglise. La voiture était 
toujours sur ľautel. On allait dresser une constatation 
lorsque ľoncle accourut : « Mes bons Messieurs, dit-il en 
« ôtant sa calotte, si ma voiture est encore lá ďest que je 
« ne puis ľôter; elle est trop lourde, mes forces trop 
« petites et je n'ai personne pour m'aider ä la trans- 
« porter ». Émus, on pourrait ľétre ä moins, par cet aveu 
touchant dont la malice n'échappait ä personne, le neveu, 
son avoué et le délégué de la Société, saisissant lescôtés de 



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ĽABBAYE D ASNIÉRE9 



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la voiture, la portérent triomphalement jusqu'á la porte 
de ľéglise oú ils la déposérent par terre... au grand 
ébahissement de ľoncle. Désormais ľimmeuble était libre 
et son ancien propriétaire en fit remise á la Société. On 
était au l^juillet 1902. 

Sans perdre de temps les premiers travaux furent orga- 
nisés. Les anciens nous ont laissé, sous une forme pitto- 
resque, le récit du nettoyage des écuries ďAugias. Quel 
dommage qďHercule soit mort! G'est ici qu'il aurait bien 
pu exercer ses talents ! Aucune description ne peut donnef 
idée de ľamoncellement ďimmondices, de saletés, de 
détritus de toute espéce et de toute époque accumulés 
dans cette église. (ľétait á désespérer : plus on en sortait, 
plus on en relrouvait. II fallut une grande patience et 
une persévérance plus grande encore! On ne pouvait pro- 
céder que doucement et difficilement, car, au milieu de 
toutes ces saletés souvenl remplies de vermine ďanimaux, 
certaines parties de ľéglise ayant servi longtemps de pou- 
lailler sans avoir été jamais nettoyées, on rencontrait des 
débris intéressants et on pouvait courir le risque de les 
casser ou de les laisser passer inapenjus. Et ďestainsi que 
fort doucement et trés méthodiquement plus de cent métres 
cubes ďimmondices, de pierres, de cailloux, de tessons 
furent enlevés. Mais alors le sol de ľéglise lui-méme se 
métamorphosa ; le choeur laissa voir un beau dallage du 
xin e siécle, le niveau du transept s'abaissa de plus de 
deux pieds et á cette profondeur on retrouva sous une 
couche de trés dur macadam le niveau précédent, presque 
complétement carrelé en carreaux ordinaires du xvn e siécle, 
pármi lesquels apparaissaient de jolis carreaux émaillés 
du xm e siécle; une tombe, celie ďun abbé, jusqu'alors 
au dessous du sol, se montrait maintenant ä un pied 
au-dessus; enfin, le choeur, jusqďici de niveau avec le 
transept et la nef, laissa voir deux marches en pierre 
pour y montér. 



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REVUE DE ĽANJOU 



Tout en poursuivant ces travaux, on retrouvait quantité 
de débris sculptés. G'est ainsi qu'on retrouva ceux qui 
composent la statue tombale ďun abbé du xu e siécle, qui 
fut refaite á la fa$on d'un jeu de patience, morceau par 
morceau, méme la téte qui fut trouvée servant de boule ä 
jouer (heureusement cet abbé-Iä avait la téte solide, car 
elle n'est pas trop ablmée); la pierre du maltreautel 
retrouvée á la porte dans des immondices, quantité de 
carreaux émaillés, des morceaux de sculptures, de colon- 
nettes, etc. 

Au cours de ces investigations furent trouvés par le 
secrétaire de la Société, M. G. Jouanneaux, M. Ie comte 
Proust et M. Lambert les tombeaux de Giraud Berlay et de 
son épouse Adéle. On savait bien que tous deux avaient 
été enterrés dans ľéglise ďAsniéres, mais la tradition 
avait perdu de vue Ie lieu exact de leur sépulture et des 
carreaux réguliôrement posés sur leurs tombes ne per- 
mettaient pas de soupgonner qďelles se trouvaient en cet 
endroit. Gráce ä la recherche assidue qui fut faite, un 
tombeau fut découvert, puis un autre, exactement ä côté 
et simplement séparés par une légére cloison en pierre de 
taille de Montreuil. Ces deux tombeaux étaient faits avec 
soin en pierre de taille dure, mais ils avaient été violés ä 
une époque difficile ä déterminer. Des débris de pierre 
les remplissaient. On les enleva avec précaution et pármi 
eux on trouva des débris intéressants, surtout des mor- 
ceaux de sculptures provenant sans aucun doute ďun 
gisant revétu ďune armure de chevalier. 

C'est en effet une partie du buste revétu ďune cotte 
de mailles íinement sculptée ; tout autour étaient des dé- 
bris paraissant provenir du socle ďun tombeau ä person- 
nage. Un autre morceau, qui semble s'appareiller avec 
lui et qui fut trouvé dans des décombres ä ľemplacement 
du maltre autel , porte en belieš lettres gothiques du xv e 
siécle, aprés plusieurs syllabes difficiles ä déterminer, les 




ĽABBAYE d'áSNIÉRES 



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mots : Pro animabus, qui pourraient se rapporterá une 
priére pour les ámes de Giraud Berlay et ďAdéle. Quand 
tous ces débris eurent été enlevés, on aper$ut au fond de 
chaque tombeau des ossements et aux pieds des débris de 
charbon et ďune poterie brisée. Les ossements des pieds 
et des jambes étaient bien placés, mais les côtes, le bassin 
et la téte avaient été légérement dérangés. H est probable 
que ces tombes furent violées en 1569, lors du sac de 
ľabbaye par les Huguenots, qui la dépouillérent de ses 
richesses, brúlérent les toitures de ľéglise, de la chapelle, 
une partie des bätiments et piilérent tout ce qu'ils purent, 
car Grandet qui visita ľéglise verš 1695, n'en parle pas, 
et il en eút certainement fait mention síl les avait vus. 
Giraud Berlay avait, on s'en souvient, donné des sommes 
considérables pour bátir ľéglise ďAsniéres, afin ďy ôtre 
enterré avec son épouse. Or, á cette époque, la plače oú on 
enterrait le bienfaiteur ďune église était invariable. G était 
toujours au bas du choeur et dans ľaxe du bátirnent. Les 
deux tombes retrouvées sont précisément placées au bas 
des marches du choeur et dans ľaxe de ľéglise. De plus, 
la cotte de mailles sculptée est une autre indication. II est 
donc plus que probable et méme certain qu'on se trouve 
en présence des tombeaux et des ossements de Giraud 
Berlay et de son épouse Adéle. 

Cette découverte devait en amener une autre, car on se 
demanda s'il était vraisemblable que tous les abbés eussent 
été enterrés dans ľéglise. D'aprés la coutume bénédictine 
du moyen áge, les abbés étaient la plupart du temps enter- 
rés dans le Cbapitre et M. J. Ghappée présuma qu'il 
devait en étre de méme á Asniéres. Ľemplacement du 
Chapitrepouvait facilementse déterminer puisqu'il en res- 
tait un mur ; aussi, au mois de novembre 1903, des fouilles 
furent - elles entreprises. Une équipe ďouvriers y fut 
employée pendant plusieurs jours et on lira plus loin le 
compte rendu qui en a été fait par M. J. Ghappée. 



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. • - . - 



94 REVUE DE ĽANJOU 

Comme nous ľavons dit, le maitre autel a été remis en 
plače; dans ľabsidiole sud, trois tombeaux fort curieux des 
abbés ont été placés avec leurs squelettes et toute ľéglise 
a été nettoyée aussi convenablement que possible. Aussi 
oflre-t-elle maintenant aux visiteurs un coup ďoeil des 
plus curieux et, lorsque les fenétres, actuellementaux trois 
quarts bouchées, auront regu des vitres permettant á la 
lumiére de ľéclairer comme elle doit ľétre, ses peintures 
et ses sculptures ressortiront encore mieux et tout son 
ensemble paraitra encore plus harmonieux. 

De la Briére. 

Fouilles faites ä ľabbaye d'Asniéres 
(Maine-et-Loire) 
les 17, 18 et 19 novembre 1903 

Les fouilles ont eu lieu sur ľemplacement de ľancien 
Chapitre, ďest-ä-dire dans le prolongement sud du tran- 
sept de ľéglise. Les trois quarts environ, tout au plus, de 
la surface du Chapitre, ont été explorés. 

Quelques fouilles ont été faites aussi dans ľintérieur de 
ľéglise. 

Voici quels sont les résultats de ces fouilles : 
1° Dans le Chapitre : 

Sur toute la surface fouillée s'est rencontrée tout ďabord 
une couche de mortier jaune rougeátre destiné á fixer le 
carrelage en pavés de terre cuite, unis. Quelques exem- 
plaires sans aucun intérét ont été retrouvés et non recueil- 
lis, comme inutiles. 

Au centre de ľaire du Chapitre, dans ľaxe de la porte 
donnant sur le transept de ľéglise, une pierre plate, en 
calcaire dur de Montreuil, rectangulaire, était maQonnée 
dans le sol (A fíg. i); en son milieu un trou circulaire de 



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ĽAfiBAYE D'ASNléRES 



0*05 de diamétre pour rečevoir le scellement ďune autre 
pierre posée dessus. 

EUe avait dú supporter quelque pilier jadís, ou soulager 
la mattresse poutre, car le Chapitre ďAsniôres ne paralt 
pas avoir jamais été voúté. On peut voir, dans les murs, 
encore debout, á ľest, les vides carrés laissés par les 
solives. Toute cette partie des constructions porte visible- 
ment la trace de ľincendie alluméparlesHuguenotsen 1569, 

Les tombes du Chapitre étaient toutes ä la môme pro- 
fondeur. Le fond du caveau était ä environ un métre de la 
surface du sol. 

Le tombeau n° 1 fut le premiér découvert. (Voir fig. 2.) 
(ľest le type de tous les autres ; je vais le décrire, avec 
quelques détails. 

Entiérement construit en tuffeau, ce tombeau ou caveau 
est légérement plus étroit aux pieds qďaux épaules. 

Des plaques de tuffeau forment le fond , sur lequel était 
posé le corps du défunt- 

Trois rangs superposés de tuffeau appareillé constituent 
les parois. 

La téte du mort était engagée dans une cavité creusée 
dans un seul bloc 1 . 

Toutes les pierres, simjplement juxtaposées, sans mor- 
tier, mais admirablement taillées. Je ne saurais dire 
combien ce petit monument, destiné á n'étre jamais vu, 
avait été exécaté avec habileté. Les ouvriers qui piochaient 
et qui s'y connaissaient, étant du métier, en étaient émer- 
veillés. 

1 Dans le compte rendu des exhumations des tombeaux des rois, 
faites ä Saint-Denis en 1793 , on lit : c Le samedi 19 oct. 1793 , la 
« sépulture de Philippe, comte de Boulogne, fils de Philippe-Auguste, 
« mort en 1223, n'a rien donné de remarquable, sinon la plače de 
t la téte du prince, creusée dans son cercueil de pierre. Nous 
« remanjuons la méme chose pour celui de Dagobert. De tous les 
« cercueils de pierre on ne trouva que ces deux-lä avec cette parti- 
« cularité ». — Chateaubriant; Génie du Christianisme, notes p. 627, 
édition de Sainte-Beuve. 



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-REVUE DE l/ANJOU*? 



A la partie supérieure, desdalles de tuffeau recouvraient 
le caveau. EUes avaient, ä une époque trés ancienne, cédé 
sous le poids des personnes qui passaient au-dessus, dans 
le chapitre, et le carrelage de ta salle s'était affaissé. Pour 
y remédier, une pierre avait été placée comme support 
sous chaque dalle brisée. (Fig. 2,) (Coupe suivant C D.) 

Les ossements du défunt avaient été soigneusement 
écartés ä droite et ä gauche de ce support. Aucun objet 
ne se trouvait avec les ossements, quelque. peu en 
désordre, comme il est expliqué plus haut. 

Ce caveau fut remis en plače tel qu'il avait été trouvé 
et recouvert de terre. 

En 2% on ne trouva qu'une grosse pierre brute qui ne 
recouvrait rien. 

En 3 e , tombeau du méme genre que le n° 1 , moins soi- 
gné comme taille de pierre. Méme accident aux dalles 
supérieures; méme procédé pour réparer ľaccident par 
des supports intérieurs. 

En 4°, tombeau du méme genre, transporté dans ľéglise 
chapelle Sa i n t- Et i en ne. 

En 6% tombeau transporté dans ľéglise, toujours du 
méme type; prôs de la téte, á droite du mort, ä ľintérieur 
du caveau, un petit pot avec du charbon, quelques frag- 
ments noirs, des restes peut-étre, ďune épaisse étoffe 
de laine. 

Je ne suis pas certain que ce caveau n'ait pas été exploré 
avant moi. 

En 5 e , tombeau du méme genre que les précédents; 
mais il présentait la particularité ďôtre recouvert ďun 
bloc énorme de pierre d ure, 2 m X m 45 X m 90. 

Gette pierre rectangulaire n'affleurait pas ľancien 
dallage. Elle était au-dessous de quelques centimétres. Sa 
face sud était moulurée. Cette pierre avait eu ďabord un 
autre usage. A ľextérieur du caveau se trouvait, á la 





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ĽABBAYJS d'äSNIÉRES 



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droite du mort, prés de la téte, un grand pot a vec du 
charbon. La forme en est élégante. 

Dans le caveau était un squelette aux os parfaitement 
en ordre. II n'avait certainement jamais été touché. Pour- 
tant, ä la hauteur de la ceinture, en X (voir fig. i), il 
taanquait une partie de la paroi du caveau au côtó droit 
du mort. Tout ľintérieur du caveau était rempli de terre 
tassée. 

Les ossements et le vaše ont été rapportés dans ľéglise; 
le caveau a été laissé en plače sous la grossé pierre. 
Aucun objet ne se trouvait avec le squelette. 
La se sont arrétées les fouilles du Cbapitre. 

2° Fouilles dans ľéglise : 

Dans ľéglise, sous les cloches, en face du maitre autel, 
ä la plače ďhonneur, ont été déblayés les caveaux des 
fondateurs. Ges fondateurs sont Giraud Berlay et son 
épouse Adéle. D'aprés les actes, Giraud Berlay étant mort 
en 1255, fut enterré dans ľéglise de ľabbaye d'Asniéres 
ainsi que son épouse. 

Ce sont deux fosses paralléles en magonnerie, orientées 
comme ľéglise de ľest á ľouest. Elles étaient comblées 
de débris de toute sorte , notamment des débris ďun 
gisant tumulaire revétu ďunecottede mailles. Au fond, 
les ossements de deux squelettes, des débris de cbarbon et 
ďune poterie. Le tout a été conservé avec soin. 

Ľépitaphe de Guillaume, Xľ abbé d'Asniéres, a été 
soulevée. Au-dessous ne se trouvait rien; le terrain, non 
remué, ne présentait qu'une excavation trop petite pour 
recevoir un corps. Celte épitaphe de ľabbé Guillaume était 
gravée sur une énorme pierre, trés semblable ä celie de la 
tombe 5 du Chapitre, comme elle, moulurée du côté sud. 



J. Ghappée. 



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REVUE DE ĽANJOU 



État des travaux effectués ä ľéglise et ä la chapelle 
abbatíale de ľabbaye d'Asniéres 

Contrefort nord de ľéglise entiérement sapé á la base, 
refait en pierre de taille sur une hauteur de l m 50 9 épais- 
seur l m . 

Contrefort de la chapelle, base entiérement enlevée, 
refait en pierres de taille sur une hauteur de 3 m , épais- 
seur l m . 

Contrefort de la chapelle entiérement enlevé, refait 
entiérement en pierres de taille, hauteur 7 m , épaisseur l m 
et m 70. 

Ouverture pratiquée dans le mur de la chapelle pour 
faire entrer les voitures, murée en pierres de taille, mur ä 
deux parements, épaisseur l m , hauteur 2 m 50, largeur 3". 

Porte de la chapelle, un des côtés refait en pierre pour 
empécher les animaux d'entrer. Serrure posée. 
Ouverture de la fenétre trilobée, mur double. 
Toiture réparée. 

Porte-cochére de ľéglise entiérement murée 4" X 4". 

Serrure mise á la porte du chapitreau. 

Rétablissement du maltre autel du xn e siécle. 

Mise en plače des carreaux déplacés. 

Réfectipn d u tombeau ďun abbé du xn 6 siécle. 

M ise en plače de la statue tombale ďun abbé du xiv e siécle. 

Pierre tombale ďun abbé du xm e siécle, placée sur un 

socle au long du mur. 

Enlévement du petit mur séparatif du choeur et de la 
chapelle gauche du choeur. 

Déblai du sol rapporté et nettoyage, transport des maté- 
riaux et immondices. 

Fouilles opérées pour trouver les tombeaux de Giraud 
et Adéle Berlay. 




ĽABBAYE D*ASNIÉHE8 



Mise en plače du dais abbatial et construction de deux 
eolonnes pour le soutenir. 

Fouilles opérées dans le Chapitre pour retrouver les 
tombes des abbés. 

Estampage des pierres tombales, filets passés au rouge. 

Inscriptions passées au rouge. 

Estampage du carrelage. 

Réparation et entretien de la toiture. 

Fermeture posée ä la petite porte du cho&ur. 

Pierre tombale ďun abbé et ďun chantre du xv* siécle, 

placée au long du mur : poids 4.000 kilos, etc. 



93Í003A 




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SAINT-NAZAIRE ET LA LOIBE HiRITIHE ' 



Celui qui écrit ces lignes n'a point ďautre but que de 
s'efforcer de faire entendre une vérité que certains ont inté- 
rôt ä cacher, que ďautres ont faiblesse á taire. II ne se 
dissimule pas que ce rôle est toujours ingrat et qu'il dé- 
plaira aux uns aussi bien qu'aux autres. 

Gette vérité est simple et peut se résumer ainsi : 1° Le 
projetde la Loire navigable n'a rien de conamun avec celui 
de la Loire maritime ; 2° le projet de la Loire maritime est 
contraire ä ľintérét national. 



On saitcomment est né le projet actuel de la Loire navi- 
gable. C'est une idée bien vieille, qu'ont rajeunie un groupe 
de personnalités nantaises résolues ä rendre ä leur port 
une activité qui ľavait depuis longues années abandonné. 
Améliorer, régulariser le lit de la Loire, transformer en 
une artôre bien vivante le fleuve le plus grand de France 
et le plus inutile, c'était un projet qui ne pouvait man- 
quer de soulever ľenthousiasme général et ce fut bientôt 



4 Cet article représente une partie cľune conférence faite par 
M. Etienne Port, président de la Société de Géographie de Saint- 
Nazaire, aux offíciers de ľEcole supérieure de Marine, ä ľoccasion 
de leur visíte du port de Saint-Nazaire, le 12 aoútl904, sous la con- 
duite de ľamiral Manceron, directeur de ľEcole. 



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une affaire nationale á laquelle ľopinion publique ne man- 
qua pas de s'attacher. 

Ľinitiative, en effet, ne manquait pas de hardiesse et 
le comité nantais qui lan?a ľidée de la Loire navigable 
donna le plus bel exemple de patriotisme local en groupant 
toutes ses forces et tous ses intéréts, en dehors de toute 
idée politique, pour réussir k intéresser le pays entier ä 
cette question si grave, évidemment nationale, de la navi- 
gabilité de la Loire. 

Nul n'ignore quelles études, quels travaux se sont accu- 
mulés sur ce sujet : une bibliothéque entiére a été impri- 
mée, des enquôtes ont été menées, des rapports et des 
publications multiples ont traité la question ä tous les 
points de vue. II serait oiseux de vouloir en ce moment 
exposer le probléme. 

Personne, ďailleurs, ne saurait affirmer, malgré cet 
amas d'études, que la Loire peut étre rendue navigable; 
il semble douteux en tous cas qu'elle puisse ľétre autre- 
ment que par des canaux; mais les intéréts en jeu sont 
complexes et trés divers. Un point entre tous avait une 
importance capitale, c'est que ľapprofondissement de la 
Loire en amont de Nantes eôt au moins deux métres, pour 
assurer sans transbordement le transit entre nos cours 
d'eau de ľEst, le réseau des canaux du centre de ľEurope, 
et la mer 1 . En effet, les marcbandises lourdesayant une 
faible valeur intrinséque empruntent surtout la voie par 
eau : il y a donc nécessité que le prix de transport soit 
réduit. Et pour cela il y a deux conditions nécessaires : 
employer des gabares de plus fort tonnage ä plus grand 
tirant ďeau, mais transportant plus de marchandises pour 

1 V. ä ce sujet le Comple rendu du Congrés des Sociétés de Géo- 
graphie á Nancy, en 1901, oú notre communication fut suivie ďun 
vote exprimant le voeu que, dans le cas oú les travaux (ľapprofondis- 
sement et d'amélioration de la Loire seraient exécutés entre Angers 
et Nantes, un approfondissement constant de 2 métres soit assuré. 




LA LOIRE MARITIMK 



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le méme prix; éviter les transbordements qui enlévent 
tout le bénéfice de ľéconomie du transport fluvial. Le pro- 
jet initial, qui ne prévoyait qiťune profondeur de l m 20, ne 
répondait pas ä ces besoins. 

Le projet du sénateur Tassin a vec la voie de Briare á 
Nantes semble assurer une profondeur de 2 m . Nous aurons 
doDC sur ce point un canal pouvant présenter un intérét 
national. 

D'autre part, les essais qui doivent avoir lieu trôs pro- 
chainement, dit-on, dans la section Angers-Nantes, per- 
mettront peut-étre de se rendre compte de la possibilité de 
cette navigation du íleuve dans sa région basse. 

Toutefois, nombre de bons esprits ont peu de confiance 
dans ľavenir du projet complet et s'étonoent que, en pré- 
sence ďune conception aussi gigantesque que la mise en 
valeur de la Loire on n'ait pas commencé par le commen- 
cement, c'est-á-dire par la source et que, ótablissant cou- 
rageusement le compte du nombre ďannées nécessaires 
pour ľaccomplissement de cette grande oeuvre, on ne se 
soit pas attacbé ä sérier les efforte et ľes dépenses et á 
les diminuer en les appliquant ä un travail raisonné et 
logique. 

II est de toute évidence que, si la Loire n'est plus navi- 
gable dans son cours inférieur, c'est qu'elle est ensablée 
et que ľafflux des sables vient de la Haute-Loire. II est de 
non moindre évidence que le premiér travail á faire, le 
plus urgent, le plus immédiat, c'était ďentraver cet 
énorme apport en régularisant le litdeľAllier, en arrôtant 
les érosioDs du Forez. 

Un ingénieur nantais a évalué jadis a plus de 400.000 
métres cubes le flot annuel des sables qui passent sous les 
ponts de Nantes et, bien qu'en ait dit tout récemment un 
écrivain qui célébrait avec une ardeur extréme le port de 
Nantes, ce n'est pas 400.000 métres cubes de vaše qu'on 
enléve chaque année dans la Loire maritime, mais 1 .500.000 




1 



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métres cubes 1 , et ľéminent Bouquet de la Grye* déclarait 
déjá en 1882 que, en 60 ans, la Loire a perdu un débit 
moyen de 1.774 métres cubes par seconde, entre Nantes et 
Saint-Nazaire, par suite de ľenvahissement des sables. . 

« Le jour oú il séra bien compris que Chaque métre 
cube partant du Forez doit étre dragué dans ľesluaire par 
des moyens coúteux on reconnaltra qu'au lieu ďattendre 
cet ennemi sur plače il faut prévenir son arrivée, 
s'opposer ä son départ 8 . » 

Ainsi se pose le probléme de la Loire navigable : agir 
en amont en éteignant les torrents, en fixant le lit de 
ľAllier pour diminuer les apports venant des affluents, en 
gazonnant ou en reboisant les pentes des parties hautes 
du fleuve. 

Or, ä quoi aboutit en ce moment le grand mouvenľent 
ditde la Loire navigable? á décider le creusement de la 
Loire maritime, ce qui est un pur contresens. 



Ge contresens est voulu. Du projet national de la Loire 
navigable les Nantais ont fait un simple projet local, ďou 
ils tirent un bénéfice immédiat, et ils démasquent actuel- 
lement leurs batteries sans aucune réserve. 

Aprés étre restés cinquante ans inactifs, les Nantais se 
sont résolus ä tenter de rendre ä leurs quais le négoce qui 
les avait fuis et ils ont accaparé le mouvement créé par 
ľidée de la Loire navigable, en faisant voter tout ďabord 
ľapprofondissement de la Loire maritime, parce qu'ils 
tenaient ä retirer & Saint-Nazaire un traflc qu'ils avaient 
été impuissants á retenir jadis. 

4 Voir le rapport du service des Ponts et Chaussées au Conseil 
général. 

* B. de la Grye, Rapport sur le régime de la Loire maritime, 1882, 
p 39. 

3 Id., p. 43. 



* 



# » 




LA LOIRE MARITIME 



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Déjä ľun des apôtres du « plus grand Nantes » a nette- 
ment indiqué son désir corame en un cri de victoire : 

« Malgré les apparences actuelles et la supériorité du 
tonnage de Saint-Nazaire , malgré les chiffres du présent 
qui reflétent encore un passé en train de disparallre, 
ľissue de la rivalité entre les deux villes ne saurait étre 
douteuse. Ge n'est pas ľindustrie nantaise qui s'est déplacée 
verš le port ma ri ti m e de Saint-Nazaire. (ľest au contraire 
ľoutillage maritime qui revient verš la ville indus- 
trielle. » 

Et ensuite : 

« Nantes est ä la veille de s'approprier les deux éléments 
qui ont fondé la prospérité et fait pour ainsi dire la raison 
ďétre de Saint-Nazaire : ďabord les grandes profondeurs, 
puis ľoutillage des bassins et des quais l . » 

Voílá donc, dénué ďartifice, ľaveu net du but auquel 
tendaient les promoteurs de la Loire navigable : servir 
uniquement les intérôts nantais et, sous les apparences de 
lutter pour une cause nationale, satisfaire des jalousies 
rótrospectives. 

Sans doute, Golbert avait bien jugé quand il écrivait que 
c les Bretons sont de grands trompeurs et surtout ceux de 
Nantes 1 . > 



Nous n'entrerons point dans le détail des luttes et des 
rivalités qui ont séparé de tou t temps les deux villes de 
Nantes et Saint-Nazaire, que, dans la chaleur communica- 
tive des banquets, leurs représentants ont appelées toujours 
« les villes sceurs ». 

1 Annales de Géographie, mai 1904. Sous le titre fallacieux de : 
Les port* fŕancais de ľAtlantique, cet article n'est qu'un panégy- 
rique nantais ďébordant. 

1 CoiTespondance administratíve de Louis XIV t. III, p. 200 
(6 octobre). 



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Les questions de clocher nous sont indifférentes et nous 
ne voulons nous placer ici qu'au point de vue de ľintérét 
national. 

On n'ignore point comment est née Saint-Nazaire. Elle a 
surgi de la mer, par elle et pour elle. Elle a été une néces- 
sité : nécessité double, physique et économique. Nantes 
n*a pas voulu jadis ce port : elle a été obligée, sous peine 
de mort totale, de le créer de toules piéces. II n'était plu& 
possible, il y a soixante ans déjá, de recevoir les steamers 
ä aubes, les longs courriers, les servicespostaux du Centre 
Amérique et des Antilles. Plus peutétre que tout autre 
port de l'Océan, Nantes eut alors á subir la conséquence 
trés fácheuse, pour un port en riviére dont la profondeur 
ne dépasse pas quatre métres, de ľaugmentation progres- 
sive des bateaux aux longs cours. 

Saint-Nazaire futdonc ľavant-port de Nantes. Cet avant- 
port est devenu un port. A ľheure actuelle , il est aussi 
puéril de dire que Saint-Nazaire est ľavant-port de Nantes 
que de dire que Nantes est ľarriére-port de Saint-Nazaire. 
Ce sont des mots. 

Que la ville de Nantes ait vu avec déplaisir les accroisse- 
rnents successifs de ce port nouveau, cela n'est pas 
douteux, cela est naturel, et ľon a pu dire avec juste 
raison que « ľhistoire de Saint-Nazaire n'est pas seulement 
un exemple; elle est le témoignage palpitant de ce que 
peut la ténacité de deux générations contre ľenvieuse 
hostilité ďune grande ville et contre le mauvais vouloir 
de pouvoirs publics trop empressés á servir les intéréts 
particuliers ». 

Le jour oii le second bassin de Saint-Nazaire (dit de 
Penhoét) fut mis en service, Saint-Nazaire devenait par ce 
fait un port complet, auquel peu á peu furent ajoutées 
toules les installations accessoires. 

La Compagnie Transatlantique s'y installait; deuxchan- 
tiers de construclions y dressaient leurs cales, ďoú 





LA LOIRB MARITIMB 



10? 



sont sortis les géants de notre marine de guerre et de notre 
marine marchande 1 . De 18.000 habitants en 1866 la ville 
parvenait en 1900 ä 35.000 et le mouvement du port 
s'élevait ä 2 millions de tonnes de jauge de navigation 
maritime et 600.000 tonnes de jauge de na vigation ílu viale. 

Nantes jugea le moment propice pour elle de détourner 
ä son profit une part du trafic de sa voisine et elle obtint 
de'faire creuser, au prix de 25 millions, un canal qui permlt, 
aux navires de moyen tonnage, ďun tirant ďeau de 
5 m 50 á 6 métres de remonter jusqďá ses quais. Ne voulant 
pas aller á la mer, car aller ä la mer, c'était aller ä Saint- 
Nazaire, ils firent ainsi venir la mer á eux. Les résultats> 
furent excellents. De ce fait, rapidement le trafic de 
Nantes s'accrut des deux tiers et c'est de ce moment que, 
reprenant des projets déjá vieux, Nantes trouva le canal 
insuffisant et songea ä approfondir la Loire de ses quais ä 
ceux de Saint-Nazaire. 

Ainsi Nantes a pu rétablir ľéquilibre entre elle et sa 
voisine. Elle a, gľáce au canal de la Basse-Loire, ramené 
á elle la na vigation moyenne. Ge canal a coúté 25 millions 
et á peine a-t-il servi quelques années qu on déclare qu'il 
est insuffisant, que ďétait un essai et que ľessai est 
probant : il faut faire mieux. Voilá vraiment des essais. 
qui ne sont point bon marché. 



I Depuis 1886 les ateliers ont mis ä la mer 11 navires de guerre 
francais, le Táge, la Drôme, le Jemmapes, le Valmy, le ďlberville, 
le tiasséna, les croiseurs ďAssas, Guichen, Desaix, Amiral Aube, 
Coetlogon. En ce moment méme ils ont en construction les 2 cui- 
rassés Lxberté et Ernest Renan. Ajoutez ä tous ces puissants navires 
francais Y Amiral Komilof fourni ä la marine russe, le cuirassé 
grec' Hydra, les croiseurs j aponais Chichimakan et Azuma et le navire 
roumain actuellement en construction ; 

II paquebots, pármi lesquels les puissants transatlantiques la 
Touraine, la Navarre, la Lorraine, la Savoie; — la Provence est en 
ce moment en chantier ; 

25 grands cargo de 5.000 tonnes en moyenne ; 
10 remorqueurs ; 

39 grands voiliers dont le déplacement moyen dépasse 3.500 
tonnes. 



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RKVUB DK ĽANJOU 



Cľest alors qu'arrive le faraeux projet de la Loire mari- 
time qui, au dire des Nantais, estla conséquence fatale 
de la Loire navigable et par quoi on doit naturellement 
commencer. 

Et, pour mieux indiquer la nécessité ďobtenir cet appro- 
fondissement, une guerre nette et sans merci futfaite au 
port de Saint-Nazaire par les négociants nantais, qui mirent 
en quarantaine, en quelque sorte, ses quais et arrivérent 
ä obtenir cbaque année des statistiques fantastiques 
de navires et de tonnage, gráce ä des allégements ou 
déchargements parliels sur les berges du canal, au mépris 
de tous les rôglements douaniers. 

Mais nous avons dit que nous nous placions au point de 
vue seulement de ľintérét national et voici comment nous 
pouvons déclarer que les travaux projetés ďapprofondisse- 
ment de la Loire en aval de Nantes nous semblent étre un 
non-sens économique. 

Établissons en effet les dépenses qu'ils entralnent et les 
avantages qďils procureront. 

Les dépenses sont de deux sortes : dépenses ďexécution, 
dépenses ďentretien. 

Suivant les prévisions, les dépenses ďexécution seront 
de 22.000.000, ce qui correspond au versement minimum 
ďune annuité de 660.000 fr. 

Quant aux dépenses ďentretien, il ne peut appartenir ä 
personne ďen connaltre exactement la quotité; mais, en 
toute probabilité, il faut admettre, en raison méme de ľac- 
croissement énorme de ľafflux des sables, qu'elles attein- 
dront au minimum le chiffre de 1.200.000 fr., puisqu'en 
ľétat actuel des choses les crédits alloués pour le dra- 
gage des ports de Nantes et de la Loire en aval sont de 
800.000 fr. 

En résumé donc, ľexécution et ľentretien des travaux 
projetés correspondront au versement ďune annuité de 
1.860,000 f r., sans comprendre les intéréts des 25 millions 




LA LOIRE MARITIME 



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dépensés pour le canal déjá creusé et considéré comme 
inutile. 

Gráce aux trávaux projetés, les industriels nantais ver- 
ront fréquenter leur port par des bateaux de gros tonnage 
qui ne peuvent aujourd'hui y trouver accés. Ils pourront 
ainsi, moyennant un supplément de fret trés réduit, rece- 
voir directement des marcbandises qui jusqu'á ce jour 
devaient étre importées par le port de Saint-Nazaire et lá 
transbordées sur gabares ou sur wagons,pour étre trans- 
portées par voie ďeau ou de fer de Saint-Nazaire á 
Nantes. lis réaliseront ainsi aux prix actuels un bénéfice 
moyen de 2 fr. par tonne. II est certes difficile de prévoir 
la quantité de ces marcbandises que les travaux projetés 
permettront de remonter annuellement jusqu'ä Nantes. 
Mais, si ľon remarque que le port de Saint-Nazaire ne 
regoit annuellement (non compris les transatlantiques), 
que 60 bateaux ayant plus de 6 m 50 de tirant ďeau, c'est-á- 
direnepouvant dans ľétat actuel remonter jusqu'ä Nantes, 
on nous accordera que nous sommes certainement au- 
dessus de la vérité en fixant ä un maximum de cent le 
nombre des bateaux auxquels les travaux d'approfondisse- 
ment projetés permettront ľaccés du port de Nantes. Ces 
bateaux portent en moyenne 4 500 tonnes de marchan- 
dises; les bénéfices réalisés par les Nantais du fait des 
travaux seront donc de 450.000 X 2 = 900.000 fr. 

On voit dés lors que ľéconomie des travaux projetés se 
résume comme suit : 

Verser chaque année une somme de 1.860 000 fr. pour 
permettre aux industriels nantais de réaliser un bénéfice 
de 900.000 fr. 

Mais il est toujours dangereux de préciser quand on 
parle de dépensés ou de bónéfices futurs. A des chiíTres 
forcément bypothétiques on peut toujours en opposer 
d'autres, non moins bypothétiques, dont on tirera des con- 
clusions diamétralement opposées. Nous nous boraerons 



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REVUE DE ĽANJOU 



donc ä conclure sous une forme différente et plus signifi- 
cative. Au lieu de creuser la Loire maritime, il y aurait 
intérét général ä ce que ľÉtat, le dópártement prissent ä 
leur chargé et versent cbaque année aux Compagnies de 
chemias de fer ou de transports fluviaux les intérôts de la 
somme reconnue nécessaire pour le creusement et ľentre- 
tien de la Loire maritime. II y aurait encore économie et 
le commerce nantais aurait satisfaction. 



Mais, si nous venons ďétablir que les travaux ďappro- 
fondissement á huit métres de la Loire maritime sont un 
non-sens économique, nous pouvons, avec non moins de 
raison, nous étonner que ľÉtat y ait participé. Que la 
Chambre de commerce de Nantes engage une affaire de 
rendement économique négatif, cela la regarde seule; 
mais il n'en est pas de méme de ľÉtat. On parle des inté- 
rôts nationaux en jeu et, pour convaincre les hésitants, les 
promoteurs des travaux ďapprofondissement se sont 
efforcés ďétablir une liaison étroite entre les projete de la 
Loire navigable et ceux de la Loire maritime. II y a lá une 
erreur ou un trompe-ľoeil. 

Nul plus que nous n'est partisan des travaux qui peuvent 
avoir pour effet de développer le trafic de cette merveil- 
leuse voie naturelle, qui drainera dans ľavenir verš la mer 
les produits de toute une partie de la nation et qui appor- 
tera jusqu'au coeur méme du pays les marchandises étran- 
géres. 

Mais les travaux ďapprofondissement de la Loire en 
aval de Nantes ne peuvent avoir aucun effet sur ce déve- 
loppement. 

Du moment que la Loire en amont de Nantes ne sera 
jamais accessible qu'aux chalands de faible tirant ďeau } 
un transbordement sera toujours nécessaire. 



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LA LOIRfi MARITIME 



Qu'importe au pays qu'il se fasae ä Saint-Nazaire ou ä 
Nantes ? 

Pour légitimer les travaux ďapprofondissement on met 
enavant les ports étrangers; on cite Hambourg, Bróme, 
Stettin, situés sur ľElbe, la Veser et ľOder, á des distances 
du littoral variant de 60 ä 110 kilométres. On tire de leur 
merveilleux développement la conclusion que les Alle- 
mands, dont on se plalt ä vanter la perspicacité écono- 
mique, ont su, dés ľorigine, entrevoir les avantagesque 
présentent les ports en riviére et qiťil nous faut suivre 
leur exemple. 

Nous nous élevons contre ces conclusions. A ľorigine, 
en effet, alors que les bateaux de six métres de tirant ďeau 
étaient considérés comme des bateaux géants, lesAUe- 
mands ont concentré tous leurs efforts verš ces ports de 
Bréme, de Hambourg, qu'ils ont dotés ďinstallations gran- 
dioses; mais ils ontcompris, depuis plusieurs années déjä, 
combien ľavenir est aux bateaux de fort tonnage. Aussi, 
aprés avoir entrepris ďapprofondir les parties maritimes 
de ľElbe et de la Veser, du jour oú ils ont constaté qu'il 
arrive un moment oú les travaux ďapprofondissement sont 
de rendement économique négatif , ils ont établi des ports 
aux embouchures mérae des íle u ves. ĽÉtat de Bréme a 
acbeté les terrains oú fut creusé Bremerhaven, ľÉtat de 
Hambourg vient, á ľembouchure de ľElbe, ďinaugurer 
le bassin de Guxbaven. Ces États développent sans cesse 
les ports de Bréme et Hambourg, mais ils développent 
parrallélement Bremerhaven et Cuxhaven. Ils ont, en effet, 
compris qu'il ne serait pas conforme ä ľintérét national de 
dépenser des millions pour des travaux ďapprofondisse- 
ments aléatoires, qui auraient pour seul résultat, non de 
créer du trafic, mais ďen détourner, non ďapporter un 
peu plus de richesse á la nation, mais ďenlever ä un 
port voisin le trafic qui le fait vivre. 

Calculez : que de millions dépensés dans un intérét 



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REVUE DE ĽANJOU_ 



local í — 25 millions pour le canal qui existe actuellement, 
22 millions prévus pour les travaux ďapprofondissement. 

joutez-y les 50 millions que nécessitera inévitablement la 
transformation du port de Nantes. Gar il ne faut pas s'illu- 
sionner, la Loire maritime n'est qu'un début, qui améne 
comme conséquence prévue, dissimulée jusqu'á présent, 
le complet outillage du port de Nantes. II faudra, ľétiage 
étant changé, jeter bas les ponts et les quais, créer des 
bassins, et déjá M. Lechalas, dans son remarquable 
ouvrage, Transformation de la Basse-Loire, dés 1868, 
prévoyait cette dépense finále et ľestimait á 50 millions. 
Mais ľhonorable ingénieur, qui tra$ait alors si nettement 
tout le programme que Nantes n'eutpas ľénergie de suivre 
ä cette date, croyait impossible la translation des chan- 
tiersde construction á Saint-Nazaire; il nepouvait prévoir 
le développement si rapide de ce port, la création du 
bassin de Penhoét, et, avant toutes cboses lui aussi décla- 
rait que, si le creusement de la Loire fluviale se faisait un 
jour, il faudrait ďabord « que les berges de la Loire supé- 
rieure et de ľAllier fussent fixées *. 

Ainsi des millions ont été dépensés pour le canal actuel- 
lement existant, des millions seront encore dépensés, 
puisqu'il a cessé de plaire, alors que son usage enrichit le 
port de Nantes, et il faudra de plus, comme conséquence 
inavouée au début, dépenser un minimum de 50 millions 
pour donner au port de Nantes ľoutillage déjä existant ä 
Saint-Nazaire! 

Que ďargent jeté au fleuve, que ďargent avec lequel le 
port nécessaire, le port déjá créé de Saint-Nazaire et qu'il 
faudrait créer s'il n'existait pas, eút pu devenir un orga- 
nisme tel qu'aucun port européen ďeút pu lui étre comparé. 

Assurément on doit reconnaltre qu'il eút été aussi utile 
et beaucoup plus économique de faire de ce dernier port un 
port fluvial que de vouloir faire, malgré la náture, de 
Nantes un port de mer. 





LA LOIRE MARITIME 



113 



Le canal du Carnet á peine terminé, on reconnatt qu il 
ne suffit plus au passage des navires. Or, les travaux 
ďapprofondissement de la Loire ne seront vraisembla- 
blemenípas achevés avant que les bateaux servant au 
grand trafte maritime iťatteignent un tirant ďeau trop 
considérable pour remonter ä Nantes, méme en suppo- 
sant que ľon atteighe le mouillagede huit mélres, que 
ľon n'obtiendra vraisemblablement pas, qui ne saurait, en 
tous cas, étre obtenu que pour un petit nombre de marées 1 . 

Ainsi ľÉtat et le Départemeat vont faire des sacrifices 
importants pour essayer de donner á Nantes une partie du 
trafic de Saint-Nazaire et la dépense sera ä peine faite 
qu'elle deviendra inutile .! 

« Trop de bouches, pas ďestomac », a-t-on dit derniére- 
ment pour démontrer que quatre ports sur ľOcéan c'était 
trop pour ľintérét national. On a démontré ainsi ľerreur 
énorme qui a été commise lorsqďon a créé La Rochelle, 
qui doit étre considéré comme incapable de devenir un 
grand port, sa situation ne s'y prétant pas. 

Bordeaux desservira toujours le sud-ouest et son grand 
malheur est de n'avoir qu'un Pauillac au lieu ďavoir un 
Saint-Nazaire. 

Ce serait une erreur nouvelle et considérable de vouloir 
faire de Nantes, moyennant des sacrifices énormes, un port 
maritime. 

Nantes doit rester ce qu'il est, un grand centre indus- 

1 Tout le monde parle toujours de ľapprofondissement ä 8 métres 
comme d'une chose déjá arrétée, décidée. Outre que, de ľopinion du 

Plus grand nombre des ingénieurs, 6 métres 50 est la profondeur que 
on ne pourra guére dépasser , les fonds n'ont point été votés pour 
aller plus loin. Le Conseil général des Ponts et Chaussées a exprimé 
ľavis que, sur les 22 millions prévus, 19 seraient nécessaires pour 
assurer un tirant ďeau de 6 métres et aue les trois autres seraient 
etnployés ä essayer de porter ce tirant cí'eau ä 8 métres. C est sur 
cette base qu'a été rédigé ľavant-projet définitif qui a été récemment 
déclaré ďutilité publique. Par conséquent, de ľavis méme des ingé- 
nieurs, il est fort douteux que les 2z millions suffisent pour obtenir 
les 8 métres. 



8 




REVUE DE ĽANJOU 



triel, un port intérieur. II ne saurait ôtre le point ďatter- 
rissement des gros navires qui font le grand roulage 
atlantique. Pour desservir ľouest et le centre de la France 
et peut-étre une partie de ľEurope centrále, on ne peut 
choisir qu'entre Saint-Nazaire et Nanles. Nantes a actuel- 
llement le moindre tonnage : il est démontré qiťil ne peut 
jamais devenir le point ďaboutissement de la grande navi- 
gation maritime. Saint-Nazaire est donc le seul port qui 
puisse prétendre desservir la vallée de la Loire et les 
régions voisines. 

(ľest lá, et non á Nantes, que le transbordement doit se 
faire. 

(ľest ce port qui doit étre aménagé et outillé pour 
devenir le grand port de ľAtlantique. 
Voilä le point de vue national. 



Nous nous bornerons pour conclure á citer ces paroles 
du savant Bouquet de la Grye, dont les travaux ont tant 
contribué aux progrés de Nantes : 

« Bátit-on une ville maritime pour une période limitée, 
creuse-t-on des bassins, prépare-t-on des projets nouveaux 
pour des sommes dépassant 70 millions, sans s'inquiéter 
ďun avenir si proche? Évidemment non. Saint-Nazaire 
qui est une création récente, ne doit pas s'évanouir comme 
certaines villes d'Orient. Toutefois, ce qu'il importe de 
faire remarquer, ďest que Nantes et son annexe, deux 
villes qui se jalousent, ont leurs intéréts intimement liés ; 
leur existence dépend ďune méme cause, le fleuve. Or, 
Saint-Nazaire n'est pas une ville ä la mer suivant ľexpres- 
sion des marins, ďest une ville de fleuve ; ce qui le prouve 
ďest que les navires y étalent en rade des coups de vent 
de sud-ouest qui, a vec de pareilles découpures de côtes, les 




LA LOÍRE MARITIME 



118 



mettraient au plein partout ailleurs. Ce qui le prouve 
mieux encore, ď est qu'en a val il y a une barre de fleuve 1 ». 

Gette situation unique ďua port, ä la fois fluvial et 
maritime, doit assurer á Saint-Nazaire un avenir gran- 
diose. Laissons faire le temps ; les nécessités pbysiques 
et économiques seront plus fortes que les petits intéréts 
momentanés. Saint-Nazaire qui, de ses propres deniers, a 
approfondi la barre du fleuve, au prix de millions; qui, 
songeant á ľavenir, a engagé toutes ses ressources pour 
créer sa nouvelle entrée et donner ä la France un port en 
eau profonde, auquel nulnesaurait ôtreactuellement com- 
paré ; Saint-Nazaire peut et doit souhaiter ardemment la 
réalisation du projet de la Loire navigable. Pour elle, 
comme pour Nantes, les conséquences futures de cet 
immense projet sont incalculables. 

Saint-Nazaire, déjá u nie ä ľEurope centrále par la grande 
ligne qui doit perceŕ la Faucille, ou tel autre en projet, 
qui la joindra ä Bäle ; Saint-Nazaire, port naturellement 
point d 'a t ta ehe des navires qui sortiront par le canal de 
Panama; Saint-Nazaire enfin, point terminus de tout 
ľafflux commercial qu'apportera la Loire navigable, cela 
semble un idéal, qui, peut-étre sera réalisé pour le plus 
grand bien de la France. Mais tout cela tient un peu du 

réve et la réalité est plus proche et plus douloureuse. 

Bornons-nous simplement á répéter ce qďon a dit déjä en 

1894 inutilement : 
« Si respectables que soient les intéréts ďune ville 

comme Nantes, ils doivent céder devant ľintérét général. 

Les finances de ľÉtat ne sont pas faites pour la satisfac- 

tion de tel ou tel particulier. II est temps ďabolir le 

régime de faveur qui est celui de Nantes 2 ». 



1 Htcherches hydrographiques sur le régime de la Loire maritime, 
1882, p. 40. 

* G. Bourdon , Le Port de Saint-Nazaire , aoút 1894. 



Étienne Port. 



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1 



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SOUVENIRS D'ÉGLISE 

f'suitšj 



II 



Brain-sur-Longuenóe 



Unchemin capricieux et charmant se détachait jadis, 
au creux du bourg de la Membrolle, de la route royale 
ďAngers ä Cháteaugontier et Laval po u r gagner la direc- 
tion de Segré. Laissant flotler au gré des pentes son fil 
insouciant, il traversait, sans prendre la peine de dévier, 
halliers et marécages. Ce cbemin serait de nos jours, on 
le devine, ľidéal ďun peintre et le cauchemar d'un agent- 
voyer. 

Fréquenté par les métayers, qui portaient á dos de cheval 
ou en charrette á boeufs leur seigle et leur méteil — j'ai vu 
dans mon enfance les premiéres cultures de froment, — il 
ľétait aussi par les tisserands, peuple alors florissant, 
aujourďhui disparu du pays. Faute de béte de sorame, ces 
braves artisans chargeaient sur leur dos le fil rapporté des 
fermes ou la toileä livrer en écbange et partaient au besoin 
gaillardement pour Angers, distant de cinq lieues, allant 
et revenant á pied dans la journée, avec un faix qui, dans 
nos temps de décadence, ferait soupirer un mulet. 

En revanche, les voitures, ou, pour parler plus exacte- 
ment, les vébicules de luxe qui portaient ce nom, et le 
méritaient ä peine, ne pouvaient passer lä que dans la 
belie 8aison, ou tout au moins par le beau temps. La 
période « carrossable » était limitée ä quelques mois 
ďété, corome aujourďhui ľexploitation des montagnes! 



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148 



REVUE DE ĽANJ0U 



Si bien qtľun matin ďautomne mon pére, ayant trop 
présumé de ľétat du chemin , fit bravement atteler son 
vieux cabriolet jaune ä grands ressorts en cuir et á tablier 
en tabatiére, ancétre monumental des cabs anglais — 
moins le perchoir, — et partit pour Angers. 11 n'alla pas 
loin. Au détour portant le nom significatif de la « Mare aux 
sept chénes » , la roue enfonga net jusqu'au moyeu : il 
était embourbé. Plutôtque ďinvoquer Hercule, il préféra 
héler un métayer, qui, dans un champ voisin, labourait 
pour les semailles, en bergant de son sifflement mélanco- 
lique et rythmé six boeufs et une jument capables de tirer 
de ľorniére un charretier de Quimper-Corentin. Le 
bonhomme arréta son « harnais » et, s'approchant á pas 
comptés, la main ä son bonnet de laine : « Monsieur, dit- 
il ä mon pére, comment avez-vous fait, en conscience, 
pour vous lancer par lá? vous devez pourtant bien savoir 
que de ce temps-ci les bôtes n'y passent point ! » 

Aprés quoi, il détacha paisiblement la jument et les 
deux boeufs de fléche, joua de ľaiguillon en criant : 
« Hardi, Robi! tiens-toi bien, Rougeaud! » — et le char 
dégagé put continuer ä cahoter jusqďä Angers : deux 
lieues de fondriéres, trois de pavés en téte de clous... 
C'était ľáge ďor! 

A dix kilométres de la Membrolle, le petit chemin ä 
catastrophes se jetait brusquement verš la gauche, pour 
escalader un coteau et desservir un vieux moulin ä vent. 
Arrivé lá , le voyageur pouvait s'étonner de ľétendue de 
ľhorizon qui s'ouvrait devant lui : á plus de quatre lieues, 
les coteaux du Craonnais enveloppaient de leur ceinture 
bleuátre le pays de Segré. Presque sous les pieds du spec- 
tateur, á moins de dix minutes de marche, le clocher d'ar- 
doise ďune vieille église pointait á travers la verdure, dans 
un fouillis de maisons semées comme au hasard; c'était la 
paroisse de Brain-sur-Longuenée. 

Aujourďhui, plus de moulin : le vent a fait son temps. 



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SOUVENIRS D'ÉGLISE 



Plus de chemin : sans épouser ses contours et sorti en 
droite ligne des cartons verts de la préfecture, le chemin 
de grande communication n° 23, que je défie bien de 
íaire entrer dans un verš, est entré ä coups de jalons dans 
le village, éventrant les maisons et faisant triompher ľali- 
gnement sur les ruines du pittoresque. Plus méme de 
vieille église : j'ai de mes mains, hélas! contribué á la 
démolir. II est vrai qu'en dehors de ľépithéte de vénórable 
je cherche en vain quel adjectif décent on eút pu accoler á 
ce monument antique et caduc. Son vieux clocher originál, 
octogone effilé á vastes égouts retroussés, avait trouvé 
gráce dans le pian de ľarchitecte et le contraste eút été 
piquant de cette pyramíde des anciens áges avec la fléche 
élancée du clocher neuf, son jeune rival; mais les murs 
qui le portaient furent trouvés dans un état de ruine qui 
en imposa le sacrifice. Le vieux clocher est allé rejoindre 
le vieux moulin, dans le musée des vieilles lunes! 

De cette église, le premiér curé que j'aieconnu s'appelait 
M. Leroy. Tel était, non seulement son nom, mais encore 
le vocable sous lequel tous ses paroissiens le distinguaient. 
On disait alors tout simplement c Monsieur Leroy * ; le 
titre semi-administratif de « Monsieur le Curé » ne pré- 
valut que du temps de son successeur. 

M. Leroy était un vieillard, et je n'ai pas eu le temps de 
conserver de lui beaucoup de souvenirs. Je le revois pour- 
tant, un peu froid et terriblement intimidant pour moi, 
dans les visites oú ma famille m'entralnait ä la cure, 
malgré mes supplications désespérées. A ces entrevues 
assistait réguliérement sa soeur, qui vivait avec lui et que 
les gens appelaient sa « gouvernaňte ». 

La bonne vieille fille eut un jour pitie de ma contrainte 
et de mon embarraset, pour nťy soustraire, nťinvita á 
feuilleter, sur la table du salón, un volume de gravures en 
taille-douce destinées á servir ďillustration aux oeuvres 
de Buffon. O bonheur! la page s ouvrit sur le portrait ďun 



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REVUE DE ĽANJOU 



magnifique cheval, téte et criniére au vent, le pied levé 
dans ľattitude du pas espagnol. En ma qualité de petit 
ganjon, j'adorais les chevaux, sauf á en avoir peur quand 
il fallait nťen approcher ou montér sur leur dos : qiťon 
juge de ľavidité avec laquelle je dévorai des yeux la 
briliante silhouette de la plus noble conquéte que ľhomme 
ait jamais faite! Et comme je commen^ais dés lors á faire, 
des couleurs ä ľaquarelle, un usage qui, du premiér coup, 
confinait á ľabus, je me disais : « Oh! si je pouvais 
seulement mettre á mon aise de la peinture sur ce beau 
cheval! » 

M. Leroy était modeste et sans fortune. II mourut, et 
tous ses meubles furent vendus : la bibliotbéque, comme 
le reste, passa au feu des enchéres. Je fis tant ďinstances 
et de promesses que mon pere acheta le Buffon avec ses 
gravures. Quand j'emportai sous mon aisselle le volume 
si ardemment convoité, j'étais plus heureux et plus fier 
que si j'eusse dompté Bucéphale en personne. Un quart 
ďheure aprés mon retour, ma passion éiait assouvie et 
j'appelais triomphalement toute ma famille pour Jouirde 
mon chef-ďceuvre. La foudre, tombant ä mes pieds, ne 
nrťeút pas plus déconcertó que le rire homériqueparlequel 
fut saluée mon exposition de peinture. J'avais recouvert 
mon cheval ďune couche bien épaisse et bien uniforme de 
vert-pomme! Mon péreme persifla,mes soeurssemoquérent 
de moi , ma mére tira furtivement son mouchoir pour 
essuyer les larmes qui avaient jailli de mes yeux comme 
le Champagne de sa bouteille, et je ne nťéchappai de ses 
bras que pour aller, en trépignant, dans un coin y cacher 
ma honte et ma déconvenue. Je me préparais, ce jour-lä, 
ä comprendre plus tard le voisinage classique de la roche 
Tarpéienne et du Capitole. . . 

A M. Leroy succéda ľabbé Jean Gourdon. Un court 
passage ä la cure de Saint-Cyr-en-Bourg avait complété 
una éducation pastorale heureusement commencée dans 



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SOUVENIRS D'ÉGLISE 



121 



un vicariat á Beaufort-en-Vallée, sous la direction de 
ľéminent curé Ferrand, déjá devenu membre du Ghapitre 
de la Cathédrale et, á ce titre, délégué par M« r Angebault 
pour installer á Brain son ancien vicaire. Iľabbé Gourdon 
nous arrivait avec toute ľardeur de la foi et du zéle d'un 
vendéen. Né ä Jallais, élevé au milieu des glorieux survi- 
vants de la grande guerre, il était flls de ľun ďeux et 
son vénérable pére ľaccompagna prés de nous, y vint 
demeurer et y vécut presque aussi longtemps que lui. 

M. Gourdon était un coeur ardent, un esprit méthodkjue 
et cultivé. Ce dernier don ne tarda pas á se manifester. 
Des son arrivée, le nouveau curé se donna pour táche, 
comme il donna pour exemple á tous ses confréres, de 
fouiller dans le passé de sa paroisse, ďen retrouver les 
archives, d'en reconstituer les annales et de les continuer 
par des notes, écrites au jour le jour, et dont la trés inté- 
ressante collection a malheureusement été interrompue 
par sa mort. Avec une patience, un intérét, je dirais volon- 
tiers un amour dignes d'un Bénédictin, il dépouilla, le 
crayon ä la main, toute la collection des actes de ľétat- 
civil de notrecoramune, depuis le xvi e siécle; il rechercha, 
dans les ch&teaux et les maisons bourgeoises de sa paroisse 
et des alentours, les chartriers, les livres féodaux, les 
titres de famille, et de tout ce patient et intelligent tra- 
vail sortit un ensemble de notes manuscrites que notre 
illustre archiviste, Célestin Port, s'empressa et fut heureux 
de mettre á profit, en citant avec honneur, dans son 
remarquable Dictionnaire , la source oú il avait puisé. 

Pour achever de peindre ce trait de la physionomie 
morale du curé Gourdon, j'ajouterai de suite qu'ayant 
trouvé á Jallais, dans sa jeunesse, un foyer ďactivité litlé- 
raire dont son vicaire d'alors, ľabbé Dávid, et ľinsti- 
tuteur Glément Legeay entretenaient la flamme á grands 
coups de bouts-rimés, il en conserva un souvenir qui le 
rendit fidéle au goút pour la poésie légére et ä ľamitié de 




122 



REVUE DE ĽANJOU 



Dávid, devenu presque son voisin en devenant curé de 
Freigné ; ce qui nous valait de temps á autre de voir surgir 
dans la chaire de Brain la silhouette colorée et gigantesque 
de ľami Dávid et d'en entendre tomber une éloquence 
imagée, prophétique et parfois, hélas! inintelligible 
comme un psaume. Ne vous en étonnez pas : le bonhomme 
se vantait de descendre tout simplement — bien que peut- 
étre en ligne un peu brisée — de son antique et glorieux 
homonyme, le prophéte royal. 

II en alléguait une assez plaisante raison. Dans un pas- 
ságe de ses volumineux mémoires, il donne un spécimen 
— manifestement trés soigné — de « la paraphe » qui, 
de péreen fils, accompagnait la signatúre des Dávid. Ce 
monument de calligraphie affecte la figúre ďune harpe : 
aprés cela, quelle plače pour un doute sur ľorigine de la 
famille? Par malheur, ainsi que j'ai dú le constater devant 
la savante Société ďAgriculture, Sciences et Arts d'Angers, 
qui ne se paie pas ďapparences et que j'avais osé entre- 
tenir un jour de ce descendant du roi Dávid, les autres 
paraphes abondamment répandus dans ses manuscrits 
ofľrent á ľceil beaucoup moins la forme ďune harpe que 
celie ďun piano ä queue! 

Succédant á un vieillard, M. Gourdon trouva peut-étre 
dans sa paroisse la foi quelque peu endormie. En tout cas, 
elle n y était pas partout trés éclairée, si j'en juge par 
ľanecdote, remontant ä ce temps et que me racontait plus 
tard notre bonne vieille sacristaine, avec un plaisir qui 
n'avait ďégal que celui que je prenais á ľentendre. 

Elle voit, un beau lundi matin, juste le lendemain du 
dimanche du Bon-Pasteur, arriver á pas comptés, avec 
recueillement et en grande tenue, un vieux journalier 
habitant ľun des hameaux les plus éloignés du bourg. II 
avait endossé ses habits de premiére classe et ľon voyait, 
ä la mode du temps, la largeur de deux doigts ďune belie 
chemise de toile neuve briller entre la ceinture de sa 




80UVENIRS d'ÉGLISE 



culotte á jambes en pied ďéléphant et le dos de sa veste, 
taillée enjustaucorps. Beauchapeau velu avec cordon tom- 
bant, beaux sabots bien propres, rien n'y manquait; il était 
briliant comme un sou neuf. A son passage, la sacristaine 
ľinterpelle : 

c — Oú allez-vous donc comme Qa, de si bonne heure et 
si bien endimanché? Allez-vous assister ä votre messe de 
mariage? 

c — Faut pas plaisanter, Perrette! Je vas faire mes 
Páques. 

t — Vos Páques? 

€ — Eh bien, oui, mes Páques! Qďavez-vous á rire? et 
ne les faites-vous pas aussi, vos Páques? 

« — Bien súr; seulement je les fais á ľheure. Vous ne 
savez donc pas qďhier soir Monsieur le Curé, aprés vépres, 
a chanté le Te Deum pour remercier le bon Dieu que le 
temps des Páques soit fini et se soit bien passé? (ľest hier 
matin qďil fallait faire vos Páques! 

« — Hier matin ! » dit le bonhomme en laissant tomber 
les bras et en écartant les jambes pour maintenir son équi- 
libre compromis par la stupeur, « hier matin! ce que 
ďest tout de méme que .de demeurer si loin du bourg! on 
ne sait point les nouvelles! » 

Si la foi eút sommeillé, ľabbé Gourdon eút été de force 
ä la réveiller á Brain. II en sonnait la diane ä grand ren- 
fort de cornets á pistons, de trombones et de tambours. 
Ami á la fois de la musique et des jeunes gens, il se servait 
de ceux-ci pour donner á celle-lá, dans son église et á ses 
processions, un éclat que ľon pouvait surtout qualifier de 
métallique. Ľexcellent homme n'avait affaire qu'ä des 
novices, armés ďinstruments ďoccasion, sinon parfois de 
rebut; jugez de la cacophonie! Eh bien! que nul ne s'en 
étonne, de ces éclatantes discordances résultait, entre la 
jeunesse et lui, une parfaite concorde. On se réunissait 
avec plaisir á la cure pour déchiffrer et exécuter, on fré- 



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124 REVUE DE ĽANJOU 

quentait assidúment les offices : messe et vôpres, les 
dirnanches, faisaient église comble. Faut-il ajouter, hélas! 
que la musique plaisait ďautant plus aux gens qiťelle 
faisait plus de bruit! Qďon leur donnát un beau tapage, 
ils étaient contents et passaient condamnation sur la 
mesure et méme sur la justesse. Les processions de Brain 
attiraient les paroisses ä la ronde, et de cette époque 
date pour la nôtre la tradition, conservée jusqu'á ce jour, 
d'une troisiéme procession du Trés-Saint Sacrement, avec 
une pompe et un concours supérieurs á ceux des deux 
autres, le jour de la féte annuelle de ľAdoration perpé- 
tuelle. 

Un jour, le bon curé qui, malgré tout, aimait, goútait 
et pratiquait pour luj-méme la bonne musique, voulut 
faire entendre ä ses ouailles autre chose qu'un pieux 
vacarme. Ľoccasion le servit á souhait. II regut, un 
dimanche, la visíte ďune famille qu'il avait estimée et 
aimée á Beaufort-en-Vallée. Un abbé, qui fut jadis ľun de 
nies mattres ä Combrée, orné alors ďune abondante che- 
velure dont la nuance, — elle a bien changé depuis lors! 
— lui avait valu au collége, de notre part, ľirrévérencieux 
súrnom de « Bassy noir » et dont la magnifique voix de 
barytón a été connue de tout ľAnjou, était venu á Brain 
avec ses deux soeurs, dont les voix de soprano et de 
contralto n étaient pas moins remarquables que la sienne. 
lis chantérent á la granďmesse, au salut : c'était propre- 
nient un charme. Eh bien ! veut-on savoir maintenant 
limpression de ľauditoire,aprés ľexécution de merveilleux 
morceaux ä trois voix? Mon pére s'en enquit sur la plače, 
ä la sortie des yépres : « — Monsieur, lui dirent les gens, 
q u est-ce que c'est donc que ces trois chanteurs qui 
chantent chacun á sa maniére? Ils ne s'entťentendent 
point! » 

Le bon peuple préférait sans doute entendre éclater au 
lutrin la voix de son chantre favori. (ľétait, en effet, sans 



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SOUVENIRS DÉGUSE 



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rien élaguer des divers sens de cette expression, un rude 
chantreque Léandre Thureau! Vous pensez, sans doute, 
en lisant ce nom, que c'était bien celu i quil portait, de 
par ľétat-civil. Je ľai cru longtemps comme vous. Nous 
nous trompions tous : ce champion du plain-cbant s'appe- 
lait Léandre Bedouet. Seulement, par une habitude telle- 
ment antique qu'elle remonte aux béros d'Homére, on 
désignait alors de préférence le fils par le nom de son 
pére : on disait de mon temps, en abrégé, le fils de Mathu- 
rin comme jadis le fils ďOílée. Or, c'était justement le 
prénom de Mathurin que portait le pére de notre Léandre : 
un beau nom, bien sonore, point alambiqué, trés répandu 
du temps de ma jeunesse et tombé aujourďhui en désué- 
tude comme tant ďautres! Toutefois, comme il semblait 
sans doute trop long ä prononcer, ľusage en avait fait 
deux diminutifs familiers, sous lesquels on désignait cou- 
ramment ceux qui avaient saint Mathurin pour patrón. 
Quand on les prenait par la téte, ils s'appelaient Matheau ; 
par la queue, ils devenaient Thureau. Et voilä comment 
mon vieux grand cbantre n'était connu que sous le nom, 
que ďailleurs il illustrait, de Léandre Thureau. 

Ľabbé Gourdon aimait ä donner ä ses cérémonies reli- 
gieuses tous les genres ďéclat, y voyant avec raison un 
attrait pour ses paroissiens, et particuliérement pour la 
jeunesse, amie des grands bruits et des beaux spectacles. 
A ľéclat des cuivres, dont j'ai parlé tout-á-ľheure, il jofgnait 
donc celui de toutes les pompes liturgiques qu'il pouvait 
déployer. Ses trois chantres, enveloppésdansleurs chapes, 
formaient un groupe qui, de temps á autre, eút fait le 
bonheur ďun photographe, si la photographie eút alors 
existé! Aux grandes fôtes carillonnées, Thureau, en sa 
dignité de maltre chantre, sortant majestueusement de 
la pénombre du lutrin, pendantqu'on chantait au cboeur 
ledernier Äyrie, s'avan?ait lentement au pied de ľautel, 
le saluait avec grandeur et allait se poster au bas des degrés, 



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REVUE DE LANJOU 



ducôtéde ľÉvangile. Ge n'était plus un chantre, c'était un 
ambassadeur : j'ai souvenir ďavoir vu quelque part, dana 
les plafonds du palais ducal de Venise, le portrait ďun 
doge en chápe ayantméme encolure. Le curé, lui faisant 
face, se pla<jait au coin de ľÉpttre et alors de la gorge 
du grand-chantre, dont la téte se relevait ä chaque note 
par un petit mouvement saccadé, sortaitä mi-voix ľinto- 
nation qu'il « imposait » au célébrant : Glo...o...o...oria 
in excelsis Deo. O saint Grégoire! vous lui aurez par- 
donné, dans un moment si glorieux, de n'avoir pas coulé 
son chant. Aprés quoi il saluait le curé et ľautel avec la 
merne majesté et sa chápe disparaissait lentement au tour- 
nant du choeur, balancée de droite et de gauche comme la 
queue ďun paon en retraite. Et tout le peuple de dire : 
« II n'y a tout de méme qďä Brain qďon chante une 
granďmesse comme ?a! » 

Vingt fois ľabbé Gourdon et Léandre Thureau faillirent 
se brouiller. On le devine : la bouteille, la maudite bou- 
teille avait joué son rôle favori; le chantre avait trop 
<( entonné ». Vingt fois ils se rajustérent : le curé aimait 
son chantre : le chantre était fier de son métier : 

Vincit amor patrius , laudumque immensa cupido. 

Mais enfin le stentor du lutrin sentit les atteintes de 
ľáge ; plus il mouillait sa gorge, plus elle devenait séche. 
II avait perdu la domination, de haute lutte, sur les autres 
gosiers ouverts autour de lui ; sa voix ne conduisait plus 
le choeur á elle seule, il n'articulait que faiblement les 
paroles latines et ľun de ses camarades, peu versé dans 
la prononciationdela langue de Virgile et de saint Jérôme, 
ne pouvait plus lui dire, en lui poussant le coude : c Thu- 
reau, dis les paroles : moi, je vais brailler ! » Le curé prit 
un grand parti : il acheta un harmónium, excellent 
d'ailleurs, car il vit encore et semble gagner avec ľáge. 
Mais, faute ďun organiste expérimenté et capable ďim- 





SOUVENIRS d'ÉGLISE 



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poser le ton sans tátonnements, ľabbé Gourdon fit appel 
au tumultueux concours ďun ophicléide. 

Ce que ce tortueux inštrument déversa longtemps dans 
nos oreilles de bruit et de notes fausses, je ne m'en souviens 
pas sans effroi! Ma consolation, lorsque je me trouvais ä 
Angers, était ďaller, á la Cathédrale, entendre et admirer 
un maitre, dont j'aurai ľoccasion de reparler, et me pámer 
ďaise en écoutant les accompagnements d ophicléide de 
Fricard. J'en emportais, en quelque sorte, un écho pro- 
longé dans le coeur et dans les oreilles. Jugez de ce qďelles 
éprouvaient quand ä Brain, le dimanche suivant, elles 
étaient déchirées par la réalité! J'étais alors tenté ďécrire 
á Ulysse pour lui demander un peu de cette cire dont il 
savait enduire les oreilles de ses compagnons ďinfortune! 

Tout a une fin , méme les ophicléides. Ľartiste qui souf- 
flait dans le nôtre ayant quitté la paroisse, son inštrument 
contondant quitta ľóglise et fut relégué au grenier de la 
cure, oú les Anges le retrouveront, au jour du Jugement 
dernier, pour réveiller les morts. Je me croyais sauvé; je me 
trompais, hélas! A peine venions-nous ďéchapper ä Cha- 
rybde, que Scylla se présentait : ďétait un cornet ä pistons! 

René Barreau,qui manoeuvrait cette redoutable macbine, 
avait fait son apprentissage du plain-chant et de la maniére 
de ľaccompagner, en qualité de trompette á cbeval, pen- 
dant la guerre d'Espagne, dans le régiment du duc de 
Montpensier. C'est assez dire qu'il jouait un Introit comme 
il eút sonné le boute-selle, avec cette différence que, les 
sonneries militaires lui étant familiéres, il en exécutait 
fidélement toutes les notes, tandis que... Grand Dieu! 
n'insistons pas. Parfois, il se perdait tout-á-fait, il était 
désar^onné. II retirait alors ľinstrument de ses lévres, 
agitées d'un petit tie nerveux qui lui donnait ľair ďun 
lapin broutant ses choux, retirait la pompe de son cornet 
et la secouaitostensiblement, bien qďelle fút séche comme 
vent du Nord, pour en faire sortir ľeau malencontreuse 



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REVUE DE ĽANJOU 



qui causait les fausses notes; aprés quoi il se remettait ea 
posture, rattrapait le plain-chant au vol, comme il pouvait, 
et piquait une chargé ä fond de train. . . jusqiťá la pro- 
cbaine culbute. Mais c'était un si brave h o m m e et im si 
bon chrétien, que mon coeur lui a pardonné depuis long- 
temps le déchirement de mes oreilles. 

II y eut pourtant une circonstance oú je ne lui pardonnai 
pas... Pour expier ce grave manquement á la charité 
chrétienne, qui me rendit indigne de réciter mon Páter 
sans confusion et sans remords, je vais confesser publique- 
ment ľhistoire de mon orgueil et de ma dureté de coeur. 

La guerre venait ďécláter. Une des conséquences de 
ľenvoi hátif et tumultueux , sur nos frontiéres, de ľarmée 
active et de ses réserves, avait été la création, dans toutes 
les communes, de bataillons de la garde nationale séden- 
taire. N'ayant pu voir, par expérience, ce que ce pouvait 
bien ôtre, nous avions eu la naíveté, dans ľOuest, de 
prendre la chose au sérieux; il paralt que, dans le Midi, 
on fut plus malin et qu'on demeura tranquille. Ce que je 
puis dire, c'est qu'aujourďhui, si décret pareil á celui de 
1870 invitait les citoyens á semblable paródie, je consi- 
dérerais comme mon devoir le plus sacré ďinterdire á 
tous mes administrés de toucher á un fusil, sous peine de 
mort — ou de ridicule amer. On dit qu'en France les deux 
peines se confondent. . . 

Mais, je viens de ľécrire, nous étions alors des naífs. 
On nous immatricula, on nous embrigada, on nous fit 
voter pour la nomination de nos officiers. II y avait, dans 
notre commune, ä nommer un capitaine. II eút fallu, pour 
ce poste, quelque vieux soldat rompu au métier : ô Beau- 
marchais! ce fut moi qui ľobtins. 

Cetaitdéjá passablement ridicule; mais, un mois plus 
tard, vint ľordre de réunir les compagnies en bataillons 
et ďélire des commandants. Le croirait-on? Le suffrage 
militaire orna mon képi ďun quatriémegalon. Or, veuillez 




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80UVENIRS D'ÉGLISE 



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noter que, fils de veuve sous ľEmpire, venant de me marier 
au moipent de la déclaration de guerre, je n'avais jamais 
mis le pied dans une caserne, — belie préparation, on en 
conviendra, pour le rôle de cheŕ de bataillon! Mais son- 
geait-on ä tout cela? Jupiter, qui voulait nous perdre, nous 
avait tous rendus fous et je ne songeai qu'ä me tirer, aans 
trop de désavantage, des fonctions élevées que meconférait 
le hasard. Je commandai donc réunion et revue du bataillon 
dans les plaines de Vern. ( 

Sur ces plaines, qui n'ont pas de nom dans ľhistoire et 
s'appellent administrativement le champ de foire de la 
commune, arrivé le premiér, je me tenais ä cheval, sabre 
au poing, dans ľattitude que je croyais la plus digne ďétre 
coulée en bronze, et voyais successivement arriver les 
diverses compagniesdescommunesconcourant ä la forma- 
tion du bataillon. Voici les gars de Brain! Mon orgueil de 
clocher est flatté; ce sont peut-étre les plus militaires de 
tous; ils vont presque tous au pas et portent le fusil dans 
la méme main. Ils se rangent derriére moi et, tout le 
monde étant présent, j'allais commander une manoeuvre 
quelconque, quelque chose comme : « En avant, si vous 
pouvez, en arriére, si vous voulez! » lor*que je me sens 
discrétement touché au mollet gauche. Je me retourne 
ä demi ; c'était Barreau qui s'était glissé prés de moi : 
« Mon commandant, me dit-il ä voix basse, faites atten- 
tion! G'est pas comme <ja qu on tient son sabre! » 

Je n'accusai pas le coup : je fis bonne contenance et 
rectifiai la position. Mais je me dis en moi-méme : « Mon 
bonhomme, je te paierai ta le^on ! » Vexé, ä moitié dégrisé 
de mes réves de grandeur militaire, je commandai, de 
mauvaise humeur, quelques mouvements, en faisant rouler 
les r, et j'eus háte de rentrer au grand trot du côté de Braih 
et de mon logis. 

Quel spectacle nťattendait ä mon retour dans ma com- 
mune ! Au carrefour centrál un poste avait été installé ; je 



9 




130 



REVUE DE ĽANJOU 



jette les yeux sur la guérite, meuble ďoccasion qui ne 
tarda pas á nous rendre des services ďun autre ordre, 
beaucoup plus pratiques, en devenant une vespasienne. 
« Qďapercois-je? » se fút écrié un tragique. Ľhomme de 
garde, affalé dans la bolte, ivre comme un polonais, son 
fusil en travers de la route á quatre pas de lui ! Je le réveille 
ä granďpeine, je le menace du conseil de guerre, des 
rigueurs du code militaire, qui ne plaisante pas. . . je lui 
fais une peur abominable,etpoursuis mon chemin.Qui m'at- 
tendait á la maison? La femme du coupable, échevelée, la 
sueur aux tempes en plein hiver, accourue par lescbemins 
de traverse pour se jeter ä mes pieds et demander pour son 
mari la gráce de la vie. . . Croirait-on que j'eus lecouragede 
traiter la chose au sérieux, de promettre á ľinfortunée ma 
bienveillance, ma protection, que sais-je? Mon Dieu, 
qu'on devient donc béte sitôt qu'on devient vaniteux ! — Je 
me häte ďajouter que le délinquant, un honnéte marchand 
de^porcs, ne mourut qu'assez longtemps aprés, ďun coup 
de sang. J'ose espérer qu'il n'a pas été déterminé par le 
souvenir de ľémotion violente que lui avait causée, ce 
jour-lá, son chef de bataillon. 

Quant au pére Barreau, c'est huit jours aprés que je réglai 
mon compte avec lui. Le dimanche, il vint comme ďordi- 
naire prendre plače ä mes côtés : j'étais devenu organiste, 
fonctions que j'ai longtemps remplies et dont il m'arrivait 
souvent, á cette époque extraordinaire en tout, de m'ac- 
quitter en grande tenue de commandant, quand il devait y 
avoir prise d'armes aprés la granďmesse. J'eus soin de ne 
pas lui donner le ton pour accorder sa machine soufflante : 
comme je m'y attendais, il partit ä un bon quart de ton du 
diapason. Alors, me tournant ä moitié verš lui, je lui 
glissai sévérement du coin de la bouche : c Barreau, vous 
jouez diablement faux, pour un ancien trompette du duc 
de Montpensier ! » 

Nous étions quittes ! 





ÔÔUVfcNIRS D'ÉGLISK 



131 



Un an avant ces sensationnels événements, le pere de M. le 
curé Gourdon était mort. Ce beau vieillard de 92 ans, ä longs 
cheveux blancs tombant sur ses épaules, modeste et pieux 
comme un vrai Vendéen, personnifiait ä nos yeux les com- 
battants de la grande guerre, dans les rangs desquels lui- 
méme avait marché dans sa jeunesse. II était entouré du 
respect et de ľestime de tous les babitants : to u s se retrou- 
vérent prés de lui ä ses obséques. Nous rendtmes ä la 
dépouille du survivant de la lutte des géants ce que nous 
pňmes improviser ďhonneurs militaires. Une escouade 
ďhommes armés de fusils de cbasse entourait le cercueil 
et marchait sous le commandement ďun vieux sergent, qui 
portait avec fierté, levé devant lui á la hauteur de sa déco- 
ration militaire, ľindex de la main droite, ankylosé par un 
beau coup de sabre. Les priéres de ľabsolution terminée, 
le corps fut descendu dans la fosse : les hommes de ľes- 
corte s'approchérent, inclinérent leurs canons et, au com- 
mandement de « Feu ! » , sur la dépouille du vieux soldat 
du Roi une détonation retentit et la poudre fuma une 
derniére fois. 

Le fils ne tarda pas ä suivre son pére dans la mort. Le 
curé Gourdon, qui voyageait bien rarement, s'était laissé 
tenter par un ami ; tous deux furent surpris sur le Rhin, 
dont ils visitaient les rives, par la funeste déclaration de 
guerre contre ľAUemagne. Quelque diligence que le pauvre 
curé eút pu mettre ä regagner sa paroisse, au milieu des 
premiers encombrements causés dans ľEst par les trans- 
ports militaires, les événements marchérent plus vite que 
lui et, gráce ä cette effroyable crédulité qui nous a peut- 
étre autant démoralisés que nos défaites, il fut précédé par 
ľinepte calomnie, accueilliealors avec une stupéfiante faci- 
lité : il revenait de Prusse, oú il était allé porter notre 
argent ä nos ennemis ! II eút dú juger ä leur valeur des 
bruits répandus par deux ou trois hommes au plus, partout 
conaus pour tout ce qu'ils pouvaient étre et qui se prépa- 




132 



REVUE DE ťANJOU 



raient, en cherchant ä attenter ä ľhonneur ďun prétre, ä 
devenir les plus fermes champions de la République future. 
II eut la faiblesse de s'en montreraffecté, ďenconcevoirun 
fonds de chagrin incurable et cette morsure au coeur, 
aggravant un état de santé déjá précaire, le conduisit rapi- 
dement au tombeau. Nous portámes du méme coup son 
deuil et celui des malheurs de la patrie. 

Le prétre qui lui succéda, M. ľabbé Dalaine, est mort 
depuis trop peu de temps pour que sa vie et son ministére 
ä Brain puissent relever de ces souvenirs. Devenu maire de 
la commune pendant qu'il était curé de la paroisse, j'ai 
trop longtemps et trop intimement confondu mon activité 
avec la sienne pour avoir le droit de juger, ou méme de 
raconter seulement les événements auxquels nous avons été 
mélés. Qu'il me soit toutefois permis de dire que, sans avoir 
trouvé une Rome de briques et laissé une Rome de marbre, 
nous avions trouvé une église en ruines et que nous lais- 
serons une église neuve. II ne saurait nťappartenir de la 
vanter, mais elle a été du moins pour notre chére paroisse 
ľoccasion ď une faveur dont nous avons le droit de nous 
montrer aussi fiers que reconnaissants. Elle a regu de Rome 
ľautorisation canonique, le droit régulier ďétreplacée sous 
le patronage et le vocable de Notre-Dame de Lourdes, dont 
elle porte ľimage au ŕalte de sestoitsetäsonautel majeur. 
Nombre de chapelles avaient déjá pris ce titre, mais 
ľégliseparoissiale de Brain-sur-Longuenée est la premiére 
de France, et croyons-nous, méme du monde entier, á avoir 
été officiellement investie de ce droit. C'est un honneur 
pour la mémoire de ľabbé Dalaine, qui aura été ainsi le 
premiér curé de Notre-Dame de Lourdes. 

II est mort le 17 aoút 1901. Je demeure respectueusement 
incliné sur le bord de sa tombe et je sens qu'avec lui y 
sont descendus mes meilleurs et plus heureux souvenirs de 
paroissien de Brain-sur-Longuenée. 



A. Mauvif de Montergon. 



(A suivre.) 





LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR 



EN TOURAINE 
(1789-1800) 

fsuiUj 



Année 1784 

JAN VIER 



Ict janvier (12 Nivôse an II) — Le Conseil municipal 
de Tours permet aux artistes du thé&tre de jouer la comédie 
de Brutus, ä chargé ďomettre les quatre derniers verš de 
la septiéme scéne du quatriéme acte. 

c La maxime qu'ils exprimaieat, quoique vraie dans 
un état affermi, serait de la plus dangereuse conséquence 
dans des circonstances révolutionnaires. » 

La direction du spectacle est invitée ä rendre son 
théátre « patriotique et moral ». 

— Le Conseil général de la commune arréte qu'il sera 
fait dans les vingt-quatre heures un recensement de tous 
lesblés et farines chez les boulangers, et, dans les trois 
jours, un recensement chez tous les citoyens. 

Les boulangers ne pourront distribuer des farines que 
sur le vu des « bons » délivrés par les Comités de sections. 




134 



REVUE DE LANJOU 



— ĽadminÍ8tration « révolutionnaire » du District 
réquisitionne toutes les couvertures propres ä ľusage des 
troupes de la République. 

2 janvier (13 Nivôse aa II) — Arrétó de Guimberteau 
portant que les officiers municipaux ne pourront délivrer 
des bons aux citoyens, pour aller acheter dans les marcbés 
publics en dehors de sa commune, qu'en séance du Conseil 
général de la commune. 

Les bons seront délivrés de fagon que chaque citoyen 
n'ait droit qu'ä 5 quintaux par an, soit 42 livres par mois. 

— II sera élevé sur la plače Nationale de Tours un autel 
de la Patrie, oú toutes les décades il sera donné lecture des 
décrets de la décade. 

— Arrivée á Tours du représentant Ichon. 

— La ville ďlssoudun róclame 3.000 livres qu'elle a 
payées aux commissaires chargés de conduire les suspects 
de Tours á Indreville (Cháteauroux). 

3 janvier (14 Nivôse an II) — La Commission mili- 
taire prononce la peine de mort contre Charles-René 
Thenaisie, condamnó comme c brigand de la Vendée », 
« a suivi les rebelles ». 

— Le Conseil municipal arréte qu'il sera établi, sur la 
pointe de la tour du temple de la Raison, un bonnet de la 
Libertó. 

— Les reliques de saint Gat ten, découvertes dans un 
paquet déposé dans la ci-devant église de La Riche, sont 
livrées aux flammes par ordre de la municipalité. 

4 janvier (15 Nivôse an II) — Exécution de Thenaisie. 

5 janvier (16 Nivôse an II) — Le Conseil général de la 
commune de Tours signále les abusqui se produisent dans 
les maisons de réclusion et dénonce la c splendeur de la 
table des détenus riches ». A ľavenir, la nourriture sera 
uniforme; les riches paieront pour les pauvres. 

— A la maison de ľOratoire il y a 52 détenus, entre 
autres Boi$-le-Comte, de Vaublane, Cabarat, ex-béné- 




LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR EN TOURAINB 135 



dictin, Dupetit-Touard, ci-devant commandant du chäteau 
deSaumnr, Soreau, homme de loi, Le Grandiére, ci- 
devant maire de Tours, Le Grandiére, ci-devant chanoine, 
Gaulier, ci-devant procureur du roi, etc..., etc... 

— A la maison de la Cour des Prés 1 il y a 16 femmes, 
dont 13 religieuses ; ä la maison ďarrét, 29 détenus, tant 
hommes que femmes. 

— L'hôpital de la Gharité est transformé en maison de 
détention pour les malades, les filles de mauvaise vie et les 
femmes de la Vendée. 

7 janvier (18 Nivôse an II) — Bassereau, agent natio- 
nal de la commune de Tours, prend la présidence de la 
Commission militaire. 

8 janvier (19 Nivôse an II) — Pasquin, ágé de 
36 ans, couvreur k Chinon, est condamné ä mort par la 
Commission militaire pour s'étre enrôlédans ľarmée des 
brigands. 

9 janvier (20 Nivôse an II). — Exécution de Pas- 
quin. 

— Ichon s'occupe de recruter les cadres de la cavalerie 
de ľarmée de ľOuest. 

— Lettre de Guimberieau au Comité de Salut public. 
L'aliéDation des biens des émigrós, dans le district 
(ľAmboise, a donné les meilleurs résultats. Ges biens, 
estimés 17.498 livres, ontété adjugés 57.060 livres, aux 
cris de : <* Vive la Montagne! » 

ÍO janvier (21 Nivôse an II) — Pichereau 9 ágé de 
62 ans, ex-maire de Chinon 9 est condamné ä mort par la 
Commission militaire pour avoir arboré la cocardeblanche 
ä Chinon lors du passage des Vendéens; c son fils est chez 
les rebelles ». 

1 La maison de la Cour des Prés, confísquée sur les mineurs 
des Verniéres, avait été transformée, le 23 décembre 1793, en maison 
de détention par Mogue. Le 21 décembre 1794, elle fut transformée 
en ca&erne, puis devini le dépôt général de ľarmée de ľOuest. 




136 



REVUE DE ĽANJOU 



— Chambert est nommé agent national de la commune 
de Tours par Guimberteau. 

11 janvier (22 Nivôse an II) — Exécution de Piche- 

reau. 

12 janvier (23 Nivôse an II) — Chatillon, officier de 
súreté générale á ľarmée de ľOuest, s'installe ä Tours. H 
demande au Gonseil de la commune de. désigner des citoyens 
pour remplir les fonctions de juge au tribunál de police 
correctionnelle militaire. 

13 janvier (24 Nivôse an II) — Arrété du Gonseil géné- 
ral de la commune, portant que les citoyens qui apporte- 
ront des blés au marcbé de Tours devront les apporter sous 
la 1 1 a Íle avant midi. 

15 janvier (26 Nivôse an II) — Le Gonseil général de 
la commune décide qu'avant de délivrer á ľévéque Suzor 
un certificat de civisme, il sera soumis á une enquéte sur 
le point de savoir s'il a dit : « Je préférerais étre déporté 
que de consentir au mariage ďun prétre. *> 

16 janvier — (27 Nivôse an II) — Les commissaires 
chargés du transport des suspects ä Indreville, le 10 dé- 
cembre 1793, présentent leurs comptes á ľadministration 
d u District de Tours. 

Les suspects étaient au nombre de 50, dont 32 hommes 
savoir : Bobierre, Castres, Leroux, Lafalluere, Treve- 
zanú, Saint-Denis, Tourneporte, Champchevrier, ChaU 
mel, Mignoriy La Ribellerie, Royer, Guichard, Garnier, 
Texier de Laval, Fontenailles, Gault ftls, Boilesve, Déla- 
vau 9 Goirand, Oudin, Ľubuc, Šimon, Fleury, Labrosse, 
Naveau, Marchandeau, Champnoir, Poirier-Portail, 
Poirier-Narcé, Binet, Guyon ; et 28 femmes. 

19 janvier (30 Nivôse an II) — Repas fraternel et sane- 
culotte, donné ä ľoccasion du mariage de Magloire Lan- 
nuier, ex-prétre, président du District, avec la citoyenne 
Catherine Estival. 

Lebarbier, président du Département, compose un 




LA RÉVOLUTION AU JOUR LB JOUR SN TOURAINB 137 

« épithalame dócadique » qui est chanté en ľhonneur des 
époux. 

Raison , divinitó chérie , 
Qui nous donna la liberté, 
Un prétre á tes pieds sacrifie ! 



Son époux la voit aujourďhui, 
Dans un parfait sans-culottisme. 
Courage, amants, ne nous donnez que des sans-culottins ! 



Sans-culotte toujours, sans-culotte ä jamais, 
Voilfc, tendres époux, le costume francais. 



20 janvier (1 Pluviôse an II) — Guimberteau revenant 
de Blois s'arrôte ä Amboise. II fait remettre en liberté des 
citoyens arrétés par esprit de parti. H y a ä Amboise trois 
comités de surveillance qui se dénoncent ľun ľautre. La 
Société populaire demande qu'ils soient fondus en un 
seul. 

21 janvier (2 Pluviôse an II) — Le Directoire du Dis- 
trict de Langeais répond au Comiié de Swreté générale 
qiťil existe trois sociétés populaires dans le district, ä 
Langeais , Bourgueil et Saint-Patrice. Le représentant 
Ruelle s'occupe de les faire affilier aux Jacobins de Paris. 

22 janvier (3 Pluviôse an II) — Dabilly, ftgé de 37 ans, 
ex-avoué ä Chinon, est condamné ä mort par la Commis- 
sion militaire. « A exalté les succés des rebelles et dit que 
la Gonvention n'était composée que de scélérats. * 

— Guimberteau a déposé ä Amboise la c cabaledictato- 
riale », menée par trois intrigants. H a c arrété les trium- 
virs ». 

23 janvier (4 Pluviôse an II) — La Commission mili- 
taire acquitte Tourneporte, ex-président du tribunál de 
Chinon, accusé de propos contre-révolutionnaires. Exécu- 
tion de Dabilly. 

25 janvier (6 Pluviôse an II) — Arrivée ä Tours de 



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138 



REVUE DE ĽANJOU 



Mogue et Barrault, délégués du Comiié de Salut public. 
Ils font viser au district leurs lettres de délégation. 

— Le District arréte que les 50 prévenus qui ont été 
transférés á Indreville devront payer les frais de ce trans- 
port. 

26 janvier (7 Pluviôse an II) — Cartier, charpentier, 
ágó de 25 ans, est condamné ä mort par la Commission 
militaire. c S'est évadé de la Flécbe et enrôlé chez les 
rebelles. » 

27 janvier (8 Pluviôse an II) — Exécution de Cartier. 

— Le Conseil général de la commune porte plainte contre 
des volontaires qui pillent les objets de premiére nécessitó. 

— Sanson, ľexécuteur des hautes oeuvres, président du 
Comité de surveillance révolutionnaire de la section de 
la Poissonnerie, procéde ä des visites et perquisitions domi- 
ciliaires. 

28 janvier (9 Pluviôse an II) — Le Directoire du Dis- 
trict envoie ä chaque commune avis de la somme ä laquelle 
elle est taxée pour la contribution mobiliére. Dans chaque 
commune cette somme doit étre répartie entre les citoyens 
<( ďaprés leurs loyers et traitements publics ». 

31 janvier (12 Pluviôse an II) — Mogue, chargé par 
Francastel, représentant en mission ä Angers, de régé- 
nérer les autorités constituées, demande aux administra- 
tions « régénérées » de dresser la liste des divers fonction- 
naires, avec des notes sur leurs sentiments politiques. 

FÉVRIER 

l er février (13 Pluviôse an II) — Guimberteau avise 
le Comité de Salut public que la Société populaire de 
Tours a envoyé des chaussures aux soldats de la Vendée. 

2 février (14 Pluviôse an II) — Sénard, qui a été 
arrété comme suspect, demande á se faire traiter chez 
lui. Le Conseil général de la commune n'y consent pas. 



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LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR EX TOURAINB 139 



— Guérin remplace Bassereau comme agent national de 
la commune de Tours. 

3 février (15 Pluviôse an II) — Guimberteau est 
appelé ä Paris par le Comité de Salut public qui retire ä 
Mogue ses pouvoirs. 

4 février (16 Pluviôse an II) — Guimberteau, aprés 
avoir rétabli ľordre á Amboise, doit partir pour Rouen, á 
ľarmée des Gôtes de Gherbourg. 

Avant de quitter Tours, il délégue trois membres de 
la Commission militaire pour se rendre á La Haye, ä 
ľeffet de réprimer les troubles qui se sont produits dans 
la commune de Cussay, oú les habitants s'opposent ä 
ľenlévement ďune croix. 

6 février (18 Pluviôse an II) — Départ de Guimberteau. 

— Organisation d'une garde de 15 hommes pour la 
surveillance des détenus. 

7 février 19 Pluviôse an II) — Le représentant Ichm 
propose de se porter de Tours á Saumur avec 1 .050 hommes. 
II demande au Comité de Salut public le remplacement 
des représentants Turreau, Francastel et Bourbotte, qui 
sont malades. 

— Le général Desclozeaux se plaint qu'une quantité 
prodigieuse de soldats voyagent continuellement sur les 
routes sous prétexte de rejoindre leur bataillon. 

— Ichon a envoyé deux piôces de canon et la guillotine 
á PreuUly. Deux contre-révolutionnaires, condamnés ä 
mort par le tribunál criminel, ont été exécutés ä Preuilly, 
le 5 février. 

— La Société populaire de Tours, présidée par Texier- 
Olivier, disculpe la commune de Tours du reprocbe de 
fédéralisme et s'éléve contre les dénonciations dirigóes 
par Mogue et Sénard contre les administrateurs. 

9 février (21 Pluviôse an II) — Texier-Olivier, admi- 
nistrateur du Departement, dénoncé par Mogue , est arrôté 
et conduit ä Paris. 



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140 



REVUE DE ĽANJOU 



Clément de Ris est également arrôté. 

11 février (23 Pluviôse an II) — Les bustes des béros 
de la Liberté seront placés dans la salle des séances de la 
Commune. 

13 février (25 Pluviôse an II) — Ľéglise de la Riche, 
ä Tours, est transformée en ateliér de salpétre. 

— La Cotnmission militaire, présidée par Bouilly, 
séant ä LaHaye, juge le nommó René Guérin, ágé de 
53 ans, accusé ďavoir résisté par la force et blessé un 
citoyen lors de ľémeute de Cussay. 

Guérin est condamné á mort et exécuté. 

14 février (26 Pluviôse an II) — Arrété du Conseil 
général de la commune. La consommation journaliére est 
réduite ä une livre de pain par jour. Les bons seront déli- 
vrés pour 3 décades. Les boulangers recevront leurs 
grains au marché, ils devront, tous les primidi, rapporter 
ä leur comité de section les bons qu'ils auront re<?us des 
citoyens portés sur leur liste, et justifier de ľemploi du 
pain. 

16 février ,(28 Pluviôse an II) — Le citoyen Le Petit, 
coramissaire des représentants du peuple, ä ľeffet de 
conduire des prisonniers de Saumur, invite la Municipa- 
lité de Tours ä faire transférer ä Blois les 75 prisonniers 
qui sont restés ä Tours, Iel4 décembre précédent. 

— Le Conseil général de la commune déclare que 21 de 
ces prisonniers, étant dangereusement mala des, seront 
transférés ä ľhôpital. 

17 février (29 Pluviôse an II) — La Société populaire 
invite le Conseil général de la commune ä désigner 
4 commissaires pour assister, chaque décade, ä la féte au 
Temple de la Raison. 

23 février (5 Ventôse an II) — La Cotnmission mili- 
taire acquitte Blanchet prévenu de propos contre-révolu- 
tionnaires et condamne la femme Dubreuil ä la détention 
jusqďá la paix. 




LA RÉVOLUTION AU JOUR LK JOUR EN TOURAINK 141 

— Le Comité de Surveillance révolutionnaire deTours 
prend des mesures pour empécher les « muscadins » de 
s'enrôler comme ouvriers salpétriers et ďéviter le service 
aux armées. 

24 février (6 Ventôse an II) — Le Conseil du District 
de Tours arréte que les officiers municipaux devront 
distribuer les grains existants chez les habitants de leur 
commune, ä raison de 40 livres par individu. Le District 
donnera des délégations en faveur des communes nécessi- 
teuses sur celieš qui possédent des ressources. 

26 février (8 Ventôse an II) — La piéce « La Gonspira- 
tion dévoilée » est renvoyée pour examen au Comité de 
surveillance de la Sociéíé populaire. 

27 février (9 Ventôse an II) — Le Comité de Surveilr 
lance de la Section de ľArsenal est autorisé á s'appeler 
désormais c de la Montagne ». 

— Les Comités de Surveillance des Sections nomment 
des commissaires pour surveiller les boulangers, visiter 
les auberges, procéder aux inhumations, aux visites domi- 
ciliaires, ä ľétablissement des certifícats de civisme, de 
résidence, des passe-ports, etc... Les Comités de Sections 
sont réélus tous les 15 jóurs. 

MARS 

l er mars (11 Ventôse an II) — Claude Suzor, neveu de 
I'Évéque, ci-devant vicaire de la cathédrale, dépose ä la 
commune de Tours ses lettres de prfttrise qui seront livrées 
aux flammes. 

— Une pétition est présentée au Conseil général de la 
commune ä ľeffet ďobtenir la ci-devant chapello de 
ľArchevéché, convertie en Musée, pour y établir une 
seconde salle de spéctacle. 

La Commune refuse : « Le peuple trouve des moyens 
ďinstruction suffisants dans les séances des corps admi* 



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14* 



REVUE DE ĽANJOU 



nistratifs et de la Société populaire. Un secoiid théátre 
est donc inutile. » 

2 mars (12 Ventôse an II) — Le représentant Lequinio 
traversant Tours, réquisitionne la voiture de Bois-le- 
Comte, détenu, pour terminer sa mission. 

— J. Siméon Guimberteau présente, au District de Tours, 
ses pouvoirs comme inspecteur des transports de ľarmée 
de ľouest. 

4 mars (14 Ventôse an II) — Mogue fait extraire de la 
maison ďarrét Sénard qui y est détenu. Le Gonseil géné- 
ral de la Gommune proteste. Mogue justifie ďun ordre du 
Comité de Súreté générale, portant que Sénard serait 
transféré ä Paris. 

— Le maire Baignoux propose un projet ďimpôt ä 
établir sur les riches. 

6 mars (16 Ventôse an II) — Le Département arréte 
que les refugiés des pays révoltós seront distribués dans 
les communes des Districts de Cháteaurenault, Loches 
et Preuilly. Chaque refugié recevra : les hommes, 2 livres, 
les femmes, 1 livre 10 sols; les enfants, 1 livre; ceux 
au-dessous de 12 ans, 25 sols. — • Les refugiés devront 
retirer, chaque décade, ä la municipalité, un certificat de 
résidence. 

— Le Gonseil général de la commune avise les filles ou 
femmes attachées aux ci-devant congrégations que, faute 
par elles de préter le serment prešcrit par le décret du 
14 aoút 1792, elles seront privées de leurs traitements ou 
pensions, et trailées comme suspectes. 

8 mars (16 Ventôse an II) — Des comédiens ont achetó 
la ci-devant église des Cordeliers pour en faire une salle 
de spectacle. 

12 mars (20 Ventôse an II) — Sanson demande paie- 
ment de 17 journées qu'il a passées ä la Haye avec deux 
aides ; la guillotine est restée en permanence ä la Haye 
pendant les 17 jours (12 février ä 2 mars 1794). 




LA RÉVOLUTION AtJ JOUR LB JOUR EN TOURAINB 143 

15 mars (25 Ventôse an II) — La Commission militaire 
condamne ä mort Michel Goirand, marchand, ôgé de 
30 ans, « qui a pri s parti chez les rebelles ». 

16 mars (26 Ventôse an II) — La Commission mili- 
taire acquitte Jeanne Richard, ägée de 16 ans, accusée 
ďavoir suivi son tuteur dans les départements occupés par 
les rebelles. 

— Exécution de Goirand. 

— La Société populaire dénonce les faits suivants : 
Nombre de citoyennes ne portent pas la cocarde trico- 

lore. Des citoyens la portent au derriére de Ieur cbapeau 
et la couvrent ďun ruban noir. Le dimanche, lesboutiques 
sont fermées et les marcbands refusent de vendre. 

— Le Gonseil général de la commune arréte que ceux qui 
ne porteront pas des cocardes ďau moins 1 pouce et demi 
de diamétre, au côté gauche du bonnet, ^eront arrétés. Les 
marcbands qui tiendront leur boutique fermée le dimanche 
seront poursuivis comme accapareurs. 

17 mars (27 Ventôse an II) — Arrestation de Marcombe, 
administrateur du Département, dénoncé comme ayant un 
frére chez les rebelles. 

18 mars (28 Ventôse an II) — Des femmes qui vont 
acheter du lait, du beurre et des oeufs extra-muros sont 
arrétées comme accapareuses. 

— Visites domiciliaires pour rechercher des déserteurs. 

— Le Comité de Salut public envoie á Ichon ľordre 
ďarréter Mogue. 

19 mars (29 Ventôse an II) — Marcombe, traduit 
devant les représentants Tallien et Goupilleau et devant 
le Comité de Surveillance révolutionnaire du Departe- 
ment, est reconnu innocent et remis en liberté. 

— La commune de Tours félicite la Convention á ľoo 
casion de ľarrestation á'Hébert. 

21 mars (1 Germinal an II) — J. Siméon Guimberteau, 
inspecteur général des transports et convois militaires, 




REVUE DE ĽANJOU 



réquisitionne la ci-devant église Saint-Martin pour y pla- 
cer des chevaux. 

23 mars (3 Germinal an II) — Sur les 34 femmes de 
la Vendée qui sont restées á ľhôpital de la Charité, lors 
du passage du convoi conduit par Le Petit, 14 sont en 
état de continuer leur route. La commune de Tours ordonne 
qďelles seront transférées ä Chartres. 

La Commission militaire condamne ä mort Beuneux, 
dit Desnoyers, ma<?on, ágé de 43 ans, coupable ďavoir 
crié « Vive le Roi ! au diable la République ! » 

24 mars (4 Germinal an II) — Exécution de Beuneux, 
dit Desnoyers. 

26 mars — (6 Germinal an II) — Sénard se présente 
ä la eornraune de Tours, muni d'un arrété du Comité de 
Súreté générale, en date du 20 mars 1 , portant qu'il 
reprendra ses fonctions ďagent national. II est assisté de 
4 commis8aires du Comité de Súreté générale, Chapuy, 
Rigogne, Cayeux et Lesueur, qui sont chargés ďenvoyer 
ä la Convention toutes les piéces relatives á la sureté 
publique. 

— Le Conseil général de la commune conteste les pou- 
voirs de ces commissaires, qui ne veulent pas exhiber leur 

titre. 

27 mars (7 Germinal an II) — Les commissaires du 
Comité de Súreté générale vont arréter Roze, chef de 
ľétat- major de la Garde nationale, et Meunier-Badger, 
ainsi que plusieurs autres. Le Conseil général de la com- 
mune fait une démarcbe auprés du représentant Ichon. II 
est reconnu que les pouvoirs des commissaires sont en 
régle. 

28 mars (8 Germinal an II) — Sénard fait arréter 

1 Sénard avait rempli les fonctions de secrétaire-rédacteur au 
Comité de Súreté générale de la Convention depuis le mois de 
décembre 1793, ä la suite de sa révocation ďagent national de la 
commune de Tours. 




r 



LA RÉV0LUTI0N AU JOUR LE JOUR KN TOURAINE 145 

5 religieuses et plusieurs suspects pármi les anciens admi- 
nistrateurs ou notables, Sx>reau y Véron, Cazenac, Maré- 
chal, Ulriot, Douet, Bassereau, Biliardy Berjou, etc. 

29 mars (9 Germinal an II) — La Société populaire 
pétitionne en faveur de Meunier-Badger. On ľa accusé 
ďavoir chez lui des boulels de canon, non déclarés. 

— Meunier-Badger répond que ces boulets serva i en t de 
temps immémorial ä la calandre dont il est fermier. 

31 mars (11 Germinal an II) — La Commission mili- 
taireacquitteHenriFontenay, cultivateur ä Largay, faus- 
sement accusé de propos contre-révolutionnaires. 



H. Faye. 



(A ruivre.) 





c. 

I 

r"* 

ŕ. 
í- • • 



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Résumé des Observations météorologiques 

faites ä la Baumette (prés Angers) 

(Altitude : 90 métres 52) 



Juillet i90í 

Moyenne barométrique : 760 mn, ,12; minimum le 25, á 
7 h. du matin, 751 am , 16 ; maximum le 13, á 10 h. du 
matin, 764 BHa ,96; écart extréme, 13"",80. 

Moyennes thermométriques : des minima, 14°, 99; des 
minima (sans abri), 14°,75 ; des minima (sur le sol), 
13°,76; des maxima, 29°,06; des maxima (sans abri), 
39°, 62; des maxima (sur le sol), 44°, 09; ďune eau de 
source, 16°, 29; du mois, 22°, 82. 

Minimum le3,10°,4; minimum (sans abri) le 3 , 10°,2; 
minimum (sur le sol) le 3, 8°, 4; maximum les 18, 19, 38°,8; 
maximum (sans abri) les 17, 18, 44°,4 ; maximum (sur le 
sol), les 18, 19,51°,5. 

Humidité relative, 58; minimum le 17, ä 4 h. du 
soir, 16 ; maximum le 26, ä 7 h. du matin, 98. 

Nébulosité moyenne, 4,6; la plus faible, 0,0, le 8; la 
plus forte, 8,6, le 26. Nombre de jours de soleil, 31; 
nombre ďheures de soleil ayant brúlé le carton de ľhélio- 
graphe, 321 environ. 

Pluie, l$ mm ,3 en 8 jours. Evaporation, 194 mm ,50. 

Nombre de jours que le vent a étó : 1 jour du N ; 
7 jours du N-E ; 8 jours de ľE ; 3 jours du S-E ; 2 jours du 
S ; 3 jours de S-W ; 12 jours de ľW. Vitesse moyenne du 
vent en métres par seconde, 3 m ,8. Plus grande vitesse 
du vent le 18, á 7 h. 15 du soir, 14 m ,4 par seconde (vent 
de ľW). 

Rosée les 2, 3, 5, 6, 7, 8, 9, 13, 14, 16, 17, 21 , 22, 23, 
28, 30 ; orage fort le 11 , de 3 h. 46 m. á 5 h. 37 m du 
soir, de TEá ľW ; second orage le 11, de 7 h. á 8 h. 27 m. 
du soir de ľE á ľW; orage faible le 18, de 6 h. 52 m. 
á 7 h. 53 du soir, du S au N ; orage le 24, de 9 h. 6 m. á 
9 h. 27 m. du matin, du SS-W á ľE N-E ; second orage le 
24, de 2 h. 46 ä 3 h. 36 m. du soir ; orage faible le 30, de 
3 h. 10 m. á 4 h. du soir, du S-W au N-E ; second orage 
le 30, de 5 h. 2 m. á 5 h. 25 m. du soir, du S-W au N-E ; 
troisiéme orage le 30, de 10 h. ä 10 h. 46 m. du soir, du 

10. 



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148 



REVUE DE ĽANJOU 



S-W au N ; éclairs sans tonnerre le 24, au N-E et 1 á 
10 h. 20 m. soir, le31, á ľE N-E, á 2 h. du matin ; boriton 
trés net a vec grande transparence de ľair les 16, 20, Í2, 
23, 29, 31 toute la journée. 



Aoút 1904 

Moyenne barométrique : 760 mm ,91 ; minimum le 17, á 

5 h. du soir, 755°" n ,39; maximum le 25, á 11 h. du 6oir, 
765 mm ,90; écart extréme, 10 mni ,51. 

Moyennes tbermométriques : des minima, 13°, 37; des 
minima (sans abri), 13°, 10; des minima (sur le sol), 4l°,54 ; 
des maxima, 25°, 77; des maxima (sans abri), 29% 37; des 
maxima (sur le sol), 37°, 50; ďune eaudesource, 16°, 19; 
du mois, 20°, 00. 

Minimum le 25, 7°,6; minimum (sans abri) le 25, 6°,8; 
minimum (sur le sol) le 25, 5°,2; maximum le4, 35",4; 
maximum (sans abri) le 3, 39°, 7; maximum (sur le sol) 
le4,48%2. 

Humidité relative, 61 ; minimum le 13, ä 4 h. du soir, 
22 ; maximum les 27, 30, 31 , ä 7 h. du matin, 92. 

Nébulosité moyenne, 5,3; la plus faible, 0,2, le 3; la 
plus forte, 8,6; le 8. Nombre de jours de soleil, 31; 
nombre ďheures de soleil ayant brúlé le carton de ľhélio- 
grapbe, 243 environ. 

Pluie, 3 mm ,5 en 6 jours appréciable au pluviométre et 
2 jours appréciable au pluvioscope. Evaporation, 173™,90. 

Nombre de jours que le vent a étó : 5 jours du N ; 

6 jours du N-E ; 3 jours de ľE ; 1 jour du S-E ; 1 jour du 
S-W ; 10 jours de ľW ; 5 jour du N-W. Vitesse moyenne 
du vent en métres par seconde : 4 ni ,6. Plus grande vitesse 
du vent le 22, á 2 h. 15 dusoir, 16 m ,6par seconde (vent 
de S-W). 

Roséelesl,ž, 3,6,8, 11,12, 13,16,17,19,20,24, 
25, 28, 29 ; brouillards sur terre, les 16, 19 ; brúme séche 
avecodeur ďozone et horizon bleuátre le 25, de 2 h. ä 4 b. 
du soir ; halo solaire le 6 ; trés beaux rayons verticaux 
ďun rouge vif et trés larges ž ľW, de 7 h. 15 m. ä 

7 h. 28 m. du soir, le 28 ; éclairs dans toutes les directions 
le 29 á 9 h. du soir ; éclairs vifs á ľE le 30, á 8 h. du soir. 

Début de la maturité de la vigne (chasselas) le 18; 
milieu de la maturité, le 25. 

A. Cheux. 



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CHRONIQUE 



Les élections pour le renouvellement du Conseil général et 
da Conseil ďarrondissement ont eu lieu le 31 juillet et le 
7 aoút derniers. EUes ont donne les résultats suivants : 

Conseil général. 

Arbondissement d'Anoers : Angers (Nord-Es t), M. Desétres* ; 
Angers (Nord-Ouest), M. le D* Monproftt; Le Louroux-Bócon- 
nais, M. le comte de Castries; Thouarcé, M. du Bouchet; 
Tiercé, M. D. Richou ; 

Arbondissement de Bauoé: Beaufort, M. le comte de Livon- 
niére ; Longaé, M. Cailleau ; Seiches, M. le vicomte de Roche- 
bouét ; 

Arbondissement de Cholet : Beaupréau, M. le duc de Blacas ; 
Cbamptoceaux, M. le vicomte de la Bourdonnaye; Chemillé, 
M. le duc de Plaisance; Montfaucon, M. le marquis de la 
Bretesche ; 

Arrondissbment db Saumur : Montreuil-Bellay, M. de Grand- 
maison ; Saumur (Nord-Est), M. Pottier; Vihiers, M. le comte 
de Fougerolle ; 

Arbondissement de Segré x Cbäteauneuf-sur-Sartbe, M. Des- 
noés ; Le Lion-ďAngers, H. le comte de Terves. 

Conseil ďarrondissement. 

Arbondissement d'Angers : Angers (Sud-Est), M. Planche- 
nault; Chalonnes-sur-Loire, M. Furcy-Houdet ; Les Ponls- 
de-Cé, M. Choppin; Saint-Georges-sur-Loire, M. Deperriére. 

Arrondissbment db Bauoé : Baugó, MM. Manceau et Georges ; 
Durtal, M. Prévost-Lemotheux j Noyant, M. Royer; 

1 Les noms imprimés en italiques sont ceux des membres qui ne 
faisaient pas partie des Conseils précédents. 




150 



REVUE DE ĽANJOU 



Arrondissement de Cholet : Cholet, MM. Turpault et D r Coi- 
goard ; MoQtrevault, M. Jacques de Villoutreys ; Saint-Florent- 
le-Vieil, M. Luc Gazeau ; 

Arrondissembnt de Saumur : Doué-la-Fontaine, M. Boivin; 
Gennes, M. Martin; Saumur (Nord-Ouest), II. Mayaud; Saumur 
(Sud), MM. Bury et Proteau ; 

Arrondissement de Segré : Candé, M. Marchand; Pouancé, 
MM. Georges de Villoutreys et Charbonneau ; Segré, MM. Geof- 
froy ď^ndigné et de la Borde. 



M. de Joly, préfet de Maine-el-Loire, vient ďélre nommé 
préfet des Alpes-Maritimes. H est remplacé ä Angers par 
M. Márie, préfet de ľAveyŕon. 

Revue de l'Anjou, qui s'interdit toutd incursion sur lé 
domaine politique, ne veut porter aucun jugement sur 
ľceuvre administťative de M. de Joly ; elle doit reconnaltre 
pourtant — et elle le fait avec plaisir — • que c'est au goút 
artistique de M. ie Préfet de Maine-et-Loire et á ses hautes 
relations que ľAnjou peut attribuer la restauration de plu- 
sieurs de ses monuinents, tels que la Tour Saint-Aubin t 
ľabbaye de Fontevraud et ľéglise de Cunaud. A ce titre, le 
nom de M. de Joly mérite ďétre conservó dans les annales de 
notre province. 



Le dimanche 24 juillet, a eulieu ľioauguraUon de ľHôtel- 
de-Ville de Segré. Ce coquet édifice est ľoeuvre de M. Beignet, 
architecte. Les sculptures ont été faites par M. Voisíne et la 
décoration picturale par M. Leboucher. 

Dans ľapres-midi une briliante cavalcade a pareouru les 
rues de la ville. Chaeun des nombreux groupes dont elle se 
composait a été fort admiré. 



UOfflciel a publié le décret déclarant ďutilité publique les 
travaux ä exécuter pour ľamélioration de la navigabilité de 
la Loire entre Pembouchure de la Matne et Chalonnes, confor- 
mément auz indications générales de ľavant-projet dressé 
par les ingénieurs de lá navigation de la Loire, en date des 
15 juillet et 18 aoút 1900. 




CHRONIQUE 



15i 



La dépense est évaluée ä 1*660.056 francs. 

Dans ľarticle 2, il est pris acte des engagements souscrits : 

1° Par le département de la Loire-Iofórieure de fournir un 
subside de 470.000 francs; 

2° Par le département de la Mayenne, 69.750 francs ; 

3° Par la ville de Nantes, 87.860 francs ; 

4° Par la ville d'Angers, 52.716 francs , 

5° Par la ville de Chalonnes, 500 francs; 

6° Par la Chambre de Commerce de Nantes, 52.716 francs ; 

1° Par la Chambre de Commerce de Saumur, 8.786 francs; 

8° Par la Chambre de Commerce du Mans, 35.000 francs; 

9° Par le Comité ďinitiative de la Loire Navigable, 52.000 fr. 

Le surplus de la dépense sera imputé sur les crédits 
inscrits chaque année au badget du Ministere des Travaux 
publics pour ľamélioration des riviéres. 

ĽarUcle 3 dit que la déclaration publique sera considérée 
comme nulle et non avenue, si les expropriations nécessaires 
ä ľexécution des travaux n'oqt pas été réalisées dans un 
délai de cinq années ä partir de la date ďémission du présent 
décret. 

Le 11 juillet, une mission militaire italienne, composée du 
genéral Luigi Berba, du major Coulano et du capitainé 
Caprilli, a visité ľÉcole de cavalerie de Saumur. Ces trois 
officiers ont été émerveillés des exercices exécutés par le 
« cadre noir », comme on ľappelle. 



A cette question posée par le Gaulois « Une Renalssance 
llitéraire du roman-feuilleton est-elle possible ? » M. René 
Bazin, de ľAcadémie fran$aise, a répondu : 

« Je ne puis vous donner mon avis que sur la question du 
román populaire en général. Elle me parait simple. J'ai tou- 
Jours rejeté la théorie de ceut qui accordent seulement ä une 
élite la facultó de comprendre ľart et ďen recevoir la joie et 
le bienfait. Je la crois fondée sur le mépris de ľhomme, et 
fausse par cela méme. Je crois, au contraire, que la beauté 
du monde est faite pour tout le monde et que chacun en 
preod ce qu'il peut, et qu'il doit en étre de méme de la beauté 
des grandes oeuvres ďart. Pour le román, les mots mémes ne 



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152 



REVUE DE LANJOU 



disent-ils pas que ce qui est la représentation simplifiée de la 
vraie, de la profonde humanité, doit trouver accés chez toua 
ceux qui lisent ? Tout le probléme est lä, et on le volt bien. 
Tout le secrel de ľart populaire consiste dans ce cboix du 
sujet, dans cette simplicitó des moyens, et aussi dans le don 
de fraternitó, je vaux dire dans la volontó ďinstruire, de con- 
soler, de soulever et ďembellir des ámes, sans laquelle la 
profession ďartíste est socialement inutile ou nuisible. > 



Par arrôté ministériel en date du 30 aoút dernier, M. le cha- 
noine Urseau, qui depuis du ans déja était Correspondant 
du Ministére de ľlnstruction publique , a été nommé Corres- 
pondant du Comité des Sociétés des Beaux-Arts. 

Par cette nomination, M. le Ministre a voulu reconnaitre la 
part prise par notre savant collaborateur aux travaux du 
Comité des Beaux-Arts en 1904. 

Deux anciens éléves de notre École de musique viennent 
de remporter de brillants succés au Conservaloire. 

H. Josepb Bidet a obtenu le premiér prix de violon dans la 
classe de M. Remy et M. Lucien Rousseau, fils de M. Auguste 
Rousseau, ľantiquaire bien connu, le premiér accessit ďalto 
dans la classe de M. Lafarge. 

Nous offrons tous nos compliments aux jeunes artistes. 

* 

* • 

ĽAcadémie fraocaise a décerné ä M. Dominique Sécbet, 
domestique au Grand Séminaire d'Angers, un prix de « mille 
francs » de la fondation Buisson, pour ses trente-cinq années 
de dévouement filial et fraternel. 



Viennent ďétre promus ou nommés dans ľordre de U 
Légion d'bonneur : 

Grand officier, U. le général Halter, commandant la 18° 
division , ä Angers. 

Officier, M. Jamet, commÍ3saire de marine de 1" classe, 
auquel, tout particuliérement, nous offrons nos sincéres com- 
pliments. 

Chevaliers, MM. Bove, directeur de la manufacture ďallu- 
mettes de Trélazé; Fallais, lieutenant au l er tirailleurs, ä 



• .* 




CHRONIQUE 



153 



filidah ; Pineau, lieutenant de gendarmerie á Baugé ; Sauny, 
officier ďadministration du génie, gérantde ľÉcole du génie. 

M. Labbé, censeur au Lycée d'Angers a été nommé officier 
de ľlnstruclion publique. 

Ont été nommés offlciers d'Académie : MU. Heinrich, sous- 
chef ďatelier ä ľÉcole des Arts et Métiers ; D r Royer , chef de 
clinique, et D r Sagniac, professeur-adjoint ä la clinique de 
ľÉcole de Médecine; Serre, professeur de gymnastique au 
Lycée. 

Ont été promus offlciers du Mérite agricole : M»« de Choisy, 
ä Durtal; H. Roger, maire ďAu verše. 

Ont été nommés chevaliers : MM, Bazantay, maire de Fave- 
raye; Boutaud, administrateur des hospices, á Saumur; 
Cartier, pharmacien, ä Saumur; Cesbron, négociant, a Angers; 
Gaslard, viticulteur, ä Montjean; Jouau, adjoint au maire du 
Puy-Notre-Dame ; Le Bault de la Moriniére, inspecteur général 
des finances; Lepert, ancien notaire, viticulteur; Lusson, 
adjoint au maire de Bouchemaine; Marcadeux, ä Saumur; 
D r Peton, maire de Saumur; Séchaud, sous-ingénieur des 
Ponts et chaussées, á Angers ; Théry, vétérinaire, á Saumur. 

Une módaille ďbonneur du travail vient ďétre accordée ä 
M. Célestin Marcband, qui compte trente-deu années de 
présence dans ľimprimerie de MM. Germain et 6. Grassin. 

II nous est particuliérement agréable ďoffrir ä M. Marchand, 
metteur en pages de la Revue de VAnjou, nos plus cordiales 
félicitations pour celte distinction que justifient amplement 
ses états de seryice, son intelligence et sa loyauté. 



C'est avec tristesse que nous avons appris la mori du 
général de brigáde Doutreleau, adjoint au commandant en 
chef, préfet du 3* arrondissement maritime, ä Lorient. 

Le général Doutreleau, né ä Angers, était dans sa cinquante- 
septiéme année. Aprés de brillantes études au lycée de notre 
ville, il était entré ä Saint-Cyr en 1866 et appartenait ä la 
gendarmerie. U avait été promu colonel le 3 avril 1899 et 
général de brigáde le 7 avril 1903. II était membre du Comité 
technique de la gendarmerie. 




m 



REVUE DE ĽANJOU 



Le U juillet, ont eu lieu, en ľéglise Saint-Maurice, les 
obséques de M. Émile Louvet (Daniel Pac), décédé en son 
domicile, boulevard de Saumur, 8. 

Né ä Saumur, le défunt a été artiste lyríque aux Variétés. 
On lui doit plusieurs créations, pariiculiérement dana les 
romans ďOffenbach, les Homards, de Gondinet, etc. 

M. Daniel Bac joúissait également ďune répulation méritée 
comme peintre aquarelliste. 

Depuis dix ans il s'était reliré ä Angers, oú il vivait dans 
un tout petit cércle ďamis; mais il allait passer, chaque 
année, ses bivers dans les villes du Midi, ä Cannes, Nice, 
Monaco. H était trés recherché dans les colonies russes, oú 
ľon appréciait beaucoup son pinceau. 



Nous avons encore le regret ďapprendre la mort de 
MM. Leliévre, ancien président du tribunál civil d 'Angers, 
décédé le 5 septembre, ä ľáge de 85 ans. 

M. Charles Leliévre débuta dans la magistrature comme 
substitut, ä Laval, au mois de mai 1850. Au moisde mai 1856, 
il était nommé juge ä Angers, puis président du tribunál de 
Saumur, en novembre 1859. Le l er juillet 1865, il était nommé 
conseiller ä la Cour ďappel ďAngers et, enfin, le22 mai 1867, 
président du tribunál ďAngers, poste qu'il occupa jusqú'en 



Ses obséques ont eu lieu le 8 septembre, en ľéglise Notre* 
Dame. Le deuil était conduit par M. Charles Legras, son 
petit-fils; MM. le chanoine Bruley des Varánnes, aumônier 
de la flotte; Charles Bruley des Varánnes, lieutenant au 
25* dragons ; Henri Lusjson, ses neveux, etc. 

Portaient les cordons du poéle : MM. Jac, ancien premiér 
président ; Bjgot, ancien député, ancien président de la Cour ; 
Lair, ancien conseiller ä la Cour; Rey, Benoist, ancien direc- 
teur de ľenregistrement, et René Bazin, membre de ľAcadé- 
mie fran?aise. 

Aprés ľabsoute, devant la famille et les amis du défunt 
rassemblés autour du cercueil, M. Jac, ancien premiér prési- 
dent de la Cour ďappel, a prononcé, en termes émus, ľéloge 
du président Leliévre. 



1883. 




CHRONIQUE 



155 



A Travers les Livres et les Revues 



Chronique de vacances, courte chronique. 

Je n'ai ä signaler, celte fois, que des articles de Revue et 
des tirages ä part. II est vrai que quelques-uns de ceux-ci 
forment des brochures de grand intérét, comme la Méte de 
ľÉminence grise (extrait du Correspondant) % par M. le cha- 
noine Dedouvres, et le Concordat, apergu historique (extrait 
du Quand Mémet), par M. ľabbé Chasle. 

V Ateliér pour la reproduction de* anciennes tapisseries, sur 
lequel M. L. de Farcy a attiré ľattention des lecteurs de la 
Revue de ľart chrétien (juillet 1904), est celui de Champfleur 
(Sartbe). La perfection avec laquelle od y reproduit les 
anciens panneaux de tapisserie a valu aux ouvriéres de 
Champfieur les félicitatíons des juges les plus compétents; 
elle peut inspirer toute conflance aux aniateurs. 

A signaler encore : 

Dans VAnjou Historique (septembre 1904), Les vieissitudes 
de ľabbaye de Saint-Maur-sur-Loire aux VI íŕ et IX* siécles, 
par dom F. Landreau; Le cambriolage des églises á Angers, 
en 4798, par M. ľabbé Uzureau; 

Dans les Archives Médicales ďÁngers (aoút 1904), Une 
vieille estampe de ľkôpital Saint-Jean, par M. le D r Jagot; 

Dans les Annales Fléchoises (aoút et septembre 1904), 
Jf. Bar ang, autobiographie inédite, par M. ľabbé Uzureau; 

Dans le Bulletin de la Société de Géographie de Lisbonne 
(mai 1904), une trés intéressante étude — la plus compléte 
qui ait encore été publiée — de M. Joseph Joúbert, sur les 
iles de Loos. 



Ch. U. 



U Directeur-Gérant : 6. GRASSIN. 



Angers, imp. Germain et G. Grassin. — 2117-4. 




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REVUE 

DE ĽANJOU 



PARAISSANT TOUS LES DEUX MOIS 



S -4:* Année 

JÍOUYELLE pBRIE 

3 fl et 4 6 Livraisons — Septembre et Octobre 1904 



TOME XLIX 



ANGERS 

GERMAIN ET G. GRASSIN, IMPRIMEURS-LIBRAIRES 
40, rae da Coraet et rue Samt-Laud 

1004 



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SOMMAIRE 



SEPTEMBRE-OCTOBRE 

ícoles libres laiques á Angers pendant le xix« siécle. — L.-F. La 

Bessiére 157 

Le Beau. — Guy do Charnacó 171 

Authentiques de Reliques provenant de ľancienne abbaye du 

Ronceray. — Ch. Urseau 179- 

Aux Pays du Soleil (suite) : III. Le canal de Suez ; IV. Ismailia et le 

lac Timsah. — Albín Sabatier 187 

Le Cartésianisme & Saumur. Louis de la Forge. — Joseph Prost. 201 

Sur les chemins de Vendée (suite). — Pierre Gourdon .» 217 

Un romantique allemand, Novalis. — Oswald Besnard 235 • 

Stanley, le roi des explorateurs et des reporters. — Joseph Joúbert. 25$ 

gouvenirs ďÉglise (suite). — A. Mauvif de Montergon 285 

La Révolution au jour le jour en Touraine (1789-1800) (suite). — 

H. Faye 307 

Résumé des observations météoroloeiques faites á la Baumette, préa 

Angers (septembre-octobre 1904). — A. Cheux 317 

Chronique..;.../.... 319 

Congrés de la Loire navigable. — Congrés dé Chirurgie, á 
Paris. — UAngevin de Paris. — Cinquantenaire des cours 
municipaux. — Un monument á F.-E. Adam. — Premiér 
Concert extraordinaire. — Premiér Concert populaire. — 
Société des Angevins á Paris.— Un vaillant angevin, G. Goujon. 
— Consécration de l'Eglise Notre-Dame. — Le Christ du 
Palais de Justice. — Election au Conseil ďarrondissement 
pour le canton de Thouarcé. — Douze cartes postales artis- 
tiques. — Conférence sur VEsperanto. — Nécrologie : 
MM. Brouard, général Broutta et Monden de Genevraye. — 
X***. 

A travers les LtvRKs et les Revues : Salomon Reinach, Rapport 
sur le Concours des Antiquités de la France; — Une page de 
M. E.-M. de Vogué sur le Journal de bord ďun ašpirant ; — 
Bonnet, English Proverbs; — Abbé Ch. Marchand, La 
Religion á Ľondres en 1904 ; — 32* session de ľAssociation 
francaise pour ľavancement des Sciences. — • UEventail et 
Angers- Ar liste , etc. — Ch. U. 

Chronique bibliographique 338 

Gentilshommes campagnards de Vancienne France, par Pierre 
de Vaissiére. — E. Lelong. 



On s'abonne á la librairie Germain et G. Grassin, ä Angers 

Prix de ľabonnement annuel : 12 francs 
Le fascicule : 2 fr. 50 



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ÉCOLES LIBRIS LAIQUBS A ANGERS 

PENDANT LE XIX* SIÉCLE 



Origine et organisation 



De tout temps, la cité angevine fut un foyer actif de 
culture intellectuelle. 

En ces premiéres années du xx e siécle, elle est encore 
saluée comme ľunedes villes oú les sciences, les artsetles 
lettres so n t le plus en honneur. 

Au raoyen áge, ľUniversité ďAngers était fréquentée 
par de nombreux étudiants venus méme des nations 
étrangéres; il en fut ainsi jusqu'á la Révolution. 

Les enfants du peuple n'étaient point oubliés; ilsavaient 
á leur disposition de nombreux colléges et de petites 
écoles tenues le plus souvent dans chaque paroisse par 
ďhumbles arlisans. 

Gette soif ďinstruction était du reste générale sur le sol 
fran$ais, car, des le début du xvin* siécle, on peut y cons- 
tater de sérieuses tentatives ď « enseignement obliga- 
toire >. 

En effet, on lit dans le Dictionnaire des Fiefs de 
Renauldon, a vocat au baillage ďlssoudun (édition de 1765), 
cet important passage : 

• Par ľarticle 5 de la Déclaration du 14 mai 1724, Sa 
Majesté ordonne qu'il sera établi autant qu'il sera possible, 
des maltres et maltresses d'école dans toutes les paroisses 
oú il n'y en a point, pour instruire les enfants des mys- 



li 



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1 



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REVUE DE ĽANJOU 



téres de la religion et leur apprendre á Hre et á écrire, 
conformément á ľart 25 de YÉdit de 4695. Veut Sa 
Majestó que, dans les lieux ou il n'y aura pas ďautres 
fonds, la somme qui manquera pour ľétablissement des 
maitres et maltresses, jusques ä celie de 150 livres pour 
les maitres et celie de 100 livres pour les maltresses, soit 
imposée sur tous les habitants et que les lettres sur ce 
nécessaires soient expédiées sans frais, sur les avis que les 
archevéques et évéques diocésains et les commissaires 
départis dans les provinces lui en donneront. 

« Par ľart. 7 de cette Déclaration, Sa Majesté veut 
que ses procureurs et ceux des hauts jusliciers se fassent 
remettre tous les mois, par les curés, les vicaires, les 
maitres et les maltresses ďécole, un état exact de tous 
les enfants qui n'iront pas aux écoles, pour en rendre 
compte aux procureurs généraux et étre par eux sur ce 
pourvu ainsi quHls eslimeront convenable. 

« Quantité de seigneurs sont entrés dans les vues de Sa 
Majesté, en fondant dans leurs campagnes des écoles 
publiques. II est vrai que ľinstruction rend quelquefois 
le paysan raisonneur, qu'il employe les lumiéres acquises 
pour faire le docteur de village, plaider le seigneur et le 
curé; mais ďun autre côté les grands biens qui peuvent en 
résulter doivent encourager les seigneurs á ne pas négliger 
ľétablissement des écoles dans leurs terres. » 

Le mouvement révolutionnaire de 1792 arrôta pour un 
instant la vie scolaire; mais ce ne fut que pour reprendre 
un nouvel essor. Le Gonsulat, puis ľEmpire, assurérent 
une forte organisation aux études. La constitution de 
ľUniversité impériale, « une et indivisible » date de 1806. 
Elle eut pour conséquence « de tuer les petites écoles gra- 
tuites de chaque paroisse 1 » et ďentraver ľexistence des 
grandes maisons ďéducation. 

1 C. Port, Dictionnairc historique, t. I. 




ÉCOLES LIBRÉS LA1QUES A ANOERS 



i 59 



Ge régime autoritaireseprolongea sous la Restauration ; 
cependant, dés 1824, des réclamations surgissent : ainsi 
ľOrdre des Avocats ďAngers sollicite du duc ďAngou- 
léme le rétablissement de ľUniversité angevine et, de 
leur côté, Cuvier, Royer-Collart, Guizot élévent la voix. 

Enfin paratt ľOrdonnance du 17 février 1815, qui crée 
dix-sept siéges universitaires. Le Conseil municipal de la 
ville en profite pour renouveler la demande des Avocats \ 
mais ce fut en vain. 

La Chambre et le Gouvernement décident que « les 
colléges et pensions seront sous la surveillance immédiate 
desévôques, lesquels nommeront aux places de Principal 
des colléges et pensions ». 

Un article du Moniteur, du 21 juiilet 1816, examine 
« s'il ne convient pas de confier ľinstruction publique au 
corps enseignant composé ďecclésiastiques et de membres 
des congrégations autorisées ou qui pourront ľôtre ». 
Ľinstruction primaire est bientôt conŕiée spécialement aux 
Fréres de la Doctrine chrétienne. 

La situation est précaire aux laíques qui tiennent école 
et le nom de ceux-ci mérite ďautant mieux ďéchapper á 
ľoubli que la profession, aussi pénible qďhonorable, exige 
pour la bien remplir des qualités éminentes : « distinction 
de ľesprit, élévation du cceur, dévouement, besoin ďexer- 
cer autour de soi une action vivifiante". *> 

Heureusement qu'á cette époque les maltres ont derriére 
eux de hauts personnages; La Mennais, Benjamín Cons- 
tant, Cháteaubriand méme s'élévent contre le monopole 
universitaire. 

Ľadministration municipale, ä Angers, accorde á plu- 
sieurs instituteurs et institutrices de la ville une subven- 

1 Archives nationales, F. 17, 4.727. 

* Discours ä une distribation de prix, prononcé en 1897 par 
M" La val, directrice générale d'une grande mstitution ä Páris. 



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160 



REVUE DE L ANJOU 



tion en vue de ľinstruction gratuite ďun certain nombre 
ďenfants de familles pauvres. 

En 1824, le ministére Martignac se montre favorable au 
mouvement libéral; cette faveur s'accentue sous M. de 

Vatimesnil. 

Ľavénement au tróne de la branche d'Orléans et la pré- 
sence au Ministére de M. Guizot aménent la célébre loi de 
juin 1833, qui oblige chaque commune ä avoir son école 
publique. La voie est ainsi largement ouverte á ľinstruc- 
tion générale. La Révolution de 1848 prépare ľenseigne- 
ment primaire obligatoire; M. Freslon, avocat á Angers, 
devenu ministre, contribue pour sa part á cette ceuvre 
scolaire. Deux ans aprés, sur ľinitiative d'un autre 
ministre angevin, le comte de Falloux, paralt la loi sur la 
liberté de ľenseignement (15 mars 1850 1 ). Alors s'ouvrent 
de nombreuses écoles de tous les degrés et la concurrence 
qui en découle provoque, chez les maitres comme chez les 
éléves, des progrés incontestables. 

La derniére législation du siécle surgit le 30octobre 1886. 
La loi votée á cette date a surtout pour but la laícisation 
de ľenseignement. Beaucoup de bons citoyens en redoutent 
les conséquences et voient dans la loi nouvelle un ache- 
minement verš le monopole de ľéducation par ľÉtat, 
comme au début du siécle. 

On ne peut nier cependant que la liberté d'enseigne- 
ment a toujours pour elle les chefs les plus autorisés des 
partis et les maitres les plus éminents de ľUniversité 
méme. 

A la suite des divers décrets impériaux, la cité angevine 
voit s'établir d'abord le Lycée ou Collége, qui ouvre ses 
classes le 10 novembre 1806; puis, dix ans aprés, les 
écoles élémentaires ďenseignement mutuel pour les 
deux sexes; enfin, X école normále , destinée á former de 

1 Le P. Lacordaire la qualifíait c l'Édit de Nantes du xix e siécle i 



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ÉCOLES LIBRE8 LAIQUES A ANGER8 



161 



jeunes mattres pour ľenseignement primaire (23 décembre 
183i). 

Le Lycée s'installe dans les bátiments de la « Rossi- 
gnolerie », occupés précédemment par les Fréres de la 
Doctrine chrétienne; les écoles dites d'enseignement 
mutuel 1 prennent possession de ľancienne église des 
Cordeliers. ĽÉcole normále a ďabord son siége plače du 
Champ-de-Mars, salle de la manufacture de toiles, et, 
dés 1835, rue de la Madeleine, hôtel La m ber t, prés ľAuge 
de Pierre 2 , et enfin, en 1844, dans un vaste local, cons- 
truit ad hoc sur ľ « Enclos des Amandiers », également 
rue de la Madeleine. 

Les écoles lai'ques affectées aux filles n'apparaissent 
guére avant les premiéres années du xix e siécle. Aupara- 
vant, leur instruction s'accomplissait surtout dans les 
couvents. 

Ľenseignement populaire ä son origine 

Souvent dans les paroisses, de vieilles demoiselles, plus 
dévouées que lettrées, réunissent autour ďelles quelques 
bambins de ľun et de ľautre sexe. Ľunique chambre 
qďelles habitent, outre le mobilier indispensable, renferme 
deux ou trois banquettes sur lesquelles, péle-môle, prennent 
plače les écoliers. 

Tout en tricotant, la « maltresse » enseigne aux débu- 
tants ľalphabet, petit livret appeló aussi Croix de par 
Dieu. La lecture courante se fait dans la Doctrine chré- 
tienne et dans la Bible de Royaumont; sur la table qui 
sert aux repas, les plus « savants » griíľonnent de longs 
bátons et des o bien ronds, puis lisentdans la Civilitépué- 

1 Institution due aux soins et ä la philantropie des notables habi- 
tants de la ville. 

1 Occupé aujourďhui par les a Dames Augustines ». 




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REVUE DE ĽANJOU 



vile et honnéte et leur mémoire s'exerce sur les Quatrains 
de M. de Pibrac. 

Depuis quelle époque procéde-t-on ainsi? Depuis des 
siécles sans doute, et c'est encore de la sorte que je cora- 
mengai daas ma petite ville natale, en 1828, alors que 
j'entrais dans ma sixiéme année. 

A tour et á rang, chaque enfant déposait le syllabaire 
sur les genoux de la bonne fille et, de ľindex, suivait 
docilement les lignes. Les inoccupés avaient tout Je loisir 
les uns de faire des niches, les autres de caresser le minet 
ou le toutou qui faisaient partie intégrante de la bande 
« escholiére ». Et, si par malheur Mimi et Toto, trop 
agacés, jetaient un cri, le bonnet á ľáne et le martinet 
faisaient leur oeuvre. 

Malgré cette « sévérité », quelle vénération nous vouions 
á la maltresse et pour quel temps? 

Je me souviens que ma mére, m'écrivant íin de 1840, 
rrťannonQait comme un événement la mort (3 décembre) 
de la vieille maltresse qui, sans doute, lui avait enseigné 
ľA, B, C, comme ensuite á mes quatre soeurs alnées etá 
moi-inôme. « N'omets pas, ajoutait ma mére, de dire un 
De profundis ». 

Bien entendu que pour quelques-uns ces éléments 
ďétaient qu'une préparation á ľentrée au collége ou dans 
une communauté religieuse. 

Avec le xix° siécle nalt un véritable élan en faveur de 
ľinstruction des masses; les vieux procédés usités dans 
les petites écoles de quartier, ainsi qu'on vient de le 
décrire, sont insuffisants; il faut une nouvelle méthode; 
elle ne tarde pas á surgir sous le nom de Méthode de Lan- 
castre ou ď « enseignement mutuel 1 ». Ici les éléves s'ins- 

1 La premiére idée de ľenseignement mutuel appartient ä un 
Francais, au chevalier Paulet. Transporté dans 1 Inde, puis en 
Angléterre , ce systéme dMnstruction revint á son lieu ďorigine et 
commenga ä fleurir ä Paris, sous la Restauration, et á ľaiae des 
sacrifices ď une Spci^té philantropique. 





ÉCOLES LIBRES LAIQUE8 A ANGERS 



163 



truisent entre eux par petits groupes. Chaque groupe est 
confié ä un c moniteur » choisi pármi les condisciples 
plus instruits. Lechef surveille les groupes etfait á ďautres 
heures le cours aux moniteurs. Le nombre deséléves, sous 
un maltre habile, peut ainsi étre trés élevé. 

Le siécle de vie universitaire fourni par ma famille ne 
pouvait manquer de me suggérer ľidée de faire con- 
naltre les collégues qui ont exercé en méme temps. Un 
grand oncle maternel, M. F. Voileau, débutecomme régent, 
ä la fm du Directoire, dans le plus important collége 
ďAngers 1 . Sous ľEmpire, il occupe une chaire de profes- 
seur au Lycéede la ville dés ľouverturedeľétablissement, 
en 1806. M. Voileau remplit ses nouvelles fonctions pen- 
dant le premiér quart du siécle 1 . 

M. Godefroy, ľun des fondateurs du Collége désigné 
ci-dessus, ayant donné sa fille 3 en mariage ä son collabo- 
rateur, M. Gbesnel, celui-ci prend la direction de la maison 
pour ne la quitter qu'en 1839. La fille unique de M. Ches- 
nel épouse, dés 1842, un cousin-germain, comme moi, 
petit neveu de ľoncle Voileau, resté célibataire. Ayant 
embrassé la méme carriére dés 1839, j'ai pu, de cette 
fagon, en ľexergant jusqu'en 1891, compléter les cent 
années. Mes recherches ont été, en conséquence, bien faci- 
litées. Beaucoup de documents sont dus ä ľobligeance de 
MM. Paul Grasset et Jules Barberon, qui ont eu ľobli- 
geance de les relever aux Archives départementales, á la 
Bibliotbéque de la ville et ä la Mairie. 

1 Yoir plus loin c Ecole secondaire Saint-Nicolas ». 

8 La liste des savants professeurs du Lycée, promus ä sa création, 
est donnée ci-aprés, p. 167. 

3 M ,,f Godefroy avait un frére qui tint longtemps avec autorité une 
officine de pharmacien, rue Saint-Laud, ä Angers. 




164 



REVUE DE ĽANJOU 



Université 

Lorsque le Consulat réorganisa ľenseignement, « la 
jeunesse accourut en foule aux écoles secondaires et á 
ľécole centrále 1 ». 

Plusieurs pensionnats, dits petits séminaires, ouvrent 
leurs portes. Au début du xix e siécle, trois de ces maisons, 
ä Angers, exercent en vertu de -deux décrets, ľun du 
1 1 íloréal an X et ľautre du 28 pluviose an XII. Elles ont 
un eíTectif de 388 éléves, internes et externes. Outre ces 
trois grands établissements, la ville comptait aussi treize 
autres maisons laíques similaires, non subventionnées et 
réunissant ensemble 433 éléves. 

A cette époque, Angers comptait environ trente mille 
habitants. 

Iľarrété du 13 frimaire an XI assignait au département 
deux autres écoles, une ä Saumur et ľautre á Beaupréau. 
Celie de Saumur avait pour directeurs les « citoyens 
Papin et Delaroche 2 »; celie de Beaupréau était dirigée 
par le « citoyen Loir-Mongazon , curé de Beaupréau ». 
Seuls, les éléves de ces cinq institutions pouvaient concourir 
aux places gratuites dans le Lycée, qui venait de se substi- 
tuer ä ľécole centrále. 

Le département avait ďautres institutions oix le méme 
enseignement se donnait; pour mémoire, il est bon de les 
citer aussi : 

Baugé compte deux pensionnats, ľun c á la maison du 
collége, sous la direction du citoyen Lafond, et ľautre 

* Blordier-Langlois, Autobiographie parue dans la Revue de 
ľAnjou, de septembre 1867, p. 196. 

2 En octobre 1800, les abbés Blondeau. Hobbé et Lalande tiennent 
école faubourg des Ponts. Lorsque celle-ci fut reconnue comme 
école secondaire, ľabbé Blondeau, malade, céda sa maison ä 
M. Papin qui, des ľannée suivante, s'installait dans ľancien couvent 
des Ursulines. Ľinstitution y résidait encore en 1876. 



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ÉGOLES LIBRES LAIQUES A ANGERS 



165 



confié au citoyen Lemaltre. Les deux établissements 
réunissent environ soixante éléves ». 

Des 1807, Baugé n'a plus qďun pensionnat qui devient 
la sixiéme école secondaire du Maine-et-Loire. 

Fontevrault, oú le citoyen Besnard réunit environ cin- 
quante éléves. La maison ne tarde pas á disparaltre. 

A Beauforty ľancien collége rouvre ses portes sous 
M. Chiron, comme principál; ľétablisseraent subsiste tou- 
jours. 

Ľinstitution de Chalonnes a pour directeur MM. Lau- 
nay et Cabaillot; elle disparait bientôt. 

Le pensionnat de Morannes est tenu par M. Davy ; il 
n'existe plus en 1820. 

La réouverture du vieux collége de Doué s'effectue avec 
M. Théard, comme principál, et continue á se maintenir. 

A Cholety M. Raimbault tient pensionnat, origine du 
collége actuel. 

Une institution est dirigée á Longué, en 1810, par 
M. Guiet, précédemment chef de pensionnat á Angers. 

A Combrée, M. Drouet, prétre, est le principál ďun 
collége devenu trés prospére. 

En 1815, á Candé, M. Lavielle tient une « école de 
latin »; de méme M. Renaiseau, á Meigné. 

En 1819, on trouve, á Saint-Florent, « M. Guilbault ä 
la téte ďun pensionnat 1 ». 

La loi du 11 floréal an VIII a bien conféré aux conseils 
municipaux la nomination des instituteurs primaires; 
mais elle est restée sans effet pour un grand nombre de 
communes t á raison de la rareté des sujets propres á 
ľexercice de ces fonctions *, dit ľAnnuaire de ľan XII. 

i ĽAnnuaire de 1821 mentionne : MM. Guilbault, ä Saint-Florent; 
Vallienne, ä Baugé; Baranger, ä Cholet, comme directeurs ďécoles 
ď « enseignement mutuel ». Cette transformation s'accomplit peu ä 
peu en ďautres localités. 



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REVUE DE ĽANJOU 



École centrále 



IľÉcole centrále, établie ä Angers en ľan IV, donne ses 
cours dans les bfttiments de ľancien séminaire, rue Gourte 
(aujourd'hui le Musée et ses dépendances). Sont profes- 
seurs, les citoyens : 
l re section : 
Dessin, Marchand 1 ; 

Langues anciennes, Riffault; 
Histoire naturelle, Renou. 
2 e section : 
Mathématiques, Benaben ; 
Physique et chimie, Héron. 
3 e section : 
Grammaire générale, Merlet Laboulaie; 
Belles-Lettres, Grille ; 

Histoire, Villiers ; 

Législation, Dubois. 
Le jury chargé de conférer les grades universitaires aux 
éléves qui ont suivi les classes est composé des « citoyens » : 
Coutouly, médecin; 

Chesneau-Morna, conseiller ďarrondissement; 
Thorel, jeune, conseiller ďarrondissement; 
Chédevergne, avoué prés le Tribunál ďappel; 
Papin, chef de division á la Préfecture. 



ĽÉcole Centrále disparalt aprés sept ou huit années 
ďex i štence et fait plače ä un Lycée destiné ä tenir dans la 
circonscriptiôn le premiér rang dans ľEnseignement secon- 

1 Dans son Dictionnaire historique, M. C. Port consacre un 
article spécial ä chacun de ces savants. 



Lycée 




ÉCOLES LIBRE8 LAIQUES A AN6ER8 167 

daire. La Sarthe et la Mayenne, ayant aussi leur École 
Centrále supprimée, fourniront un nombre déterminé 
ďéléves gratuits; savoir : Maine-et-Loire, 42; Sarthe, 44; 
et Mayenne, 38. Soit au total : 124 boursiers. 

Le maire de la ville ďAngers, M. Joseph Joôberl-Bon- 
naire, propose un vaste local pouvant, dit-il, abriter trois 
cents pensionnaires; ce sont les bätiments dits de La 
Rosstgnolerie 1 , qui sont aussitôt acceptés et aménagés ä 
grand frais. 

Qnatre catégories ďenfants fréquenteront le Lycée : 
1° Ceux que le Gouvernement y placera immédiate- 
ment ; 

2° Ceux des écoles secondaires qui y entreront par voie 
de concours; 

3° Les enfants que les parents y mettront en pension; 
4° Enfin des éléves externes. 

« Ľenseignement y sera progressif ; les éléves y trou- 
veront, dans les classes successives et graduées, toutes les 
connaissances qui peuvent les guider dans le plus grand 
nombre des états de la Société et celieš méme qui doivent 
initier quelques-uns ďentre eux dans ľétude approfondie 
des Sciences... » (M. Fourcroy, discours ďinaugura- 
tion.) 

Le Lycée, organisé dés le mois ďaoút 1806, ne fut 
ouvert que le 10 novembre suivant. 

ĽAdministration et les Professeurs sont Messieurs : 
Ferri de Saint-Constant, proviseur, président*. 
Halloy, censeur des Études ; 

1 Sous le titre de Séminaire de Saint-Charles, La Rossignolerie 
avait été fondée, en 1738, par M* r de Vaugirault, évéque d'Angers, 
pour servir de refuge ä des prétres ágés, infirmes et indigents. La 
maison fut donnée ä des fréres de la Doctrine chrétienne, qui en 
firent le bel édifice que nous voyons aujourďhui. Sous la Révolu- 
tion, il servit de maison ďarrét, puis, comme il est dit ci-dessus, La 
Rossignolerie, mise ä la disposition de la ville, fut affectée ä ľéta- 
blissement du Lycée, par décret du 16 floréal, an XI. 

9 H devint le premiér recteur de ľAcadémie d'Angers. 



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REVUE DE ĽANJOU 



Héron, Sébastien-Gervais, docteur és sciences, docteur 

és lettres, procureur-gérant (économe) 1 ; 
Laigre, professeur de belles-lettres, latines et fran<jaises 2 ; 
Fourcas, pour les classes ďHumanités (ľ* et 2 e ) Ä ; 
Oudin, pour les classes de 3 e et de 4 04 ; 
Voileau, FraiiQois, pour les classes de 5 e et de 6 e5 ; 
Benaben, pour les classes de mathématiques (1* et 2 e ) 6 ; 
Pilatte, Pierre, pour les classes de mathématiques (3 e et 4 e ) 7 ; 
Bonin, pour les classes de mathématiqueá (5° et 6 e ) 8 ; 
Blotin, pour les classes élémentaires; 
Langlois, pour les classes élémentaires 9 ; 
Pavie, aumônier (ancien vicaire á Savenniéres) ; 
Desia ndes, officier instructeur, capitaine de la 3 Ä brigáde 

de Vétérans; 

Lachése, docteur-médecin, correspondant de ľÉcole de 

Médecine de Paris; 
Garnier, chirurgien du Grand Hospice d'Angers; 
Olivier, fils, pharmacien; 
Delusse, maltre de dessin; 
Hourmann, maltre ďécriture; 
Dutac, maitre de danse. 

Un décret du 17 mars 1808 chargé ľUniversité seule de 
ľenseignement public; hors ďelle, aucune école ne peut 
étre formée. 

1 Ancien professeur au collôge de ľOratoire. 

2 Ancien professeur de rhétorique á ľÉcole centrále de La val. 
1 Ancien professeur de seconde au collége de La Fléche. 

* Ancien professeur de ľÉcole secondaire de Reims. 

5 M. Voileau occupe une chaire ďhumanités peu aprés. Son petit- 
neveu s'honore ďavoir exercé pendant de longues années dans le 
mérae lycée. M. Voileau avait débuté ä ľÉcole secondaire Saint- 

Nicolas. 

6 Ancien Oratorien, ex-professeur de mathématiques á ľÉcole 
militaire d'Effiat et ä ľÉcole Centrále d'Angers. 

7 Ci-devant directeur de ľÉcole secondaire de Lannion. 

* Ex-professeur de mathématiques au collége de La Fléche. 

* Précédemment professeur de 5« ä ľÉcole secondaire du Mans. 



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ÉGOLBS LIBRE8 LAIQUKS A ANGKR8 



169 



Les écoles sont ainsi classées : 

1° Les Facultés, pour les sciences approfondies ä la 
collation des grades ; 

2° Les LycéeSj pour les langues anciennes, les sciences 
mathématiques et physiques ; 

3° Les Colléges, pour les éléments des langues et les 
principes des sciences; 

4° Les Instituiions oix ľenseignement se rapprochera 
de celui des colléges 1 ; 

5° Les Pensionnats, appartenant ä des mattres particu- 
liers; 

6° Enfin, les Écoles primaires, oú ľon apprend á Hre, ä 
écrire et les notions de calcul. 

Dés 1810, les cours professés dans les Lycées prennent 
de ľextension; les éléves y regoivent tous les genres ďins- 
truction et, á leur sortie, sont en état de suivre avec succés 
les cours des facultés. Ils y ont appris tout ce qu'on exige 
pourétre re$u ä ľécole polytechnique et aux écoles mili- 
taires*. 



Le méme décret du 17 mars 1808 établit une Académie 
au siége de chaque Gour impériale. Ľ Académie ďAngers 
eut dans son ressort, avec le département de Maine-et- 
Loire, les départements de la Mayenne et de la Sarthe, et 
la premiére administration fut ainsi composée : 



1 Le décret du 15 novembre 1811 porte que, si ľinstituteur 
enseigne ä quelques enfants les premiers éléments du latín ou de la 
géométrie, de la géographie ou de ľhistoire, son école devient 
secondaire ; elle est qualifiée de pensionnat. Ses éléves sont soumis 
ä la rétribution universitaire , ä la disciplíne railitaire, ä ľuni- 
forme, etc, etc. Cet appareil militaire continue ä ľavénement de la 
Restauration. 

1 Voir ľAnnuaire statistique du département pour 1810 



Académie ď. 



'Angers 




170 



REVUE DE ĽANJOé 



Recteur, M. Ferri de Saint-Constans 1 ; 
Inspecteurs, MM. Fourcas et F. Mazure; 
Secrétaire, M. Le Bas 2 . 

íľorganisation de 1808 fut modifiée par le décret du 
7 septembre 1848. Ce dernier ajouteau ressortacadémique 
d'Angers les départements de ľlndre-et-Loire et de Loir- 
et-Cher. Cet état subsiste jusqu'au l or septembre 1850; de 
ce moment, Rennes devient le siége du Rectorat dont 
reléve notre département, administré depuis par une lns- 
pection académique. 

M. J. de Lens, professeur de Philosophie au Lycée 
d'Angers, occupa le premiér poste ďlnspecteur ďAca- 
démie. Ses successeurs sont : 1871, M. Durand; 1878, 
M. Yon; 1883, M. Ducoudray; 1886, M. Paisant; 1888, 
M. Martin; 1889, M. Fernand Róbert. « 

L.-F. La Bessiére. 

(A snivre.J 



1 Ses successeurs furent : MM. Mazure F.-A., 23 mai 1811; Poullet 
de Lisle, 7 septembre 1815; Morice Pierre, 1824; Andrieu ďAlbas, 
1828; Collet-Dubignon, 20 mai 1831; Henry Pierre, 19 janvier 1839. 

* Voir ľarticle que lui consacre M. C. Port, dans so n Dictionnaire 

historú] tie. 



Digit 



zed by G00gle 




LE B E A U 



Le virus révolutionnaire a tellement atteint les cerveaux 
du siécle que ni ľart ni la littérature iťont pu échapper ä 
la maladie politique et sociale qui précipite la premiére 
nation de ľEurope au troisiéme rang des puissances. Ľun 
des symptômes les plus graves de cette maladie, c'est 
ďamener les hommes á se glorifier de leur déchéance. 
Dans le domaine de ľart, le seul qui m'occupe aujourďhui, 
pour bien montrer qu'ils rompaient a vec les glorieuses 
traditions des ancétres, mes contemporains donnent des 
noms ä ľart nouveau. Les littérateurs se nomment 
« décadents », les peintres s'appellent t impression- 
nistes », les musiciens s'imaginent créer « la musique 
de ľavenir » , comprenant que le présent ne voulait pas 
ďelle. II a fallu une disette absolue ďoeuvres dramatiques 
pour que le public, assoiffé de théätre, acceptät les drames 
lyriques de Wagner. Seuls, les architectes ne peuvent 
trouver de nom pour leurs constructions qui, dés qu'elles 
s'éloignent de la copie, atteignent un degré ďhorreur 
que la France ne connaissait pas avant ľavénement du 
« modern-style ». Car il convient de louer les inventeurs 
de ne pas donner un nom fran^ais ä leurs créations, si 
éloignées d u goút national, dont nos musées, nos exposi- 
tions, proclament si haut la perfection, qu'un tableau, une 
tapisserie, un meuble atteignent, dans les ventes publiques, 




172 



REVUE DE ĽANJOU 



des prix qui constituent des fortunes. Dans la peinture et 
dans le mobilier une réaction se produit, telle que les áges 
n'avaient jamais rien vu de semblable. En musique, elle 
commence á se montrer dans les concerts, oú les ceuvres 
anciennes attirent des applaudissements significatifs, en 
présence de la froideur que rencontrent les nullités du 
présent. 

Toutes les régles du goút et de la raison sont sacriíiées 
aux fantaisies de ľart nouveau; aussi n'est-ce pas sans 
un sentiment de vive satisfaction que j'ai pu líre ce titre 
ďun livre récent : La Beauíé traditionnelle. Et ä qui le 
doit-on? A un philosophe, M. Paul Souriau, professeurá 
ľUniversité deNancy. Et, en effet, ses meilleures raisons 
y parlent en faveur de la tradition. J'y trouve, dés le 
début, ces lignes si justes ďun excellent esprit : 

« Les aptitudes les plus géniales ne conférent ä ľar- 
tiste aucun droit á se soustraire aux lois du bon sens, qui 
sont en inéme temps celieš du bon goút. Plus les facultés 
ďinvention sont développées, plus elles ont besoin ďétre 
dirigées; mieux elles seront dirigées, plus leur activité 
sera féconde. Dans une oeuvre vraiment belie, rien n'est 
laissé au hasard , tout est justifié, utile, et concourt au 
résultat voulu. La beauté suprôme, chef-ďoeuvre de ľart, 
écla taňte manifestation du génie, est en méme temps le 
triomphe de la raison. » 

On ne saurait mieux dire. Ľexpérience prouve que les 
artistes qui ont secoué le joug de la régle se montrent 
inférieurs á leurs devanciers. Ils ne peuventdonc invoquer 
leur génie. Et, ďailleurs, ce génie, oú et chez qui se 
manifeste- t-il ? Dans la musique, par exemple, abstraction 
faite de toute nationalité, le dernier génie symphonique 
n'est-il pas Beethoven? Ses successeurs, en Allemagne 
comme en France, comptent assurément, pármi eux, de 
grands talents, Mendelssohn, Schumann, Saint-Saéns ; 
mais les hausser jusqu'aux génies paraitrait excessif. 



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Lfcľ BEAU 



173 



Quand ľauteur de la symphonie en ut mineur s'affranchit 
de la régle donnée par Haydn, comme dans certaines 
parties de ses derniers quatuors, pourrait-on dire qu il s'y 
soit surpassé? Non. Ne prend-il pas soin de nous dire, 
lui-méme, dans une de ses lettres : « Nous autres, 
modernes, nous ne sommes pas encore si avancés que 
nos ancétres pour la solidité. » Et il revenait toujours á 
Sébastien Bach et ä Haendel qui, seuls, selon lui, « avaient 
eu du génie ». II faut remarquer que Mozart était son 
contemporain , de vingt ans seulenient plus ägé que lui. 
Weber, au contraire, était beaucoup plus jeune que lui. 
Ils ne se connurent pas, au grand regret de ľauteur du 
Freyschútz, qui ďosa jamais se présenter devant Beetho- 
ven, déjá pour lui dans ľOlympe. Non, jamais la régle, 
les principes du goút et de la raison n'ont empéché le 
génie de se manifester. 

On ose prétendre que le génie peut naltre chez des 
hommes dénués ďintelligence et de goút. A la rigueur le 
génie pourrait manquer de goút, dans une circonstance 
donnée, mais il ne va pas sans ľintelligence. Dans une 
lettre ä Bettina ďArnim, Beethoven écrit : c J'ai dit ä 
Goethe mon opinion et comment ľapprobation agit sur 
chacun de nous, et qu'on veut étre compris de ses pairs 
par ľintelligence. » Je me sépare de lui quand il ajoute : 
« Ľémotion n'est bonne que pour les femmes (pardonne- 
moi); pour ľhomme, il faut que la musique lui tire du 
feu de ľesprit. » Le grand homme se trompe et méconnalt 
sa propre puissance. Nous ne vivons pas seulement par 
ľesprit, nous vivons aussi et surtout par ľáme. Or, ľémo- 
tion que nous donne le génie vient de ľäme de ľartiste 
pour pénétrer celie de ľauditeur. Cľest par elle que le 
premiér marche ä ľimmortalité ! Ne dit-on pas : c Cette 
ceuvre est correcte, mais elle me laisse froid. » Si elle 
péche par le goút elle ďémeut pas davantage. La satisfac- 
tion de ľesprit ne suffit pas pour que nous soyons touchés. 



12 




174 



REVUE DE ĽANJOU 



Les airs du ballet de Prométhée sont charmants, ils satis 
font ä toutes les régles, ils nous ravissent ďaise, mais 
ľémotion ne se manifestera qu'á ľaudition de tel ou tel 
t andante », ä celui de ce quatuor (le 16% je crois) oú 
Beethoven remercie Dieu de sa guérison. Lá ľémotion est 
ä son comble. II en sera de méme en écoutant Y Hymne ä 
la Joie. Mais il est inutile ďinsister sur cette erreur de 
psychológie. 

« Plus on y pense, moins il semble admissible, dit 
M. Souriau, que le génie puisse étre dépourvu ďintelli- 
gence. Tout au plus peut-on prétendre que c'est une intel- 
ligence spécialisée, absorbée dans une táche unique. » 
Absolument parlant, le goút est nécessaire au génie créa- 
teur. Le sens critique pourra manquer á ľartiste, á ľécri- 
vain, quand il juge ľoeuvre ďautrui, mais, s'il a vraiment 
du génie, le goút se reconnaítra dans son oeuvre. La cri- 
tique est un métier auquel ne sont pas aptes tous les 
auteurs. Au temps oíi je faisais de la critique dans les 
journaux, elle comptait deux ou trois musiciens de pro- 
fession. Un jour qu'un artiste disculait chez Rossini de 
la valeur de la critique musicale, le génial auteur du 
Barbier prononga ces paroles qui me furent répétées : 
« Je lis de préférence les professionnels. Les composi- 
teurs ne font pas assez abstraction de leurs idées person- 
nelles et ne pénétrent pas suffisamment celieš des autres. 
Ce qu il faut au critique c'est le goút et ľobservation. 
Quand il s'agit du jugement porté sur un chanteur, sur 
une cantatrice, je m'en rapporte á M. de C, dont le goút 
trés exercé ne se trompe pas. » On m'excusera de noter ce 
souvenir, qui coníirme la thése de M. Souriau. Celui-ci a 
parfaitement raison quand il remarque dans les ceuvres 
du génie que « tout y est pondéré, ordonné, non seule- 
ment dans ľensemble , mais jusque dans le plus petit 
detail. Dans ľoeuvre ďart parfaite, rien n'est arbitraire; 
tout est intentionnel et peut étre justifié ». Les nombreuses 




LÉ BEAU 



175 



incorrections techniques, les extravagances, ľimagination 
délirante et dévergondée ďun Wagner ne permettent pas 
qu'on lui accorde le génie. Un philosophe a écrit que le 
musicien saxon était « un dégénéré de génie » . Cette opi- 
nion touche au paradoxe. Ľótat morbide de ľami du roi 
Louis II de Baviére pouvait lui permettre de trouver des 
effets nouveaux de sonorité, ďadapter au théátre des 
légendes oú se plaisait son cerveau mal équilibré et 
auxquelles il ajoutait les insanités qu'on connalt; mais ce 
désordre dans la conception de ses drames, si pauvres 
ďidées mélodiques, classe Wagner dans une catégorie 
ďartistes dont ľoriginalité reléve de la pathologie. Je suis 
de ľa vis de M. Souriau quand il s'écrie, en présence de 
certaines oeuvres ďart : « Rendez ä la raison ses droits. » 
Et combien souvent ces droits ne sont-ils pas méconnus 
dans ľart et dans la littérature modernes! Ľauteu'r du 
livre dont je parle, si remarquable á certains égards, erre 
grandement quand il veut assimiler ľart ä la religion, 
quand il parle du « conflit entre la raison et la foi ». Ce 
n'est pas le moment de le suivre sur ce terrain. 

J'observe chez le public contemporain un penchant 
ä rechercher ľinsolite, ľextraordinaire, ä préférer 
ľexceptionnel « aux beautés normales qui résultent de 
ľordre méme du monde et du développement régulier de 
ses lois ». La vraie beauté n'a rien ä redouter de ľanalyse 
qui la censure et la met en reliéf. Quand, au contraire, une 
critique consciencieuse renverse la statue que le public 
épris de nouveauté vien t ďélever, on peut étre certain 
qu'elle n'était qu'un trompe-ľceil. On me dit quelquefois : 
Cette statué, cette symphonie, cet opéra, exigent plus 
ďattention que vous ne leur en a vez accordée; ces oeuvres 
recélent des beautés que vous ne soup^onnez pas; il faut 
les étudier. Je me suis souvent rendu ä ce conseil et je 
conviens que certains détails ingénieux m'avaient échappé 
ä un premiér examen ; mais jamais mon impression 




REVUE DE ĽANJ0U 



premiére sur ľensemble n'a varié. Telle, parexemple, la 
statue de Balzac par Rodin, tels les opéras de Wagner. Si 
je les rassemble, ce iťest pas que je les corapare. La 
premiére de ces oeuvres ne va pas au delá ďune ébauche; 



rable, travail technique parfois bien réussi, comme celui 
de la mélodie de la forét, oú, chose rare chez ľauteur, se 
reacontreun certain charme. II n'y a pas lá degénie, mais 
un indiscutable talent. A côté de ce charme exceptionnel , 
que de monstruosités! Un monštre, si étonnant qu'il nous 
apparaisse, ne constitue pas une ceuvre de génie. II en 
serait plutôt la négation. Car, ou il n'y a ni simplicité ni 
goút, il n'y a pas de vraie grandeur, pas de beauté. 

Ce dernier mot nous améne á nous demander s'il y a 
une vérité esthétique, si, pour juger d'une ceuvre, nous 
devons seulement consulter notre goút, c'est-á-dire notre 
aptitude á discerner le beau. Cette déflnitiondu goútsuffit- 
elle pour en établir exactement la signification ? Je ne le 
crois pas; car admettre que le goút de chacun peut rendre 
un arrét, c'est en méme temps reconnaltre ľégalité du 
jugement et, dés lors, lui enlever toute valeur. Sur quoi 
s appuie donc le goút? Serait-ce sur ľimpression favorable 
ou défavorable? Rien n'est plus fugace, plus incertain que 
le sentiment esthétique. « Peut-étre quelques personnes pri- 
vilégiées sont-elles douées d'un goút si exquis que d'elles- 
mômes, en ne faisant que s'abandonner á leur náture, elles 
iront verš ce qui est bon et noble » ; mais combien en est- 
il chez lesquelles il existe un accord parfait du goút esthé- 
tique avec leur objet? M. Souriau se demande « comment 
se peut justifler cette confiance exclusive que ľon accorde 
aux indications du sentiment? » Les partisans de la 
méthode impressionniste se soucient peu de vérifler les 
raisons du sentiment et de rechercher si le raisonnement 
ne vient pas les contrarier. Pour que le goút soit accepté 



ľautre, au contraire, donne ľidée ďun travail considé- 




LS BEAU 



177 



comme ultima ratio, il doit s'appuyer ä la fois sur le 
sentiment, sur ľintelligence, sur la régle et sur la raison. 

Ľauteur du livre trés remarquable sur lequel nous 
veaons de jeter un trés rapide coup ďoeil donne á ľun de 
ses chapitres cette conclusion, á laquelle je me rallie : 

« Le vrai critique doit avoir ľamour exalté du beau et 
spécialement des cboses qu'il prétend juger. II faut aussi 
qu'il ait des goúts naturellement élevés, qui le portent 

ďinstinct verš les beautés supérieures II faut qu'il ait 

une intelligence ou verte, lucide, informée, exercée... 
qu'il se fasse une idée nette de ce qu'on doit entendre par 
la beauté, dans le cas spécial des cboses dont il parle. II 
doit avoir pour les apprécier une méthode, un criterium 
des principes. » 

Dans une longue carriére qui s'acbemine verš sa fin, 
aprés que ma critique s'est exercée sur des sujets trés 
différents et qui semblent méme s'exclure, ä ce point 
qu'un de mes confrôres a cru devoir renseigner la 
postérité, en ľassurant que toute mon ceuvre appartenait 
ä une seule et méme individualité, je me suis toujours 
inspiré des idées contenues dans la conclusion qu'on vient 
de lire. II est une condition essentielle trop souvent 
négligée par les critiques contemporains — ľindépendance. 
Elle n'oublie pas assez les intéréts personnels et il en 
résulte pour elle un discrédit qui rejaillit sur toute la 
Corporation. Tout récemmenť, un écrivain de notoriorité 
bruyante publiait dans un journal trés répandu un article 
intitulé : Un romancier nous est nél Or, le román qu'il 
signalait ä ľadmiration publique n'a aucune valeur; il est 
écrit dans une langue détestable, oix leš fautes contre la 
syntaxe le disputent aux prétentions les plus ridicules et 
suffiraient pour faire rejeter ľauteurá un examen primaire. 
Mais la personne en question passe pour avoir de ľinfluence 
ä ľAcadémie, oú le critique qui la lance aspire á entrer. 




178 



REVUE DE ĽANJOU 



Et voilä comment on fait son chemin, parait-il. Une telle 
critique doit étre discréditée. Une femme de beaucoup 
ďesprit lui a tout récemment porté un coup dont elle ne 
se relévera pas ! . Car, enfin, on me permettra de penser 
que, méme en matiére ďesthétique, il est bon de montrer 
de ľindépendance et de ľhonnéteté. 



Guy de Charnacé. 



1 Les Froussards, par Gyp. 




AUTHENTIQUES DE RELIQUES 



provenant de ľanclewe aiAaye úo Bonceray 



Dans sa savante Monographie de la cathédrale ďAn- 
gers M. Louis de Farcy donne la description ďun 
reliquaire, en forme de tableau, dont le style accuse la 
seconde moitió du xv e siécle et qui, avant la Révolution, 
appartenait á ľabbaye du Ronceray. U ne fait partie du 
trésor de ľéglise Saint-Maurice que depuis cinquante ou 
soixante ans. 

Ce curieux reliquaire, recouvert de plaques ďargent 
doré, mesure m. 48 de long sur m. 23 de large. II 
contient vingt-quatre cases, disposées six par six, sur 
quatre rangées. Les reliques qďil renfermait ont été 
enlevées ; mais on a laissé au fond des compartiments 
quelques-unes des bandes de parchemin sur lesquelles les 
noms des saints étaient écrits. Ľannée derniére, ces 
étiquettes allaient étre mises au rebut, lorsque j'eus ľidée 
de les recueillir, ďenlever la poussiére dont elies étaient 
recouvertes et de les étudier. Le Comité des travaux histo- 
riques venait ďattirer ľattention de ses correspondants et 
des sociétés savantes de province sur les « aulhentiques 
de reliques conservés dans lestrésorsdediverseséglises »; 
je lui adressai la note, ou étaient consignés les résultats — 

1 Monographie de la cathédrale ďAngers, le Mobilier. Angers, 
Josselin, 1901, p. 218. 




f 




180 



REVUE DE ĽANJOU 



si modestes qu'ils fussent — de mes recherches *. (ľest 
cette note, légérement modifiée, que je reproduis. 

Les authentiques du Ronceray ne sont ni aussi anciens 
que ceux du monastére de Saint-Vivant de Vergy * ou de 
la basilique de Monza 3 , ni aussi nombreux que ceux de 
Baume-les-Messieurs 4 ou ceux de la cathédrale de Sens 5 . 
A Angers, je n'ai retrouvé que dix-sept textes complets et 
deux fragments. Le plus ancien paralt remonter au 
xii a siécle; un autre doit étre attribué au commencement 
du xiii 6 siécle ; le reste appartient au xv e siôcle. 



1. De costa sancle Irmine. — Haut., m. 006 ; long., m. 055. 



Sainte Irmine, dont la féte se célébre le 24 décembre, 
était íille de Dagobert II, roi ďAustrasie. Elle fonda, á 
Tréves, le monastére de Horren, oú elle mourut. Ses reli- 
ques furent transportées plus tard dans ľéglise abbatiale 
de Wissembourg 6 . 



2. Reliquie mnctavum virginu/n Cecílie, Lucie, Anastasie, Agathe, 
lírigide, Marthe, Affre. — Haut., m. 015 ; long., m. 060. 

Les saintes Cécile, Lucie, Anastasie et Agathe sont 
connues. Sainte Brigide doit étre cette vierge célébre, qui 

1 (/f. Bulletin historique et philologique, publié par le Ministére de 
ľlnstruction publique, 1903, p. 587-592. 

s L. Delisle, Authentiques de reliques de ľépoque mérovingienne , 
dans Ecolc francaise de fíome, Mélanges ďarchéologie et ďhistoire, 
année 1894, p. 3-8. 

3 A. Sepulcri, / Papiri delia basilica di Monza e le reliquie inviate 
da lioma (Miláno, 19Ó3, in-8°). 

h Abbé P. Brune , Les reliques de Vabbaye de Baume-les-Messieurs 
et leurs anciens authentiques, dans le Bulletin archéologique. 1899, 
p. 108-121. 

5 M. Prou et abbé Chartraire, Authentiques de reliques conservés 
au trésor de la cathédrale de Sens, tirage ä part, extrait des Mémoires 
de la Société des Anliquaires de France % t. LIX. 

6 Acta Sanctorum Belgii selecta, t. II, p. 220. 



XII 6 SIÉCLE 



XIII 6 SIÉCLE 





AUTHBNTIQUES DE RELIQUES 



181 



étonna ľlrlande du vi e siécle par ses vertus et ses miracles 
et dontle cultes'établit partout oú pénétrérent les disciples 
de saint Colomban 1 . J'ignore si par La sainte Marthe dont 
il est ici question il faut entendre la patronne de la Pro- 
vence ou bien une sainte du môme nom , qui est honorée 
é Astorga, en Espagne, ou elle « fut mise á mor t, sous 
ľempereur Déce etle proconsul Parterne* ». Pour sainte 
Affre, ľhésitation n'est pas possible, car, si deux rnartyres 
du nom d'Affre figurent au Martyrologe romain 3 , une 
seule, celie qui souffrit á Augsbourg, en Baviére, est con- 
sidérée comme vierge. Sa féte a été fixée au 5 aoút*. 



Les textes qui suivent, un seul excepté, sont écrits sur 
une bande de parchemin dont la longueur varie de m. 020 
á m. 050. 

Iľécriture semble indiquer la méme main. Les lettres 
sont tracées á ľencre bleue, rouge ou dorée. Sur une des 
étiquettes on retrouve les trois couleurs; mais, partout 
ailleurs, c'est le bleu et le doré qui dominent. Ľencre dorée 
a été particuliérement altérée par la poussiére et ľhumi- 



3. De pannis ubi Xpristus \\ involutus fuit. 

Ľabbaye du Ronceray possédait un autre fragment, 
beaucoup plus important, sans doute, des langes de Notre- 
Seigneur. II était renfermé dans un reliquaire de vermeil 
qu'un ange tenait entre ses mains 5 . 

4. De Sancto || Paulo. 

5. De Sancto || Andrea. 

1 Acta Sanctorum, février, t. I, p. 99-119 , 960 et 951. 

* Martýr, Rom. f 23 février; — Act. SS. f février, t. III, p. 367-368. 
3 24 mai et ô aoút. 

* Act. SS., aoút, t. II, .p. 39-59. 

* Bib. Mun. ďAngers, ms. 88Q t t. II, p. 50. 



XV 6 SIÉCLE 



dité. 




182 



REVUE DE ĽANJOU 



6. [De Sancto] Bartholomeo. 

7. De Sancto Georgio || De Sancto Matheo. 

8. De Sancto Adriano |f et de Sancto Genulfo. 

Le culte de saint Genulfe ou Genou, évéque de Cahors f , 
est trés ancien en Anjou. Une paroisse du diocése, celie 
du Toureil, ľinvoque encore comme son patrón. Jusqu'en 
1793, une partie importante de ses reliques aurait été con- 
servée, á Angers méme, dans ľéglise collégiale de Saint- 
Maurille. Voici, en effet, ce qu'un de nos historiens, 
Grandet, écrit, au commencement du xvm e siécle 2 : 

« II y a plus de six cents ans que la plus grande partie 
du corps de ce premiér apôtre de Cahors fut aportée dans 
ľéglise collégiale de Saint-Maurille ďAngers, oíi on le 
conserve dans une chásse précieuse mise sur le grand 
autel et oú on en fait tous les ans la feste avec beaucoup 
de solemnité, le 17 janvier... 

« En ľannée 1661 , il se fit une translation d'une partie 
considérable du corps de saint Genulfe. Voicy comme la 
cliose arriva. Gette méme année, un chanoine de Saint- 
Maurille, nommé M. Panetier, étoit á Paris pour quelque 
affaire. II rencontra, un jour, un chanoine de ľéglise de 
Gahors,lequel luy dit que saint Genulfe étoit patrón deleur 
église et de tout le Quercy, mais qu'ils ne scavoient oú 
étoit son corps ; qu'ils n'en avoient aucunnes reliques. 
Alors M. Panetier dit ä ce chanoine qu'il étoit ä Saint- 
Maurille, ä Angers, oú on le reveroit et oú on en faisoit la 
feste depuis plus de six cents ans, bien qu'on ne s$eut pas 
comment ny par qui il y avoit été aporté, si ce ďétoit parce 
que les infidéles, ravageant tout en Quercy, comme ils 
avoient fait en plusieurs autres endroits, les habitants 
avoient aporté le corps de leur saint á Angers, ainsy qu'on 
avoit fait [pour] celuy de saint Lô, le premiér evesque de 

■ Cf. Duchesne. Fastes épiscopaux de ľancienne G aule, II. p. 126- 
128 ; — Act. SS. , janvier, t. II , p. 445-471. 
" Bib. Mun. ďAngers, ms. 886, t. II, p. 30. 




AUTHENTIQUES DE RELIQUE6 



183 



Coutanee et celu y de saint Clair, premiér evesque de Nantes, 
et mis entre les mains de leurs chanoines, sous la pro- 
tectioo de nos comtes d'Anjou, qui étoient alors trés 
puissans et fort zélés pour la religion. Ge chanoine de 
Gahors fit part de cette nouvelle á ses confréres, qui, ravis 
ďavoir découvert ce thrésor caché, qu'ils cherchoient 
depuis si loog tems, aprés avoir examiné la chose 
murement, délibérérent entre eux de députer deux de leur 
corps verš les chanoines de ľéglise coilégiale de Saint- 
Maurille pour leur demander des reliques de leur saint 
patrón. Ge qui fut exécuté par ľordre et ľavis de Messire 
Henry Arnaud, lors evesque ďAngers, qui vint en per- 
sonne ouvrir la chftsse avec toutes ies solemnités requises, 
et on fit visiter les ossements par un cbirurgien , qui en 
ayant fait son procéz ver bal, on leur, d on n a deux os, ľun 
de la cuisse, ľautre du bras, aprés ies avoir fait peser et 
envelopper dans une étoffe précieuse. Et en écbange des 
reliques du corps de saint Genulfe que ces chanoines de 
Saint-Maurille leur donnérent, les chanoines de Gahors 
donnérent á ceux de Saint-Maurille les Ie(?ons propres de 
ľoffice de ce saint, qu'ils n'avoient pas, qu'ils ont inséré 
dans leur office . » 

9. De Sancto || Magnobodo. 

C'est la seuie relique ďun saint angevin. Saint Mainboeuf 
occupa le siége épiscopal, de 610 environ ä 655. II fut 
enterré dans ľéglise de Saint-Saturnin, qu'il avait fait bfttir 
et qui plus tard s'appela de son nom, Saint-Mainbceuf. 

10. De Sancto [| Juliano. 

On peut croire qu'il s'agit de ľévéque du Mans. La cathé- 
drale d'Angers possédait , dés le xin 6 siécle, une dent de 

1 Je rapporte ce témoignage , sans vouloir le discuter ; mais i e ne 
voÍ8 pas comment il peut se concilier avec le récit de la translation 
des reliques de saint Genulfe , publié par Mabillon, Acl. SS. Or d. S. 
Bened. sect. IV, part. II, p. 235-237. 




184 



REVUE DE ĽANJOU 



,saint Julien : Dens beatissimi Juliani, Cenomanensis 
episcopi, inmediophilateriiargentei deaurati, in figúra 
crucis, cum quatuor cristallis *. Dans une autre église de 
la ville, á Saint-Jean-Baptiste, on vénérait un des bras du 
saint évéque. C'est méme á cause de cette précieuse relique 
que la paroisse ajouta á son nom celui de Saint-Julien. 
Dans son raartyrologe, ä la date du 23 janvier, on lisait 
cette mention : Ccenomanis civitate, natalis sancti 
Julianij episcopi et confessoris, qui maximu virtutibus 
et miraculis lucens regionem Ccenomanicam uce fidei 
catholiccB illustravit, cujus brachium penes hanc eccle- 
siatn Sancti Joannis Baptista honorifice habetur. . . *. 

11. De Sancto || Gaciano. 

Saint Gatien, évéque de Tours. II y avait dansľéglise 
du Ronceray une chapellenie fondée en son honneur 3 . 

12. De Sancta || Margaréta. 

13. De Sancta Agnete || et aliarum plurimarum. 

14. De Sancta Agatha, de Sanc/a || Lucia, de Sancta Cecília. 

15. De Sanc/a Agatha , de Sancto Sergio -f- plarimorum. 

16. De eosta beate || Helene. 

17. De capillis beate || Márie Magdelene. 

18. Sur ľan des fragments, on lit : et plurimorum aliorum ; sur 

ľaatre : cum Sociis suis. 

Jai cherché en vain, dans les archives du Ronceray, 
quelques renseignements sur le reliquaire oíi étaient ren- 
fermés ces authentiques. [Je n'ai rien trouvé. Mais, en 
feuilletant un vieux registre de ľévéché d'Angers, j'ai 
remarqué le texte qui suit : Die xiin a mensis septembrís, 
anno quo supra [m° cccc mo sexagesimo septimó\,per vica- 
rios seu commissarios revendissimi in Christo patris ac 
dominiStephaniarchiepiscopi Mediolanensis, visitatum 

* Bib. Mun. d'Angers, ms. 636, p. 210. 

* Ibid. y ms. 886, t. I, v° Saint-Jean-Baptiste. 

3 Arch. de Maine-et-Loire, H, Inventaire ms. du Ronceray, fol. 127. 





AUTHENTIQUKS DE RELIQUBS 



185 



fuit monasterium monialium Beate Márie Andegavis, 
ordinis Sancti Benedicti. . . et inter cetera fuit injunc- 
tum abbatisse quatinus faciat fieri unum reliquare 
honestiusad reponendum reliquiasSanctorum, quoniam 
non satis honeste sunt. Deinde in capitulo dictarum 
monialium f acta sunt predicta ad conventumpredictum 
per magistrum Andreám Beloc, de mandato dictorum 
vicariorum, presentibus ad hoc magistris Roberto Bri- 
tonis, canonico Andegavensi, Guillelmo Lagogne et 
Jacobo Hueti, in legibus licentiato 

Le reliquaire que posséde aujourďhui la cathédrale 
ďAngers ne serait-il pas précisément ce reliquare hones- 
tiu8, qui fut imposé au monastére du Ronceray, en 1467? 
Je le croirais volontiers. En tout cas, il peut sans hésitation 
étre attribué á cette date. 



Ch. Urseau. 



1 Arch. de Maine-et-Loire, G, f 5 v°. 




K'. - 

í: 



i 

ŕ. 



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AOX PAYS DU SOLEIL 

(saite) 



III 



Le Ganal de Suez 



De Port-Said á Ismailia. — Minuit sonne. Nous 
sommes en route. Lentement, lentement, nous avan<?ons 
entre les feux rouges et les feux verts des bouées lumi- 
neuses jalonnant le chenal. Nous dépassons bientôt la pre- 
miére gare, Rassouah. Derriére nous, Port-Said n'est plus 
qu'un chaos de choses noires, ďoú émergent des silhouettes 
de coupoles et de miradors. Les feux du Phare, comme 
les ailes ďor ďun moulin-á-vent de féerie, tournoient sur 
la mer, le canal, la cité, qui s'estompe de plus en plus, et 
le lac Menzaleh. 

Jusqu'ä Kantara, nous irons ainsi, en ligne droite, ayant 
á tribord les lagunes immenses oú, comme des lotus ďar- 
gent et ďor, brillent ďun éclat prodigieux les reflets 
tremblants des étoiles. 

Suspendue le long de ľétrave, une puissante lampe élec- 
trique darde son éblouissante lumiére sur ľeau calme du 
lac, sur les sables de la rive asiatique, sur le canal. Son 
faisceau lumineux s'étale en nappe triangulaire, selargit 
jusqďaux extrômes limites de ľhorizon. Le navire semble 
pousser devant lui un gigantesque éventail de bleuátre 
clarté. 




188 



REVUE DE ĽANJOU 



Les sables sur lesquels tombe cette lumiére ont ľaspect 
de la neige. Devant nous, la route ďeau s'allonge indéfini- 
ment comme un fleuve de réve aux ondes phospborescentes. 
Le navire qui nous précéde apparalt comme un cygne, 
gigantesque et noir, nageant sans bruit sur de ľor en fusion. 

Et, tandis que nous pouvons nous croire immobiles, tant 
notre marcheest ralentie, tant est assourdi le bruit de ľhé- 
lice, les bouées lumineuses, rouges et vertes, semblent 
venir doucement au-devant de nous. 

Et voici que, du fond de la nuit, un projecteur semblable 
nous envoie ses rayons. H approche. Ses feux divergent, 
maintenant, á droite et á gauche, ménageant entre eux un 
secteur obscur, afin que les pilotes ne soient pas éblouis. 
Nous stoppons ; nous nous amarrons aux pieux de la rive 
Afrique. Une ombre gigantesque, qu'éclaiťent les oves 
rouges des hublots, glisse le long de notre paquebot. Et 
des voix s'élévent, á ľavant de chacun des navires, oíi sont 
logés les matelots et les « marsouins » : Quel bateau ? — 
Polynésien. — « D'oú venez-vous? » — t Du Tonkin. » — 
« Oú allez-vous? » — « A Mádagascar » — « quel ba- 
teau? » — « Iraouaddy. » — « Bon voyage! » — « Bonne 
traversée ! » — « Bonne chance ! » — « A bientôt ! » — 
« Vi vent les marsouins ! » — « Vive la France ! » Et ces voix 
qui se répondent dans ľobscurité, ces souhaits fraternels 
qďéchangent des hommes qui ne se sont jamais vus, que 
ľombre empéche de se voir, qui ne se rencontreront peut- 
étre jamais plus, ces acclamations qui retentissent dans le 
double silence de la nuit et du désert empruntent au lieu, 
ä ľheure, ä toutes les circonstances du moment, quelque 
chose ďémouvant et de solennel. 

Un peu avant le jour, nous sommes devant El-Kaptara 
— le Pont — oú passent, depuis des siécles, les caravanes 
qui vont ďÉgypte en Sýrie. 

Le canal ďeau douce — ou Canal Abbassieb — qui, depuis 




AVX PAYS DU SOLÉIL 



18Ô 



Port-Saíd, court parallélement au canal maritime, s'éloigne 
verš ľoccident, pour aller contourner les dunes ďEl-Fer- 
dane et rejoindre, prés dlsmaília, le canal Ismailieh. 

Nous sommes, ä présent, entre les sables du seuil de 
Kantara. Des dunes s'élévent $á et lá et, dans la demi- 
obscurité de cette fin de nuit, on croit voir s'ériger, auprés 
du lac Ballah, qui luit faiblement dans le lointain, les 
ruinesde la Gité qui fut jadis, en ricbesse et en splendeur, 
la rivale des plus grandes villes du Delta. 

C'est ici que, selon la tradition, la Sainte Famílie aurait 
passé dans sa fuite en Égypte. 

C'est ici que les caravanes, portant les produits de Jéru- 
salem, de Sidon et de Tyr aux cités qu'arrosait le Nil, ou 
qui revenaient de ces mémes cités, chargées des produits 
de ľAfrique, traversaient sur t le Pont » le canal naturel 
qui unissait, en des t e m p s lointains, les lacs Ballah et 
Menzaleb. 

Etcescaravane&s'arrétaientäKantara,avantde reprendre 
leur marche lente au travers des sables que le « Khamsin », 
le vent qui brule, précipitait sur elles en lourds nuages 
fauves. Les riches marchands trouvaient dans la Cité tous 
les plaisirs, toutes les joies de ľOrient. Les chameliers et 
les sais s'y livraient aux douceurs du « kief » — le far- 
niente oriental. — Étendus ä ľombre tiéde des murailles 
ou sous les tentes, ils fumaient voluptueusement le nar- 
guilbé ou le chibouck et des femmes fellahs leur appor- 
taient, dans les grandes amphores de cuivre, ľeau recueillie 
au « Puits de Kantara ». 



16 juillet, huit heures du matin. — Le soleil, qui incen- 
diait hier les places, les rues, les édifices de Port-Saíd, 
verše sur le canal et sur le désert ses flots incandescents. 
Le ciel est pále, ďune teinte de cobalt clair qui se fonce á 
peine au zénith. 



13 




190 



REVUE DE ĽANJOU 



Les passagers od t revétu la tenue blanche et se sont 
coiffés du casque colonial ; les passagéres ont mís leurs 
vétements les plus légers. 

Nous avangons, toujours avec une excessive lenteur, 
entre les d unes chauíTées ä blane. Le canal est une longue 
bande de lapis ardent, sur laquelle se détacbent en vigueur 
les chapeaux coniques des bouées de tribord, peintes en 
rouge et blane, des bouées de bäbord, coloriées en noir et 
blane, les réservoirs gris des bouées lumineuses et les 
pieux ďamarrage, noircis au goudron. 

A droite et á gauche, le désert flamboie. 

Aussi loin que la vue peut s'étendre, du sable, rien que 
du sable, ďune monotone .leinte rousse. Des dunes, pa- 
reilles ä des vagues solidifiées, bossellent gä et lá les 
plaines immenses sur lesquelles tremblottent, comme au- 
dessus ďun brasier, les couebes inférieures de ľair sur- 
chauffé. Le cadre de ľhorizon est net comme celui d'un 
océan desséché. 

II fut un temps, en effet, oíi les flots recouvraient ces 
espaces immenses, et ces sables, qui brillent aujour- 
d'hui sous le soleil de feu, ne sont que les dépôts relati- 
vement récents, de la mer Méditerranée. . . 

Du haut de la passerelle, je contemple cette terre de 
désolation, et voici que ďune hutte, qui se confond presque 
avec la terre environnante, un homme sort. Sa face, ses 
jambes et ses bras nus ont le poli et la couleur du bronze. 

Sur ľétroite berme qui longe le canal, il court, se tenant 
á hauteur du navire. D'autres nomades, des enfants, des 
adolescents se joignent á lui. Tour ä tour, ils plongent 
dans ľeau bleue pour saisir les piéces de monnaie qui 
leur sont jetées du navire. Ils nous les montrent, avec un 
large sourire qui découvre leurs dents blanches, puis, les 
meltant dans leur bouche, ils nagent vigoureusement 
verš les biseuits de mer que lancent au canal les matelots 
et les soldats. Bientôt, fatigués de leur course et de leurs 




AUX PAYS DU SOLEIL 



191 



plongeons répétós, ou satisfaits de leur recette, ils 
s'arrétent et nous regardent nous éloigner en nous adres- 
sant des gestes ďadieu et ďinterminables salamalecs. 

Les berges du canal se relévent sensiblement. Nous 
entrons dans une tranchée dont les talus refléchissent sur 
nous leur chaleur ardente. Nous traversons le seuil ďEl- 
Guishr. 

Au sommet de la tranchée, une agglomération de claires 
babitations aux larges vérandas : ce sont ľhôpital et le 
sanatórium de Saint- Vincent, dépendant de cette ville 
d'Ismai'lia devant laquelle nous ne ferons que passer. 

De ľautre côlé du canal, sur la rive Asie, une caravane 
est arrôtée. Deux dromadaires de chargé gravissent la 
pente qui monte du canal au plateau, le long du talus 
raide, taillé dans de ľargile rougeátre. Ils vont posément. 
Leurs corps sont de la méme teinte que la berge; leur 
ombre pále les met á peine en reliéf. Leurs longs cous 
ondulent; leur téte moutonniére, houppée de poils frisot- 
tants descendant jusque sur leurs paupiéres, s'allonge 
parallélement au sol. Une clochette tinte faiblement sous 
leur gorge et, la siréne se faisant entendre pour avertir de 
notre arrivée la capitainerie du port ďlsmailia, ils tournent 
verš nous, avec lenteur, leurs atones regards. 

Aux fenétres de ľhôpital, des visages blémes apparaissent. 

Sous les vérandas fleuries du Sanatórium, deseuropéens : 
jeunes gens, hommes et femmes agitent leurs coiffures 
ou leurs mouchoirs et nous échangeons, au passage, des 
sourires e t des saluts. 



* 



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192 



REVUE DE ĽANJOU 



IV 



IsmaHia et le lac Timsah 



Au sortir de la tranchée ďEl-Guishr, un éblouissement : 
Le lac Timsah, ďun bleu vif de turquoise, resplendit sous 
nos yeux. Aux sommets des vaguelettes, que souléve une 
brise légére, desétincellesďor, innombrables, flamboient. 

Lacourbeduchenal estjalonnée. Les bouées polychromes 
alternent a vec les balises grises, surmontées de disques et 
de flécbes. Lentement, nous défilons devant cet Ismailia, 
que ľon a déjá surnommé : « la Ville du Souvenir ». 

Le lac Timsah — ou du Crocodile — étale ses eaux 
hiiaineuses entre les seuils ďEl-Guishr et du Sérapeum, á 
ľorée de la célébre vallée de Gessen. Sa rive orientale est 
tourmentée. Le plateau des Hyénes, de faible altitude, 
allonge, verš la rive africaine, un cap de porphyre rose. 
Des golfes violets s enfoncent, ?á et lä, entre les sables ďor. 

Ge lac, pendant longtemps á sec, est un des témoins de 
la ligne ďeau qui, ä des époques diverses, mit en commu- 
nication la mer Méditerranée et la mer Rouge. 

A ľorigine des temps, ces deux mers s'unissaient libre- 
ment 1 . Puis les dépôts marins, les alluvions du Nil, for- 
rnerent peu á peu ľisthme que nous traversons. Plus tard, 
ä une époque imprécise, un de ces accidents géologiques 
qui modifient de temps ä autre la surface du globe se 
produisit. Dans le sol alluvionnaire une fosse ďeffondre- 
ment, une « ouadi » gigantesque s'ouvrit, ďun océan á 

1 Hérodote, ďaprés les prétres égyptiens. 





AUX PAYS DU SOLKIL 



193 



ľautre, ä ľenvahissement des eaux, et ďantiques « daha- 
bielis », poussées par le vent et les rames, ou trainées par 
les dromadaires, voguérent bientôt entre les sables du 
désert. 

Mais, á des époques plus proches, ďautres cataclysmes 
survinrent. Des soulévements bosselérent le plafond de ce 
rudimentaire canal ; des seuils se creusérent : la ligne ďeau 
fut interrompue. Le soleil torride vaporisa peu á peu les 
eaux stagnantes ; le Kbamsin nivela les dunes, et, jusqu'aux 
« Lacs amers », ce ne fut bientôt plus qu'un chapelet de 
lagunes vaseuses qui s'asséchérent lentement. 

A leur tour, les Lacs amers furent séparés de la mer 
Rouge. De Carabyse á Glysma, le seuil ďEl-Chalouf s'était 
formé : le golfe Héroopolite n'existait plus. 

Et, pendant des années et des années, les caravanes 
asiatiques et africaines purent, de nouveau, circuler sans 
obstacle, entre les sables aveuglants. 

Mais la vision de cette route mouvante, créée par la 
náture, comblée, puis rou verte par elle, de cette voie, par 
laquelle ľOccident et ľOrient devaient s'avancer ľun verš 
ľautre, échanger les produits de leur industrie et de leur 
soJ, de ce canal interocéanique oii tous les navires du monde 
pourraient passer, hantait ľesprit des rois qui se succé- 
daient en Égypte. 

Et voici que le réve devient une réalité. 

Séti, Ramsés\ Tarsis, Nécos, creusent le canal qui, 
depuis Busbate jusqu'á Héroopolis, porte les navires de 
la Méditerranée , venus par la branche pélusiaque du Nil. 
Darius compléte ľoeuvre en faisant construire le canal des 
Pharaons, qui s'appellera, plus tard, t Canal des Ptolémées » : 
la mer Rouge communique, une fois encore, a vec la mer 
Méditerranée. 

1 Ramsés II (dit Sésostris). 




194 



REVUE DE ĽANJOU 



Pendant une longue période de temps, la voie nouvelle 
est florissante; mais, faute ďenlretien, elle s'ensable peu 
ä peu. La navigation devient de plus en plus pénible; elle 
se ralentit ; elle cesse : le canal est abandonné. 

A deux reprises, — une premiére fois, depuis la conquéte 
romaine jusqďau iv e siécle avant ľhégire; une deuxiéme 
fois, depuis la conquéte arabe jusqu'au jour oú le calife 
abasside Abou-Jafar-al-Mansour donne ľordre inqualifiable 
de le combler, — le canal interocéanique reQoit encore les 
« canges » et les « dahabielis ». 

Puis, les sables reprennent leur empire. Le lac Ballah, 
le lac Timsah, les lacs Amers se vident successivement. 
Ce ne sont plus que des ravins suspects, des vallées de 
désolation et de mort, oú nul étre ne se h a sa r de, oú nulle 
végétation n'apparalt, oú les gouffres de boue alternent, 
sournoisement avec les bancs de sel, oú tournoient, aux 
jours de tempéte , avec des sifflements lugubres, les souffles 
embrasés du désert. 

* 

En 1798, Bonaparte était envoyé en Egypte, Le pro- 
bléme, posé tant de fois, du rétablissement de la route 
maritime de ľOrient ne pouvait manquer ďattirer son 
attention. Aussi, dés qu'il eut mis le pied sur la vieille 
terre des Pharaons, chargea-t-il Monge ďexaminer la pos- 
sibilité de reconstruire le canal, en le mettant en harmónie 
avec les besoins nouveaux de la navigation. 

Les études faites par ľingénieur Lepére démontrérent 
que, non seulement ce projet était réalisable, mais encore 
que le percement direct de ľlsthme entre Suez et Péluse 
pouvait étre effectué. 

Ce fut ľoeuvre de Ferdinand de Lesseps. 

Le t Grand Frangais » naquit á Versailles en 1805. A 
19 ans, il entrait dans la carriére consulaire, oú son pére, 
Mathieu, s'était distingué. 



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AUX PAYS DtJ S0LE1L 



195 



Quelques années plus tard, au cours ďune quarantaine 
qu'il purgeait au lazaret d* Alexandrie, de Lesseps eut 
ľoccasiori de lire le rapport de Lepére. Les idées émises 
par le savant ingénieur germérent dans son cerveau. H 
devait faire de leur mise á exécution le but principál de 
sa vie. 

Quelle gloire de la reprendre cette conception géníale 
qui fut celie des Sésostris, des Alexandre, des César, des 
Amrou et des Bonaparte, de la moderniser, de la féconder, 
ďen faire éclore cette voie mondiale qui rapprocherait, 
qui relierait, qui unirait les nations occidentales et les 
peuples orientaux !... Le réve antique des pharaons, des 
triomphateurs romains, des conquérants arabes, ce réve 
dont la réalisation, sans doute incompléle, s'était produite 
déjá á des époques diverses, allait étre déflnitivement 
matérialisé, dans les proportions nécessaires, avec le 
concours des ressources nouvelles de ľart de ľingénieur, 
dans des conditions telies que ľoeuvre accomplie puisse 
durer des siécles et des siécles, jusqu'ä la fin incertaine 
des temps. 

Et les navires n'emprunteraient point, comme autrefois, 
le cours duNil. Suivant les propositions de Lepére, comme 
de Lesseps le « voulait », aprés avoir parcouru ľisthme 
et retrouvé les traces et les vestiges de ľoeuvre des anciens, 
les deux mers seraient directement réunies !... 

Les circonstances — celieš du passé elles-mémes — 
furent éminemment favorables á de Lesseps. 

Les liens ďamitié qui avaient lié son pére á Méhémet- 
Ali, qui ľunissaient lui-môme aux fils de ce grand prince, 
devaient lui étre, en effet, ďun puissant secours. 

Voici comment cette amitié était née ; 

En 1904, les troupes fran^aises óvacuaient ľÉgypte. 
Mathieu de Lesseps était Gonsul au Caire. Napoléon lui fit 
connaitre son désir de nommer un Gommissaire général 
capable de combattre ľinfluence des mameluks. De Les- 




196 



REVUE DE ĽANJOU 



seps lui indiqua, comme pouvant le rnieux remplir ces 
fonctions, un jeune colonel que ses travaux et ses apti- 
tudes avaient mis en lumiére. Ge colonel, qui devait 
quelques années plus tard fonder la dynastie égyptienne, 
n'était autre que Méhémet-Ali. II ne devait jamais oublier 
les bons offlces de Matbieu de Lesseps. Ses fils s'en sou- 
vinrent aussi. 

Ginquante ans plus tard, Ferdinand de Lesseps, aprés 
avoir occupé di verš postes consulaires, venait ďabandonner 
la carriére diplomatique. Retiré dans le Berry, il s'em- 
ployait á la gestion des biens de sa belle-mére, lors- 
qu'il apprit la mort du vice-roi ďÉgypte, Abbas-Pacha. 
Mohammed-Said , dernier fils de Méhémet-Ali et ancien 
éléve de de Lesseps, lui succédait. Ľancien consul écrivit 
au jeune prince pour le féliciter. En réponse, Mohammed- 
Saíd le pria de venir le voir au Gaire. Ľoccasion parut 
propice á de Lesseps pour intéresser le nouveau vice-roi 
au projet du percement de ľlsthme, projet qu'il n'avait 
cessé ďétudier et de múrir. 

Le7novembre 1854, de Lesseps débarquait á Alexan- 
drie. Le 25 novembre — dix-huit jours plus tard, — 
Mohammed-Saíd faisaitconnaitre aux Consuls des diverses 
puissances qu'il avait résolu ľouverture de ľlsthme de 
Suez et qu'il chargeait M. de Lesseps de constituer, ä 
cet effet, une compagnie financiére internationale. 

En dépit des embarras suscités par ľAngleterre, le 
18 novembre 1852 — c'est-á-dire moins de huit ans aprés 
la déclaration du Vice-Roi , — la section de Port-Saíd au 
lac Timsah était terminée. 

Sept ans plus tard, le Canal était achevé. 

Le 17 novembre 1869, en présence de S. M. ľimpéra- 
trice Eugénie, de ľempereur ďAutriche, du prince et de 
la princesse des Pays-Bas, du général Ignatieff, délégué 
de ľempereur de Russie, et des ambassadeurs de toutes 
les puissances, son inauguration solennelle avait lieu ä 




AU X PAYS DU SOLEIL 



Port-Saíd 1 , sous la prósidence ďlsmaíl-Pacha , qui avait 
succédé, en 1863, á Mohamed-Saíd, décédé. 

Le 18 novembre, 68 navires, ayant ä leur téte le yacht 
frarxjais c ľAigle », portant les principaux invités, 
entraient dans le Canal. Le soir du méme jour, une féte 
splendide était donnée ä Ismaília. Le lendemain, ľimpé- 
ratrice écrivait sur le livre de bord de « ľAigle » : 
« Mouillé sur rade de Suez (Mer Rouge), le SO no- 
vembre 4869. — Eugénie. » 

Ľceuvre était accomplie. 



Ismaília est bien, hélas! la ville du souvenir. 

Le temps de son éphémére splendeur fut celui de la 
conslruction du Canal. Elle était, alors, le centre admi- 
nistratif de ľentreprise; ses ateliers, pour la plupart trans- 
férés maintenant ä Port-Saíd, s'emplissaient du bruit 
des machines et des marteaux; ľeau du Nil, amenée par 
le canal Ismallieh, avait permis ďen faire trés rapide- 
ment une délicieuse oasis. Ses larges avenues s'ombra- 
geaient ďarbres au feuillage épais; le sphinx et les stéles, 
trouvés ä Ramsés, s'érigeaient dans un de ses squares; 
des quais avaient été construits; des villas, des cbalets, 
s'élevaient au milieu desesjardins. Leurs vérandas, ornées 
des fines découpures de ľart arabe, étaient envahies par 
la végétation luxuriante des lianes, des liserons, des 
rosiers, de la vigne vierge, du houblon, de toutes les 
plantes grimpantes de ľEurope, de ľAfrique et de ľAsie. 
Dans un de ces chalets, résidait de Lesseps. Un jardin 
botanique était créé par Thévenet. Ľhôpital Saint-Vincent 
et le sanatórium s'édifiaient. Ismail-Pacha se faisait bátir 
un palais. 

1 Said, heureux. 



* 




REVUE DE ĽANJOU 



A côté de la ville européenne grandissait le village 
arabe. A son centre, la mosquée blanche; autour, les-mai- 
sons cubiques aux murs de terre enduits de chaux. Qä et 
lá quelques arbres projetant leur ombre verte sur les sables 
fauves. Le long du canal Ismaílieh, le bazár, le marché 
permanent oú se vendaient le bétail, lespoissons, lesoeufs, 
les oranges, les bananes, les dattes, les pastéques, les aro- 
mates, les mille choses qu'apportaient les barques de 
Suez et de Zagazig. Sur les places, calcinées par le soleil 
torride, le péle-méle pittoresque des nomades, des ánes, 
des chameaux, des tentes, des bagages, des colis. Aux 
heures ardentes, le long des murailles bordées ďun mince 
íi let ďombre, se tenaient les indigénes. Lesunsdormaient 
enveloppés dans leur burnous comme dans un suaire; 
ďautres fumaient le chibouck ou livraient leurs tétes aux 
ciseaux des perruquiers, opérant en plein air ou sous des 
auvents improvisés. Sur le canal, les boutres, les sandals, 
les canges, les argosils, les bangalots reflétaient, dans ľeau 
cristalline, leurs coques archaiques, leurs máts penchés, 
leurs longues vergues, leurs antennes flexibles, leurs 
gréemenls surannés, leurs voiles aigues et leurs criardes 
couleurs. 

Aujourďhui, ďest la décadence. Le commerce se meurt, 
les bureaux, les ateliers, se concentrent á Port-Said. Le 
bazár ne voit plus la foule entourer ses éventaires; les 
burnous ďoú émergeaient des tétes humaines, lespetits 
ánes, les dromadaires, les perruquiers, les mercantis n'en- 
combrent plus les places et les carrefours; les barques ne 
s'entrechoquent plus sur le canal Ismaílieh... Mais les 
orangers en fleurs embaument toujours aux propices sai- 
sons ; les lianes, les liserons, les rosiers, toutes les plantes 
envahissantes, sesontdéveloppés. Lesrameaux,lesfeuilles, 
les corolles, les calices se mélent plus étroitement aux 
ajourures des vérandas; les arceaux de verdure des man- 
guiers et des lebeks se sont épaissis; les bosquets de goya- 



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AUX PAYS DU SOLBIL 



199 



viers, de dattiers, de frangipaniers, de litchis, ďeucaiyptus 
se sont élargis; les mimosas, les caféiers, les flam- 
boyants, les tamarix forment ďimpénétrables massifs; les 
filaos, les cocotiers, les palmiers élévent, toujours plus 
haut, leurs pointes aigués, leurs panachesflexiblesetleurs 
éventails verts. Mais cette végétation, toute puissante qu'elle 
est, s'arrôte á ses limites anciennes. Elle n'empiéte point 
sur le désert. Elle cesse brusquement, brutalement, lä oú 
ľaction des eaux ne se fait plus sufflsamment sentir, et 9 
au sortir de ľombre des arbres, c'est, sans aucune transi- 
tion, le resplendissement farouche des sables aveuglants. 

Déjá méme, semble-t-il, le désert reprend son empíre 
sur le coin de terre que ľingéniosité des hommes lui a 
momentanément ravi. Le silence des solitudes piane, prét 
ä s'abattre, sur cette ville si bruyante il y a quelque qua- 
rante années, sur cette cité du canal que sa situation excep- 
tionnelle empéche peut-étre seule de mourirl... 



Les paquebots ne s'arrétent plus ä Ismaília et c'est du 
sommetde la passerelle que je la vois aujourďhui. A notre 
gauche, ä côté de ľappontement, le poste des pilotes, c la 
capitainerie du port », avec son haut mát sémaphorique ; 
dans ľaxe méme du wharf, une large avenue s'ouvre 
comme un tunnel de verdure. A droite, le long ďune 
gréve qui paralt posée, comme une immense faucille ďor, 
entre un tapis ďémeraude et une nappe de saphir, des 
magasins, des docks, des ateliers s'enfouissent ä demi 
sous les manguiers. Sur la gréve, des embarcations, des 
chalands, des chaloupes en réparation : une coque de 
vapeur, recouverte de minium, se détache violemment, en 
rouge, sur le vert sombre des frondaisons. Dans une darse 
naturelle, un remorqueur, des dragues, des canots, des 
boutres se balancent lentement sur ľeau tranquille. Du 
milieu des arbres, deux modestes clochers, ďun blane 
légérement doré, selévent dans le ciel magnifiquement 



* 




200 



REVUE DE ĽANJOU 



bleu. Plus loin, verš le sud, au-dessus du village arabe 
que de bautes futaies cacbent ä nos regards, s'érigent les 
étages en recul ďun minaret. C'est lá que chaque soir, á 
ľheure oú le soleil disparalt á ľhorizon occidental, le 
« muezzin », la face successivement tournée verš les 
quatre points cardinaux, clame, dans le silence sonore, 
les Formules sacrées de ľlslaftn. 

Une chaloupe vient ďaccoster ľéchelle de tribord. La 
reléve des pilotes s'effectue. Nous reprenons notre marche 
lente, á peine interrompue. La rive asiatique se rapproche 
rapidement de la rive africaine. Nous sommes, une fois 
encore, entre les dunes du canal. 



Albin Sabatier. 



(A suivre.) 




LE CARTÉSIANISME A SAUMUR 



y 



LOUIS DE LA FORGE 



Saumur fut au xvu Ä siécle un centre intellectuel de réelle 
importance. En 1599, Duplessy-Mornay y avait fondé une 
Académie protestante dont il se proposait, lui ľancien 
lutteur, de faire un véritable foyer ďétudes et de propa- 
gande pour sa religion et, non seulement de France, mais 
de ľétranger, il avait appelé, dés le début, les professeurs 
les plus distingués, demandant méme parfois ä ses core- 
ligionnaires de réels sacriôces ä ce sujet. Ses espérances 
avaient été réalisées : ľ Académie avait prospéré; sa répu- 
tation était telle que de tou te s les parties de ľEurope 
c'était un grand concours de jeunes gens qui venaient en 
recevoir les le$ons. Un témoignage précieux est celui de 
Colbert. Dans un rapport au roi, en 1664, aprés avoir parlé 
de lTIniversité d'Angers, il dit : « Ľautre Université, ou 
plutôt Académie, est ä Saumur tenue par ceux de la R. P. R., 
qui y réunissent tout ce qu'il y a de gens ďesprit dans le 
parti pour la rendre célébre et florissante » \ Les catho- 
liques n'étaient pas restés indifférents. Déjá deux couvents, 
ľun de Capucins, ľautre de Recoílets, avaient été installés 
dans cette ville en 1609. Mais, pour lutter contre la propa- 
gande qui accompagnait le rayonnement ďun tel foyer 

1 Cité par Dnmont, Histoire de r Académie protestante de Saumur, 
p. 69. 



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REVUE DE ĽANJ0U 



intellectuel, il fallait un ordre religieux plusaccessibleaux 
nouveautés, se consacrant plus spécialement ä ľétude. Od 
choisit les Oratoriens, qui fondôrent un établissement qui 
bientôt par la valeur de ľenseignement fit á ľAcadémie 
une heureuse concurrence. « La maison deľOratoire, dit 
un professeur de ľAcadémie, Amyraut, toute remplie des 
éléves de la congrégation, est un fort que ľEglise romaine 
oppose ä la plače ďarmes que les protestanta ont établie 
dans cette ville 1 . » Or, ce qui caractérisait les Péres de 
ľOratoire c'était ľamour de ľétude en méme temps que le 
libéralisme intellectuel 2 . De méme les professeurs de 
ľAcadémie, faisant réaction contre ľesprit doctrinaire et 
autoritaireducalvinisme, ne craignaient pas la nouveauté, 
méme au point de vue théologique, et par suite acceptaient 
la discussion. La lutte entre de tels adversaires ne pouvait 
étre que courtoise et loyale; il n'est pas fait mention que 
jamais elle ait dégénéré en antagonisme violent et fana- 
tique. D'aprés le P. Adry, ľoratorien Ambrosius Viclor 
(André Martin) allait disputer aux théses des protestants 
etceux-ci á celieš de ľOratoire. Chouetraconteque,lorsqu'il 
concourut pour la chaire de philosophie, ľauditoire était 
composé en partie de catholiques 3 . Ce fut gráce ä ľappui du 
pére Morin qu'un professeur de ľAcadémie, Louis Gappel, 
put obtenir ľautorisation ďimprimer pour son livre : 
Critica sacra 4 . 

Un tel milieu convenait au développement des idées 
cartésiennes. On sait que ľOratoire en général leur était 
bienveillant. A Saumur, enseignérent notamment Ambro- 

1 Cité par Dumont, op. cit., p. 42. 

1 Bernard Lamy, longtemps professeur k ľOratoire de Saumur, 
écritdans ses Entretiens sur les sciences, V : t Nous aimons la vérité ; 
les jours ne suffísent pas pour la consulter autant de temps que nous 
le souhaiterions. On a toujours eu cet amour pour les lettres dans cette 
maison, ceux qui ľont gouvernée ont táché de ľentretenir. » 

3 Cf. Vie de Jean-Robert Chouet, par M. de Budé, Genéve, 1899. 

4 Dumont, oper. cit., p. 68. 





LOUIS DE LA POROB 



203 



sius Vietor, qui essayait ďaccorder saint Augustín etDes- 
cartes, et Bernard Lamy, qui fut un des premiers sacriflés 
aux rigueurs du pouvoir contre les partisans de la philo- 
sophie nouvelle. Ce ne fut que tardivement, en 1664, avec 
Róbert Chouet, que cette doctrine pénétra dans ľAcadémie. 
Mais on peut supposer que, depuis plusieurs années déjä, 
professeursetétudiantsluidonnaient unecertaineattention, 
puisque, dans un synode tenu á Baugé en Anjou en 1656, 
il fut demandé ďaccorder ľautorisation ä chacun dans 
ľAcadémie ďenseigner ce qďil croirait le plus probable 1 . 
Quand Róbert Chouet viendra disputer la plače de profes- 
seur de philosophie au péripatéticien de Villemandy, il 
trouvera un public tout préparé, qui ne lui ménagera pas, 
á lui disciple de Descartes, les applaudissements. A ce 
tournoi assistait, heureux de la constatation de la supério- 
rité ďun coreligionnaire en philosophie, un médecin, 
Louis de la Forge, cartésien convaincu et influent, qui 
depuis plusieurs années déjä habitait Saumur. II semble 
avoir été dans cette ville comme le représentant attitré du 
cartésianisme. II est peu connu ; nous voudrions retracer 
sa figúre, en nous aidant des rares indications éparses que 
nous avons pu rencontrer et rappeler ses travaux. 

Louis de la Forge était né ä La Fléche, ďaprésle moine 
Roger, son contemporain, qui écrivait sur les lieux 2 . 
Célestin Port a constaté son existence dans cette ville avec 
Urbaine Vidoux, sa femme, en 1637 8 . La premiére édition 

1 Cf. Registre de ľAcadémie protestante de Saumur, 1666. 

s ffistoire de ľ Anjou, par Barthélemy Roger, ancien moine béné- 
dictin de ľabbaye de Saint-Nicolas d'Angers, publiée dans la Revue 
de V Anjou, 1855. 

8 Haag (La France protestante) fait de Louis de la Forge un théolo- 
gien protestant. II ne fut ni théologien : le soin avec lequel dans ses 
écrits il écarte les questions qui se rapportent ä une telle étude le 
prouve ; ni protestant, les témoignages de Gousset et de Chouet, qui le 
connurent k Saumur, sont formels ä ce sujet. Par suite, c'est á tort que 
Célestin Port suppose t qu'il fut attiré á Saumur par son titre de 
protestant ». II serait plus juste de supposer que Saumur constituait 




204 



REVUE DE ĽANJOU 



du Traité de VHomme y qui est de 1664, ľindique comme 
résidant ä La Fléche; mais, depuis plusieurs années déjá, 
il habitait Saumur. En 1658, Gousset 1 nous le représente 
comme ayaQt son domicile dans celte derniére ville. A 
Saumur il semble avoir tenú, non seulement au point de 
vue médical, mais encore au point de vue intellectuel, 
une grande plače. II avait ses opinions qu'il faisait con- 
naitre et qďil défendait. Gousset raconte qu'il eut avec lui 
de fréquentes et chaudes discussions sur le probléme de 
la causalité et qu'il avait ďaulres interlocuteurs. Chouet 
écrit á son oncle : « J'ai fait une connaissance, que j'estime 
infiniment, avec un habile médecin catholique qui s'appelle 
Monsieur de la Forge, qui est grand philosophe et qui sait 
admirablement bien la philosophie de Monsieur Des- 
cartes 2 . » Clauberg, qui, lors de son voyage en France, 
s'était arrôté á Saumur, entretint plus tard une corres- 
pondance avec lui. II fut aussi en correspondance, á partir 
de 1659, avec Glerselier. Gelui-ci trace de lui le portrait 
le plus flatteur : « Je ne veux point, dit-il, á propos de ses 
remarques sur le Traité de VHomme, prévenir le juge- 
ment des lecteurs, en disant ici ce qui nťen semble. Mon- 
sieur de la Forge sait ce que je lui en ai autrefois écrit et 
les agréables contestations que nous avons eues ensemble 
sur cette matiére, sur laquelle je lui ai quelquefois fait 
diredesmerveilles, par les oppositions que j y ai formées ; 
car il est vrai qu'il a cela de particulier que, plus on lui 
fait de difficultés et plus on lui fournit de matiére pour 
íaire paraltre et exercer son esprit, lequel ne se rebute de 

ä ce moment un centre ďattraction pour tous les esprits ouverts et 
< ultivés des environs. Une des raisons pour lesquelles Chouet hésite 
ä retourner ä Genéve est qď « il est dans une ville fort commode 
pour les gens de son métier, á cause de diverses personnes, et de la 
Ueligion, et Catholiques romains, avec qui il peut conférer de philo- 
sophie. » De Budé, op. cit., p. 51. 

1 Jacob Gousset, Causarum Primce et secundarum realis operatio... 
Leovardice, Í7iô, initio. 

ž De Budé, op. cit. t p. 29. 




LOUIS DE LA FORGE 



205 



rien \ » A la richesse et ä la force de ľargumentation il 
joignait également, ďaprés Clerselier, la courtoisie la plus 
agréable : « Je ne savais pas encore, dit ce dernier dans 
sa lettre de 1660, que vous fussiez un si bon maltre ďes- 
crime, car je vois que vous ne vous contentez pas ďesqui- 
ver ou de parer aux coups de civilité qďune juste con- 
naissance que j'ai de votre mérite m'avez fait porter ; vous 
les repoussez contre moi si vivement que vous me mettez 
tout hors de garde et m'ôtez le moyen de m'en défendre ; 
mais je veux bien recevoir en moi les coups ďune main si 
adroite, si oŕficieuse et si agréable que la vôtre, et me 
confesser ä présent vaincu pour n'avoir pas la honte de 
ľétre plus ďune fois 2 . » Gousset nous le représente sous 
un jour tout aussi favorable. II loue sa bienveillance, qui 
savait négliger les différences d'äge et de religion, son 
amour du savoir qui lui faisait recbercher la compagnie 
de tous ceux qui pouvaient discuter ses idées ou le rensei- 
gner, et il célébre la vivacité de sa parole la subtilité et la 
force de ses raisonnements, la franchise de ses opinions 3 . 
Ľactivité de sa pensée, le besoin qďil avait, ainsi que 
ľatteste Gousset, de transmettre ses idées, de lesfairecon- 
naitre, durentfaire de lui dans le milieu saumuroiscomme 
un agitateur intellectuel, presque comme le chef ďune 
petite école locale. Aussi, malgré ľindépendance de sa 
situation, dut-il rencontrer plus ďune fois des adversaires 
mal disposés, des contradicteurs peu bienveillants. II put 
ďailleurs, méme á Saumur, voir se former etgrandirľhos- 
tilité contre la philosophie de Descartes qui devait bientôt 
se changer en persécution. II fut certainement au courant 
des enquétes dont les péres de ľOratoire étaient déjá 
ľobjet dans leur enseignement 4 . Ghouet n'avait pas déci- 

1 Préface au Traité de VHomme. 

1 Letlres de Descartes, t. II. Lettre de Clerselier á Louis de la Forge. 

3 Jacob Gousset, op. cit. 

4 Cf. Dumont, ĽOratoire et le cartésianisme en Ánjou. 





REVUE DE ĽANJOU 



dément inslallé le cartésianisme ä ľAcadémie, puisque son 
adversaire de Villemandy intriguait toujours pour le rem- 
placer 1 . Aussi trouvet-on dans son dernier livre, Traité 
de ľ Esprit de ľHomme, des traces ďinquiétude et méme 
des marques ďamertume. II se demande si son livre, qui lui 
a coúté ta n t de travail, ne va pas tomber sous la critique 
de gens malintentionnés, sans scrupule sur le choix des 
arguments. Mais son amertume n'exprime aucun décou- 
ragement, ne manifeste aucune haine. U ne voit dans 
cette hostilité que ľeffet de la passion dont les philosophes 
ne sont pas exempts, que le résultat d u froissement 
ďamour-propre qiľéprouvent les partisans d'anciennes 
idées en présence ďidées nouvelles plus claires, plus vraies 
qui troublent la quiétude de leur savoir et il croit en la 
force de la vérité. « Que si j'étais si heureux, dit-il, ďavoir 
rencontré la vérité, cela suffirait pour dótruire de soi- 
môme et sans autre contestation tout ce que ľon pourrait 
penserau contraire. Et, au lieu de rae fairedesennemisen 
reprenant les autres, je m'attirerais ľestime et la bien- 
veillance de tout le monde en ľinstruisant ; qui est le but 
que je me suis proposé et que j'ai toujours regardé comme 
la principale récompense et le fruit le plus doux que je 
pouvais espérer de mes travaux et de mes veilles*. » 

11 mourut en 1666. Clerselier, en effet, dans la préface 
de son m e volume des lettres de Descartes, qui est de 1667, 
nous signále cette mort comme récente et comme s'étant 
produite quelques mois seulement aprés la publication du 

' Cf. de Bqjdé, vie de Gousset. ch. n et m. 

8 Traité de ľ Esprit, p. j461, éd. in-12. Cf. Epitre ä M. Montmor 
qui est en téte du volume. « Ĺa gloire de notre philosophe vous est 
trop chére pour ľabandonner en cette occasion ; vous savez que ses 
ennemis le combattent encore aprés sa mort et je n'ai pas sujet 
ďespérer qu'ils veuillent le respecter dans mes écrits. . . Les philo- 
sophes sont sujets quelquefois ä leurs passions aussi bien que le 
reste des homraes et ils ne sauraient souffrir des vérités qui font 
voir trop clairement combien leurs raisonnements sont obscurs et 
leurs principes inutiles. » 




LOUtS DE LA FORGE 



207 



Traité de ľ Esprit, qui eut lieu á la fin del665\ II lui con- 
sacre quelques lignes qui constituent une petite oraison 
funébre réellement touchante. c Nous avons faiten sa per- 
sonne, dit-il, une perte que ľon ne saurait trop regretter. 
Car, outre que par ce qďil a fait on peut juger de ce qu'il 
pouvait faire, il m'avait communiqué quelques-uns de ses 
desseins qui n'allaient pas ä moins qu'ä achever ceux que 
M. Descartes s'était proposés lui-méme et je lui voyais un 
génie capable de tout exécuter. Mais, au lieu ďemployer 
inutilement nos regrets, tôchons plutôt ďimiter sa vertu et 
d'approcher le plus que nous pourrons de la science et de 
la sagesse qu'il s'était acquise; elle avait commencé en lui 
par la baute estime qďil avait eue pour M. Descartes, elle 
s'était accrue par la lecture de ses ouvrages et elle s'était 
perfectionnée par les réflexions qu'il avait faites dessus; 
que si nous ne sommes pas capables de ces profondes spé- 
culations, au moins le sommes-nous de profiter de celieš 
des autres ». Un homme qui nourrissait de tels espoirs, 
formait de tels projets, ne pouvait étre bien avancé en áge. 
Nous n'avons pu rencontrer aucune indication relativeá la 
date de sa naissance. 

La premiére oeuvre de Louis de la Forge fut la publi- 
cation, en 1664 (12 avril), du Traité de ľ Homme de 
Descartes avec figures etcommentaires. Ce traité, Descartes 
était mort sans avoir pu ľachever et il n'avait pas encore 
été édité. Clerselier, auquel ce soin incombait, hésitait 
devant la difflculté de la táche. II s'agissait, en effet, de 
reprendre la pensée du maltre, d'en achever ľexposition 
par ľinvention de figures qu'il n'avait en général pas 
indiquées et qui étaient nécessairesá ľintelligence du texte. 
En vain en 1657, par ľintermédiaire des fréres EIzévir, il 

1 C'est k cette date que fixent la publication du Traité de VEsprit 
et le Journal des savants et Gousset. Sur la l re édition on lit 
ďailleurs : < achevé ďimprimer pour la 1" fois le 5 novembre 1665 ». 
La date de 1661 donnée quelquefois est donc inexacte. 



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208 



REVUE DE ĽANJOU 



s'était adressé ä un M. Huyberts ; il avait regu des promesses, 
méme des assurances, mais le travail ne fut pas entrepris. 
En avril 1659, il transmit la proposition ä Le Roy, lui 
offrant ainsi ľoccasion de désarmer ceux que sa querelle 
avecDescarteslui avait rendu hostiles; celui-ci avait refusé. 
Un de ses amis lui découvre ä Louvain M. de Gutschowen, 
« á la fois grand anatomiste et mathématicien, qui connais- 
sait les ouvrages de Descartes, avec lequel il avait méme 
conversé plusieurs fois, et qui avec cela avait cette sorte 
1 esprit mécanique que cette philosophie demande 1 . » Un 
accord est conclu, une copie exacte du Traité de ľHomme 
est fournie; mais ce n'estqu'au boutďun anquecesavant, 
qui n'avait pas donné de ses nouvelles, se décida franche- 
ment ä commencer ľentreprise. Au moment méme oú il le 
faisait savoir, était arrivée ä Clerselier une lettre de de la 
Forge, dans laquelle celui-ci se proposait pour entreprendre 
le travail en question. La profession qďil exenjait, « sa 
maniére ďécrire qui témoignait beaucoup de suffisance, » 
lui gagnérent la confiance de ľéditeur de Descartes. Sa 
proposition fut acceptée en méme temps que celie de 
M. de Gutschowen. On les laissa s'ignorer et un concours 
inconnu des concurrents se trouva avoir lieu. De la Forge 
fut le plus diligent; c en moins ďun an il envoya et ses 
figures et ses remarques et un traité de ľEsprit. » 
M. de Gutschowen montra moins de háte; ce ne fut qďau 
bout de deux ansqu'il remit son travail, qui ne comprenait 
que le tracé des figures. Les figures de ce dernier étaient 
c mieux dessinées »; aussi Clerselier les prit-il au lieu de 
celieš de de la Forge quand il y avait accord entre elles ; 
mais, quand cet accord n'existait pas, il n'osa pas décider et 
il publia également celieš des deux auteurs. Seulement de 
la Forge, de ľavis de Clerselier, s'était montré plus péné- 
trant et plus hardi. II n'avait méme pas craint, et on ľen 

1 Préface au Traité de VHomme. 




L0U1S DE LA FORGE 



209 



louait, « de s'éloigner ä certains endroits de la pensée de 
Descartes et d'y substituer la sienne. » Les remarques qiľil 
ajoutait avait surtout excité ľadmiration de son juge. 
« C'est ici, écrit-il, oú M. de la Forge a principalement fait 
voir ľétendue et la forcé de son esprit, dans les savantes 
remarques qtľil a faites, qui sont telies qu'il ďy a point de 
difficultés qu'il n'ait résolues, point de scrupules qu'il n'ait 
levés, point d'obscurités qu'il n'ait éclaircies; de sorte que 
je pourrais quasi dire que son commentaire est un texte 
parfail, qui dit tout et ne suppose rien, qui ne laisse rien 
en arriére et qui contient la solution de toutes les questions 
les plus difficiles que ľauteur n'a ŕait simplementquepro- 
poser et qu'il s'était réservé d'expliquer en un autre 
temps 1 ». G'était donc de la Forge qui ľemportait. Non 
seulement il avait suretrouver la pensée de Descartes, mais 
il 1 avait aussi commentée et approfondie. II devenait « le 
physiologiste » de ľécole cartésienne. 

Bien que plus d'une partie de la pbysiologie cartésienne 
ait constitué des conquétes de la science, bien qu'onpuisse 
retrouver en elle nettement tracées certaines théories 
actuelles 2 , il est incontestable que cette pbysiologie, dans 
son ensemble, etpar suite aussi les remarques de de la Forge 
ont vieilli, représentent un autre áge. Cependant on ne 
peut se refuser de partager encore ľadmiration de Clerse- 
lier pour ľoeuvre de ce dernier. Non seulement il y a eu 
une opération difficile accomplie, mais il y éclate á cbaque 
instant un scrupule scientifique, un esprit de méthode qui 
font contraste avec beaucoup d'ouvrages de ľépoque, 
méme de ľÉcole cartésienne. Admirateur, disciple de 
Descartes, il n'est point, suivantľexpression de Clerselier, 
ľesclave de ses opinions; s'il les approuve, c'est seulement 
par déférence ä la raison et non ä ľautorité, en quoi il se 

1 Traité de ľ Hornine, préface. 

* Cf. Ribot, Revue philo8ophique y 1890. 




210 



REVUE DE LANJOU 



montre vrai cartésien. Desexpériencessont-elles indiquées 
comme confirmations nécessaires, iln'hésite pas á lesfaire 
1 u i méme et en expose les résulta ts 1 . Y a-t-il ďautres théories 
contraires sur des points déterminés, il n'a pas pour elles 
le dédain de celui dont le siége est fait ; il ne craint pas de 
s'y arréter et de les discuter en se plagant au seul point de 
vue de la vérité 2 . On pourrait peut-étre lui reprocher 
ďavoir une méthode beaucoup plus constructive qu'expé- 
rimentale ; mais il a une méthode et, comme son raattre, 
ainsi que nous venons de ľindiquer, il ne dédaigne pas 
ľexpérience 3 . D'ailleurs, ä la physiologie ďalors, qui avait 
tendance encore á s'égarer dans le monde des entités, des 
forces occultes, ny avait-il pas une idée directrice géné- 
rale á donner, et quelle pouvait étre cette idée directrice, 
sinon celie de ľexplication mécanique qui seule, par sa 
rigueur et sa clarté, pouvait fairecontraste avec lafantaisie 
et la confusion des anciennes explications et seule pouvait 
par sa puissance donner á ľesprit confiance entiére en ses 
propres forces ? 

Une année et demie aprés le Traité de VHomme, parut 
(o novembre 1665) le Traité de r Esprit, (ľétait ľouvrage 
préféró de de la Forge, celui sur lequel il pouvait compter, 
dit Gousset, pour arriver á la gloire. II fut le fruit de 
longues études, de múres réflexions. II y avait déjä sept 

1 Traité de ľffomme , p. 175. Gousset raconte qa'il assistait ä ces 

expériences. 

1 Traité de VHomme, p. 181, 191, 211. 

3 « Pour moi je ne suis pas si aisé ä satisfaire et ľaimerai toujours 
mieux avouer franchement mon ignorance qae de la plátrer par des 
noms qui ne signifient rien parce qu'ils sont trop généraux . Mais les 
hypothéses sont non seulement proDables, mais encore indubitables, 
lorsqu'elles expliquent la chose trés clairement et trés faciiement, 
que les sens ne s'y opposent point, que la raison montre que la chose 
ne se peut faire autrement, qu'elle est déduite de principes certains, 
et í[ue ces hypothéses ne servent pas seulement á expliquer un seul 
eíTet, mais plusieurs et méme dinérents; caril ne serait pas possible 
qu'eíles ne fussent trouvées défectueuses en quelque rencontre , si 
elles n'étaient véritables; c'est ce que je prétends faire voir... Traité 
de ľHomme, p. 217, cf. p. 226, p. 308. 



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LOUIS DE LA FORGE 



211 



ans, nous rapporte le méme auteur, qu'il y travaillait, 
quand il le mit au jour 1 . En 1661, bien qu'il fút encore 
inachevé, une copie en était jointe au Traité de VHomme 
dans ľenvoi que de la Forgeavait fait á Clerselier ; etcelui- 
ci avait été ravi : « (ľest une piéce des plus belieš que j'aie 
jamais vues, » écrit-il. II est probable que Clerselier devait 
étre au courant des préoccupations philosophiques de son 
ami, puisque ľobjet de la lettre qu'il lui adresse le 
4 décembre 1660 est précisément ľétablissement des 
veritables opinions de Descartes sur ľunion de ľäme et 
du corps et sur la causalité qu'il convient de leur attribuer. 
Cet ouvrage se présentait comme un complément du 
Traité de VHomme. Des trois parties qui devaient composer 
ce traité, á savoir une partie relative au corps, ľautre á 
ľesprit et une troisiéme relative ä leur union et á la 
constitution de ce tout substantiel qu'est notre étre 1 , 
Descartes n'avait pu développer que la premiére et encore 
ďune fagon incompléte, comme nous ľavons vu; et il 
restait les deux autres. II sembla á de la Forge qu'il était 
possible de « suppléer » á ce manqne, de parfaire ľoeuvre 
du mailre en utilisant tous les matériaux que fournissaient 
t les livres qu'il avait lui-môme fait imprimer et les deux 
volumes de Lett^es qu'un de ses amis venait de donner 8 ». 
« Bien (fue, dit-il, Descartes n'ait jamais sur cela décláré 
entiéremeut sa pensée, soit pour laisser quelque sujet á 
ses disciples sur lequel ils puissent exercer leur esprit,.soit 
pour ne pas donner davantage de prise aux calomnies de 
ses envieux, il n'a pu toutefois en parler si sobrement 
qu'il ne nous ait laissé plusieurs marques dans ses écrits, 
par oú nous puissions assez aisémentreconnaltrecomment 

1 « Pressit utiáue Forgius fcetum quem lamberet in septimum 
annum, nec publicoe luci exposuit nisi anno LXV desinente. » 
Causarvm primoe..., p. 10. 

1 Traité de VHomme, p. 1. 

1 Traité de ľ Esprit, p. 2. 



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2 I Ž REVUE DE L ANJOU 

il en aurait parlé, s'il en avait voulu écrire 1 . » Ce fut la 
partie relative ä ľunion de ľáme et du corps qui dut le 
retenir le plus. EUe se rattachait ä une question qui depuis 
longtemps le préoccupait : celie de la causalité. Gousset 
nous le montre 2 , verš 1658, pénétrant subitement dans sa 
chambre d'étudiant pour lui annoncer qu'ú vient de trouver 
le sujet ďun livre important. 11 s'agissait d'établir, en 
s'appuyant sur ľimpossibilité pour ľesprit, ďaprés les 
principes de Descartes, ďaffirmer ďune chose plus qu'il 
n est compris dans son essence, que ľesprit tout entier 
dans sa pensée actuelle ne peut de lui-môme passer ä une 
autre pensée, que le corps que détermine entiérement sa 
figúre et sa situation ne peut étre la cause du mouvement 
ďun autre corps; d'oú la nécessité de n'admettre qu'une 
seule cause efôciente : Dieu. Dans son Traité de ľ Esprit, 
il n'abandonne nullement ses premiéres idées. Les expli- 
cations de Glerselier, qui reproduisent simplement les 
courtes indications de Descartes, ne purent restreindre 
ľessor de sa pensée, comme les objections théologiques de 
Gousset n'avait pu la troubler, et il nie franchement, 
malgré quelques concessions dans les expressions, la cau- 
salité des corps et des esprits pour les réduire á ľétat de 
simples causes occasionnelles. Mais, ne voulant pas sortir 
de son sujet, il se borne au cas particulier qu'il étudie et 
ce n'est que par prétérition qu'il généralise sa théorie, 
ľapplique ä la création toute entiére 8 . II n'en était pas 
moins un des premiers, sinon le premiér, á avoir mis au jour 
cette théorie des causes occasionnelles qui était appelée á 
avoir avec Malebranche et Geulinx le plus grand retentisse- 
ment. II a certainement en tout cas précédé ces derniers 4 . 

1 Traité de V Esprit, p. 3. 

2 Gousset, Causarum primce, p, 2 et 3. 
1 Traité de V Esprit, ch. xvi. 

4 Cf. Seyfarth, Louis de la Forge und seinc Stellung im Occasio- 
nalismus, Gotha, 1887. 



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LOUIS DE LA FORGE 



213 



Ge ne fut cependant pascomme novateur qu'il frappales 
esprits et acquit de la réputation; ce fut comme psycho- 
logue, comme peintre de ľesprit humain ä la fagon carté- 
sienne. A une époque oú ľanalyse intérieure était si ä la 
mode, était portée si loin, od lui sut gré ďavoir appliqué 
la métbode et les indicationsde Descartesä la connaissance 
de notre étre intérieur, ďavoir donné notre portrait intime. 
En tôte de la premiére édition du Traité de l'Esprit, sous 
une gravure qui représente ľauteur, se trouvent ces verš : 



Cessez peintres fameux de vanter nos efforts ; 

Vous ne peignez que notre corps, 

Mais ľauteur de ce rare ouvrage 

Fait voir dans tout ce qu'il écrit 

Que lui seul a cet avantage 

De savoir peiudre notre esprit. 



Le móine Roger 1 indique que « Louis de la Forge a fait 
imprimer un excellent Traité de ľ Esprit de VHomme oú 
en parlant de ľesprit il a fait paraltre.beaucoup ďesprit ». 
Mme de Sévigné y voit un excellent ouvrage d'exposition 
de la doctrine de Descartes. Mme de Grignan le juge un 
excellent commentateur de son maltre; ce qui ľarréte, par 
exemple, ďest cette proposition que plus il y a ďindiffé- 
rence dans ľôme et moins il y a de liberté, proposition, 
reprend Gorbinelli,quesoutientagréablementM. dela Forge 
dans un Traité de V Esprit (juillet 1673). Baillet, qui en fait 
un grand éloge, écrit : « M. de la Forge a ramassé dans son 
traité tout ce que M. Descartes y avait dit de plus beau et 
de meilleur en divers endroits de ses écrits. II est môme 
allé plus loin. II a expliqué en détail plusieurs cboses que 
M. Descartes n'avait touchées qu'en passant et ce qu'il en 
dit se trouve expliqué ďune maniére si claire et si 

1 Ce moine est mort en 1676; son Histoire de VAnjou s'arréte ä 
ľannée 1673. 




214 



REVUE DE ĽANJOU 



naturelle qu'il semble qu'il ait rendu la connaissance de 
notre esprit plus sensible que celie de notre corps 1 . * 

Les succés du livre de de la Forge s'étendit au delá de 
son pays. Des 1666, il était traduit en latín par Flayder et 
il le fut plusieurs fois en allemand en 1673, 1674. 

Un livre de psychológie vieillit moins qu'un livre de 
physiologie. Aussi ést-il bien des parties du livre de de 
la Forge qui peuvent encore intéresser : celieš par exemple 
sur la liberté, qui retenaient ľattention de M me de Grignan 
et de ses contemporains, et celieš aussi oú, reprenant avec 
plus de développement le Traité des Passions de Descartes, 
de la Forge explique la part du corps dans la vie psycho- 
logique. Surtout ľauteur force la sympathie. On sent une 
penséequi, toutenayanteu un guide, s'est faite elle-méme 
et a toujours voulu son indépendance en vue méme de la 
vérité. II met en pratique sa morale, selon laquelle, comme 
pour Descartes, le souverain Bien consiste dans le bon 
usage du libre arbitre, selon laquelle il n'y a pas de moyen 
ďuser mieux de son libre arbitre que « si ľon a toujours une 
ferme et constante résolution de faire exactement toutes 
les choses que ľon jugera ôtre les meilleures et ďemployer 
toutes les forces de son esprit á les bien connaltre 1 . » Et 
cette sympathie devient encore plus forte quand on apprend 
de Glerselier qu'il mourut usé par le labeur que lui impo- 
saient ses études volontaires 8 . 

Le cartésianisme ä Saumur ne devait pas survivre 
longtemps á de la Forge. En 1669, Róbert Chouet, qu'éner- 
vait une certaine hostilité sourde á ľAcadémie, répond 
aux sollicitations de sa famille et rentre á Genéve, sa patrie. 
Peu aprés, la persécution contre le cartésianisme, franche- 
ment déclarée, interdit ľusage de cette philosophie aux 

1 Baillet, Vie de Descartes, I, p. 299. 

2 Traité de VEsprit, p. 487. 

3 Préface au vol. II des Lettres de Descartes. 




LOUIS DE LA FORGE 



215 



Péres de ľOratoire et frappait ceux de ses membres qui lui 
étaient attachés. Outre cette tyrannie intellectuelle, la sup- 
pression de ľAcadémie protestante (1685) deVait bientôt 
enlever ä Saumur un foyer de pensée et de discussion. 
Saumur redeviendra, au point de vue philosophique , une 
simple ville de province, que ďautres préoccupations 
absorberont. Un autre médecin saumurois, René Fédé, se 
distinguera encore dans ľécole cartésienne; mais, ä la 
différence de de la Forge, qui « avoue avoir peu fréquentó 
la cour et ľAcadémie » il semble, á en juger par les 
indications de Baillet, avoir émigré ä Paris, oú il se 
montre un babitué des assemblées cartésiennes, puis un 
admirateur assidu de Malbranche 1 . 



1 II publia en 1673 une édition des Méditations de Descartes, 
signalée par Baillet comme « la plus parfaite, la plus utile de toutes ». 
En 1683, il donna un petit volume intitule Méditations métaphy- 
*iques sur ľorigine de ľáme, sa náture, sa béatitude, son devoir, son 
désordre, son rétablissement et sa conservation. 



Joseph Prost. 



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SUR LES CHEMINS DE VENDÉE 



ChemiUé 

Le Pin-en-Mauges est le type de ces paroisses vendéennes 
auxquelles leurs proportions modestes ont valu de garder 
dans leur foi, dans leurs pratiques religieuses, dans toutes 
les vertus qui ont fait la Vendée si grande, une admirable 
unité. Jallais, ďest le gros bourg ; á une population, aussi 
bonne que celieš des paroisses plus petites, se mélent des 
éléments de division qu'accentuent les angles un peu 
rudes du caractére vendéen. Voici la petite ville. 

Elle prend un air ďimportance avec sa rue bátie sur 
une longueur ďenviron trois kilométres, son large champ 
de foire, ses cheminées ďusines et ses trois clochers. Avant 
la Révolution elle avait quatre paroisses ; elle n'en a plus 
que deux aujourďhui, qui se partagent á peu prés éga- 
lement les cinq mille ámes de sa population. Notre-Dame 
est la paroisse de ville, le centre de ľagglomération prin- 
cipale et le chef-lieu du doyenné. Trouvant insufflsante sa 
vieille église, dont le clocher, classé comme monument his- 
torique, appartient á la meilleure époque de ľarchitecture 
románe, elle s'en est bätie une autre qui, de sa silhouette 
élégante, domine la petite ville étendue ä ses pieds. Sa in t- 
Pierre est le faubourg, qui comporte une agglomération 
moins importante, un territoire rural plus peuplé etplus 
étendu. De Saint-Léonard et de Saint-Gilles il reste ä peine 
quelques ruines. Une porte ogivale est ľunique vestige de 
ľancien cháteau, les remparts sont transformés en jardins 
qui s'étagent sur le coteau de ľHyrôme. 



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218 



REVUE DE ĽANJOU 




Chemillé a une histoire. La « Villa Camilliacus > de 
ľoccupation romaine, devini sous la féodalité le fief de 
seigneurs puissants. La veuve ďun de ses comtes fonda 
ľordre célébre de Fontevrault. Urbain II vint y précher la 
croisade. De tels souvenirs lui assurent dana le pays qui 
ľenvironne une suprématie qiťont développée, de .notre 
temps, son activité commerciale et ľimportance de ses 
marchés. 

Le voyageur qui passe jette un regard distrait sur sa 
situation coquette, ses deux vieux clochers et sa jolie église 
blancbe ; mais elle est curieuse ä regarder de plus prés, 
la petite ville, et son état ďäme assez complexe préterait ä 
une piquante étude. Commergante, fonctionnaires, hommes 
adonnés aux professions libérales que comporte un gros 
chef-lieu de canton, industriels, ouvriers, rentiers sont 
des éléments bien d i verš, qui entralnent forcément des 
luttes ďintéréts et ďidées. Elles sont ápres parfois, parfois 
atténuées, suivant les circonstances et suivant les hommes. 
Au-dessus ďelles piane la salutaire influence des masses 
agricoles. La plupart des habitants de la petite ville par- 
tagent les croyances et les traditions des hommes des 
champs; les autres, quand ils sont de bonne foi, les res- 
pectent. On voudrait oublier que Mme de la Bouére nous 
raconte avoir été accueillie á son premiér passage ä 
Chemillé par des enfants qui criaient : « A la lanterne, les 
aristocrates ! » et se rappeler que ľarmée vendéenne 
députa aux autorités de Gholet comme parlementaire un 
bourgeois de Chemillé, républicain mais honnôte homme, 
que les deux partis estimaient. 

Deux des événements principaux de la granďguerre de 
Vendée se sont passés ä Chemillé. Le premiér a eu plus 
spécialement pour théátre le quartier de Notre-Dame, le 
second Saint-Pierre, de telle sorte que la topographie se 
trouve ici ďaccord avec ľhistoire. ' 

Aprés avoir pris Jallais, les hommes de Cathelineau et 





SUR LES CH EM IN S DE VBNDÉE 



219 



de Perdriault ne perdirent pas un instant. Sans hésitation, 
entrainant leur « Missionnaire », ils marchérent surGhe- 
millé. II y a trois lieues de chemin. Quand on arrive de 
Jallais, la petite ville se présente étagée au flanc ďun 
coteau au pied duquel serpente ľHyrôme. Ce n'est plus 
comme Jallais un gros bourg sans défense. Pour ces 
paysans, c'est presque une ville forte. La garnison se com- 
pose de trois cents soldats du 84 e de ligne et de la garde 
nationale. EUe dispose de trois coulevrines braquées sur 
les assiégants. Je ne sais, mais je m'imagine, moi qui 
entends encore les gens ďalentour parler de ma petite ville 
avec un certain respect, qu'une émotion les saisit ces 
hommes du Pin-en-Mauges, de la Poiteviniére et de Jallais 
quand ils se trouvérent en face de Gbemillé. Mais Cathe- 
lineau est lá qui les encourage et qui prie. Ils le voient se 
mettre ä genoux, faire un grand signe de croix et demander 
á Dieu la victoire. Puis le voici qui se reléve et ďune voix 
tonnante lance aux défenseurs des remparts de Chemillé 
les mots qui, tout-á-ľheure, ont fait fuir les troupes de 
Jallais : « Vexilla Regis prodeunt ! Les étendards du Roi 
s'avancent ! » 

Un commandement ďune tactique habile et ďune forme 
peu banale interrompt les versets sacrés : « Égaillez-vous, 
lesgars! » Les gars s'égaillent. Les uns, marchant droit 
á ľennemi, franchissent ľHyrôme et pénétrent dans 
Chemillé; les autres, suivant la vallée, contournent comme 
elle la petite ville, gagnent le faubourg Saint-Pierre et 
prennent á revers les assiégés. Dans la rue, une terrible 
mélée s'engage, dans cette rue si calme qui s'allonge 
tristement entre t le bas de la ville * et le champ de foire, 
oú, le jeudi seulement, les allées et venues du marché 
mettent une passagére animation, oú le commerce local 
alterne ses devantures avec des fagades tranquilles et 
bourgeoises; cette grande rue de chef-lieu de canton, la 
voilá donc transformée en champ de bataille. c Gathelineau, 




220 



REVUE DB ĽANJOU 



t au milieu de la môlée, a son chapeau coupé sur la téte et 
« la bride de son cbeval lui est arrachée des mains. Mais 
t rien ne lui résiste 1 . » A la téte des conscrits de Jailais et 
du Pin-en-Mauges, il court sur les coulevrines et s'en 
empare, Bruno, dit « Six-Sous », les tourne contre les 
Républicains qu'il mitraille. Les Gardes nationaux et les 
soldats fuient de tous côtés; cinquante sont tués et plus de 
cent sont faits prisonniers. Les trois coulevrines, des 
armes, des munitions enrichissent le matériel de guerre 
de la petite armée qui, dans ľélan de son triom phe, brale 
les décrets de la République, les écharpes tricolores et 
ľarbre de la liberté. 

Ce fut une victoire décisive, celie de Chemillé. Ľéchauf- 
fourée de Saint-Florent, la prise ďarmes du Pin-en- 
Mauges, le succés de Jailais pouvaient n'avoir pas de 
suites plus sérieuses que les révoltes éclatées déjá sur 
divers points de la Vendée angevi'ne, de la Bretagne ou du 
Bas-Poitou. La prise de Chemillé doit avoir un tout autre 
retentissement. Des clochers de Saint-Léonard, de Saint- 
Gilles, de Notre-Dame et de Saint-Pierre, le son du tocsin 
se répand sur toutes les campagnes voisines. La nouvelle 
du triomphe de Cathelineau se joint ä ce signál de détresse 
devenu tout-á-coup un cri de ralliement et un chant de 
victoire. De la lande de Saint-Lezin, Forét accourt á la téte 
des gars de Chanzeaux, Gady améne en chantant ceux de 
Saint-Laurent-de-la-Plaine et, tandis que du côté de 
Vihiers les conscrits hésitants se décident pour le parti 
c du bas 2 *, une troupe plus bardie et déjä victorieuse 
arrive de Vezins commandée par Stoíflet. Le 15 mars, dés 
ľaube, la vieille église Notre-Dame retentit ďun Te Deum 

1 Histoire de la Vendée, par M. ľabbé Deniau, tome I, page 269. 

* On appelle en Vendée « pays bas », c pé-bas », ou simplement 
« le bas », ľouest et le sud-ouest, c'est-á-dire, pour Chemillé, les 
pays de Beaupréau et de Cholet. On appelle « pays haut », « pé-haut > 
ou c le haut », ľest et le nord-est; pour Chemillé, les pays de 
Vihiers, de Thouarcé et, en général, tout le Saumurois. 




SUR LES CH EM IN 8 DE VENDÉE 



221 



triomphant et bientôt cinq mille hommes so n t lá, préts ä 

marcher sur Cholet 

Quelques semaines plus tard, la Vendée est une puis- 
sance. La marche de son armée a été triomphale. Cholet, 
Coron, Vihiers, Chalonnes en furent les étapes victorieuses. 
Les fétes de Päques se sont célébrées ä Cholet au milieu 
ďun indescriptible enthousiasme. Mais, pendant que ces 
soldats improvisés, rentrés dans leurs bourgs ou dans 
leurs métairies, reprenaient leurs travaux ordinaires et 
accomplissaient pieusement leur devoir pascal, la Conven- 
tion a organisé ses armées. Des Ponts-de-Gé, de Saint- 
Florent, de Nantes, des Sables-ďOlonne, de Fontenay, de 
Bressuire, de Doué, elles menacent maintenant le Bocage 
tout entier. La plus redoutable s'avance verš Chemillé. Le 
11 avril au matin, le général en chef des forces républi- 
caines, Berruyer, passe le Layon au Pont-Barré, s'empare 
de Saint-Lambert, et Chemillé, qui fut la premiére con- 
quéte sérieuse des soldats de Cathelineau, va devenir le 
théátre de la premiére bataiUe rangée dont la bravoure 
des Vendéens fera une de leurs plus retentissantes vic- 
toires. 

A midi et demi, Berruyer arrive sur les hauteurs de la 
Gaillaudiére. Le paysage, banal depuis Saint-Lambert, 
ťélargit tout-ä-coup. Chemillé paralt au milieu ďun pano- 
ráma assez vaste, que terminent les coteaux de la Salle-de- 
Vihiers et des Gardes. On devine ľHyrôme aux vallonne- 
ments qui ondulent la plaine sans laisser découvrir la 
riviére ni son brusque ravin. Sur la plupart des hauteurs 
voisines pointent des clochers ou des cháteaux. En avant 
de la petite ville, la vieille église Saint-Pierre montre sa 
grosse tour románe coiffée ďun toit en poivriére. C'est lá 
que les Vendéens attendent ľennemi. 

Leurs chefs sont les deux premiers promoteurs de la 
{Srise ďarmes, Cathelineau et Perdriault; mais ils ont eu le 
rare désintéressement de soumettre leur autorité grandis- 



15 




222 



REVUE DE ĽANJOtJ 



šante á celie ďun gentilhomme. Tous ceux qui n'ont pas 
pénétré le caractére, indépendant et exigeant ä la fois, du 
Vendéen envers ses « maitres » ne comprendront jamais 
que la guerre de Vendée fut vraiment une révolte popu- 
laire qui fonja les nobles ä venir la commander. Si 
M. ďElbée avait, comme Gathelineau , préché la guerre 
sainte, son entreprise n'eút, sans doute, pas eu le méme 
succés, mais s'il avait refusé la direction ďune prise 
darmes qu'il avait blámée plutôt qu'encouragée, ses 
paysans ľeussent jugé digne de mépris. Le 11 avril, 
c était donc ďElbée qui commandait les troupes réunies á 
Saint-Pierre de Chemillé pour résister au « grand choc » 
des troupes de Berruyer. Avant le combat, il entre dans 
ľéglise, enjambe la grille du sanctuaire pour aller trouver 
le prétre, auquel il demande une derniéreabsolution 1 , puis, 
proáterné devant le tabernacle, il s'écrie : « Seigneur, vous 
« étes le Dieu des armées. Donnez-nous la victoire; vous 
« seul pouvez nous la donner. C'est pour vous que nous 
« allons combattre; combattez dans nos rangs! » 

Cette priére fut exaucée. Dans ce « grand choc », qui 
dura demidi et demi á neuf heures du soir, oú les paysans 
tanlôt victorieux passaient ľHyrôme, poursuivaient les 
Bleus effarés jusqu'aux t trois routes », tantôt, cédant sous 
ľeffort des assaillants, rétrogradaient verš Saint-Pierre 
pour se mettre á ľombre du vieux clocher, Dieu était avec 
eux, soutenant leur opiniátre bravoure, réparant aussitôt 
leurs échecs momentanés, sauvant Cathelineau d'une 
horrible mélée et lui inspirant des paroles enflammées qui 
ramenaient ses hommes á la victoire : « Soldats de Jésus- 
« Ghrist, criait-il, en avant! Faites jouer vos baíonnettes, 
(( vos piques, vos bätons , et ne cessez pas de combattre 
« avant que les Bleus soient terrassés. » Un moment, 
pourtant, les paysans se découragent. Perdriault est blessé 

1 Tradition orale. 



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SUR LB8 CHEMMS Dfi VENDÉE 



m 



ä mort, les munitions sont presqu'épuisées; un mouvement 
toumant, exócuté par une colonne républicaine qui passe 
ľHyrôme au Pont-de-Berge et, par la route de Saint-Lezin, 
débouche sur la plače méme de ľéglise aprés s'ôtre 
emparée de six canons, jette ľeffroi pármi les Vendéens. 
Mais c'est lä que le c Dieu des armées » va leur montrer sa 
toute puissante et miraculeuse protection. Seul, au milieu 
de la panique générale, un enfant de quatorze ans savance 
verš un canon que les paysans abandonnent et dont les 
Bleus von t s'emparer encore; il y met le feu, renverse une 
partie de la colonne républicaine dont ľhabile tactique a 
lailli compromettre le succés des Vendéens. Ceux-ci, 
rassurés par cet exploit ďun enfant, reviennent ä la 
chargé, culbutent les Bleus dansla vallée et reprennent une 
derniére fois ľoffensive. Une autre circonstance provi- 
dentielle vient alors háter leur victoire- Profitant de la 
panique, les prisonniers républicains, bien que liés 
ensemble, se sont évadés; ils courent verš les troupes de 
Berruyer. Mais ľobscurité commence; en voyant cette 
roasse compacte s'avancer verš lui le général républicain 
croit á une nouvelle et formidable attaque; ďailleurs ses 
soldats sont épuisés, il se retire. De longs cris de c Vive le 
roi » éclatent et, tandisqu'une partie des paysans poursuit 
les fuyards jusqu'ä Saint-Lambert, les autres entourent 
ďElbée et le félicitent de cette importante victoire. « Ce 
c n'est pas moi qui ľai gagnée, répond-il, mais Dieu qui 
« nous ľa fait obtenir. Nous n'avons été que ses instru- 
« ments \ » 

H est lä, sous mes yeux, ce champ de bataille mémorable. 
Chaque jour, j'en foule le sol, qu'il suffit de remuer pour 
découvrir encore les débris des boulets ou des biscaíens 
que la « Marie-Jeanne », le c Missionnaire » ou leurs 
compagnons vomirent ce jour-lá contre les Bleus. Ma 

1 Histoire de la Vendée, par M. ľabbé Deniau. 




REVUE DE ĽANJ0U 



demeure est bátie au sommet du coteau ďoú les soldats de 
Berruyer bombardaient ľéglise. J'apergois ďici les glo- 
ľieuses cicatrices qui déchirent encore les murailles de sa 
tour massive. Mais les détails émouvants du « grand choc » 
disparaissent á mes yeux devant le pieux souvenir du 
t Páter de ďElbée ». 

Les traits ďhéroíque clémence qui parsément ľhistoire 
de la Vendée sont nombreux et se ressemblent tous. Ils se 
résument et s'encadrent entre le pardon de Saint-Pierre- 
de-Chemillé et celui de Saint-Florent. Sur ľordre de 
Bonchamps expirant la Vendée vaincue sauvera la vie ä 
cinq milleprisonniers; ä la priére de ďElbée vainqueur la 
Vendée naissante pardonnait aux quatre cents républicains 
enfermésdans leprieuréde Saint-Pierre. Aprés lecombat, 
un désir de vengeance animait tous les cceurs, et ces 
hommes sans défense allaient étre massacrés lorsque 
ďElbée se dressa en face des paysans irrités. II obtint 
qďavant ľexécution ľarmée victorieuse rendit gráce au 
ciel et récitát á haute voix avec lui ľoraison dominicale. 
Les circonstances étaient faites pour permettre aux 
Vendéens de pénétrer ďune maniére particuliére le sens 
de ces divines paroles. Mon Dieu, ne devaient-ils pas 
demander avec ardeur « que votre nom soit sanctiflé, que 
« votre régne arrive, que votre volonté soit faite sur la 
« terrecommeau ciel », ces hommesqui venaient deprendre 
les armes pour défendre votre religion outragée, vos 
prétres proscrits, et rétablir vos autels? Ne devaient-ils 
pas vous demander leur c pain quotidien » avec un confiant 
abandon, ces laboureurs qui, pour votre sainte cause, 
délaissaient le soin de leurs moissons? Mais les ämes les 
plus chrétiennes ont de terribles révoltes et ľopiniätreté de 
caractôre á qui le Vendéen doit un si fidéle attachement ä 
ses croyances se retrouve dans la ténacité de ses rancunes 
et de ses haines. Aussi ce fut avec une ferveur mélée de 
crainte que ďElbée prononga ces mots : « Pardonnez-nous 




r 



SUR LES CH EMIN S DE VENDÉE 

« nos offenses comme nous pardonnons ä ceux qui nous ont 
• offensés. * Un silence se fit, le chef chrétien en profita ; 
interrompant la priôre, il se leva et dit : « Oserez-vous 
maintenant égorger vos prisonniers? » 

Récit cent fois fait, histoire devenue presque banale 
dans sa sublime simplicité, c'est encore lá le meilleur 
titre de gloire de ma vieille paroisse vendéenne. Si le 
« grand choc » de Saint-Pierre, en délivrant la Vendée de 
la plus redoutable des armées qui la mena<jaient, eut une 
influence décisive sur les destinées de la cause catholique 
et royale, combien de haines n'étouffa pas la victoire que 
le t Páter de ďElbée » sut remporter sur la fureur de ses 
soldats? Ce pardon magnanime, arraché dés les débuts de 
la guerre ä la colére des vainqueurs, il a plané sur toute 
la croisade vendéenne comme un souvenir et comme un 
exemple. Plus tard, pendant et aprés la guerre, on s'éton- 
nera de rencontrer, au fond de nos campagnes,.des hommes 
qui sauvérent la vie aux bourreaux de leurs parents, de 
leurs enfants et de leurs femmes. Des visionsde massacre, 
de ruine, ďincendie, hanteront le sommeil des survivants 
de la granďguerre, la haine générale contre les bourreaux, 
les haines particuliéres contre les dénonciateurs et les 
traitres bouillonneront au coeur de ce peuple de martyrs... 
et ľon pacifiera la Vendée! Longtemps aprés, dans la 
chaire de cette méme église Saint-Pierre, un missionnaire 
posera cette question aux fidéles assemblés : « Mes fréres, 
« pardonnez-vous ä vos ennemis? » Et ľun des vétérans 
de la grande armée, qui avait répondu au Páter de ďElbée, 
qui plus tard, á Saint-Florent, avait transmis ä ses com- 
pagnons d'armes le dernier ordre de Bonchamps, se lévera 
au milieu de ľéglise et, répondant pour la paroisse tout 
entiére au prétre qui ľinterroge : «Oui, dira-t-il, nous 
« pardonnons. > 



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REVUE DE ĽANJOU 



Cholet 



La route de Chemillé á Cholet, aprés avoir franchi 
ľétroit vallon de ľHyrôme, atteint bientôt, par une plaine 
assez vaste, le coteau dont le village des Gardes occupe le 
sommet. Laissant á gauche ce lieu de pélerinage vénéré 
dans toute la contrée, elle tra verše le bourg de Saint- 
Georges-du-Puy-de-la-Garde, qui s'étage á mi-côte sur le 
versant regardant Chemillé. Quelques cent môtres plus 
loin, un immense panoráma se découvre, qui s'étend depuis 
Angers jusqu'á la Butte des Alouettes, depuis la masse 
sombre des bois de Chanteloup jusqu aux collines lointaines 
de la rive droite de la Loire, dont la ligneclaire á ľhorizon 
se confond presque a vec ľazur du ciel. C'est lá qďaprés 
avoir quitté Chemillé, le 15 mars, les Vendéens s'arré- 
térent comme pour jeter un regard sur leurs bourgs, leurs 
métairies et leurs champs. Ils étaient tous lá sous leurs 
yeux, rassemblés comme en un échiquier gigantesque, ces 
petits champs de la Vendée angevine, bordés de haies 
épaisses, nuancés par la variété de leurs cultures. Chacun 
des hommes qui, depuis la veille , suivaient Cathelineau, 
Stofflet, Forét ou Cady, pouvait distinguer le clocher de 
son village, saluer ďun dernier adieu le pays des Mauges 
tout entier et le coin, bien vite reconnu, oú il avait laissé 
ses afíectious, ses souvenirs, verš lequel il espérait revenir 
demain triomphant aprés avoir pris Cholet. 

Pour une si grande entreprise un chef manquait encore 
et ďesl Stofflet qui fut choisi. Sur cette troupe populaire 
qui, depuis Chemillé, s'avan<jait en désordre, ä défaut de 
gentilhomme, le garde-chasse de M. de Colbert avait un 
singulier prestige. Cathelineau fut le premiér ä conseiller 



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SUR LES CH EMIN S DE VENDÉE 



227 



ce choix. En méme temps que le commandement, il céda 
une partie de son autorité morale en la conflant au jeune 
et ardent vicaire de Saint-Georges-du-Puy-de-la-Garde; 
ľabbé Barbotin fut promu auraônier. Toute fiére de cette 
premiére organisation , rassurée par la présence ďun 
prétre et s'effonjant de prendre un air martial, la nouvelle 
armée dévala verš Cholet. Comme Saint-Georges, Trémen- 
tineset Nuaillé lui fournirent ďautres contingents. A midi 
la voici aux portes de la ville, dans cette lande des 
Pagannes oú va se livrer le combat. 

Cholet a conscience de son mérite. C'est une ville toute 
neuve, qui relégue derriére de luxueuses faQades ses 
vieilles maisons de tisserands, qui étend en longueur sa 
rue Nationale, en largeur sa plače Travot, qui a un jardin 
public, un théátre et une cathédrale gothique vieille de 
trente ans. C'est depuis longtemps le centre de ľindustrie 
du mouchoir, dont les ouvriers, répartis dans toutes les 
paroisses ďalentour, travaillaient chez eux dans la cave 
qui surélevait de quelques marches leur modeste demeure. 
Aujourďhui le bruit des métiers n'égaie plus les bourgs 
de la campagne choletaise, les caves sont silencieuses et 
la ville a réuni dans de vastes ateliers les métiers et 
les tisserands disséminés autrefois. Cette conséquence 
nécessaire des transformations industrielles a notablement 
accru ľimportance de Cholet. C'est maintenant une ville 
de vingt mille ámes, dont la population ouvriére, labo- 
rieuse et tranquille, n'obéit que rarement á des meneurs. 

La ville s'étend trés á ľaise sur un coteau qui descend 
en pente douce verš la Moine. Quand on y arrive de Mor- 
tagne ou de Saint-Laurent, elle se présente gracieuse et 
importante, avec les deux fléchesde Notre-Dame, le clocher 
de Saint-Pierre, les ateliers, les casernes et les couvents. 
Quand on y vient de Vihiers ou de Chemillé on atteint ses 
premiéres maisons sans ľavoir encore apenjue. 

A la nouvelle du soulévement descampagnes voisines, la 




REVUE DE ĽANJOU 



population de Cholet fut vivement émue. Ignorant quels 
étaient au juste les motifsde cette prise d^armes, les inten- 
tions et le nombre de ces paysans révoltés, elle se deman- 
dait s'il était ságe de leur opposer une résistance. Son 
procureur-syndic était lá pour la rassurer : < Nous les 
tiendrons, ces sabots ferrés » , s'écriait-il , et, mélant á ses 
encouragements des plaisanteries ďun goút au moins 
douteux : « N'ayez pas peur, Mesdames, disait-ilaux Cho- 
« letaises, préparez plutôt vos chaudrons, nous allons faire 
« de la fraissure 1 ». La fraissure est, en Vendée, un mets 
fort goúté fait avec le sang du porc fraichement tué. Ce 
trait ďesprit ä la Carrier ne manquait pas de saveur 
démocratique. 

< ľest une silhouette étrange et sinistre que celie, ä peine 
entrevue, de ce marquis de Beauvau, prodigue, bigame et 
faussaire, qui représentait ä Cholet c la grandeConvention 
« nationale oú ľon n'était pas digne de siéger quand on 
<c n'y est pas mort *. » Ce gentilhomme, criminel et roma- 
nesque, dont la vie ďaventures fut brusquement tranchée 
par le coup de canon de « Six-Sous », semble placé lá tout 
exprés pour donner á ľhistoire ľinvraisemblance et le 
piquant de la légende. C'est, aux débuts de cette guerre 
sainte, le chevalier félon dont la mort revét toutes les 
apparences ďun chátiment. 

Aidéde Balard, cominenjant présomptueux, orateurde 
club et propagateur des idées nouvelles, il a entraíné au 
combat la garde nationale et la garnison. Tous deux rangent 
en bataille leur insuffisante armée dans la lande des 
Pagannes, qďenvahit bientôt la troupe vendéenne. Le mar- 
quis républicain n'a pas voulu accepter les propositions de 
paix signées de ľabbé Barbotin et de Stofflet; il a préféré, 
non seulement défendre la ville, mais encore courir au- 

1 Hi8toire de la Vendée , par M. ľabbé Deniau. 

* Théroigne de Méricourt, par M. Paul Hervieu, de ľAcadémie 
írancaise. Acte VI, scéne IV. 




SUR LES CH EMIN S DE VENDÉE 



229 



devant de ces c sabots ferrés » dont il compte « faire de la 
fraissure ». II paiera de sa vie cette fanfaronnade. « Six- 
Sous » braque sur lui son « Missionnaire ». Le coup part 
et n'atteint personne, mais « Six-Sous » tient ä prouver 
qu'il est habile pointeur : « J'ai visé trop haut, s'écrie- 
t-il, attendez, le second coup va porter ». II porta, en effet, 
et le marquisde Beauvau, frappéá mort, roula sur la lande, 
tandis que sa troupe s'enfuyait verš Cholet. A ľentrée de 
la ville se dressait un calvaire ; Beauvau est transporté 
au pied de la croix dont la vue ne provoque de sa part 
que des blasphémes. Les paysans, au contraire, se mettent 
ä genoux pour remercier Dieu de leur victoire. Elle n'est 
point encore compléte. Ils ont á soutenir dans les rues de 
la ville un nouveau et sanglant combat. Mais, á chaque 
instant, de toutes les paroisses voisines de nouveaux 
renforts leur arrivent ; ils seraient bientôt maltres de 
la plače si le cháteau ne tenait toujours. Les Patriotes 
les plus habiles et les plus braves s'y étaient renfermés. 
Dissimulés derriére les fenétres, ils répondaient par une 
meurtriére fusillade á ľattaque des Vendéens rangés 
á découvert sur la plače t Ceux-ci, dit Savary qui se 
« trouvait au nombre des assiégés, allaient jusqu'ä se 
« placer ä demi-portée de fusil pour mourir martyrs de 
c leur cause. Profondément recueillis, les mains jointes, le 
« genou en terre, le chapeau bas, ils semblaient, en égre- 
« nant leur chapelet, prier Dieu de leur ou vrir le paradis 1 » . 
Enfin Stofflet et Gathelineau, comprenant que leurs hommes 
sont insuffisamment armés pour soutenir une pareille lutte, 
font méttre le feu au chäteau et promettent la vie sauve 
aux assiégés qui capituleront. Les uns, ne croyant pas ä 
cette parole, se laissent glisser ou se précipitent dans la 
vallée de la Moine; les autres se rendent et, suivant la 
promesse des vainqueurs, sont tous épargnés. 

1 Hisíoire de la Vendée, par M. ľabbé Deniau. 



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230 



REVUE DE ĽANJOU 



La prise de Gholet est un triomphe. II y a trent-six heures, 
Gathelineau réunissait au Pin-en-Mauges vingt-huit volon- 
taires. Depuis lors il a gagné trois victoires, conquis les 
deux principales villes des Mauges, et sa petite troupe est 
devenue une armée. De Mortagne, de la Tessoualle, de la 
Séguiniére, de la Romagne, de Saint-André-de-la-Marche, 
de Roussay, du Longeron, deTorfou, de nouveaux rassem- 
blements accourent. De la Loire á la Sévre, le pays tout 
entier est soulevé. 

Retracer un ä un tous les événements qui, durant la 
granďguerre, se déroulérent á Cholet, dépasserait le cadre 
de ce récit. Cette ville, ouverte et tranquille, n'éveille pas 
ďidées guerriéres. Elle (ut pourtant le théátre de mémo- 
rables combats, le lieu le plus souvent choisi par les 
Vendéens pour leurs rassemblements et comme le point 
de mire de leurs ennemis. 

Un mois aprés la prise de Gholet par les hommes de 
Stofflet et de Gathelineau, une nouvelle bataille s'engagea 
dans cette méme lande des Pagannes oú le marquis de 
Beauvau était tombé mortellement atteint. Henri de 
La Rochejaquelein venait de prendre les Aubiers et de 
rallier ľarmée de la Vendée angevine á Tiffauges. Ľappa- 
rition de ce héros de vingt ans, qui apportait, avec de la 
poudre, le charme de sa jeunesse et de sa belie humeur, 
contribua au prodigieux succés de cette journée, qui coúta 
aux républicains deux milles hommes tués ou blessés, hu i t 
cents prisonniers, un énorme matériel de guerre. Le lende- 
main, un sanglant combat se livrait autour du manoir du 
Boisgrolleau, dont ľavenue s'ouvre sur la grande route de 
Saumur, á cinquante métres des derniéres maisons de 
Gholet. Malgró une défense désespérée, les Patriotes furent 
obligés de se rendre et, aprés avoir admiré ľintrépidité 
des Vendéens, durent sMncliner devant leur magnanimité 
envers les vaincus. 

Mais tous ces souvenirs glorieux, un souvenir de deuil 




SUR LE8 CHEMINS DE VENDÉE 



les efface et Cholet, dont le nom sonne joyeusement aux 
débuts de la granďguerre comme un nom de victoire, c'est 
uq nom dedéfaite aussi, lénom ďun désastre affreux dont 
les conséquences furent le pasaage de la Loire et la ruine 
totale de la Vendée. 

A mi-route entre Mortagne et Cholet, un élégant chäteau 
se dresse au milieu ďun pare aux ombrages séculaires. 
Cette riante habitation remplace le vieux manoir de la 
Tremblaye, prés duquel se livra, le 14 octobre 1793, un 
funeste combat. Malgré la déľaite et le massacre de 
Chátillon, les Vendéens pouvaient espérer encore. Lescure, 
qui du som met ďune éminence embrasse ďun coup ďoeil 
les positions de ľennemi, ne renonce pas ä la lutte; il croit 
k la victoire : « Mes amis, en avant! » s'écrie-t-il. Au 
méme instant une balle le frappe au front, il tombe et 
entralne dans sa chute mortelle les destins chancelants de 
la Vendée. 

(ľen est fait. Malgré une opiniátre résistance, ľarmée 
catholique et royale devra se replier sur Beaupréau et, 
trois jours aprés, lorsque, revenant á la chargé pour une 
supréme et décisive bataille, elle fera reculer Haxo, 
Beaupuy, Marceau, Kléber lui-méme, en voyant fuir ses 
ennemis elle n'aura qu'un instant ľillusion du triomphe. 
Kléber ralliera ses bataillons ébranlés, il les lancera sur les 
flanes de la grande armée qui , surprise de cette brusque 
attaque, aura une minuté ďhésitalion fatale... car des 
bruits sinistres auront déjä circulé dans les rangs : « A la 
Loire! á la Loire! » Dans ce cri s'exhaleront á la fois les 
craintes et les espérances suprémes de la grande armée 
ébranlée, bientôt vaincue. C'est en vain que les chefs y 
répondront par cet autre cri : « Mort aux Bleus » qui leur 
servira de mot de ralliement pour foncer ensemble, en 
désespérés, sur ľennemi. Mais Dieu aime ä montrer que la 
défense de sa cause mérite souvent la couronne du martyre. 
II semble qu'un méme coup ait abattu Bonchamps et 




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REVUE DE ĽANJOU 



ďElbée. Au milieu de la mélée les deux grands chefs sont 
terrassés. Hier ďétait le « Saint du Poitou », aujourd'hui 
ďest le généralissime et le chef de la division la plus forte 
et la mieux aguerrie de ľarmée d'Anjou qui succombent 
aux portes de Gholet. 

C'est La Rochejaquelein qui devra protéger la retraite, 
devenue inévitable, et commander maintenant aux débris 
de la grande armée. Au soir de cette mélée sanguinaire, 
rťest-ce pas un inoubliable spectacle, celui qui met en face 
ľun de ľautre deux chefs de vingt ans? dans un camp, La 
Rochejaquelein, dans ľautre Marceau. Je ne puis comparer 
les deux causes qďils défendent, mais leur rencontre sur 
ce champ de bataille, le charme de leur jeunesse et de leur 
bravoure légendaire ne jettent-elles pas un singulier éclat 
sur ces deux armées fran<jaises et sur cette immortelle 
journée? 

Comme pour achever ďassurer á Gholet le privilége de 
lugubres souvenirs,La Rochejaquelein, qui échappa comme 
par miracle á ce combat meurtrier du 17 octobre 1793, 
ďest lá tout prés aussi qu'il est revenu mourir. Entre 
Nuaillé et Gholet, sur le bord de la grande route, au bas 
ďune côte, une haie et quelques arbres entourent une 
croix de pierre. C'est lá qu'aprés sa mort fut déposé le 
corps ďHenri de La Rochejaquelein. 

Aprés avoir, en une prestigieuse chevauchée, entralné ä 
ďimpossibles victoires une armée décimée, des vieillards, 
des femmes et des enfants en fuite, le héros ďEntrammes, 
de Dol, de Pontorson etde Granville avait repassé la Loire, 
espérant y réparer peut-étre les désastres du Mans et 
d'Angers. Le peu qui restait de la grande armée ne ľavait 
pu suivre et c'est presque seul qu'il avait parcouru la 
Vendée angevine, presque seul que, sortant un jour des 
bois oú il se tenait caché, il avait mis en fuite un escadron 
de dragons dans la cour de Salbeuf, s'était emparé de 
Ghemillé et avait couru assommer une partie de la garnison 



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SUR LES CHEMINS DE VENDÉE 



233 



de Vezins. Mais, le 27 février 1794, il avail réuni au moins 
quatre c en t s hommes ei marchait a vec assurance contre 
les Bleus qui sortaient de Cholet pour venir incendier 
Nuaillé. 

Dés le 28 au matin, la lutte s'engage; M. Henri chargé 
avec sa fougue ordinaire le bataillon effaré qui s'enfuit. 
Au galop de son cheval il a devancé de beaucoup sa petite 
troupe, lorsqu'il rejoint un grenadier auquel il crie : 
t Rends-toi, je te fais gráce! * Ľhomme se retourne, 
Henri s'approche pour le désarmer, mais soudain ľarme 
du Bleu se reléve et fait feu. 

En partant il avait dit : « Si j'avance suivez-moi, si je 
recule tuez-moi, si je meurs vengez-moi ! » II ne fut point 
vengé, car le chätiment de son meurtrier, n'était pas la 
vengeance révée par cet héroíque etgénéreux enfant. Non, 
sa vengeance ä lui c eút été la Vendée, c'est-á-dire ľÉglise 
et la royauté triomphantes, la Révolution vaincue, et quand, 
passant devant sa tombe vide, je songe aux défaites des 
choses qu'il airaait, aux succés bruyants de celieš qďil 
attaqua, j'oublie les deux victoires des Pagannes, les 
joyeuses fétes de Páques, les rassemblements tumultueux 
et conflants, joublie le Cholet tranquille et laborieux 
ďaujourďhui, le Cholet triomphant des premiéres 
conquétes, et je pense au Cholet triste et sombre oú Les- 
cure, ďElbée et Bonchamps sont tombés, oú, dans tout 
ľéclat de sa jeunesse et de sa gloire, Henri lui-méme est 
mort sans ôtre vengé. 



Pierre Gourdon. 



(k suivre.J 




UN ROMANTIQUE ALLEMAND 



/ 



N O YA LIS 



Rares so n t les historiens de la littérature qui conser- 
vérent ľintégrité de leur sens critique devant ľunivers 
changeant et féerique qui se déploie dans ľoeuvre du 
magicien Novalis. Sa personne exerga sur les intelligences 
et sur les sensibilités de ses contemporains un charme 
quasi irrésistible. Et ce charme émane perpétuellement 
des poémes qďil laissa. Toute son individualité faite de 
gráce juvénile et souriante comme de mélancolie brumeuse, 
de hardiesse et de conflance exaltée comme de langueur 
trouble etdésolée, de fécondité joyeuse comme ďimpuis- 
sance morne, sa figúre légendaireďamant ďune maitresse 
lointaine et jamais possédée, de poéte voué tôt á la mort; 
sa vie romantique, passée tantôtá ľair libre des montagnes 
bleues, tantôt dans la mine mystérieuse oú, avec le 
maltre Werner il s'exaltait á lire le livre de ľhistoire 
terrestre; sa fin ďextase aux lévres de ľlnflni, tout cela 
monte des feuillets légers qui forment son oeuvre poétique, 
et crée autour du lecteur une atmosphére de romantisme 
oú le sens critique a peine á vivre. Tout naturellement, une 
légende s'est vite formée autour de ce nom , une légende 
qui dure encore, puisque les jeunes poétes de ľAllemagne 
contemporaine partagent parfoisavecM. Maeterlinck ľidée 



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REVUE DE ĽANJOU 



ďunNovalisdémiurge, inconscient, ďessenceénigmatique, 
« ange inoccupé et distrait par de longs souvenirs 1 ». 

Mais il y a autre chose en Novalis que cette attirance. 
II y a ses idées, ses intuitions surtout, sur le monde, sur les 
choses de la vie et de la religion, il y a le contenu idéal des 
Fragments, ďEuropa, ďUenri ďOflerdingen, ily a ses 
conceptions obscures et souvent contradictoires de poéte 
théosophe et ďilluminé. Ici ľadmiration na'ive fait plače á 
un enthousiasme trop souvent artificiel ou ä un dénigre- 
ment systématique. Selon que le critique séra catholique, 
protestant ou irreligieux, partisan ďun gouvernement 
théocratique ou adepte de théories révolutionnaires, notre 
poéte sera magnifiécomme un apôtre ou rejeté dédaigneu- 
sement comme un visionnaire. Quelques rares auteurs se 
sont efforcés de donner de Novalis une idée exacte ä force 
de documentation consciencieuse et ďobservation subtile. 
Dilthey, Haym, Heilborn ont contribué, plus que personne, 
ä débarrasser ce chapitre ďhistoire littéraire que constitue 
le « cas Novalis » de la végétation touffue dont ľavait 
revétu la controverse politique et religieuse. Un Frangais, 
M. Spenlé 2 , vient enfln de mettre les choses au point en 
analysant les ceu vres du poéte romantiqueavec une patience 
tiés scientifique, en les situant dans leur milieu, en en 
dégageant les causes internes et extérieures, en exposant 
enfln, avec un calme qui n'exclut pas la sympathie, 
ľintérét éducatif et historique qu'elles présentent. 

La tftehe n'était point facile. On développe assez facile- 
ment la philosophie de Fichte de ľidée centrále du moi 
absolu. On peut ramener la théologie de Schleiermacher á 
deux ou trois idées fondamentales : intuition de ľlnfini, 

1 Les disciples á Sais et les Fragmenís de Novalis, traduits de 
ľallemand et précédés ďune intŕoduction par M. Maeterlinck. 
Bruxelles, 1896. 

- Novalis, essax sur ľidéalisme román tique en Allemagnc, par 
E. Spenlé. Paris, 1904, Hachette. 




NOVALIS 



237 ' 



valeur toute individuelle de la religion , son indépendance 
á ľégard de toute spéculation morale et métaphysique. 
Qiťon essaie en face de ľoeuvre de Novalis ce petit travail 
de « réduction », qiťon teňte méme de déterminer en 
grandes lignes une « évolution » dans sa vie intérieure; 
peine perdue. Cet auteur échappe á toute tentative de pian 
méthodique précis. II fut un génie ondoyant comme ľEau, 
ľélément préféré des théosophes et des physiciens roman- 
tiques, de Jacob Bôhme et de Ritter. Qu'a donc fait 
H. Spenlé? II s'est penché sur cette eau profonde, il a 
étudié les multiples rayons qui venaient s'y réfracter ; il 
s'est parfois complu á en admirer lesscintillements fugaces, 
il a su en explorer aussi les régions obscures qui ne 
reflétent que les ténébres. 

Nous assistons ainsi, avec son biographe, ä la jeunese 
inquiéte du poéte, ä cette jeunesse pleinede tátonnements, 
ďenthousiasmes qui durent un mois, de vocations vite 
abandonnées; et déjá nous apparait nettement une face de 
son caractére : un « monoideisme » affectif dont ľobjet 
ne tarde pas á se « volatiliser » pour ainsi dire ä la flamme 
de la passion, une faculté de forte tension nerveuse qui se 
retourne vite en son contraire, une aptitude inquiétante ä 
de rapides dépressions. Puis, c'est ľidylle de Gruningen, 
ľamour mystique dont ľobjet fut la trés jeune Sophie von 
Ktthn, petite áme légére, ingénue, enfantine, que la mort 
promptement transfigura. Le « surmenage sentimental » 
dont cet amour s'accompagna et qui fut préparé par les 
romans de Jacobi , les écrits de Zinsendorf , mena rapide- 
ment Novalis ä ce stade de la passion romantique oú 
ľamant parait ne pas aimer ľélue pour elle-méme, mais 
reportér son amour sur un objet intérieur, sur lui-méme, sur 
ľidée qďil se fait de ľamour, idée infiniment supérieure á 
tous les symboles par lesquels elle s'exprime dans la vie 
réelle. Encore ce sentimentalisme rafflné se pimente-t-il 
ďérotisme mystique. II s'exaspére par la souffrance, paria 

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288 REVUE Ďfc ĽANJ0U 

maladie qui affine les sens, enrichit les tons de la volupté, 
étend la « zóne animique » du mystique et lui donne une 
sensation multipliée de la vie. Haussée á ce point, la 
passion romantique se passe de ľobjet. II se produit en 
amour pour Novalis le phénoméne que nous verrons 
apparaitre dans sa pensée. Le Moi qui sent, comme le 
Moi qui pense, s'affranchit de toute dépendance objective, 
il s'affirme déjá comme le seul créateur. Sophie peut 
mourir : la passion qu'elle alluma va continuer de brúler, 
attisée tout ďabord par la douleur et le deuil ; puis 
celte flamme s'étendra á toute la vie morale du poéte. 

E t cette douleur n'est pas un gouffre oú ľon se débat, 
dans ľangoisse de ne pas trouver ďissue. Novalis chérit sa 
peine, choie son tourment, pour ľacuité qu'il donne á ses 
sensations et ä ses pensées, pour la soif de ľau-delä qďil y 
gagne, pour les révélations insoupgonnées qu'il y regoit. 
Car, pour les ámes inquiétes de la fin du xvm e siécle, le 
besoin du surnaturel, la recherche de ľexaltation flévreuse, 
ľentretien ďune « température animique » élevóe sont 
autant de tendances que partagent tous les « hommes 
hauts * peints par Jean-Paul. Le « délire de désincarna- 
tion », condition des suprômes révélations, a saisicesámes 
ardentes. En attendant la mort , il s'agit de découvrir dés 
cette vie un point de vue ďoú le regard plonge, par 
échappées, dans ľau-delä. De lá les pratiques spirites 
auxquelles fut initié notre poéte et dont M. Spenlé nous 
fait sommairement ľhistoire; de lá la^stricte disciplíne 
morale que s'impose Novalis, les isolements prolongés dans 
la chambre mortuaire de ľaimée, les phénoménes de 
division de la conscience qui permettent á ľinconscient 
ďagir sur son áme et de découvrir á celle-ci les paysages 
crépusculaires de ľ « autre monde » ; de lá ľusage des 
agents chimiques qui provoquent ľextase, de lá, enfln, la 
disciplíne étrange que nous enseigne le Journal du poéte , 
et la poésie transcendanle des Hymnes ä la nuit, ceuvre 



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NOVALIS 



239 



mélodieuse ďun poéte somnambule, ivre de hasehisch. 

Mais, précisons. Le lecteur framjais pourrait croire que 
decette poésie de ténébres le fond moral est le plus radical 
des pessimistes. Qiťon ne s y trompe pas, Werther se sui- 
cide parce que le monde est une prison oii étouffent ses 
aspirations idéales. René proclame une éclatante ruptúre 
de ban avec le monde, en face duquel il dresse son indif- 
férence dédaigneuse. Novalis prend une attitude trés dif- 
férente du désespoir pathétique, comme de la résignation 
stoíque et théatrale. Dans le cas qui nous occupe nous ne 
trouvons pas ce « sentiment de solitude morale » dont 
M. Canat, dans une thése récente, a décrit les nuances les 
plus fines chez les Romantiques et les Parnassiens fran- 
?ais. Chez le mystique allemand ľidée de mort n'est pas 
une idée de révolte misanthropique, ďanéantissement. La 
mort n'est pour lui qďune vie intensifiée, paréedes cou- 
leurs de ľorgie, d'une orgie divine de beauté. 

Optimiste foncier, virtuose de la jouissance, Novalis 
veut faire rendre á la vie humaine tout ce qu'elle peut 
comporter, pour un cerveau finement organisé, de joies 
supérieures. A ľétre spirituel convenablement exalté il 
est donné de considérer la vie comme une « illusion belie 
etgéniale », comme un « spectacle grandiose » — avant de 
goňter aux joies absolument réellea de la mort. 

* * 

Voilá pour le probléme plus particuiiérement psycholo- 
gique — pour ne pas dire pathologique — du Journal et 
des Hymnes á la nuit. Les Fragments posent le probléme 
plus apécialement philosophique des conditions de la con* 
naissance. II est vrai que nous n'y trouvons aucune 
recherche méthodique et rationnelle. Affirmations, pro* 

1 Canat, Une forme du mal du siécle. Le sentiment de la solitude 
morale chez les Romantiques et les Parnassiens. Paris, 1904. 



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HEVUE DE ĽANJOU 



pbéties, « intuitions géniales », analogies fantastiques et 
souvent absurdes, synthéses audacieuses, extra vagances, 
il y a tout cela dans les Fragments. M. de Wyzewa 1 y 
trouve « la théorie compléte du transformisme, ľaffir- 
mation de ľunité chimique des corps simples, Je clair 
pressentiment de la photographie, le pressentiment non 
moins clair de ľorigine infectieuse des maladies... ľidée 
des colonies ouvriéres et des sociétés coopératives *. 
Ľauteur de ces lignes semble avoir pris plus au sérieux 
que le poéte lui-méme de brillants paradoxes. « Faut-il 
toujours ôtre raisonnable? » demande Novalis en parlant 
lui-méme des Fragments. J'ai connu un latiniste qui 
trouvait dans Lucréce la « théorie compléte » de la 
psycho-physique. Les mots sont susceptibles de tant de 
combinaisons ! Et Novalis est un si admirable faiseur de 
c réussites » ! 

' Indépendamment des innocentes mystifications qu'ils 
contiennent, ce qu'il est surtont intéressant de suivre 
dans les Fragments, ďest la fa^on curieuse dont le filon 
de la philosophie de Fichte a été monnayé par Novalis á 
ľimage du parfait romantique. J'aurais aimé trouver au 
début du chapitre iv sur VIntuitionnisme un exposé plus 
systématique des explications qui nous introduisent dans 
la Wissenschaftslehre. Le chapitre y eút peut étre encore 
gagné en cohésion. 

Qďest-ce que le « Fichteisme »? En gros, c'est une doc- 
trine qui adopte, en face du probléme du fondement de 
ľexpérience, ľattitude idéaliste. En quoi consiste cette 
attitude? Les deux éléments de ľexpérience sont, ďune 
part ľobjet, de ľautré ľesprit. Or, philosopher, c est s'é- 
lever au-dessus de ľexpérience, ďest absrtraire, c'est 
séparer par la pensée ce qui est uni dans ľexpérience. Si 
ľabstraction porte sur ľobjet, il reste le « moi en soi ». Si 

1 Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1900. 




NOVALI8 



241 



elle porte sur ľintelligence, il reste la « chose en soi ». Le 
premiér procédé est ľidéalisme; le second le dogmatisme. 
Et Fichte montre que le dogmatisme est impossible, puis- 
qu'il s'efforce de faire sortir de ľobjet la représentation de 
ľobjet, de ľôtre la conscience. Or Vintelligence qui se 
contemple, qui s'apparalt ä elle-méme, implique par lä 
méme une existence. Mais inversement, de la simple 
existence, il ne saurait jamais sortir une intelligence. II y 
a lá un ablme que le dogmatisme ne saurait franchir, une 
genése qu'il est impuissant ä expliquer. 

Quant á la solution kantienne, qui consiste ä poser 
ľobjet comme « chose en soi »', « nouméne » inconnais- 
sable, elle engage en deux contradictions insolubles : 
ľ elle rapporte les phénoménes au nouméne comme leur 
cause; elle applique donc á la c chose en soi » la caté- 
gorie de la causalité qui ne peut étre — d'aprés Kant lui- 
môme — appliquée qu'aux phénoménes; 2° elle pose le 
nouméne, c'est-á-dire ce que nous ajoutons par la pensée 
au monde phénoménal, comme Y Étre indépendant de 
notre pensée. A la plače de ce mélange inacceptable de 
dogmatisme et ďidéalisme, il faut mettre ľidéalisme pur, 
en supprimant cette « chose en soi », en posant le « moi » 
comme fondement explicatif de tous les phénoménes. 

Au début de sa philosophie, Fichte pose donc le moi 
absolu, qui n'a pas encore ďobjet hors de lui. Ce moi 
n'est pas le moi individuel ; ce n'est pas le moi de la 
conscience réelle, c'est le moi qui se pense lui-môme, 
qui constitue ľunité primordiale de la pensée et de la 
chose pensée. II n'est pas un étre, un fait accompli : il se' 
pose lui-méme, il est un acte. Aussi est-il impossible ďen 
prendre conscience par le moyen des concepts, á la fa^on 
de la pensée qui s'exerce sur les objets : il est pergu par la 
conscience qu'on prend de son étre intime, de sa liberté 
absolue ä ľégard des choses, par ľ « intuition intellec- 
tuelle ». Tout le contenu de notre conscience ne sort donc 




REVUE DE ĽANJOU 



que du moi. Mais, pour que le moi soit capableďune repré- 
sentation, il lui faut le non-moi. Dans le moi, il y a donc 
le moi et le non-moi. Le moi se limite lui-méme, se prive 
pour ainsi dire d'une partie de sa réalité pour la reportér sur 
le non-moi ; il se pose comme conditionné par lui et le condi- 
tionnant. Comment cette délimitation réciproque est-elle 
possible?En supposant dans le moi une activité indépen- 
dante, autonome, qui consiste ä lirniter ľactivité — en soi 
iníinie — du moi, comme par un choc extérieur. Cette 
activité, c'est ľimagination productive. (ľest un travail 
inconscient, qui produitľobjetet qui, parcequ'il le produit 
inconsciemment, nous le fait apparattre hors de nous. 

Le monde extérieur est donc pour ľidéaliste une limite 
que le moi s'oppose á lui-méme. Cette limite n'estpas flxe, 
car le moi n'est pas susceptible de délimination définitive. 
Aprés chaque sortie, ľimagination revient ä son point de 
départ et se rejette de nouveau á ľinfini. Nouvel essai de 
délimitation, nouvel essor par delá la limite que le moi 
s'est créée. C'est dans ce processus ininterrompu que 
consiste le développement de notre activité représentative. 

Cette exaltation du moi, cette afflrmation d'une expé- 
rience interne, supérieure á toute expérimentation exté- 
rieure, cette conception du moi créateur de ľunivers, 
conquirent tout de suite les romantiques. Schelling, Fr. 
Schlegel eurent tôt fait de se bátir un t idéalisme transcen- 
dental » bien au-dessus du monde borné des vérité desens 
commun oú triomphent les tétes vulgaires. Novalis pro~ 
clama la souveraineté indiscutable du « démiurge » 
humain. « Ľexpérience et la náture diront ceqďelles vou- 
dront »; les décrets de ľintuitionnisme sont irróvocables. 
Les matbématiques sont lá pour prouver la docilité de la 
náture aux affirmations de ľesprit. Aussi, pour Novalis, 
la philosophie doit-elle étre la « mathématique univer- 
selle » , et le voici táchant ä c mettre ľabsolu en loga- 
rithmes », ä découvrir un systéme de notations analogue 



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NOVALIS 



243 



ä ľalgébre, pour y embrasser toute la réalité. Les termes 
antithétiques c esprit » et « matiôre • , « forme » et 
« contenu, » « moi » et « non-moi » se rapprochent, se 
combinent en ďaventureuses synthéses. Tous les conflits 
se neutralisent. II n'y a plus de contraíres dans le ciel 
abstraitde la métaphysique romantique. C'est ľäge d 'or de 
la philosophie. 

Gomme condition de toute abstraction, Fichte avait posé 
le pouvoir absolu ďabstraction auquel il avait donné le 
nom de Raison. C'est par la Raison que ľhomme prend 
enfm conscience de la différence radicale qui existe entre 
le non-moi, duquel il est possible ďabstraire, et ce sur quoi 
ľabstraction ne peut pas étre opérée sans reste : le moi. 
C'est par la Raison que le moi reconnait enfin que toute 
détermination venaitde lui, et de lui seul; c'est par elle 
que nous arrivons á la conscience pure. Et voilá comment 
le théoricien idéaliste posait ľapaisement des conflits. 
Novalis va nous donner la traduction mystique de ces 
pensées. Ľidéal de la conscience véritable, on ľatteint par 
ľextase. Par elle le poéte découvre ľarbitraire qui fait le 
fond de ľunivers. Le monde est un mirage. Et, tandis que 
Fichte, logiquement, voit le couronnement de la philo- 
sophie dans ľactivité pratique de ľhomme, dans ľeffort du 
moi pour produire ľharmonie compléte du monde avec lui, 
ľabolition finále de toute résistance en dehors de lui, 
ľaccomplissement total du moi, tandis que le moraliste- 
citoyen excite les jeunes générations ä ľaction morale, 
seule digne ďun coeur viril, Novalis s'avance ďune 
démarche incertaine entre les illusions que sa pensée a 
percées á jour et se réfugie enfin dans le domaine de ľart, 
seule région oú ľillusion devienne vérité, oú s'affirme sans 
entrave ľactivité créatrice dont le monde et la vie ne sont 
qiťune ébauche. 

Nousavons vu quel rôle essentiel jouait dans la doctrine 
de Fichte ľimagination productive. Tout sort de ľimagi- 




244 



REVUE DE ĽANJOU 



nation : elle est la source de toute connaissance, elle nous 
fournit toutes les catégories que Kant faisait sortir de 
ľentendement. Ici encore les romantiques vont * fichtiser 
mieux que Fichte ». Ils annoncent donc que « tout ce que 
produit ľimagination existe par la méme réellement ». 
Par ce sens merveilleux, déclare Novalis, ľhomtne efface 
les limites ordinaires de ľimaginaire et du réel; il est 
mage, il peut agir sur ses organes, il peut méme « restaurer 
des membres perdus » , se créer des sens nouveaux. Le 
critére de la réalité ne peut étre cherché ailleurs que dans 
les données du « sens intime ». Le monde est un réve, le 
réve est un monde. Croire, affirmer, ďest se libérer des 
idéaux tendancieux, contradictoires, du savant, de ľhomme 
ďaction. Réver, sentir, aimer, constituent la poésie, ľart 
libérateur oú le génie rend méthodique, consciente, ľacti- 
vité spontanée du « gemíit », oú le poéte se móle aux 
choses, pour en donner un tableau plus riche et plus 
parfait, lui qui voit ľinvisible, touche ľimpalpable. Car 
le poéte a développé en lui ľ « organe intérieur du réve », 
cette faculté merveilleuse qui, méme soustraite aux 
impressions des sens extérieures, serait capable de cons- 
truire sans eux un univers exactement semblable á celui 
qui nous est fourni ďordinaire par eux, Et quelle sera 
cette poésie transcendentale, cpmmencementet fin de tout, 
cette poésie par quoi s'exprimera parfaitement la méme 
pensée démiurgique que les différents arts et sciences ne 
font que formuler ä ľaide ďun systéme particulier de 
signes ? 



Elle sera symbolique. Le symbole n'est-il pas á ľorigine 
de toute pensée, puisque la pensée la plus primitive nait 
ďune conformité mystérieuse, ďune sorte ď « harmónie 
préétablie * entre le monde et ľesprit? Le langage, inštru- 
ment indispensable de la pensée, est un premiér degré de 
conscience dans le symbolisme. Mais le langage vulgaire 



* 




N0VALI8 



245 



n'estqu'uD moyen inférieur ďexpression; le langage scien- 
tifique paralt ne plus se souvenir du symbolisme primitif, 
car, entre lui et la chose qďil signifie, n'existeplus aucun 
lien orgaaique, transcendant. Le langage poétique, au 
contraire, riche de tous les éléments plastiques, musicaux, 
qu'il contient, est le seul langage « dynamique », évoca- 
toire. En associant ses mots selon de merveilleuses affinités, 
dont ledivin hasard lui dictesouvent les plus ingénieuses, 
le poéte déchalne subitement dans notre conscience un 
véritable tourbillon ďassociations ďidées toutes neuves. 
Ľartiste en mots, ľenthousiasle d u verbe, est celui qui 
pressent magiquement les puissances occultes du mot sur 
le moi bumain. Par le rythme qui berce, qui endort, il 
accélére cette véritable t suggestion » ; par le symbole il 
donne ä ľidée ľaspect troublant des contrées lointaines, 
des paysages antiques, il lui ajoute ľattrait ďune science 
ä demi dévoilée, ďautant plus alliciante. Ľartiste roman- 
tique enfin sait que le mystére non seulement nous envi- 
ronne, mais qu'il habite en nous; son art sera donc 
intérieur, c'est-á-dire qu'il tendra verš ľexpression musi- 
cale, et c'est par lá qu'il semble annoncer la conception 
schopenhauérienne et wagnérienne de la musique : ľart 
supréme oús'exprimeconfusément ľinexprimable volonté. 



Fichteisme romantisé, idéalisme saturé d'occultisme, 
symbolisme, tel est ä peu prés le * résidu » idéal qui 
demeure au fond du creuset oú M. Spenlé a jeté les Frag- 
ment*. Mais Fichte ne pouvait satisfaire longtemps les 
exigences sentimenlales de Novalis. Plus Fichte multi- 
pliait les applications pratiques de son systéme, plus il 
tournait son effort verš le droit, verš la moralisation de 
ľÉtat, des sociétés, plus sa philosophie se faisait sociale, 
nationale méme, plus les romantiques affirmaient la 
nécessité de le « dépasser ». 




246 



REVUE DE ĽANJOU 



Pour Fichte, la náture n'est qďune abstraction, le 
c choc » nécessaire au moi pour qďil prenne conscience 
de ľabsolu en lui-méme. Sous ľidentité absolue, mais 
idéale du moi et du non-moi , il montrait toute ľaclivité 
réelle de ľhomme dominée par la lutte perpétuelle, saus 
répit, sans jouissance reposante, désintéressée, de ľesprit 
contre la náture qu'il veut soumettre ä ses lois. Réforma- 
trice, révolutionnaire, inesthétique, « acosmique *, cette 
doctrine cessait ďétre romantique. II fallait lui opposer 
une pbilosopbie mystique, poétique, religieuse, de la 
náture. Nous en trouvons les membres épars dans le recueil 
des Fragments parus dans VAthenceum sous le titre de 
Poussiéres ďétamines, dans un autre fragment Le dis- 
ciple á Sais, dans le conte de Klingsohr, dans le román 
Henri ďOfterdingen. C'était ďaprés des régles fixes, en 
vertu ďune nécessité profonde, intime, que Fichte faisait 
sortir du moi la náture. Avec Novalis, lecteur enthousiaste 
de Plotin, c'est en vertu ďune sympathie universelle, 
ďun acte ďamour, que ľáme humaine communie avec 
ľáme universelle, inconsciente , lien organique entretous 
les étres particuliers. C'est ľamour qui initie á la science. 
Hyacinthe, amant ingénu de Petite-fleur-des roses, trouve 
sous le voile d'Isis... ľamante qu'il avait quittée pour la 
Vierge voilée. (Conclusion du Disciple á Sais.) L/univers 
avec ses trois régnes serait pour nous une énigme, si son 
pian ne se trouvait dans ľhomme, Sens de la terre. C'est 
la mission du poéte ďannoncer aux humbles les secrétes 
affinités éparses sur la face du globe. 11 ne le peut qu'en 
brisant le mur de sa conscience égoíste, en ouvrant son 
coeur aux confidences de la Déesse. Tandis que le physi- 
cien ordinaire observe servilement les phénoménes exté- 
rieurs, le physicien romantique prend magiquement cons- 
cience en lui des effets partout identiques du galvanisme 
universel, il pressent ľondulation partout propagée de la 
vie du grand « Animal-Univers ». 





NOVALIS 



247 



Réunissant en une synthése plus hardie les idées de 
Ritter, des Swedenborgiens, de Mesmer, des adeptes de la 
«Rose-Croix », des illuminés, Novalis crée autour de lui 
les rapports magiques qui permettent de franchir ľen- 
ceinte de la personnalité physique, de surprendre Qá et lá 
les intentions terribles ou humoristiques de la náture ani- 
male et végétale, ďélever á un degré ď c animation » 
plus haut les énergies engourdies dans ľunivers minéral, 
de transformer la ville « pétrifiée » en la cité spirituelle de 
ľavenir. Et c'est lá, en résumé, ce qu'annonce le conte 
de Klingsohr dont M. Spenlé, trés finement, commente le 
jeu fantastique ďallégories. Cest égaleraent, enrichi de 
toute ľexpérience du poéte, ľévangile auquel aboutiront 
les multiples aventures ďHenri d'Ofterdingen. Aprésavoir 
traversé le monde de la chevalerie, aprés avoir aimé 
ľOrient dans la personne de Solima, incarnation de la nos- 
talgie romantique du poéte, ľadolescent con?oit ľuniversel 
symbolisme. Ľunivers n'est que ľhistoire de sa propre 
áme. Dans la caverne souterraine, ľermite, comte de 
Hohenzollern, lui montre le livre, oíi, dans une écriture 
surnaturelle, Henri se retrouve lui-méme figuré, mélé á 
ľentrelacement inflni des formes de ľunivers.. II ne lui 
manque plus dôs Iors qďune initiation : celie de ľamour. 
Elle lui est donnée par Mathilde, ľexquise ôlle du poéte 
Klingsohr (Goethe). Mais ľamour, pour étre la cause de 
révélations plus augustes, doit se transformer par la 
mort. Cest Mathilde, la fille du génie sensé, économe, pra- 
tique, qui ouvre au poéte les vraies sources de la poésie 
supérieure — que le pére n'a pas connues. Mort ďHenri ~ 
le moi romantique s'ablme dans ľuniversel transformisme, 
dans la contemplation panthéistique de ľinfini. 



J'ai résumé par ce hátif et trés défectueux essai de syn- 
thése le substantiel chapitre que M. Spenlé intitule Philo* 




248 



REVUE DE ĽANJOU 



sophie de la náture et celui qifil consacre á Henri ďOf- 
terdingen. Faisant bon marché du pian historique, j'ai 
tenu ä systématiser briévement la contemplation de la 
náture, telle qiľelle se développe et s'achéve, des Frag- 
mente au román déjá cité. 

De cette contemplation se dégage une « Religion natu- 
riste » que nous verrons dans la suite toucher au catho- 
licisme idéal, au christianisme modernisé du pamphlet 
Európa ou la Chrétienté, ou des Hymnes spirituelles. 

Nous nesuivrons pas M. Spenlé dans ses développements 
sur le catholicisme politique, sur le piétisme offlciel qui 
prospéra si grandement autour du roi de Prusse Frédéric- 
Guillaume II, roi aussi célébre par le reláchement de ses 
moeurs que par ses aptitudes mystiques, sur les Francs- 
Magons théosophes et la Rose-Croix, sur le mouvement de 
réaction contre le rationalisme démodé du vieux NikolaT, 
et de sa revue, la Bibliothéque universelle allemande. Je 
sais bien que ďest lá le milieu oú il faut situer ľ « Európa ». 
Mais plus intéressantes pour nous soht les influences théo- 
logiques et artistiques auxquelles se trouva soumis notre 
poéte. Tieck, Gries, Steffens, représentent ici le piétisme 
cérébral, issu de considérations esthétiques (La galérie de 
Dresde, la Madone Sixtine de Raphaél). Schleiermacher, 
avec ses « Discours sur la religion », représente ľélément 
actif de rénovation morale de la religion. II exposait 
éloquemment ľidée ďune religion sans dogmes, toute 
intérieure, dont le phénoméne centrál est le sentiment 
immédiat de ľinfini, de ľéternel; il délimitait soigneuse- 
ment le domaine religieux, indépendant de celui de toute 
éthique et de toute spéculation métaphysique ; il faisait 
ďune telle religion un « chant intérieur » « accompagnant », 
mais ne conditionnant pas ľexercice des acti vités humaines. 
Panthéisme subjectif, individualisme de croyances, aban- 
don de la conscience volontaire au sein des forces sponta- 
nées, autantde formulesqui se ra^prochent singuliérement 





NOVALIS 



249 



de celieš qui se dégagent de la c philosophie de la náture » 
etde la'doctrine de la t Weltseele ». 

Saturons cette doctrine de symbolisme mystique, de 
tendresse naive, d'enthousiasme poétique, d'images 
concrétes, et nous avons les hymnes théosophiques. Ajou- 
tons-y ľattachement sentimental á la personne de Jésus, 
motif principál de la théologie de Zinsendorf, la pitié 
miévre, souvent pathologique en face des détails doulou- 
reux de la Passion, ľamour mystique, ľamoureuse ado- 
ration pour Márie, la « femme idéale », et nous avons 
les c Hymnes ä Jésus », les « Hymnes ä Márie ». Mettons 
enfin ces motifs sentimentaux en harmónie avec les préoc- 
cupations politiques, sociales, ďun réveur amant du 
moyen äge et donnons au tout ľaspect d'une nouvelle 
révélation, ďune église indépendante, dont les dogmes 
sont des aspirations vagues ďharmonie, de conciliation, et 
nous obtiendrons le pamphlet c Európa ». 

II va sans dire que cette derniére partie de ľoeuvre a 
soulevé les commentaires les plus contradictoires. Dans 
ľarticle déjä cité de la Revue des Deux Mondes, M. de 
Wyzewa cite, avec un enthousiasme renouvelé de Bartbel, 
de Julian Scbmidt et de tant ďautres historiens tendan- 
cieux de la littérature allemande, la page oú Novalis 
déplore, avec la naissance du protestantisme dessécbant, 
ľapparition funeste de la science philologique, qui eut 
pour conséquences ľimportance croissante de la lettre qui 
tue ľesprit, le développement de la philosophie moderne, 
irrespectueuse de ľenthousiasme, de ľémotion , de la fan- 
taisie. Et ce sont ces mémes lignes qui ont provoqué les 
protestations passionnées des néo-hegeliens, des Arnold 
Ruge, des Henri Heine, protestations dirigées contre tout 
ce que cette condamnation des conquétes de ľesprit scien- 
tifique moderne peut avoir ďirrationnel , de trouble, de 
malsain. Nous ne rechercherons pas ici si Novalis a fait 
preuve ďun sens historique trés exercé dans sa glorifica- 




so 



REVUE DE ĽANJOU 



tion du moyen ftge, dans ses enthousiasmes rétrospectifs 
pour une Európe chrétienne, pacifique (?), confréŕie des 
peuples soumis ä la môme autorité spirituelle. Mais aux 
protestants zélés qui croient pouvoir délivrer á Novalis, 
d'aprés les « Hyranes ä Jésus », un brevet ďorthodoxie, 
nous conseillons simplcment de méditer les « Hymnes ä 
Márie » et de se souvenir que deux seulement des hymnes 
du poéte ont pu étre admis, avec des coupures, dans les 
recueils populaires Aux catholiques auxquelsľ c Európa » 
a fait coocevoir des espérances exagérées, recommandons 
de lire la fin du pamphlet, frauduleusement soustraite 
ďabord des oeuvres complétes par le converti Fr. Schlegel. 
Je la résume. En présence des divisions présentes, demande 
Novalis, faut-il retourner au catholicisme romain? — 
Aucunement. Devenu une confession pármi les autres, le 
catholicisme a été faussé dans sa signification profonde. 
Le poéte annonce donc une église nouvelle, celie qďá la 
méme époque appelaient aussi de leurs voeux les sectes 
mystiques, que révaient Hôlderlin,Zacharias, Werner, les 
physiciens romantiques, Gette religion, sans dogmes, sans 
morale, attend sa Bible. Elle prend déjá corps : c'est la 
Religion naiuriste, qui interprétera au moyen de symboles 
Dieu et la náture indissolublement unis, qui montrera dans 
les choses ľ esprit qui les anime, qui sera toute ďélans 
spontanés, qui aura pour base la divinisation de tous les 
instincts du coeur, la transsubstantiation de la matiére et, 
inversement, la matérialisation des puissances surnatu- 
i elles, ľassimilation réelle de Dieu. 



Ne cherchons donc pas ä enrôler Novalis sous une ban- 
niére. II fut le grand poéte du romantisme ; il le fut sur- - 
tout par une sensibilité dont la finesse est ä peu prés 



* 




N0VAL1S 



2S1 



uoique dans cette période troublée. Bien inférieur ä Fichte 
pour la Iogique et la force des conceptions, inférieur á 
Schleiermacher au point de vue de la valeur éducative — 
en prenant ce mot dans son sens le plus largement humain 
— il incarne tout ce que Ie romantisme évoque ďattirant, 
de nostalgique, de douloureux, de maladif. Doué de cette 
faculté ďabstraction unique que Carlyle admire en lui, il 
s'est complu dans des constructions idéales ďune architec- 
turesi irréelle, si translucide, qu'elles ont pu se soutenir 
sur les bases les plus paradoxales. Si certaines parties de 
son ceuvre sont des paysages simples et graves, faits 
exprés, semble-t-il, pour notre réverie qu'elle berce et 
repose, d'autres ressemblent á la ville magiquepétrifiéedu 
conte, avec son palais silencieux, ses arbres de métal, ses 
fleurs de givre et la gréle colonnette de son jet ďeau. 
Amant éperdu de la náture, Novalis ľa trop symbolisée, 
allégorisée, trop taillée á la mesure de son moi. 

« Soyons intérieurs », dit Ylmitation. Novalis ľa été 
plus que personne; il ľa été au point de vouloir, sans sor- 
tir de son moi, y jouir de ľunivers entier. Anti-intellec- 
tualiste avant Schopenhauer, il a poussé jusqďá ses con- 
séquences les plus absurdes le mépris de la science exacte. 
Voluptueux solitaire, il a fait de la jouissance extatique de 
soi-méme toute une philosophie hédoniste. Poéte septen- 
trional, « homme de crépuscule • penché sur ses réson- 
nances intimes, il paralt, malgré ľenthousiasme factice 
de quelques jeunes gens, peu destiné á servir de guide aux 
nouvelles générations. Celles-ci se persuadent de plus en 
plus que « ľintuition géniale » a peu de vertu quand elle 
ne repose pas sur le terrain solide de ľexpérience honnie 
par les savants de ľécole de Novalis. 

Elles aussi ont besoin de croire et ďespérer, mais leur 

1 M"* Ricarda Huch, Die Blilíezext der Romantik. Leipzig, 1901. 



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252 REVUE DE LANJOU 



foi dans la réalisation lente du divin se défie des excita- 
tions malsaines du mysticisme romantique. Et ce qu'elles 
clemandent ä ľartiste, ce sont moins des confessions de 
voluptueux raffiné qu'une peinture toujours plus expres- 
sive de ľhomme et des milieux, en méme temps qu'une 
loriflcation fervente des instincts féconds de la vie. 

Oswald Hesnard. 



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r 



STANLEY 



LE ROI DES EXPLORATEURS ET DES REPORTERS 



De la pléiade de voyageurs célébres qui, par ibis au péril 
de leur vie, on t cueilli des lauriers scientifiques en explo- 
rant ľAfrique, un nom surtout se détache avec une 
vigueur singuliére et domine de sa hauteur puissante ľin- 
trépide légion. (ľest Stanley ! Tel un majestueux menhir 
se dresse au-dessus des alignements mégalithiques, épars 
dans la plaine. 

Dautres, corame Speke, Grant, Burton ou Cameron 
(pour nous limiter), jouissent peut-étre ďune réputation 
plus 8olidement établie auprés du monde savant; car un 
des principaux mérites de cet explorateur, aux amples 
vues synthétiquesj a été de préciser et de coordonner avec 
métbode les renseignements géographiques, souvent 
vagues et disséminés, fournis par plusieurs de ses devan- 
ciers. 

Livingstone, par exemple, ceint de la triple auréole du 
géographe, du médecin et du missionnaire philanthrope, 
une de ces admirables natures qui, par leur sublime idéal, 
honor en t tant ľhumanité, lui est, sous le rapport moral, 
certainement supérieur. 

Stanley, antinomie vivante, bien qu'il s'attendrit sur le 
triste sort des gentilles gazelles tom ba n t sous ses balles, 
ne s'est guére piqué de sentimentalité ä ľégard desNoirs, 
bagage parfois encombrant pour un explorateur pressé 



17 




REVUE DE ĽANJOU 



d'arriver au but et résolu á se frayer une voie, par la 
haclie et au besoin par la carabine, á travers tous obstacles : 
foréts inextricables, cataractes ou sauvages tribus de can- 

nibales. 

Mais ce roi des reporters était passé maltre dans ľart 
de la réclame fin de siécle; aussi, pármi les voyageurs 
renommés, nul mieux que lui ne savait frapper ľimagi- 
nalion populaire. II fut donc doublement grand, double- 
ment célébre : et par ses exploits mémes et par une mer- 
veilleuse mise en scéne, parfois trop théátrale. 

Doué ďune énergie de fer, d'une inlassable opiniátreté, 
ďun rare ascendant moral sur ses compagnons, enfin 
« d'un génie militaire de premiér ordre », comme ľa 
remarqué ľéminent géographe-philosophe Élisée Reclus, 
Stanley, s'il était né quatre siéclesplus tôt, se serait certes 
acquis une étincelante renommée pármi les plus audacieux 
boucaniers, pármi ces capitans ou condottieri toujours 
préts ä mettre leur rapiére aventureuse au service du 
prince le plus prodigue, á moins que ce génial descobri- 
dor, au tempérament ďirrésistible conquérant, ne se fút 
t a i 1 1 é avec sa durandal un Empire! 

Le héros s'est ďabord montré Warwick ä sa maniére ; 
s'il n 1 a pas fait de roi's, il a du moins largement con- 
tribué á doter un monarque, Leopold II, ďune nouvelle 
souveraineté sur un immense empire ďoutre-mer. « ĽÉtat 
libre du Congo », sorti de ľ « Association internationale 
afľicaine », á la puissante organisation duqnet il présida 
comme premiér directeur, n'est-il pas en grande partie 
son oeuvre? 

Étrange destinée que celie de cet orphelin gallois % dans 
sou ni maille, John Rowlands de son vrai nom, adopté ô 
quinze ans par un milliardaire de la Nouvelle-Orléans, 

1 Né en 1840 k Denbigh, petite ville du pays de Galles, fils dô 
malheareux paysans et élevé dans un asile de pauvreô (workhouse). 



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STANLEY 



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Stanley (qui lui joue le to u r de mourir sans laisser de testa- 
ment), et bientôt réduit á reprendre la dure vie des hasards. 
Eogagó dans les rang6 des « Confédérés », il gagne ses 
galons et, corame ľimmortel Gervantôs, devient officier de 
forlune 1 avaat de tenir la plume! Puis il simprovise war 
correspondant „ correspondant de guerre, pour le compte 
du New York Herald j prend part á cette briliante campagne 
du général sir Napier sur les hauts plateauxde ľAbyssinie 
contre le négus Théodoros (1867-1868) et rentre en Európe 
pour envoyer á la metropole yankee des lettres pétillantes 
de pittoresque originalité sur ľEspagne etla F ranče. Alors 
M r Gordon Bennett, qui 6e connait en hommes et en écri- 
vains, lui propose á brúle-pourpoint une délicate et péril- 
leusemission : courir ä la recherche de Livingstone, cerné 
par les Mahdistes au cc&ur du noir continent. 

« Le 16 octobre de ľan du Seigneur 1869, a dit Stanley, 
a j'étais á Madrid, rue de la Croix; j'arrivais du carnage 
« de Valence. A dix heures du matin on aťapporte une 
« dépéche; j y trouve les mots suivants : Rendez-vous ä 
« Paris; affaire importante. Le télégramme est de James 
« Gordon Bennett fils, directeur du New York Herald. » 
Le surlenderaain, le reportér arrive tout essouíflé dans le 
bureau de ce roi de la presse amóricaine et alors inter- 
vient entre eux le laconique et curieux dialogue suivant : 
« Livingstone 2 est perdu, dit Gordon Bennett. — Oui. — Le 
« regardez-vous comme mort? — Non. — Avez-vous idée 
a ofii il pourrait étre? — Non. — Voulez-vous tenter de le 
« retrouver? — Oui; mais ľentreprise vous coútera cher ! 

1 Enseigne dans la marine des Etats-Unis sur le vaisseau de 
guerre le Ticonderoga (1864). 

1 Dávid Livingstone, né k Blantyre (Ecosse), 1813 ; mort de fatigues 
le ler mars 1873 sur le plateau de Lobisa (Afrique orientale). Son 

Eremier voyage important date de 1849 ; on lui doit la découverte du 
tc N'gamii du haut Zambéze (1861) , du lac Nyassa (1869), du cours 
inférieur dela Ravouma (1861). des lacs Moero, Bangouélo, Kamo- 
londo, etc. Livingstone a publié trois volumes de ses voyages : 
Expioraiions dans V Afrique centrále (1867-1866-1876). 



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256 REVUE DE ĽANJOU 

(( — Peu importe! II est minuit. Étes-vous prôt á partir 
« demain pour Marseille? — AU right! * 

Ainsi, sans hésitation, sans sourciller, cet homme, au 
caractére trempé comme ľacier, accepte de se lapcer dans 
le mystére et ľinconnu de ľAfrique! Le 16 janvier 1871, il 
est ä Zanzibar : ä la háte il compose son escorte ďanciens 
j)orteurs de Grant, de Speke et de Burton. La colonne, 
formée de cinq groupes, au total deux cents hommes 
environ, se met bientôt en route et, aprés dix mois des 
plus durs périls et de fatigues extraordinaires, a le bon- 
heur inespéré de découvrir la retraite du « doux et réveur 
missionnaire », sur les bords du lac Tanganyka, prés 
íl Oudjidji (10 novembre 1871), oíi ľapôtre explorateur, 
qui venait deffectuer la découverte du grand cours ďeau 
le Lualaba, remettait sa santé trés affaiblie au retour 
ďune expédition au Manyéma. (ľest avec une bizarre 
solennité, bien faite pour frapper ľimagination des Noirs, 
témoinsde ľévénement, que se fit la rencontre des deux 
« Africains Chacun ďeux avait tiré de sa garde-robe son 
plus beau costume et, de part et ďautre, on recourut á un 
cérémonial qui ne laissait pas de détonner dans ces milieux 
tiemi-sauvages. 

Voici ďailleurs en quels termes Stanley a raconté lui- 
méme cette émouvante entrevue : 

« Mon coeur, dit le reportér américain, battait á se 
« rompre ; mais je ne laissai pas trahir mon émotion, de 
t( peur de nuire ä la dignité de ma race. J'écartai la foule 
« et me dirigeai entre deux haies de curieux verš le demi- 
« cercle ďArabes devant Iequel se tenait ľhomme ä barbe 
« grise. Tandis que j'avan^ais lentement, je remarquaissa 
c päleur et son air de fatigue. II portait un pantalon gris, 
« un veston rouge et une casquette blanche ä galon ďor 
« fané. J'aurais voulu courir á lui, mais j'étais Iäche en 

présence de cette foule. J'aurais voulu ľembrasser; mais 
« il était anglais et je ne savais pas comment je serais 



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STANLEY 



257 



« accueilli. Je fis donc ce que m'inspiraient la couardise et 
« le faux orgueil; j'approchai ďun pas délibéró et dis en 
«c ôtant mon chapeau : 

« Le docteur Livingstone, je présume? 

« — Oui, répondit-il, en soulevant sa casquette et avec 
« un bienveillant sourire. 

« Puis chacun se couvrit la téte et les mains se serrérent 
« avec effusion. 

« Je remercie Dieu, repris-je, de ce qiťil nťa permis de 
« vous rencontrer. 

« Je suis heureux, íit-il, ďétre ici pour vous recevoir. 

La joie de Stanley était sans bornes. « Que n'aurais-je 
« pas donné dit-il encore pour avoir un coin de désert oú, 
« sans étre vu, j'aurais pu me livrer ä quelque fólie, me 
« tordre les mains, faire une culbutte, fouetter les arbres, 
« enfin donner libre cours ä la joie qui m'étouíľait ! » 

De son côté Livingstone, vieilli, maigri, mais soudain 
électrisé, ne cessait de s'écrier avec transport : « Vous 
nťavez sauvé la vie ! » 

Le missionnaire apprit avec stupeur de la bouche de 
Stanley les importants événements qui depuis plusieurs 
années avaient bouleversé la politique européenne : 
Sadowa , ľouverture du canal de Suez et enfin la guerre 
franco-allemande. Livingstone regut avec bonheur et recon- 
naissance les vivres, les médicaments et les marcbandises 
multiplesque lui apportait ľexplorateur américain; mais 
il trompa les espérances de ce dernier, en résistant obsti- 
nément ä toutes les vives instances faites par « son sauveur > 
pour le décider ä retourner avec lui en Európe. II tenait 
absolument ň poursuivre le cours pénible mais fructueux 
de ses explorations, ainsi que ses Iaborieux travaux 
d*études géographiques sur le Haut-Nil. Ľexplorateur 
anglais voulait s'assurer ďune part si le Loualaba est un 
affluent du grand fleuve égyptien, de ľautre si le lac 
Tanganyka forme bien un de ses importants réservoirs. 




288 



REVUE DE LANJOU 



H proposa donc á ce nouveau compagnon ďexploreľ 
ensemble les rives septentrionales du vaste lac. Fort dégu 
dans son espoir de ramener triomphalement á Londres 
ľillustre explorateur, mais faisantcontremauvalse fortune 
bon coeur, Stanley accepta et, pendant quatre mois, tou 8 
deux poursuivirent avec une égale valeur les recherches 
commencées par Livingstone et parvlnrent á relever ľexís- 
tence ďune riviére, le Rouzizi, encaissé entre de hautes 
montagnes et dont les eaux se déversent dans le Tanga- 
nyka. Le 14 mars 1872, les explorateurs se séparérent et 
Stanley repartit seul pour ľAngleterre, oix il fut ďabord 
accueilli assez froidement; maisil obtintcependantbientôt 
des marques insignes de faveur, tant de la reine Vietor i a 
que de la « Société royale de Géographle de Londres » et, 
improvisé écrivain, fit alora paraitre son premiér ouvrage 
sensationnel : Comment f ai reírouvé Livingstone. G'était 
aussi le premiér jalon de sa réputation, qui n'allait faire que 
s'étendre et grandir avec une vertigineuse rapidité. Son 
repos ďailleurs fut de courte durée ; « le démon * das 
voyages et des aventures le possédait pour longtemps. 
Citons, seulement pour mémoire, sa participation ä la 
briliante campagne de sir Garnet Wolseley (1873-1874) 
contre les Achantis (côte de Guinée) et qui se termina par la 
prise deCoumassie, capitale du roitelet négre Kalkalli, et 
par le traitó, si avantageux pour ľAngleterre, de Fomanah* 
Mais ďest la côte orientale ď Afrique qui attire Stanley irré- 
sistiblement; cette fois, ďest aux frais communs du New 
York Herald et du Daily Telegraph de Londres que ľinfa- 
tigable reportér retourne ä cette région des * Grands Lacs », 
qui exerce sur lui une sorte de fascination et ä laquelle il 
sera redevable de sa jeune et bientôt briliante célóbrité. 
II y passe, de 1875 á 1877, trois années, les plus fertiles 
en grandes découvertes géographiques, Partide Bagamoyo 
(Océan indien), ľexplorateur atteint les rives du lac Nyanza- 
Victoria, sur lequel il lance son bateau démontablô le Lqdy* 




Alice; cerné par qne bande de « deux centa noirsdómons, 
« faisant tournoyer aqtant de massues autour de nos tétes, 
c dit-il, luttant pour nous insulter de plus prés et saisir 
« ľoccasion de nous transpercer ou de nous assommer », 
au milieu des troupes fluviales ďhippopotames, alors si 
abondants en ces parages lacustres. Puis il a une entrevue 
a vec le fameux roi Mtésa, « ľempereur de ľOuganda », dont 
Speke avait fait un portrait si noir, mais qďil représente, 
lui , sous les traits du plus généreux et du plus intelligent 
des potentats africains. « La surprise avec laquelle je 
« trouvais dans le personnage que Speke nous avait dépeint 
c comme un despote vaniteux, emporté et sanguinaire, 
« la surprise avec laquelle je trouvais dans ce ba r bare un 
« homme calme et digne, é ta i t sans doute la principála 
<v cause de mon admiration... Ľempereur d'Ouganda me 
« parut étre qn homme qui, sous ľinfluence et avec le 
« concours de vertueux pfoilanthropes, ferait plus pour 
« ľAfrique centrále que cinquante annóes de prédication 
« évangélique en dehors ďune autorite comme la sieqne 1 . » 
Quelques années auparav&nt, Ernest Linand de Bellefonds 
avait visité la baroque et si pittoresque cour de Mtésa et 
tracé un curieux tableau du palais de ce tyranneau négre, 
costumé avec élégance, coiíľó du tarbouch, drapó dans un 
kaftan blane, chaussé de babouches, ceint ďun sabre ä poi- 
gnée ďivoire etqui « avec beaucoup de dignité ne manque 
« pas d'une certaine distinetion naturelle »*. 

Stanley gagne ensuite le lac Albert, dont il reconnalt 
les bords, étudie le pays formant en quelque sorte c le 
nceud hydrographique » des sources du Nil, atteint le 
Congo, et alors il effectue sa fameuse descente de ce grand 
fleuve, en dócouvrant la plupart des affluents, pourarriver 
enfln ä Banana aux embouchures du Zaire, le 9 aoôt 1877. 

1 A travers le Continent mystérieux, Tour du Monde, 2 e semestre, 
1878. 

1 Bulletin de la Société Khédiviale du Caire, n 9 1, 1876. 




260 



REVUE DE ĽANJOU 



Gette mémorable expédition ďun océan á ľautre, de Zanzi- 
bar ä ľAtlantique, dura 999 jours et la colonne parcourut 
prés de 12.000 kilométres, guidée, soutenue, entrainée par 
son vaillant chef á ľénergie ďairain , qui lui fit descendre 
les plus fougueux rapides, sauter les roches, porter les 
pirogues á dos ďhomme á travers les foréts et au-dessus 
des ablmes bouillonnants 1 . Ľhéroíque capitaine dut Iivrer 
32 combats contre des sauvages au naturel le plus /éroce; 
sa caravane, de 356 négres au départ, se vit réduite á 115 á 
ľarrivée, lui seul survivant des blancs, ses compagnons. 
Les résultats scientifiques obtenus furent magnifiques! 
« Le grand probléme géographiqueétait résolu, a déclarré 
a Élisée Reclus 8 , mais au prix de quels efforts et de quels 
« dangers! » Par cette magnifique traversée du continent, 
triomphante conquôte de ľexplorateur sur la Náture, la 
Science, gráce au génie de Stanley, vit se dissiper les 
brumes nébuleuses qui enveloppaientjusqu'alorsľimmense 
bassin du Congo, son systéme fluvial ä la ramure si com- 
pliquée et ses ressources aussi prodigieuses que multiples. 

« Pour la premiére fois, a écrit Vivien deSaint-Martin 3 , 
« le fleuve, découvert par Livingstone dans la contrée des 
(( Grands Lacs, était reconnu comme le méme que celui 
« qui débouche ä Banana dans ľAtlantique. » 

La célébrité de Stanley était fondée á jamais : vivant le 
héros entrait pour ainsi dire dans la gloire radieuse de 
ľapothéose. Pour le grand explorateur cependant ľalliage 
des combinaisons politiques et des projets commerciaux 
devait bientôt se méler aux purs et nobles concepts de la 

1 « On doit s'incliner devant la force ďénergie et de volonté qu'il 
c a fallu ä un Européen pour obtenir ďune poignée de négres, en 
« pleine Afrique inconnue, une telle somme de travail et de cou- 
« rage. » Stanley, sa vie, ses aventures et ses voyages, par Adolphe 
Burdo, Paris, p. 230. 

* Élisée Reclus, Nouvelle géographie universelle : ľ Afrique méri- 
dionale. 

3 Nouveau Dictionnaire de Géographie universelle. Supplément : 
article État du Congo. 



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STANLEY 



261 



Science. Ainsi dés 1878, sous son inspiration, se constitua 
dans un but mercantile le Comiíé ďétudes du HauU 
Congo, portant en germe « ľAssociation internationale 
africaine », ďoú, comme nous ľavons dit, était destiné 
ä sortir VÉtat libre du Congo. (ľest alors que, chargé 
ďune mission de confiance par Léopold II, Stanley remonta 
le Zaire en 1878, fonda partout postes et factoreries 1 et, 
so i t monté sur sa pirogue, soit la hache á la main, 
avaoQant toujours prit possession, de 1881 á 1884, des 
immenses territoires de < ľAssociation internationale » 
au nom du roi des Belges, qui n'hésita pas ä doter libéra- 
lement la vaste entreprise ďune subvention annuelle de 
1.250.000 francs. 

II est vrai que, pendant cette période de labeurs, ľex- 
plorateur anglais conservait au fond du cceur ľespoir ďas- 
surer éventuellement ä la puissance britanique la domi- 
na tion sur cette vaste région, et ces secrétes espérances 
de Stanley auraient peut-étre pu se réaliser sans ľopposi- 
tion radicale et impolitique que íirent Liverpool et Man- 
chester au fameux traité avec le Portugal, élaboré au com- 
mencement de 1884 par sir Charles Dilke; mais sur ces 
entrefaites se réunit « la Conférence de Berlin qui 
reconnut au Roi des Belges la souveraineté personnelle 
sur « ľÉtat libre du Congo » et ainsi s'évanouirent les 
ambitieuses espérances de ľAngleterre, dont ľabandon lui 
tient toujours á cceur; la campagne opiniátre de déni- 
grement systématique menée depuis deux ans par la 
presse ďoutre-Manche contre la politique belge au Congo 
en est la preuve manifeste. 

Quant á Stanley, dés 1882 il avait fondé Léopoldville ä 
la sortie du Stanley-Pool et, peu aprés, il découvrait le lac 
auquel il donna le nom de Léopold II, en ľhonneur du royal 

1 a Cette nouvelle expédition ne fut pas, ä proprement parler, 
c une poussée dans ľinconnu ni méme une exploration , ce fut 
« plutôt une entreprise commerciale. » Slanley, Burdo, p. 256. 



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REVUE DB L-ANJOU 



Président de « ľAssociation », lui-môme éminent géo- 
graphe. En 1884 il se résignait á prendre un repos bien 
mérité et quittait les harassantes fonctions ďadministra- 
teur général des territoires congolais, dans lesquelles le 

tnplagait le colonel anglais Winton. 

Mais la vie paisible ne pouvait longtemps convenir á cet 
esprit inquiet, á cette náture noblement vagabonde. Qu'était 
devenu le gouverneur de la province équatoriale, délégué 
du Khddive, Emin-Pacha 1 , isolé du reste du monde par 
les fanatiques bandes des Mahdistes et dont on n'avait plus 
de nouvelles depuis plusieurs années? Voilá ce que se 
demandaient, avec une anxiété bien naturelle, ľAngleterre, 
ľEurope et le monde savant. 

Sir William Mackinnon venait de former en Angleterre, 
pour tenter la délivrance du « Pácha blane » , un Comité 
de secoursy auquel souserivaient en méme temps le gou- 
vernement khódivial et « la Société de Géographie de 
Londres », chacun pour 25.000 franes, les amisdu gouver- 
neur bloquó par le farouche potentát de ľOuganda four- 
nissant généreusement le reste des subsides sur les 
500 000 franes reconnus nécessaires pour ľexpédition Iibé- 
ratrice. II est permis de se demander si , en contribuant 
aux frais de ľexpédition destinée á sauver Emin-Pacha, 
ľAngleterre ne se laissait guider que par des motifs tout 
désintéressés de haute philanthropie, ou bien si la politique 
ä longue vue et essentiellement pratique des hommes 

1 Emin. Bey ou Pácha, de «on vrai nom Edouard Schnitzer, né en 
1840 ä Oppeln (Silésie prussienne), dľabord médecin dans ľarmée 
turque, puis dans les troupes égyptiennes (1874), ensuite, sous le 
nom d'Emin-Effendi (1878) gouverneur du Soudan équatorial, fit 
de norabreuses et importantes explorations dans ľOunyoro, ľOu- 
ganda et la région des « Grands Lacs o. Raraené ä la côte par Stanley 
en 1889, il ne resta que peu de temps ä Zanzibar, entra au service 
de l'Allemagne pour reconquérir le Ouadaí (1891), explora le massif 
montagneux entre le bassin du Congo et celui du Nil et mourut en 
1892, tué par les sauvages dans le pays des Kassoncos. Les précieux 

Eapiers du cólébre explorateur furent recueillis parle capitaine belge 
othaire. M. Schweitzer, son exécuteur testamentaire, a publié sur 
lui un ouvrage intitulô Emin-Pacha, sa vie et son muvre, Berlin 1898. 




STANLEY 



163 



d'État anglais ne cherchalt paa ä conquérir pour la Com* 
pagni* britannique de l Est ufricain la vaste et fertile 
rógion comprlse entre les granda l*ca Albert et Victoria , 
revanctae de la partie manquée au Congo 1 . 

Quel8 qu'alent été les vrals mobilea des promoteur* de 
ľentrepriae, un explorateur d u moios aurgiasait, tout 
déaigné par Bea glorieux antócédents pour tenter ľoauvre 
ainguliôrement difflcile*. (ľétait Stanley! II ae trouvait 
alora (oovembre 1886) sur le point de a'embarquer pour 
ľAmárique, oú il s'átait engagé ä faire une série de con- 
fórencea, qui devaient lui rapporter le joli denier de 
85.000 franca. Aux premiéres propoaitiona que lui fit le 
« Gomité » ľexplorateur donna spontanément son consen- 
tement et cela méme sana demander aucune compepsa- 
tion, trop heureux, s'écria-t-il, de voler au secoura 
d'Emin~Pacba. 

Le 11 décembre, sir William Mackinnon télégraphiait ä 
Stanley : « Vos plans et offres acceptós ; — ministôre 
« approuve ; — fonds remis; — affaire urgente; — revenea 
« vite ; — rápondez. » Aussitôt ľinfatigable coureur 
ďaventures, qui était déjä en Amérique, de répondre de 
New-York : « Cáblogramme de lundi vient de jn'arriver; 
« — mllle remerciements ; — tout va bien; — partirai 
« parľJFidermercredi matin8beures.Sauf mauvaistempa 
« ou accidenta, serai Southampton 42 novembre; — apréa 
« tout un mois de retard seulement. — Que le miniatére 

1 M. Walter George Barttelot prétend que Stanley « avait offert 
f da passer la provinoe ďEmin au roi des Belges avec ce pácha 
t comme gouverneur ». — c Je suppose, ajoute le frére du major 
f Barttelot, que, si Emin avait accepté la proposition, la province 
« n'eút pas été annexée aux possessions des négociants anglais, 
€ mais ä celieš de ľEtat libre belge. > Journal et correspondance du 
major BarUeiot, publiés par son Frére. Paris, 1881, p. 274. 

* « Au fond le véritable but de ľexpédition Stanley n'a été autre 
c que ďassurer ä la domination anglaise les contrées équatoriales 
« ae ľEgypte, qui ont un avenir certain, et de les préserver des 
t velléités ďannexion de la part de la Prance ou d'autres puissances. » 
National Zeitung, de Berlin, Beptembre 1887. 




264 



REVUE DE ĽANJOU 



« prépare Holmwood Zanzibar et Seyyid Bargasch (le 
« sultán de Zanzibar) ; — mes meilleurs compliments. » 

Le 21 février 1887, aprés avoir vu au préalable Léo- 
pold II, qui lui promit ľabsolu concours de ses officiers au 
Congo, Stanley arrivait á Zanzibar, oú il faisait ses prépa- 
ratifs, recrutantson personnel de caravane : 9 blancs, le 
major Barttelot (plus tard objet de si graves accusations) , 
le lieutenant Stairs, le capitaine Nelson, le médecin major 
Parke, MM. Mounteney, Jehson, Jameson, Bonny et le 
mécanicien Waiker, 61 Soudanais, 13 Somalis, 3 inter- 
prétes, 620 Zanzibaristes, le fameux Tippo-Tib avec 407 de 
ses indigénes sous ses ordres, une mitrailleuse Maxim et 
une baleiniére en acier. 

Aprés múre réflexion on avait arrété ďadopter comme 
moins périlleuse et moins impraticable, quoique plus 
longue, la voie du Congo et de ľArouhouimi, et cette 
grave décision fut prise ďaccord avec M. Wauters, ľémi- 
nent publiciste, directeur du Aíouvement géographique 
de Bruxelles, lui-méme le promoteur de ce hardi projet. 

Nous avons parlé de ľentente survenue entre Stanley et 
Tippo-Tib ou Tipu-Tipu 1 , le richissimeetcauteleux traitant 
arabe, le cynique marchand ďivoire et de « boisďébéne», 
le c roi sans couronne. mais incontesté de la région qui 
« s'étend des chutes Stanley au Tanganyka ». On a sou- 
vent reproché á Stanley ses accointances avec ce cruel 
sultán africain, que par un coup ďaudace il prit ä la solde 
de ľÉtat du Congo; mais il fallait de toute nécessité 
compter avec le puissant potentát et, comme ľa déclaré 
sans ambages M. J. Scott Keltie dans son ouvrage fort 
suggestif, La délivrance ďEmin-Pacha, « il était abso- 
« lument indispensable de s'assurer le bon vouloir de cet 
« homme, Stanley ayant besoin de 600 porteurs supplé- 

1 Tippo-Tib n'est qu'un súrnom ou sobriquet donné ä ce trafiquant 
arabe á cause du clignement continu de ses yeux. 




r 



8TANLEY 



265 



« mentaires pour ľaccompagner des Chutes ä ľAlbert 
« Nyanza ou á OuadelaL » 

Stanley, de son côté, a déclaré franchement dans sa cor- 
respondance 1 : 

t II fallait choisir entre une guerre de dévastation ou la 
« paix avec un compromis de bonne foi. Pour assurer 
c ľhonnéteté de Tippo-Tib, on Iui servit un salaire de 
« 750 fr. par moiset, moyennant cette bagatelle, on sauve 
« des milliers ďhommes et leurs propriétés. » 

Le 18 mars 1887, ľexpédition, qui avait doublé la pointe 
de l'Afrique, arrivait á ľembouchure du Congo, pour 
remonter le fleuve, de maniere á prendre ä revers les 
Ma hdistes, s'il éta i t besoi n de les a ttaquer. Pendan 1 75 1 i eues , 
la colonne, en une pittoresque file, suivit sur la rive gauche 
du fleuve la route méme tracée par Stanley quelquesannées 
plus tôt (1879-1882), « tout íe long de ce gigantesque 
« escalier, a écrit M. Wauters, dont les trente-deux marches, 
« ďinégale hauteur et ďinégale largeur, sont formées par 
« des bancs de roches, par de sombres récifs, des projec- 
« tions de falaises, des blocs de toute forme et de toute 
« dimension. » 

Aprés avoir contemplé les barriéres colossales que le 
Congo franchit par des cataractes formidables en amont 
du Stanley-Pool, la caravane atteignit Léopoldville ; puis 
des vapeurs de ľÉtat du Congo transportérent par des 
miracles de force et ďadresse les explorateurs jusqu'aux 
rapideš de Yambouya, sur le bas Arouhouimi, oix ľon fit 
un arrét. Lá Stanley laissa dans un camp improvisé sur 
les berges le tiers environ de son effectif sous la garde du 
major Barttelot, qui devait conquérir une discutable noto- 
riété*. 



1 Lettre de H. Stanley ä M. de Winton, sktion de Msalata (á ľextré* 
mité sud du lac Victoria), 31 aoút 1889. 

* II est intéressant de lire le volume Journal et correspondance du 
major Barttelot, commandant ľarriére-colonne dans ľexpédilion 



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286 



R EVU B DB ĽANJOU 



AVec le reste de ľexpédition ľexplorateur continua sa 
route, tantôt remontant les méandŕfcs de ľArouhouimi sur 
son canot en tôle ou ded pirogiies indigénes, tantôt con- 
tournant avec d'énormes difficultés les rapides du fleuve 
ou se frayant & foťce ďénergie un passage ä tfavefs la 
jungle luxuriante, touffue et presque impénétrable. La 
plus terŕible phase du voyage pour la colonne épuisée par 
la fatigue et les privations, décimóe par les fiévrés ou les 
fléches empoisonnées des sauvages, fut la traveŕsóe de la 
graftde forét équatoriale, couvrant la co&tróe sur une 
immense étendue, ce pays des épouvantements, oix la 
caravane eut á supporter, Dieu sait avec quel admirable 
courage, des souffrances indicibles et môme les tortures 
de la faim! 

C'est au coeur de celte région sylvestre qu'habitent les 
Pygmées, dont les bizarres villages palissadéô s'élévent 
au centre des clairiéres c en enchevétrements indescrip- 
« tibles ďarbres tombés, de bois pourris, de branches et 
c ďinnombrables débris, vestige de la forét primitive »- 

Jusqu'alors monstrueux Sphinx, fige dans son énigme 
mille fois séculaire, que cette phénoménale forét. Sylve 
atitiqueet infinie, spacieuse comme la France et ľEspagne 
ensemble, < continue, dit Stanley, ininterrompue , com- 
c pacte; s'étendant avecses courbes, ses baies, ses caps, si 
<c semblables aux rives ďune mer ». Ne ľappelle-t-on pas 
ďailleurs « la Mer des berbes »? Ľexplorateur estime á 
63.714.000 kilométres carrés 1 ľimmense superficie que 
couvre la t Orande Forét » , peuplée de géants formidables 

Stanley á la recherche et au secours ďEmito-Pacha> publiés par son 

Frére. Paris 1891. Walter George Barttelot y prend avec ardetír la 
défense de la mémoire du Major, qu'il prétend avoir élé tajus* 
tement attaqué par Stanley, qui ľaurait méme menacé « de le perdre 
de réputation dans ľarmée ». Cet écrivain se montre trés sévére 
pour Stanley. 

1 « Au nord du fleuve, erttre Oupotdt ét ľArouhóuittii, la ibrét 
« erabrasse encore 5.180.000 kilométrei. * La délivrance ďEtnin- 
Patha, par J. Scott Keltie, p. 46. 




STANLEY 



aux fttts colossaux, portant dans les nues des cimes pro- 
digieuses, titans du raonde végétaľ á la séve fantastique* 
« Quand la foudre a brisé la tétedequelquecolosseetlaissó 
c entrer le soleil, quand elle a fendu un géant jusque 
« dan6 ses racines, ou qu'une tornáde a jeté bas un groupô 
« ďarbres de haute futaie, les jeunes s'élanoent en foule 
« verš le ciel, se disputant ľair et la lumiére, jouant des 
« coudes, se poussant, s'étranglant, s'étouffant jusqu'ä ce 
« que le tout devienne un impénétrable broussis*. » 

Aussi, peut-on se figúre r a vec quel immense soulage- 
ment ľexplorateur et ses compagnons purent enfin s'échap- 
per de cette geôle de verdure luxuriante, de cet enfer syl- 
vestreála sublirae, mais morteile horreur, forét satanique, 
exécrée, contre laquelle, exaltés par une fiévre soudaine* 
ces hommes, comme des captifs délivrés de leurs chalnes* 
mais maudissant leur prison, brandissaient le poing avec 
courroux en la criblant ďinjures vengeresses! 

« Mais une fois sur la pla i ne, s'écrie Stanley* quelle 
« ivresse! Nous plongeons nos regards dansľazur du ciel} 
« nous nous baignons dans les chauds rayons du soleil j 
« souffrances du corps, sombres pensées, idées malsaines 
« ont pris la fuite en méme temps! » 

Bientôt quels cris de joie, lorsque du haut de la chatne 
escarpée du mont Oundoussouna (á 1.500 métres ďalti- 
tude) la colonne, dócimée apré6 ta n t de souffrances indi- 
cibles, de luttes inégales contre une náture implacable et 
léthifére, de oieurtriers combats contre les indigénes* 
a pere u t enfin les ondes azurées du lac Albert-Nyanza 1 
C'était le 13 décembre 1887. 

Enfin ä la suite de péripéties, trop longues ä raconter 

1 « Le terrible sous-bois qu'eut ä traverser Stanley était un miracle 
o de végétation , inextricable fourré dont toutes les plantes se dis- 
c putaient chaque pouce du terrain, ďoú elles s'élancaient avec une 
č lttxuriance que peut seule donner une telle strre cháude. » Stanley , 
Burdo, p. 800. 

* H. Stanley, Dan$ le% ténébre* de VAfriquet t. H, ch. xxín, p. 70. 



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268 



REVUE DE ĽANJOU 



méme briévement, Stanley parvint á retrouver le « Pácha 
Blanc » , depuis six années privé de toute communication 
avec ľEgypte et ľEurope. 

Restait ä décider Emin ä abandonner sa paisible retraite, 
le cher t home * africain créé par lui, et ce n*était point lä 
certes la partie la moins ardue de ľentreprise; car, pas 
plus que Livingstone, il ne se souciait ďôtre délivré et 
ramené aux pays civilisés 1 . Le gouverneur s'était naturel- 
lement attaché á cette magnifique región qu'il avait arra- 
chée á la barbarie et en quelque sorte régénérée. Le 
remarquable organisateur avait le droit de se montrer fier 
des merveilleux résultats obtenus si rapidement gräce ä 
son habile administration de ľOuganda. En effet, lorsque 
la confiance pleinement justifiée de ľhéroíque Gordon 
ľavaitappelé, avecletitre de bey, á la direction supérieure 
du Soudan équatorial, en 1878, cette malheureuse et 
pourtant si fertile province était en proie ä une épouvan- 
table anarchie, dévastée, rangohnée odieusement par les 
marchands ďesclaves, vrais pirates terriens. Au bout de 
quelques années, Emin-Bey, aprés avoir rétabli ľordre, 
construit des routes, relevé les stations en ruines, orga- 
nisé et instruit une petite armée, était parvenu ä rendre la 
prospérité agricole et flnanciére á cette contrée pacifiée, oú 
son oeuvre civilisatrice avait remplacé le déficit annuel 
ďun million par un revenu net de 200.000 francs. 

Ľheureux gouverneur, jouissant en paix ďune compléte 
indépendance , charmait ses loisirs par ďérudits travaux 
dans diverses branches scientiíiques; c'est ainsi qu'il se 
livrait k ďintéressantes études sur des questions de 
physique, de géographie ou ďethnographie , et qďil 
envoyait de savants mémoires ä des revues allemandes. 

1 « Emin avait ä ses côtés 2.000 soldats et, dans ses lettres, 11 
« manifestait ľintention bien arrétée de demeurer dans cette pro- 
« vince dont il était gouverneur et qui, en somme, reconnaissait 
t son autorité effective. » Stanley, Burdo, p. 297. 




STANLEY 



269 



Afin de se documenter, il n'hésitait pas ä faire dans sa vaste 
province des tournées ďinspection et ce missus dominicus 
africain en proíitait ä la fois pour enrichir la science par 
de curieuses découvertes et pour purger le pays des razzias 
des trafiquants arabes. 

Emin-Pacha , hésitant et surpris (on ľeút été ä moins) , 
demanda donc ä réflóchir avant de prendre un parti 
définitif et Stanley résolut alors ďemployer le délai réclamé 
ä retourner sur ses pas pour ramener au Nyanza ľarriôre- 
garde restée au camp de Yambouya sur ľArouhouimi. 
Quelle ne fut sa consternation en retrouvant cette troupe, 
composée á son départ de 257 hommes vigoureux, alors 
tristement réduite á 71 survivants, décharnés, minéspar 
les fiévres, ďune maigreur navrante ; le reste était mort 
de misére, de faim ou ďépuisement 1 ! 

« La maladie hideuse, la peste, qui fait tant de victimes 
« pármi les barbares, était visible sur la face et le corps 
« de ces malheureux défigurés, enflés, couverts de plaies, 
c de cicatrices. Six cadavres gisaient sans sépulture ; les 
« mourants, par douzaine, étalaient leurs abcés purulents. 
t D'autres, réduits par ľanémie, la dysenterie ou des 
c ulcéres larges comme des soucoupes, ä n'avoir plus que 
< la peau sur des os en saillie, se tralnaient verš leurs 
c anciens amis et leur souhaitaient la bienvenue, la bien- 
« venue dans ce charnier 2 ! » 

ffétait un affreux spectacle, certes digne ďévoquer á 
ľesprit la fameuse toile du barón Gros, c Les pestiférés 
de Jafifa » ; terrible était le coup pour Stanley, qui avait 
espéré retrouver dans son arriére-garde un secours effectif. 
Néanmoins, se roidissaút contre ľinfortune et bannissant 

1 Stanley a écrit que la perte de cette colonne ďarriére-jjarde était 
dne « au man^ue de résolution de ses officiers, ä ľoubh de leurs 
« prome8ses, ä la négligence des ordres qui leur avaient été donnés 
par écrit ». 

1 H. Stanley, Dans les ténébres de VAfrique, tome I, p. 480. 



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tout découragement, ľexplorateur sut par son indomptable 
énergie rernonter les coeurs et réorganiser la nouvelle 
caravane. Aprés 10 jours de halte, ľexpédition reprit le 
pénible chemin du retour; la troisiéme traversée de la 
funeste et impénétrable forét, des solitudes affamées du 
< pays des pygmées » fut épouvantable. « Jamais, s'est 
« écrió ľintrépide héros, pendant toute une carriére afri- 
« caine, je ne me suis trouvé plus prés de ľinanition 
t absolue ! » Enfin, le 16 janvier 1889, le délivreur ďEmin- 
Pacha (n'était-ce pas sa curieuse spécialité de retrouver 
les grands explorateurs perdus dans les immensités afri- 
caines?) revoyait pour la troisiéme fois les flots bleus du 
lac Albert. 

Quant au « Pácha blane », iL restait toujours indécis 
sur ľépineuse question du départ. c Sans doute, écrivait 
c Stanley, il n'est pas fixé lui-môme. Ses idées me 
« semblent beaucoup varier; aujourďhui il est décidé ä 
« partir et demain quelque autre idée le retient. » II fallut 
au « sauveur » imposé des merveilles ďhabileté et d'opi- 
niátre diplomatie pour parvenir ä ses fins et amener le 
sauvé « récalcitrant » ä quitter son gouvernement pour le 
suivre jusqu'äla côte; mais ľinlassableténacité de ľanglo- 
saxon sut triompher de la náture hésitante d'Emin-Pacha, 
avec lequel ďailleurs il compléta la cartographie mal 
connue des lacs Albert-Edouard et Victoria-Nyanza. Ge fut 
au cours de ces fructueuses explorations en commun qu'un 
lieutenant de Stanley, Stairs, fit ľascension du Rouvenzori, 
dont la cime atteint la hauteur prodigieuse de 5.500 métres. 
C'est avec enthousiasme que Stanley parle de ce mont aux 
sommets étincelants de neiges éternelles, rival du colossal 
Kiliraa-Ndjaro, ancien volcanéteint, « leRoi des Nuages », 
géant de cette chaine qu'on peut sans doute assimiler aux 
légendaires « Montagnes de la Lune » des Anciens. 

Enfin, aprés huit mois de nouvelles vicissitudes et de 
furieux combats livrés aux farouches indigénes de 




STANLEY 



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ľOunyamouézi, la vaillante caravane atteignit Bayamoyo, 
en territoire allemand sur le littoral cle ľOcéan indien. Lá 
le gouverneur Wismann et la colonie flrent une chaleureuse 
réception au Libérateur, enchanté de sa réussite, et au 
Délivré, moins joyeux e t plutôt sombre. Le Champagne 
coula á flots dans les banquets; c'était le prelude des ova- 
tions enthousiastes réservées á ľexplorateur triomphant, 
au Caire, en Angleterre, en Amérique. 

Si Stanley ne réussit qu'en partie dans son entreprise, 
puisque Emin-Pacha ne tarda pas á retourner verš ces 
régions équatoriales, attiré par un charme irrésistible et 
peut-étre aussi par la fatalité de la destinée (ne devait-il 
pas y trouver une mort violente?), du moins sans parler 
des précieuses découvertes géographiques, un inestimable 
résultat, au point de vue de la civilisation méme, fut 
obtenu par ľexplorateur anglais : son expédition, réalisée 
ďailleurs au prix de si cruels sacrifices, barra la route aux 
envahissants progrés de la conquéte arabe qui, aprés 
ľéloignement de Stanley des régions congolaises, avait 
menacé ďengloutir sous les flots débordants de ľ Islam 
ľceuvre internationale ébauchée avec tant de hardiesse ! 

Ľopportune intervention de ľimpétueux capitaine mit 
en échec la redoutable puissance musulmane de ľUnyoro, 
qui prétendait élever une muraille de Chineautourdes ter- 
ritoires riverains du Victoria-Nyanza. Enfin, aveu des plus 
intéressants á recueillir de la bouche méme ďun flls 
ďAlbion, « Stanley imprima aussi un essor indirect aux 
« aspirations (lisez ambitions) britanniques dans ľEst 
« équatorial africain, essor qui fortifia ľinitiative de lord 
« Salisbury et lui permit de conclure avec le gouvernement 
• allemand, dans ľété de 1890, un traité qui nous donna {ä 
« ľ Angleterre) un droit par prescription sur la contrée 
« appelée aujourďhui t leprotectoratdeľUganda»; cela fut 
« le résultat principál du voyage de Stanley dans les Té- 
t nébres de VAfrique et, ďaprés le succés ou ľinsuccés 



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c de notre essai de régénération de ľUganda, doit ôtre 
« estimée la valeur de ľoeuvre accomplie par Stanley 1 . » 

Aventurier de génie que « ce roi des explorateurs », 
dont ľoriginale carriére a été si accidentée et ľexistence 
fantastique a connu les extrémes de la destinée humaine : 
un jour pauvre et inconnu, ganjon de cabine ä bord ďun 
paquebot ou humble reportér, le lendemain maniant des 
millions, en route ou plutôt en exprés pour la célébrité, 
jetant ľor á pleines mains dans cet c Eldorado > africain 
qu'il a découvert, enfin tout-á-coup hissé sur le pavois de 
la Renommée aux cent bouches ! Alors le héros aux vues 
pratiques, ce Promethée devenu Mercure, traite de puis- 
sance ä puissance avec les monarques et les grands États. 
Les éditeurs les plus en vogue, courbés devant ce potentát, 
ľidole des deux Mondes, se disputent sa prose rutilante, 
nouveau Pactole, etoffrent des millions au plus fameux des 
reporters pour sa signatúre au bas d'une de sespalpitantes 
relations de voyage qu'attendent fiévreusement leslecteurs 
dans les deux hémisphôresi 

Puis survient brusquement une saute contraire de ľin- 
constante fortune ! Géographes et savants mettent en doute 
la véracité de ses récits africains des < Mille et une nuits » 
aux féeriques visions, comme illuminés par la lampe 
merveilleuse d'Aladin, et qui viennent de projeter des flots 
de lumiére éblouissante dans les épaisses ténébres du noir 
continent. On compare ces récits aux romans jaillis du 
cerveau imaginatif ďun Alexandre Dumas. On le traite, 
lui Stanley, de charlatan. Mais notre homme, habitué á 
enlever les obstacles de haute lutte, en a vu ďautres : il a 
bientôt fait de confondre pédants, envieux ou calomnia- 
teurs! Ľopinion publique, un instant hésitante ou presque 
aliénée, se retourne soudain, revient violemment, comme 
un reflux, en sa faveur et, eux aussi, entralnés par le 

1 Good Works (déjá cité), p. 543. 




STANLEY 



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courant populaire, les corps saván ts de ľAngleterre ľac- 
clament et font chorus. Ľenthousiasme déchainé n'a plus 
de bornes : Stanley se voit décerner par la Société de Géo- 
graphie de Londres et celie de Paris leur grande médaille 
ďor; le lauréat de la Science re$oit solennellement á la 
Sorbonne la croix de la Légion ďhonneur (1878) ; ä la Con- 
férence internationale de Berlín, réunie pour délibérer sur 
le nouveau régime commercial et les modifications poli- 
tiques ä apporter á ľAfrique par les grandes puissances 
coloniales, ľexplorateur a ľhonneur de représenter les 
É tats-Unis comme plénipotentiaire de la grande République 
américaine; il est créé Bourgeois de la cité de Londres 
(1887) , docteur des fameuses Universités ďOxford et de 
Cambridge, investi par la reine Victoria de la grande 
croix de ľOrdre du Bain, dignité qui lui donne droit au 
titre de Sir ; enfin la Chambre des Gommunes se montre 
fiére ďouvrir ses portes audéputé de Lambeth (1895). 

Aussi la mort de Stanley, décédé le 9 mai ä Londres, 
a-t-elle causé une profonde émotion tant en Angleterre, en 
Európe et en Amérique, que dans tout le monde savant. 

Edouard VII a tenu á honorer la mémoire du célébre 
défunt, en adressant ä Lady Stanley 1 une lettre autographe 
ainsi con^ue : 

« Dans la personne ďHenry Stanley, ľempire britan- 
« nique a perdu un éminent anglais et une individualité 
« qui a rendu de trés grands services, non seulement á son 
« propre pays, mais encore á ľunivers, ďautant plus que 
« peu ďhommes ont fait autant que Sir Henry pour le 
« progrés de la cause de la ci vilisation. Le Roi est convaincu 
c que les Anglais entoureront toujours la mémoire de 
« Sir Henry ďaffectueux sentiments. » 

La presse universelle s'estplue,dans un concertunanime, 

1 En 1890, Stanley avait épousé M 116 Dorothée Tennant, de qui il 
n'a pas eu ďenfant; son fíls adoptif , le jeune T. fiiorton, est ágé 
aujourd'hui de 10 ana. 




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ä déposercouronnes et louanges sur le cercueil de Stanley, 
honorant ainsi le plus illustre des confréres, qui se vantait 
derťétre qtiun journaliste, et ľAngleterre a célébré a vec 
pompe les lunérailles du héros-explorateur, dont la 
dépouille mortelle méritait certes de reposer dans le 
Panthéon britannique, ä Westminster, auprés de son com- 
pétiteur en gloire Livingstone 1 . 

Le Gouvernement anglais a tenu du moins que le 
funébre cortége, en traversant les principales artéres de la 
capitale, fit une station á Westminster devant le monument 
élevé á la mémoire de Livingstone, que Stanley avait 
retrouvé en Afrique et pour lequel il ressentait une frater- 
nelle affection. 

Une belie et émouvante inscription en bronze avait été 
gravée sur le cercueil de chéne, que recouvrait un magni- 
fique drap violet, lamé ďor, et porté sur un char attelé de 
quatre chevaux richement caparagonnés : 



HENRY MORTON 
STANLEY, G. C. B., 
D.C.L., L L D., PH. D. 
« B U LA MATARI » 

EXPLORATEUR DE L'aFRIQUE, 
N É LE 10 JUIN 1840, 
MORT LE 9 MAI 1904. 



Les indigénes de ľAfrique avaient surnommé Stanley 
Bula Uatari, t Briseur de Rochers », c Le Tout-puissant ». 
Et ľintrépide explorateur méritait bien cet expressif 
súrnom, tant au propre qu'au figuré. Navait-il pas plus 
d'une fois, comme nous ľavons dit, fait sauter les roches 
ä la dynamite et par son énergie foudroyante brisé, comme 

1 Aprés la cérémonie funébre ä ľabbaye de Westminster, le corps 
de Stanley fut conduit k Brookwood et inhumé dans le cimetiére de 
Pirbright, viilage voisin de la maison de campagne de ľexplorateur, 
Fut^e Hill. 




STANLEY 



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le roc m é m c, tous les obstacles aussi bien moraux que 
matériels? 

Enfin, touchant detail, pármi les dignitaires et les per- 
sonnages de marque tenant les cordons du poéle ou 
marchant derriére le char funébre, tels que les représentants 
ďÉdouard VII, de Léopold II, du président des Etats-Unis, 
lord Roberts, le duc ďAbercorn, etc, figurait dans les 
premiers rangs le petit-fils de Livingstone. 

La figúre de Stanley avait une étrange et puissante ori- 
ginalite. Voici le portrait physique, pris sur le vif, qu'a 
donné de ľexplorateur á ľágede 42ans, lorsqu'il leconnut 
intimement, un de ses compagnons de voyage 1 , sir Harry 
Jobnston : « C'était un homme corpulent, de náture épaisse, 
t de petite taille, avec des ja m bes courtes, mais solidement 
« conformées. II avait un air bien amóricain, mais du type 
« de ľAméricain moderne, court, solide, large, napoléo- 
< nien, avec les pommettes saillantes, le nez droit, le 
c menton rond et saillant, les máchoires puissantes; on 
• ne pouvait s'empécher de remarquer ses yeux bleus 
« presque farouches, comme les yeuxďun lion courroucé, 
c sauf pour la différence de couleur. Personne qui se 
c trouva jamais face á face avec Stanley n'eut envie de 
c rire de lui : son regard inspirait toujours le respect, que 
« ce sentiment fút raélangé ďadmiration ou ďaversion 
« personnelle. Quant á la chevelure de Stanley, á cette 
« époque elle était presque blanche, bien qu'abondante 
« alors, et il la conserva telle jusqu'ä la íin de ses jours. » 
Et petit íait piquant que nous mentionnerons, puisqu'a 
présent le public se délecte avec raffinement dans les 
moindres détails de toilette, ďintérieur, ďalcôve, recessus 
corporis et animi, des grands hommes (n'a-t-on pas relevé 
ľinventaire, la couleur des cravates que portait Napoléon?), 
le roi des explorateurs eut la faiblesse, lors de son retour 

1 The results o f S tanky' s work, artiele de la revue anglaise Good 
Words, Londres, aoút 1904. 



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en Angleterre en 1885, de recourir aux artifices des « petits 
pots » de nuances variées pour rajeunir ses cheveux, qui 
hélas! prirent une fácheuse teinte de gris verdátre(!) 

Si nous passons du physique au moral, ce qui contribue 
ä mettre en reliéf ľoriginale figúre de Stanley, ďest que Je 
célébre défunt ďa pas eu la vocation de ľexplorateur 
comme James Bruce, René Caillié, Oscar Lenz, Serpa- 
Pinto, Sven Hedin, le marquis de Morés, Crampel et tant 
ďautres. II en avait par moment le feu sacré qui ľenflam- 
mait et ľincilait alors á de merveilleux exploits; mais, 
avant tout, il est demeuré le type achevé du reportér fin 
de siécle. Avec les volumes qu'a écrits ce fertile narrateur 
ďaventures vécues, dépassant par leur saisissante vérité 
le pathétique des romans de cape et ďépée, on remplirait 
presque une bibliothéque ; les plus connus sont : 

Commentje retrouvai Livingstone (4872) ; — A travers 
le Continent noir (1878); — Le Congo et la fondation 
de VÉtat libre (1885) ; — Dans les ténébres de ľAfrique 
(1889); — Mes compagnons noirs et leurs étranges 
légendes (1893). Son dernier ouvrage a pour titre : A tra- 
vers ĽAfrique australe (1898). 

Quant ä sa maniere ďécrire, elle est primesautiére, ner- 
veuse, pétillante de feu et de vigueur, fougueuse et témé- 
raire par instants, comme le héros méme, et une fois de 
plus se vérifie le célébre aphorisme de Buffon : « le style, 
ďest ľhomme ». 

Chaque explorateur-écrivain a sa maniére originale de 
narrer ses aventures. (ľest, en quelque sorte, le miroir oú 
se refléte son caractére propre. 

• Nordenskjold est net, rernpli de faits scientifiques sans 
« ornement aucun ; Livingstone, lui, a cette douce philoso- 
« phie d u pasteur protestant, évangélisant partout et quand 
« méme; Stanley, le reportér, est journaliste avant tout 1 . » 

1 Les Explorateurs modernes, par F. de Croze et A. Sainval : Mar- 
chand % Galiéni, Livingstone , Stanley. 




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Enfin cet explorateur ä tempérament de fondateur ďem- 
pires s'est trouvé activeraent mélé á la grande politique, 
et ses stupéfiantes explorations, en ouvrant des horizons 
infinis aux ambitions des grands États européens, ont pré- 
paré le colossal partage de ľAfrique entre les puissances 
coloniales, souvent äpres ä la curée et plus ďune fois prétes 
á se disputer, les armes ä la main, cette proie gigantesque : 
un continent ! 

Mais dans cette ardente chasse ä ľinconnu , au cours de 
cette terrible lutte contre la Náture et souvent aussi contre 
ľhomme, le Gésar des explorateurs ne recule devant aucun 
moyen comme devant aucun péril : les mitrailleuses 
Maxim, ainsi que les fusils perfectionnés, font leur oeuvre 
de destruction , anéantissent les villages réďuits en poudre 
et fauchent dans une lutte inégale les tribus ďindigénes, 
parfois anthropophages 1 , armés de sagaies ou de fléches et 
assez téméraires pour essayer de barrer la roule á ľimpé- 
tueux explorateur, ä ľinvincible conquérant. La torren- 
tueuse colonne, commandée par ce capitaine ä la volonté 
armée d'une triple cuirasse de fer, poursuit sa marche 
rapide, précipitée, irrésistible comme uneavalanche ver- 
tigineuse, qui broie tout obstacle rencontré sur son fou- 
droyant passage. Trop nombreuses, hélas! (il faut bien 
ľavouer) furent les traces de sangque diverses expéditions, 
facilement victorieuses , conduites par Stanley ou ses lieu- 
tenants, laissérent derriéres elles! C'est lá le revers de la 
médaille, que n'ont connu ni ľillustre Portugais Šerpa 
Pinto, qui lui aussi a traversé ľAfrique ďun Océan á 
ľautre, ni notre compatriote Savorgnan de Brazza, qui a 
doté la France ďun vaste empire équatorial au Congo; 
ríen ne ternit la belie et pure mémoire de ces héros, 

1 « C'était toujours la méme faim de chair humaine qui exaltait 
« les indigénes. — Nous mangerons aujourd'hui de la viande des 
« gens du soleil, disaient-ils , Oho ! de la viande ! » Stanley, Burdo, 
p. 222. 



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parvenus ä force de mansuétude et ďhumanité ä se con- 
cilier les indigénes au cours de leurs paisiblesexplorations 
ou de leurs conquôtes pacifiques. (ľest peut-étre pour ce 
motif (et pour ďautres encore) que Stanley, devancé par 
Savorgnan de Brazza á Stanley-Pool en 1882, eut le mau- 
vais goút, dans un banquet offert ä Paris par des A m ér i - 
cains, de parler de son modeste rival comme ďun « gen- 
tleman italien » et d'un t mystificateur ». II alla méme 
jusqďá tenter, dans un de ses ouvrages, de tourner en 
ridicule « ce pauvre va-nu-pieds, qui n'avait de remar- 
« quable que son uniforme en loques et un grand cbapeau 
« déformé, n'ayant méme pas ľair ďun illustre person- 
« nage déguisé en vagabond, tant sa mine était piteuse! » 
— propos mesquins, inspirés par la jalousie, petitesses 
qu'il vaut mieux oublier et dont ďailleurs Valbert s'est 
spirituellement vengé 1 , en répondant a vec á propos : « II 
« nous paratt, quant ä nous, que, si M. de Brazza a laissé 
c ses souliers en Afrique, M. Stanley, lui, y a laissé une 
t bonne partie de son tact et de son esprit. (ľest lä une 
« perte moins facile á réparer! » Ce gueux, ce mendiant 
amaigfH portait sous sa vareuse en baillons un glorieux 
embléme libérateuf , le drapeau de la France ! 

Nous avons parlé du manque ďhumanité á ľégard des 
indigénes, reproché k ľexplorateur, que certains écrivains 
ont volontiers « chargé », en le représentant comme animó 
ďinstincts vraiment sanguinaires. Peut-étre dans cetordre 
ďidées Stanley s'est-il montré lui-méme avec imprudence 
son plus grand en nem i, en livrant ä ses détracteurs les 
armes les plus dangereuses tirées de son propre arsenal. 
Sir Harry Johnston , le compagnon du célébre voyageur 
dans plusieurs de ses explorations et que nous avons déjä 
cité, fait remarquer, comme témoin á décharge, que 

1 Valbert, Ľacadémicien Vietor Cherbuliez. — Article paru ä 
ľépoque dans la Revue des Deux-Mondes. 




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» Stanley s'est piqué au jeu comme reportér sensationnel 
et a sans doute voulu tenir dans ses récits « montés en 
couleur » le reeord du pathétique, en brodant sur les épou- 
vantables périls courus par ľaventureux chef et sa poignée 
de braves, dans des combats meurtriers avec des hordes 
féroces sur les rives du Victoria-Nyanza ou du Haut-Congo. 
c Si on avait pu, écrit Sir H. Johnston % connaltre défini- 
« tivement la froide vérité, on aurait probablement trouvé 
« que du commencement ä la fin de ses diverses expé- 
« ditions — dans toutes les explorations qui furent effec- 
« tuées sous sa propre direction — il n'a été responsable 
t que de la mort de six á sept cents négres entre les 
« années 1870-1890; et encore tous ces négres tombérent- 
c ils victimes de leurs attaques contre Stanley. Pendant 
« sonvoyageá la recherche ďEmin-Pacha (1886-1890), des 
« cruautés furent infligées ä des naturels dans le district 
< de ľArouhouimi par un ou deux officiers anglais de son 
« expédition ; mais ces faits se passérent en ľabsence de 
« Stanley et ils se produisirent en opposition absolue ä 
t son systéme. » 

Ces derniers mots sont sans doute une allusion voilée 
aux graves accusations formulées contre les incroyables 
agissements (?) du major Barttelot" á Yambouya; on sait 
que cet offlcier fut accusé ďavoir photographié des scénes 
ďexécution sommaire ďindigénesplacésdevant son objectif. 
Stanley a cependant opposé des démentis absolus á ces 
allégationsďodieuse barbarie formulées contre son lieute- 
nant, dont « les dehors, dit-il, montraient un caractére 
« vaillant, hardi, peut-étre jusqu'á la témérité 3 ». Voici 

1 Good Workx, aoút 1904, Londres, p. 534. 

4 Tué le 19 juillet 1888 ä Unaria (Chutes Stanley) par un des indi- 
génes Manyouéma fournis & ľexpédition par Tippo-Tib. 

3 Ce iangage, favorable au major Barttelot, ne concorde pas avec 
ľhostilité injustifiée (?) que M. Walter George Barttelot, comme 
nous ľavons dit plus haut, préte ä Stanley ä ľégard de son frére le 
Major. 




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ďailleurs ce que ľexplorateur a écrit de la station de 
Mslata (sud du lac Victoria) á M. de Winton, le 31 aoút 
1889 : e Quant aux atrocités du Congo, je ne sais qui a 
« imaginé ľhorrible racontar auquel on a rnélé les noms 
« de Jameson et du major Barttelot. C'est une absurdité, 
t un canard ä sensation. Est-ce M. Wilmot Brooke ou 
« Assad Ferran, qui atrouvé ľhistoire ďune femme dont 
« ľexécution aurait été différée pour qu'un photographe 
« disposát son appareil? Cela vous surprendrait-il 
c ďapprendre qu'il n'y avait pas le plus petit appareil 
c pbotographique dans le camp de Yambouya, ni dans un 
« rayon de 800 kilomôtres autour des chutes Stanley, soit 
« au nord, soit au sud, á ľest ou ä ľouest ; il n'y en avait 
c ni dans ce moment-lá, ni dans les environs de cette 
« époque. » 

Rien ne permet de supposer, en présence ďune affir- 
mation aussi catégorique, que ľillustre explorateur ait 
sciemment c fardé la vérité » pour laver le major anglais 
ďinfamies aussi révoltantes. 

Mais laissons ce triste sujet et considérons maintenant 
la grandeur et ľaspect vraiment monumental de ľoeuvre 
gigantesque édifiée par Stanley. Pour bien en saisir ľim- 
portance extraordinaire il est bon de rappeler en quelques 
mots combien vagues, obscures et souvent fantaisistes 
étaient les connaissances des savants sur ľintérieur du 
noir continent avant les grand es explorations des célébres 
voyageurs africains et de notre héros en particulier. La 
Science, trois cents ans aprés les glorieux portugais Vasco 
de Gama et Cabral, ne possédait encore dans ce domaine 
de la géographie de ľAfrique que les notions fournies par 
les intrépides navigateurs de la Lusitanie; les meilleures 
cartes, conme celieš de Guillaume Delisle et de Bourgui- 
gnon ďAnville, remplies de noms sur les côtes, ne pré- 
sentaient que lacunes á ľintérieur. Dans ďautres, par 
exemple, imprimées ä Amsterdam au xviu* siécle, dans 



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STANLEY 



les éditions du fameux ouvrage de Bossuet Díscours sur 
ľhistoire universelle, on voit un Niger fantastique débou- 
chant dans ľestuaire du Sénégal, un Sahara invraisem- 
blable arrosé de fleuves importants, au coeur de ľAfrique 
des lacs aussi vastes qu'imaginaires, ďoix s'échappent le 
Nil, le Zaire et nombre ďafíluents merveilleux , inventés 
par ľesprit fertile des cartographes de ľépoque, tablant 
sur le problématique ! 

Le Tanganyka, il est vrai, était depuis longtemps connu 
des Portugais et des Arabes ; mais les cartes et les docu- 
ments des derniers siécles le confondaient avec ďautres 
lacs, par exemple avec le Nyassa. « On fit méme, a écrit 
« Élisée Reclus, des trois bassins Nyassa, Tanganyka 
c et Nyanza une seule Méditerranée se développant du 
« nord au sud sur plus de treize degrés de latitude : c'é- 
« tait le lac ďOu-Nyamézi , tel qu'il est figuré encore dans 
« la deuxiéme moitié de ce siécle sur la čarte ďErhardt et 
c Rebmann. » 

Comme ľécrivait derniérement, dans une grande revue 
maritime de Madrid, un des officiers écrivainsles plusdis- 
tingués de ľarmée espagnole, « les connaissances qu'a- 
c vait ľEurope il y a encore trenteans sur ľintérieur du 
c continent africain n'étaient guére plus étendues que 
c celieš qu'on possédait au temps ďHérodote... Prenons 
c une čarte de ľAfrique antérieure á la révolution de šep- 
ot tembre (1868) et nous verrons répartis sur toutes les 
« côtes des noms indiquant des factoreries, des posses- 
« sions et des stations maritimes, tandis que, dans ľinté- 
« rieur, sur une étendue de nombreux degrés au nord et 
« au sud de ľÉquateur, tout est blane, tout est occupépar 
« une seule rubrique, ainsi con$ue : Pays inconnus*. » 

G'est donc justice de reconnaltre que ce sont les voyages 

1 Posesiones espagnolas en Africa Occidental, par J. Gutiérrez. 
Sobral, Teniente de N. de 1*. Bevisía generál de Marina, Madrid, 
aoút 1904. 



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de Burton et de Speke, puis les explorations de Livings- 
tone et de Stanley qui ont enfin dissipé les nuages opaques 
obscurcissant cette immense région lacustre; le premiér, 
Stanley a fait le tour du grand lac Victoria-Nyanza et en ä 
donné approximativement le relevé géographique, en 
décomposant cette spacieuse mer intérieure en ses trois 
éléments principaux. 

En outre, Stanley a découvert successivement la vaste 
nappe ďeau de ľAlbert-Édouard avec son prolongement 
marécageux du lac Dérouw en forme de golfe profond, 
ainsi que la majestueuse chaine du Rouwenzori aux cimes 
géantes, mont culminant du noir continent; il a reconnu 
définitivement ľexistence de la grande riviére le Semliki , 
émissaire du lac Albert-Édouard, annuellement grossi par 
les innombrables torrents issus du versant est de ces mémes 
montagnes. 

11 est vrai que Schweinfurth, ďillustre mémoire, des ita- 
liens,Miani et Piaggi,avaientdevancé Stanley dansla décou- 
verte de la vaste région congolaise, caractérisée par son 
océan sylvestre; mais, ďune part, le grand explorateur a 
8inguliérement complété les notions assez vagues que 
Schweinfurth avait fournies sur les curieuses peuplades 
naines des « Pygmées » et, de ľautre, il est incontestable 
que la grandiose réputation attachée au nom de Stanley et 
le récit vigoureusement coloré de sa dramatique odyssée 
ont, en quelque sorte, révélé au monde ľexistence de la 
« Grande Forét », connue (ďailleurs bien imparfaitement 
avant lui) de la seule élite des savants. 

Bref, c'est bien á Stanley que revient ľhonneur ďavoir, 
dans une magistrále et lumineuse synthése, déterminé 
ľorographie et ľhydrographie de la région des « Grands 
Lacs », reconnu la ligne de partage des eaux des deux 
immenses bassins du Nil et du Congo, constaté que ľAlbert- 
Nyanza ne communique nullement avec le Tanganyka, 
découvert le cours du Gongo de Nyangoué a Issanghila, 




STANLEY 



enfin établi que le Loualaba (Kamolondo), déversoir ďun 
long chapelet delacs intermittents , au lieu ďétre le Haut- 
Nil, suivant la supposition erronée de Livingstone qui 
ľavaitappelé WebUs river, forme (comme le présumait 
déjá Cameron*), la branche mére ou le bras supérieur 
méme du Zaire ou Congo. Stanley compare le Loualaba au 
Mississipi, avant que le Missouri lui ait apporté le magni- 
fique tributde seseaux. t Un profond ravissement remplis- 
« sait mon áme, écrit ľheureux explorateur lors de sa 
« fameuse découverte, tandis que je contemplais ce fleuve 
« majestueux. Le mystôre que la Náture cachait depuis 
« tant de siécles et qui préoccupait le monde scientiíique 
c attendait qu'on le dévoilät. J'avais maintenant sous les 
« yeux le fleuve lui-méme (le Congo) ; ma táche consistait 
« ä le descendre jusqu'á ľOcéan 3 . » 

Des découvertes ďune portée géographique aussi formi- 
dable assurent une gloire immortelleá leur auteur, dont le 
génie avait une envergure en quelque sorte titanique. Aussi 
ľexplorateur méritait-il bien de laisser son illustre nom 
aux deux importants points extrémes de ses prodigieuses 
découvertes : Stanley Pool (Etang de Stanley) 4 au lac 
Nkouma, sur le Bas Congo, et Stanley Falls (Chutes de 
Stanley) á la derniére des sept cataractes, au grand coude 
que forme le fleuve dans son cours supérieur. Quant á cette 
gigantesque artére fluviale méme, la vieille appellation 
de Zaire était remplacée définitivement par celie de Congo, 
Stanley n'ayant pu réaliser le généreux projet qu'il avait 

1 Livingstone disait en 1869 : < Le Loualaba coule au nord pour se 
« rendre probablement dans la partie orientale du Nil, qu'a décou- 
c verte Baker (Dernier journal, 1876, tome II, page 16). 

1 « Si le Loualaba est le Congo , écrit Cameron , ce qui pour moi 
« ne f ait aucun doute, etc. » A travers VAfrique 1881, page 516. 

3 Le Continent mystérieux, 1880, tome II, p. 107. 

* c La grande expansion lacustre du Congo, vaste étang qui occupe 
« un espace de trente. mille carrés, immensité qui représente le 
€ triple de la superficie du lac de Genéve. » Stanley, Burdo, p. 241. 




284 



REVUE DE ĽANJOU 



noblement con$u : substituer au nom actuel du puissant 
fleuveafricainceluideson émuleenrenommée, Livingstone. 

La gloire de Stanley restera impérissable, gravée qďelle 
est ä jamais en lettres ďairain sur le livre ďor de la Géo- 
graphie et des plus fameuses découvertes terrestres. 

Pénétrée de gratitude, la Postérite ne peut manquer de 
confondre dans un méme et juste tribut ďadmiration le 
découvreur d u Nouveau-Monde et le Christophe Colomb 
de ľAfrique Centrále ! 



Joseph Joúbert. 




r 



SOUVENIRS D'ÉGLISE 




Lorsque le mardi de Päques 1852, petit écolier de huit 
ans et demi, je franchis pour la premiére fois, une brume 
dans les yeux et un brouillard sur le coeur, le seuil 
modeste et obscur du vieux collége de Combrée, je ressen- 
tais un émoi comparable ä celui du malheureux qui eút 
vu s'ouvrir devant lui, dans la Venise du Conseil des Dix, 
la porte redoutable des Plorabs. Mon regard troublé ne 
s'arréta ni sur le pére Mulot, ľantique portier, obséquieux 
et paternel ä la fois, qui me promettait par avance la 
bienveillance de tous, et particuliérement la sienne ; ni 
sur le Petit-Renaud, vieux serviteur borgne, bréche-denl 
et bas ďétage, spécialement dans son rez-de-chaussée, qui 
traversait le vestibule en tralnant la cuisse, portant les 
insignes de ses fonctions dans la maison : ďune main, le 
bidon ä huile de colza, pour fournir aux quinquets un peu 
de lumiére et beaucoup de fumée; de ľautre, le balai de 
mil, pour changer consciencieusement la poussiére de 
plače. Mes yeux obscurcis cherchaient le grand jour et, se 
portant, ä travers la porte vitrée, verš les cours de récréa- 
tion encadrées par le fer ä cheval des bátiments, ils aper- 
?urent, élevé sur une colonne émergeant ďun socle carré, 
le buste du fondateur de la maison. Ses premiers éléves 
ľappelaient familiérement le pére Noyau ; on ne npus le 
nommait ä nous, respectueusement, que le vénérable 
Monsieur Drouet. 




ftuitej 



III 



Combrée 



19 




286 



REVUE DE ĽANJOU 



Que de fois, depuis lors, n'ai-je pas contempló ce 
modeste monument ! II est aujourďhui ä la plače ďhon- 
neur dans le grand vestibule du collége reconstruit : 
comme les Troyens emportaient leurs dieux en Itálie, 
Gombrée a ramené dans ses murs rajeunis ľimage et les 
cendres mômes de son fondateur. Je ne puis revoir 
M. Drouet sur son piédestal sans que celte vue me rappelle 
un double souvenir. Je crois encore, á tant ďann^es 
de dištance, ressentir, tant elle avait été vive, ľémotiondu 
jeune collégien pour qui cette figúre, apparaissant dans sa 
raideur de pierre, avec la rudesse native de ses traits 
et son expression un peu indifférente, personnifiait 
ďavance toutes celieš qui désormais, autour de lui, allaient 
remplacer celie de sa mére et, rien qďá y penser encore, 
je laisserais peut-étre, comme jadis, les vagues de mon 
coeur montér jusqu'ä mes yeux, si je n'aimais mieux me 
distraire et me récréer par le souvenir de ľautre épisode 
que me remet en mémoire ce vieil ornement de notre 
ancien collége. 

II s'élevait sur le préau réservé aux professeurs, et á 
ľextrémité méme de la barriére ä claire-voie ďune simpli- 
cité primitive qui faisait, á la fois, le partage entre les 
cours de récréation de la division des grands et de celie des 
peíits et ľobjet de la surveillance assidue de nos maitres 
ďétudes, transformés en douaniers ombrageux et jaloux 
ďempécher tout échange suspect entre les deux côtés de la 
frontiére. Le socle de la colonne de M. Drouet portait sur 
ses faces diverses des paroles empruntées aux Livres 
saints : sur celie qui regardait les cours des éléves, étaient 
gravés ces simples mots ; Páter éram pauperum. 

Or, un jour qďentre camarades de septiéme ou de 
sixiéme nous étions groupés dans ľangle de notre cour 
voisin de cette inscription, nous assistámes ä une curieuse 
discussion qui s'éleva de ľautre côté de la barriére et 
dont nous ne perdimes pas un mot. Des rbétoriciens 




r 



SOUVENIRS D'ÉGUSE 



287 



entouraient un de leurs condisciples, grand gaillard ä qui 
sa simplicité — que je n'ose, ä ľexemple de Juvénal, 
appeler deson vrai nom — avait fait une réputation légen- 
daire. II était justement question de ľinscription que je 
viens de transcrire. 

c — Tiens ! » disait ľun des interlocuteurs á notre 
héros, « es-tu seulement capable de nous dire ce que 
signifient ces trois mots de latin ? » 

— « Tu te moques de moi! riposta ľinterpellé. Jele sais 
mieux que toi, peut-étre! Veux-tu que je te les traduise? * 

Et toutes les voix de s'écrier, ä la fa$on du choeur antique : 

— « Traduira! — Traduirapas! » 

— « Eh bien, dit un autre, nous allons voir ga ! Je parie, 
moi, que tu ne traduiras pas! 

— Que je ne traduirai pas? Et combien paries-tu? 

— Deux sous! 

— Je tiens le parí! Tu peux les atteindre, tes deux sous! 

— Doucement! Traduis ďabord. Qu'est-ce que 5a veut 
dire : Páter éram pauperum? 

— « Ce que Qa veut dire? » répliqua le savant ďun petit 
air dégagé, « mais tu le sais aussi bien que moi, imbécile! 
Qa veut dire : Mon pére était pauvre! » 

Inutile ďajouter que cette traduction valút au héros de 
ľaventure une ovation formidable — et lui coúta dix cen- 
times. 

De ľimage de pierre du vieux Principal — ďétait le 
titre qu'on lui donnait de son temps — je fus conduit verš 
la personne vivante de son successeur, M. le supérieur Louis 
Levoyer. La plupart ďentre nous ľont connu et je n'ai rien 
á leur apprendre en parlant de lui. D'ailleurs, sa biogra- 
phie a été écrite, le monument est achevó et j'aurai garde 
de le gáter en cherchant á y porter le ciseau. Mais je ne 
puis taire, alors que son nom est sous ma plumeet ľimage 
de Combrée devant mes yeux, ľimpression que j'ai gardée 




288 



RBVUB DE ĽANJ0U 



de plus de dix ans passés au collége sous son autorité. Je 
confesse — dút cet aveu mediminuer dans ľestime du lec- 
teur — quecetteimpression est celie ďune vénération sans 
bornes, teintéeďunenuanceďeffroi. Rien de plus digne de 
respect que la vertu, la science, la bonté méme de ľexcel- 
lent supérieur : je leur rends pleinement hommage, et 
en connaissance de cause. Mais rien de plus intimidant, au 
moins pour un enfant, que son abord réservé, sa physio- 
nomie grave, rendue austére par les plis qui lui creusaient 
les joues, que son élocution lente, circonspecte, pleine de 
formules circonlocutoires, que lui inspirait sans doute le 
plus scrupuleux souci de la vérité. Sa parole publique, 
comme sa conversation , était ä chaque instant coupée par 
quelque rectification qu'il croyait devoir apporter á ses 
expressions, pour préciser ou compléter sa pensée. J'ai 
toujours été convaincu que c'était par une sorte de probité 
littéraire innée qu'il en usait ainsi. Aprés quoi, il rentrait 
dans la tráme de son discoura par quelqu'une de ces tran- 
sitions qui lui étaient familiéres : « Au surplus. . . Quoi 
qu'il en soit. . . », et autres semblables. Cet appareil clas- 
sique, la solennité de sa démarche, la hauteur habituelle 
des sujets qu'il abordait vis-ä-vis ďenfants peu préparés ä 
les goúter, masquaient ä nos yeux, parfois, la bonté de son 
coeur, la simplicité de son caractére et de ses habitudes : 
le vernis nous empéchait de bien juger le tableau. Notre 
malice ďécoliers, devant cette pompe extérieure, était allée 
chercher un terme de comparaison enTurquie. (ľétait trop 
loin : il avait existé en France. M. Louis Levoyer était un 
beau et digne prélat du grand siécle, avec toute la science, 
la dignité et les vertus de ľépoque ; il ne lui en manquait 
que la perruque. 

Je ľai avoué : il m'intimidait! Je me suis corrigé de ce 
défaut; je ľai revu, depuis le collége, chanoine théologal 
de la cathédrale ďAngers, heureux de revivre Combrée 
avec ses souvenirs et ses anciens éléves. Plus ďune fois je 




80UVENIRS D'ÉGLISE 



289 



ľa i retrouvé, dans son grand fauteuil du salón de la rue 
des Filles-Dieu, comme le vieux Caton, sedentem in herni- 
cyclio, au dire de Cicéron; j'étais devenu conflant et lui 
ouvert et paternel, aimant ä ľoccasion ľanecdoteet la plai- 
santerie : cet homme grave, ce littérateur affiné, adorait 
Moliére et en savait des pages par coeur. Et, quand je ľeus 
connu tout entier, mon estime et ma vénération po u r lui 
ne pouvaient plus s'augmenter, mais mon affection se 
développa, je sentis mieux ce que son coeur renfermait 
de dévouement, de délicatesse et de bonté et je me suis sou- 
vent demandé depuis lors si, sous cet abord un peu froid 
et ces formules empanachées, ne se dissimulait pas tout 
simplement cette timidité native dont il est si difíicile de 
se défaire, méme aux hommes du plus grand mérite, quand 
une mauvaise fée ľa glissée dans leur berceau. 

Je ne veux donner qu'en passant un coup de crayon — 
il devrait sufíire ďun fusain qu'on efface aussitôt — ä 
une figúre bien voisine, et pourtant bien différente de 
celie de M. Louis Levoyer : celie de son frére Adolphe, 
chanoine comme lui et digne ä tous les points de vue 
ďexercer la verve de faiseurs de portraits plus habiles 
que moi. H avait été le collaborateur de M. Levoyer ä 
Combrée, oú il professait les langues et ľhistoire : il 
devint son commensal lors de leur retraite commune. De 
toutes les langues qiľil parlait, celie que maniait le mieux 
ce polyglotte était le fran<jais. 11 s'en servait avec un 
esprit fécond et caustique, abondant en saillies et large- 
ment pourvu de sel; ses con verša tions étaient les plus 
intéressantes de ses le^ons ďhistoire, données bien plu- 
tôt dans le style de Juvénal que dans celui de Tacite. 
Jamais on ne ľa pris á court de chronique ou de malice 
et je dirais volontiers de lui, ä la fatjon ďHorace, qu'il 
aimait ä suspendre ses amis au bout de son nez crochu, si 
cette métaphore antique ne restait elle-méme en suspens 




290 



REVUE DE ĽANJOU 



au bout de ma plume, devant ľinoubliable souvemr de la 
coníiguration physique de son visage. 

Aprés M. le supérieur Levoyer, je fus présenté au sous- 
directeur, M. ľabbé de Beauvoys. Sur lui, un seul mot 
résumera mes souvenirs : il vécut et chanta cotame un 
ange. (ľétait un prétre ďune haute sainteté, couronnée 
par la raort sous la livrée du religieux de ľordre fondé 
par le P. de Montfort. (ľétait un ténor merveilleux, une 
voix ďune limpidité, ďun éclat et ďune expression véri- 
tablement célestes : une áme qui chantait. C'était aussi un 
préfet de disciplíne exemplaire, un surveillant infatigable, 
de nuit comme de jour, doué ďyeux avides de tout voir, 
d oreilles capables de tout entendre. De temps ä autre il 
nous donnait des avis nets, précis, parfois tranchants. 
« Sachez-le bien, mes enfants! » était sa formule ordi- 
naire. 

De cette éloquence semi-militaire il reste un trait dans 
nos souvenirs. Au bas de nos cours passait un ruisseau qui 
en baignait — et en teintait — les murs. Je renvoie aux 
scholiastes du temps pour retrouver le nom donné par 
nous ä ce fleuve, en raison des fonctions de salubrité 
publique qu'il était chargé de remplir. Les eaux en étaient 
essentiellement fertilisantes pour quelques métres carrés 
de petits jardins qďon nous permettait d'entretenir dans 
son voisinage. Mais un jour que la surabondance des arro- 
sages s'était étendue jusqu'á nos pantalons et á nos chaus- 
sures, le bon M. de Beauvoys, justement préoccupé de 
notre santé, nous fit lá-dessus une mercuriale qui se ter- 
minait par cette menace babylonienne : « Si de pareils 
abus se renouvellent, sachez-le bien, mes enfants, les 
jardins seront suspendus ! » 

De la chapelle de notre vieux collége tout ce que je puis 
dire aujourďhui c'est qu'elle était cubique, ou peu s'en 




SOUVENIRS D'ÉGLISE 



291 



faut. Un cordeau et une équerre avaient sufíi pour en 
élever la primitive architecture et, lorsque nous y chan- 
tions ä pleine voix : 



nous commettions simplement, au nom de la poésie, la 
plus odieuse des impostures. Au milieu de ľune des 
parois, un autel adossé au mur était surmonté de la figúre 
de deux génies en plátre peints au bronze vert et étendant 
des palmes au-dessus de cette inscription quelque peu 
profane dans ses origines : Sic itur ad astra. Devant ces 
quatre mots latins, ma science naissante ďéléve de hui- 
tiéme, tout fier de savoir Lhomond jusqďaux conjugaisons 
des verbes et aux premiers élémentš de la syntaxe, 
demeurait- aussi impuissante que notre rhétoricien de 
tout-á-ľheure devant le monument de M. Drouet. Qiľest-ce 
qu'une phrase dans laquelle il n y a pas méme de sujet au 
nominatif ? Et je demeurai longtemps dans la méme per- 
plexité, que devait plus tard éprouver un vieil ami, depuis 
longtemps brouillé avec le rudiment, bien que récitant du 
latin tous les jours, devant la devise des armes de 
M* 1 " Freppel : Sponte favos, cegre spicula. « — Que signifié , 
disait-il, ce patois diabolique dans lequel il n'y a, non 
seulement pas de sujet, mais pas méme de verbe? » Enfin, 
de guerre lasse, le brave homme avait fini par compulser 
son Gradus ad Parnassum et y découvrir que favos 
était une forme poétique de nominatif, pour favor. II n'en 
fut pas, hélas! plus avancé pour déchiífrer la terrible 
devise ! 

Mais j'avais mieux ä faire dans cctte chapelle que de 
traduire Virgile : prier Dieu, sans doute, et j'aurais dú 
commencer par lá ; mais aussi entendre parler de lui et 
cela le plus souvent par la bouche de notre aumônier, 



Que cette voúte retentisse 

Des vobux et des chants des mortels ! 




292 



REVUE DE ĽANJOU 



M. ľabbé Piou. A ce seul nom, nul ne saurait nie démentir, 
il n'est pas un seul des vieux éléves de Combrée qui ne 
sente son coeur ému par le souvenir et son front courbé 
par le respect. Non, pas un seul, môme pármi ceux dont il 
nous parlait de temps ä autre avec une éloquence si poi- 
gnante, qui, sacrifiant les legons de leur éducation chré- 
tienne, la paix de leur vie et le sort de leur éternité aux 
entrainements du plaisir, aux faiblessesdu respect bumain 
ou aux calculs de ľambition, se précipitent verš cet enfer 
oú son geste tragique semblait nous les montrer, et ses 
regards épouvantés les contempler ďavance. Je défie 
ceux-lä de mourir sans remords, si ľimagedu beau et saint 
vieillard vient, á ľheure supréme, se dresser au pied de 
leur lit et surgir devant leur conscience, réveillée par 
ďinoubliables souvenirs. 

Gelui que nous appellions le pére Piou était-il donc un 
homme supérieur, un orateur s'imposant par la science et 
le talent? Nullement : c'était le plus modeste des prôtres, 
jaloux de se cacher et de s'oublier lui-méme; et lorsque, 
le 12 juin 1877, Combrée fétait avec éclat les noces ďor de 
son fécond sacerdoce, il ne consentit môme pas á y 
paraltre et n'assista ä la messe solennelle que dissimulé 
dans ľombre ďun pilier- Comme le curé d'Ars, que j'ai eu 
ľhonneur ďapprocher dans ma jeunesse et dont le sou- 
venir me revient ici de lui-méme, M. Piou était un homme 
simple, mais un prétre éminemment saint. Voilá le secret 
de la puissance de ces deux hommes de Dieu. 

Celie de M. Piou sur nos jeunes esprits était absolue. En 
doctrine, les grandes vérités de la foi ; en morale, ľamour 
de Dieu, large, généreux et confiant, dégagé de la brous- 
saille des scrupules : c'étaient lä ses épées de chevet. II 
nous parlait par images, par apostrophes et comme ä 
grands traits, ä peu prés de la faQon dont écrivait ľauteur 
d'un petil livre merveilleux qu'il aimaitá nouscommenter, 
que ľon connalt ä peine aujourďhui et qu'on appelle le 




SOUVENIRS d'ÉGUSE 



293 



Pensez-y bien. J'ai toujours óté convaincu que de tant de 
méthodes de précher ou ďécrire des livres de spiritualité 
celle-lä n'était pas la moins bonne. 

Ce serait oublier le trait distinctif de la physionomie si 
attachante et si originale du pére Piou que de ne pas 
avouer sa passion dominante. Ce saint homme en avait 
u ne : il était dévoré d u zéle des missions étrangéres. II ne 
pouvait aborder ce sujet sans enthousiasme : il y revenait 
volontiers et nous enflammait comme lui , en nous lisant 
les combats et les triomphes des missionnaires et, ä défaut 
de récits modernes, ceux des martyres anciens. A la plače 
d'honneur de sa modeste chambre, au-dessus de la che- 
minée, occupant la plače ďune glace dont il ne connut * 
jamais ľusage, brillait un tableau de simple papier enlu- 
miné, encadré de bois verni, qiľil n'eút pas échangé 
contre la Transfiguration de Raphaél. Ge modeste chef- 
ďoeuvre de calligraphie était intitulé avec éclat « Gloires 
de Gombrée » et contenait les noms de tous les apôtres 
que Gombrée avait fournis aux pays infldéles. II en avait 
tantenvoyé pour sa part, il en avait tellement peuplé la 
terre et le ciel qu'á la fin M** Angebault, qui savait comp- 
ter, supputa le déchet qui en résultait pour le recrutement 
de son clergé diocésain. D'ordre épiscopal, le tableau trop 
éloquent, qui nous prenait par les yeux et par le coeur 
dés que nous entrions dans la chambre de notre aumônier, 
dut, au grand chagrin du pére Piou, passer dans son 
cabinet. Le saint homme le suspendit au-dessus de son 
prie-Dieu et j'imagine qu'il fut souvent, en se mettant á 
genoux devant cette relique persécutée, heureux de prier 
pour ses chers missionnaires et tenté de le faire pour la 
conversion ďun évéque qui méconnaissait les gloires les 
plus pures du diocése d'Angers ! 

De temps ä autre, nous entendions des prédicateurs 
étrangers au collége. Celui dont j'ai gardé le plus lointain, 




294 



REVUE DE ĽANJOO 



mais le plus ineffaQable souvenir, n'était autreque lecélébre 
et tonitruant Biton, curé du Tremblay. 

Po u r nous, enfants sensibles ä toutes les impressions, il 
arrivait avec un prestige acquis. Dans nos promenades, 
qui s'étendaient jusqu'au territoire de sa paroisse, nous 
ľavions parfois rencontré et il avait laissé dans notre 
esprit ľimage ďun géant : il dominait de la téte les plus 
grands de nos mattres. Et cependant il était de taille mo 
deste, du moins en dimension verticale : mais il y avait á 
sa grandeur — comme ä tant ďautres en ce bas monde 
— un secret qu'on ne devinait pas du premiér coup. Les 
chemins de la paroisse du Tremblay étaient, ä cette époque 
4 lointaine, vierges encore de tout alignement, de tout entre- 
tien, de tout empierrement. Nous le savons, nous qui les 
avons tant de fois parcourus! Ľhiver, ony prenait un bain 
de boue jusqu'ä la cheville; ľété, un pied de poussiére, s'en- 
volant sous nos pas en nuages épais, rendait á dix métres 
notre troupe aussi invisible aux passants que celie ďEnée 
aux yeux des sujets de Didon. Pour marcher proprement et 
ä pied sec au milieu de ces fondriéres, le brave curé avait 
adopté une fa^on ďaller disparue de la circulation, au grand 
dommage, non du confortable, mais du pittoresque. H 
fixait ä la semelle de ses sabots deux sortes de grands tré- 
pieds en fer, d'un demi-pied de haut, qui en le rapprochant 
du ciel le garantissaient, plus ou moins commodément et 
efficacement, des souillures de la terre. C'est dans cet 
appareil de pythonisse qu'il parcourait sa paroisse et 
nota m m en t allait rendre des visites fréquentes ä son 
maire et ami, ľexcellent M. Royer, meunier au Moulin- 
Colin. 

(ľétait, paralt-il, un spectacle que ces visites. Quand 
M. le Curé entrait ä ľheure favorable, toute la famille était 
lá : le pere, la mére et les enfants, seuls entre eux, occu- 
paient vingt-quatre places. Famille patriarcale, s'il en fut 
jamais! Lord r e le plus parfait régnait dans ľassemblée 




SOUVENIRS D ÉGLI8E 



domestique, le silence était de régle pour les enfants en 
présence de leurs parents. Mais, ä peine arrivé, ľabbé Biton 
ne prenait pas cette régle pour lui et donnait librement 
carriére, ďune voix de trompette, á sa verve intarissable. 

II n'était pas seulement causeur, il était orateur. II avait 
de ľorateur populaire ľimagination, ľabondance, le trait 
et le geste, parfois exubérant. Je ne pense pas á lui sans 
me figurer Bridaine. Son éloquence imagée, primesautiére, 
á touscrins,passionnaitsesjeunesauditeurs : nousbuvions 
ses paroles. Parfois, brusquement, survenait une prosopo- 
pée, une apostrophe, et, pour mieux en souligner ľeffet, le 
prédicateur ľappuyait d'un grand coup de poing sur ľau- 
tel : car c'était toujours de ľautel qďil nous parlait, á ľita- 
lienne, voyageantďuncoináľautre, avecunegymnastique 
oratoire que n'avaient ni prévue Cicéron, ni enseignée 
Quintilien. 

S'il se fút borné lá! Mais le vieux curé, usant ďune 
liberté gallicane des moins défendables, pour éclaircir sa 
voix et dégager ses poumons, ne se génait pas ďenvoyer á 
toute volée, sur les tapis de ľautel et jusque sur la téte de 
ses auditeurs, ce que Mercure, défendant la porte ďAm- 
phytrion, appelait á Sosie « des raessagers fächeux »• Tant 
et si bien que ľéconome s'émut, que des protestations 
s'élevérent et que le collége finit par remiser le curé du 
Tremblay, son éloquence et son artillerie. 

Je n'ai pas la prétention, en parlant de lui, de lui pro- 
curer la notoriété. II la posséde, et de la main ďun maitre. 
Louis Veuillot, qui était ä la ŕois son ami et son dieu, qui 
vint le voir dans la cure du Tremblay et dont les initiales 
br i lien t á ľune des clefsde voúte de ľéglise reconstruite, 
ä laquelle sa puissante intervention valút non seulement 
des ressources, mais encore le don par Rome d'un corps 
saint nominis proprii, Veuillot a parlé de ľabbé Biton 
dans ses Historiettes et Souvenirs. Je ne sais, pour le 
brave curé, quelle fut la plus grande joie, ou, de son 




296 



REVUE DE ĽANJOU 



vivant, de se voir dans le livre, ou, aprés sa mort, de se 
voir au Paradis ! 

II avait une maniére ä lui de juger les jeunes gens, et 
particuliérement les jeunes abbés qu'on lui présentait. 
Dés ľabord : « Attendez, mon ami — disait-il — je vais 
vous líre quelque chose ďintéressant ! » Et il allait droit 
au livre de Veuillot, qui par habitude s'ouvrait de lui- 
méme ä la bonne page ; puis, campé en face du candidat ä 
sod estime, les lunettes sur le bout du nez, regardant le 
texte au travers et le visiteur par-dessus, il commen^ait 
la lecture d u fameux passage — ou plus exactement 
le récitait par coeur. — II n'était pas ä la dixiéme ligne 
que les pleurs inondaient son visage. Si votre émotion 
semblait répondre ä la sienne, il vous ouvrait les bras 
etvous embrassait; sinon, vous étiez jugé, condamné, 
expulsé... Vous n'aimiez pas Veuillot; vous ne pouviez 
étre qďun infect libéral ! 

Gar la haine — la haine violente — du libéralisme 
catholique faisait, chez le curé du Tremblay, comme le 
fond de sa náture, et de sa théologie. J'épargnerai á sa 
mémoire, comme á celie de ses adversaires, de rien 
rappeler des combats de cette époque et des projectiles 
grammaticaux qu'on y échangea. Je me borne ä résumer 
la figúre originale et belliqueuse de ľabbé Biton dans 
cette allocution sans fard qu'il adressait ä ses paroissiens 
en leur présentant ľun de ses coadjuteurs : « Mes fréres, 
Monseigneur vient de nous envoyer un nouveau vicaire : 
le voilä. II est assis dans le choeur : vous le voyez comme 
moi. On nťa dit qu'il est intelligent, quoique pas autant 
que son curé ; mais il a du moins une fameuse qualité : il 
n'est pas libéral ! » 

J'eus ľoccasion de revoir chez lui le curé Biton peu de 
temps avant sa mort. II était au milieu de ses livres, 
bibliothéque considérable, dont tous les volumes portaient 
la trace de la fatigue et de ľusure et témoignaient par 




r 



SOUVENIRS DÉGU8B 



297 



écrit qu on les avait compulsés. — « Mon petit, me dit-il, 
c'est moi qui les ai mis dans cet état-lä. » Sur les entre- 
faites, sa servante apporta devant lui un couvert et une 
vaste soupiére. « Ha ! » fit-il en soulevant le couvercle, 
« ces libéraux nťont ravagé, énervé ! je ne puis plus vivre 
que de soupe au tilleul. Voulez-vous partager avec moi? 
G'est excellent ! » — Je saisis un prétexte honnéte et me 
hátai ďesquiver ce chaudeau propre pour Lucifer. . . 

La vieille chapelle de Combrée a disparu avec ľancien 
collége, déjá décrépit ä ľépoque oú j'y entrais et dont il ne 
reste presque plus rien aujourďhui : etiamperiereruince. 
Ma génération a vu construire cesbätiments nouveaux que 
ľévéque d'Orléans appelait complaisamment le palais de 
ľéducation; elle a été en quelque sorte ä cheval sur ľhis- 
toire ancienne et ľhistoire du moyen äge de Combrée. 
Puisse son bistoire moderne, dont nous voyons poindre la 
menagante aurore, ne pas faire Hre un jour á nos arriére- 
neveux trop de pages affligeantes pour ľÉglise et hon- 
teuses pour la France! 

La consécration de la nouvelle chapelle, le 27 juillet 1858, 
en présence de six évéques, au nombre desquels M* r Dupan- 
Ioup, qui porta la parole ä la messe solennelle, fut ľoccasion 
de fétes qui relévent de ľhistoire de Combrée bien plutôt 
que de ces souvenirs. Je n'en retiens qu'un épisode, oú je 
retrouve une des plus originales fígures dont il m'ait été 
donné, au collége, de faire la connaissance. 

Une immense affluence de prôtres et de peuple envahis- 
sait, á ľheure fixée pour la cérémonie, les abords de la 
chapelle et refluait au loin k ľextérieur de la ma i son. 
Avantde laisser s'engouffrer et s'écraser le populaire, on 
avait voulu, ä tout le moins, faire entrer en places réser- 
vées et de choix les personnages de marque, les bienfai- 
teurs de ľétablissement, les donateurs de la chapelle. Ľun 
des plus considérabless'obstinaitänepas arriver et,mettant 




998 



REVUE DE ĽANJOU 



tout en suspens, laissait^se dessiner dans la foule une hou- 
leuse impatience. Enfln, on entend se rapprocher le tin- 
tement des grelots de chevaux de poste : c'était lemarquis 
de Préaulx, ľopulent propriétaire du chäteau de Pouancé. 
II avait peine ä se ŕrayer passage, etlesgensmécontentsde 
son retard s'y prétaient de mauvaise gráce, quand un 
curé, du haut ďun tas de pierres, langa ä pleine voix cette 
apostrophe : « Rangez-vous, bois taillis! laissez passer 
la haute futaie! » Tout le monde se retourne et cesse de 
s'étonner : celui qui parlait ainsi n'était autre que le fameux 
Courtois, curé de Marans. 

De cet originál ä toute volée , « la facétie en personne » 

— a écrit de lui le grave M. Levoyer — ľhistoire est 
demeurée gravée dans le coeur de ses paroissiens et le sou- 
venir de ses pauvres ; elle est faite de ŕoi robuste, de cha- 
rité inépuisable et de verve endiablée. Sa légende a été 
esquissée de main de maltre, et le neveu de M me Giron, qui 
a fait depuis lors si grand honneur ä sa taňte, n'a pas dédai- 
gné de raconter une anecdote oú ľénergiedu vicaireau pouce 
démis faisait assez présager le toupet ä toute épreuve du 
futúr curé. En croirai-je quelques-uns des nombreux com- 
mentateurs qui ont abondé sur les gestes et propos de ľabbé 
Courtois? cet ho m m e si plaisant et si surabondamment gai 
aurait simplement déversé sur autrui le trop-plein de sa 
propre tristesse : demeuré en face de lui-méme et d'une 
conscience — ľeút-on pu croire? — scrupuleuse á ľexcés, 
il tombait dans un ennui mortel et dans une noire hypocon- 
drie. Ce ne serait pas le seul exemple que j'aie connu ďun 
disparate aussi extraordinaire! 

« Quoi qu'il en soit » — eútencore écrit le bon M. Levoyer 

— c'était un type bien curieux et á peu prés disparu, sans 
qďaucun directeur de grand séminaire songe sans doute 
á le ressusciter, que celui de ces vieux curés sanscontrainte, 
étonnant ceux qui ne les connaissaient pas, sauf ä émer- 




SOUVKNIRS D'ÉGLIBK 



299 



veiller ceux qui les avaient pénétrés etvusä ľoeuvre, pôres 
de leurs peuples, maltres de leurs paroisses, et laissant 
derriére eux, avec le renom deleur libre humeur, la longue 
moisson germée de leurs vertus. Tel cecélébre abbé Baugé, 
jadis curé de Candé, qui avait une bibliothéquedans la téte 
et les pieds dans des sabots de bois blane et dontCourtois, 
qui avait été son vicaire, disait volontiers avec orgueil : 
« (ľest lui qui nťa dressé! » 

II le répétait un jour ä table, devant nombreuse assis- 
tance, au Grand-Séminaire ďAngers. — « Digne éléve 
ďun tel maitre! » — grommela entre les dents un cha- 
noine de Nantes qui se piquait de belieš maniéres, du don 
de prophétie, et surtout de la connaissance approfondie de 
la médecine usuelle et de ses recettes. Le curé de Marans 
sembla rťavoir pas entendu ; mais verš la fin du repas, la 
conversation ayant glissé verš Hippocrate, il tenait sa 
revanche et la servit au chanoine. — « Connaissez-vous i>, 
lui dit-il, « une recette infaillible pour se préserver de la 
morsure ďun chien enragé? » — Le savant hésitait á 
avouer son ignorance. Aprés avoir bien joui de son 
embarras et ľa vo i r longtemps promené de périphrases 
en circonlocutions, ä la grande joie des assistants : 
« Hé ! » conclut le curé triomphant, « c'est bien simple : il 
suffit de se tenir tout le teraps du côté de la queue ! » 

Cette liberté que le curé de Marans prenait vis-á-vis des 
chanoines, il se ľaccordait en présence de Dieu lui-méme. 
En voici un exemple moins connu que les célébres apos- 
trophes par lesquelles il savait faire tomber, dans sa sébile 
de quéteur, des aumônes proportionnées aux facultés des 
gens. U monte en chaire un dimanche et proméne, comme 
d'ordinaire, les yeux dans tous les recoins de son église, 
pour y compter et y reconnaitre ses brebis. Ses regards 
tombent sur des visages étrangers : deux grands gars, en 
blouse, sont prés de la grande porte et s'y tiennent modes- 
tement debout pour assister á la messe en traversant 




300 



REVUE DE ĽANJOU 



Maraiw. — « Hé, vous autŕes, lá-bas *, dit-il en les mon- 
trant au doigt, « vous n'étes pas de cbez nous ! D'oú étes- 
vous dbnc? — Monsieur Ie Guró, répond timidement ľun 
des interpellés, « je sommes de Sceaux ». Et lui, étendant, 
ďun geste superbe, la main verš ľextrémité opposée de 
ľéglise, de leur crier á pleine voix : « Chrétiens de Sceaux, 
entrez jusque dans mon choeur ! » 

Gomme tous les vieux prétres de cette génération, il 
n'aimait pas * Philippe ». Le roi ayant échappé ä ľattentat 
de Fieschi, un Te Deum fut ordonné dans toutes les 
églises de France. Le dimanche suivant, les vépres de 
Marans venaient de se terminer ; la bénédiction donnée, le 
curé, en chápe, était descendu au bas des degrés de ľautel 
et le peuple esquissait déjá son mouvement de retraite, 
quand notre originál se retourne verš les fidéles : « Atten- 
dez, s'il vous plalt : j'ai encore quelque chose ä vous dire. 
H paralt qu'on a tiré sur Louis-Philippe ; mais, ma foi, on 
ľa manqué ! » Aussitôt, pi vo ta n t sur les talons en ŕaisant 
voler sa chápe, et face á ľautel : « Te De-e-umL.. » 
entonna-t-il de toute la force de son gosier. 

En pareilles conjonctures le pére Noyau, curé de Combrée 
en méme temps que fondateur de son collége, s'en était 
tiré autrement. II était, lui, réfractaire au chant du 
Domine, salvum fac Philippum á sa granďmesse. II voit 
donc un jour arriver á la cure son brigadier de gendar- 
merie, brave homme qui, s'en excusant ďavance a vec 
embarras, lui fait en grand secret la confidence de la 
mission dont il vient ďétre chargé : assister ä la granď- 
messe du dimanche suivant et coucher par écrit sur un 
bon procés-verbal ľinfraction ä la liturgie officielle. Ľabbé 
Drouet remercie Pandore avec effusion et ľassure qu'il 
aura toute satisfaction. 

Le dimanche arrive et ľheure de la granďmesse. Aprés 
une cérémonie ďaspersion commencée en retard et notable- 




SOUVENIRS D'ÉGLISE 



301 



ment plus longue que de coutume, le curé sort de nouveau 
de la sacristie et monte ä ľa u tel. La premiére chose qu'il 
y fait est de déposer sa chasuble sur le coin de ľépltre et 
ďaller á la chaire. Les gens , déjô étonnés de cette prédi- 
cation á contre-temps, le furent davantage encore de voir 
qu'elle menagait de ne pas prendre fin. II préchait, pré- 
chait, préchait toujours... Enfin il porte la main ä sa 
montre et, se frappant le front, en feignant la plus pro- 
fonde surprise : « Ah, mon Dieu ! corame un pére s'oublie 
quand il parle ä ses en fanta! Croiriez-vous qu'il est déjä 
onze heures passées ? Allons » , ajoute-t-il en se tournant 
du côté oix il avait dés ľabord apenju son brigadier, fidéle 
ä la consigne, « allons ! il n'est plus temps aujourďhui de 
chanter la messe ; je vais dire une messe basse ! » 

Je serais infini — et ennuyeux peut-ôtre — si je consa- 
crais un portrait ä chacun des maltres que j'ai connus ä 
Gombrée : je n'écris pas ďailleurs des souvenirs de 
collége. Je ne veux donc plus, si dignes que soient tant 
ďautres ďune mention anecdotique, parler dans ce cha- 
pitre que du seul professeur de musique dont j'aie re<ju les 
le$ons pendant tout le cours de mes études. Et je dois 
commencer les pages que je vais lui consacrer par une 
confession que ľon pourra s'étonner tout ďabord de ren- 
contrer ici : c'est que quand j'étais petit — dans la pre- 
miére moitié du siécle dernier — j'avais une peur abomi- 
nable des tambours ! 

On pouvait assez le voir les jours oú, dans ma vieille rue 
natale de la Genserie, en la paroisse de la Trinité ďAngers, 
passait la grande procession de la Féte-Dieu. Dans ce temps- 
lá, ľarmée franQaise rendait horamage, par sa prósence, au 
Dieu de Sabaoth et le cortége, fermé par le défilé des auto- 
rités en grand costume, s'ouvrait par un pelotón de tapins 
dont les tambours, au moindre signe de la canne ďun majes- 
tueux major, alternaient avec les cuivres du régiment. 

20 



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302 



REVUE DE ĽANJOU 



A peine avais-je entendu, au tournant d u vieux porche, 
déboucher de la plače de la Laiterie le tonnerre roulant, 
que j'allais me précipiter, en poussant des cris de paon 
effrayé, au plus profond de ľarriére-cuisine paternelle et 
lá, pleurant et hurlant de terreur, je me cachais la téte 
sous les jupes de ma bonne, jusqu'á ce que fút définitive- 
ment passé, et étouffé par la dištance, le redoutable 
vacarme. Je ne reprenais confiance et goút á la vie que 
lorsque j'avais bien authentiquement aper$u la queue des 
chevaux du pelotón de gendarmes qui marchait en serre- 
files derriére la procession. . . 

Jugez de la stupéfaction de ma famílie lorsque, parvenu 
á Gombrée en classe de septiéme et cédant enfin aux solli- 
citations dont on m'assaillait pour me décider ä mettre en 
valeur les aptitudes que ľon croyait me reconnaltre pour 
la musique, j y répondis un jour par cette révélation inat- 
tendue : « J'ai arrété mon choix : je veux apprendre le 
tambour I » 

Je me háte de le déclarer, j'ai fait de la gráce de cette 
vocation le plus insigne abus : je ne serais pas, ä ľheure 
qu'il est, capable de battre le rappel pour un incendie. 
Mais, ä défaut de science, j'ai fait provision de souvenirs: 
j'ai étó ľéléve de M. ľabbé Godineau. 

Je le revois et je ľentends encore! Petit, nerveux et sec, 
la sou ta n e faisant de grands plis á la ceinture, des pom- 
mettes, oú s'allumait de temps ä autre une rougeur fugi- 
tive, saillantes en avant de deux grands yeux noirs et creux, 
oú on lisait du premiér coup une mauvaise note sur la 
qualitédes poumons; pourle surplus, professeur de qua- 
triéme, autant qďil m en souvienne; a vec cela — avant 
tout cela pour nous — un virtuosede la baguette, un génie 
de la caisse roulante, un maltre sans rival du tambour, á 
ce point que, dans nos grandes solennités musicales du 
co 1 lége, on avait fait entrer, comme numéro sensationnel, 
un aolo de tambour, par ľabbé Godineau ! 




SOUVENIRS D'ÉGLISE 



303 



Y étes-vous encore, mes vieux camarades — témoins de 
plus % en plus clairsemés de ces temps héroíques, — y étes- 
vous comrae moi, dans cette salle de distribution formée, 
gráce au déménagement des cloisons en planches qui les 
séparaient, de la salle ďétude de&petits et desdeuxclasses 
voisines ? L'orchestre est prét ; le public retient son 
souffle : le báton de commandement du pére Collmann est 
levé sur la premiére mesure de ľouverture ďun opera. 
Seulement, au lieu de s'abaisser nerveusement et en 
cadence serrée, il s'étend, dans un mouvement a piacere, 
verš ľabbé Godineau, debout derriére sa caisse, les nerfs 
tendus comme la peau de son tambour. 

A ce signál, un murmure léger, imperceptible, se 
répand dans la salle, en envahit les coins et roule sous le 
plafond ; par nuances insensibles, il se dessine, il s'accrolt : 
c'est le bruit ďun vent léger. Sans doute le barométre 
baisse : voilä le vent qui prend de la force et quelques 
roulements ďorage semblent arriver de dessous ľhorizon. 
Hé, garde ä nous ! (ľest bel et bien la tempéte qui 
s'approche : sur la basse continue et croissante ďun vent 
qui devient un cyclone, éclate non la lumiére, mais le 
bruit des éclairs. Sauve qui peut ! Les éléments se 
déchainent : un, deux, trois orages montent ä la fois 
et mugissent sur nos tétes; les décharges terribles se 
répondent, se croisent, se confondent : nous som mes 
assourdis, nous sommes perdus ! — c Prophéte, si ta main 
me sauve!... » serions-nous tentés de nous écrier, si nous 
avions plus de littérature. Ah ! respirons, il semble que la 
tempéte s'éloigne : les coups s'espacent ; au vacarme 
succéde le bruit, au bruit le murmure et de cette trombe 
effrayante de tapage et ďéclats il ne reste bientôt plus, 
tels des nuages fugitiŕs et légers sous un ciel éclairci , que 
des soupirs qui s'éloignent, s étouffent et se taisent eníin. 

A ce moment le báton du chef ďorchestre trace dans 
ľair son signe de commandement et ľorcbestre électrisé 




504 



REVUE DE ĽANJOU 



s'élance dans ľexécution de ľouverture par la strette 
briliante de la Gazza ladra 9 .o\x par la marche endiablée 
de Fra-Diavolo. Je les revois encore, ces artistes ďalors, 
que le plus merveilleux de tous, le pére Collmann, anime 
du pied et de la main : Glaude souffle dans son basson, 
Braud dans son ophicléide, ľabbé Leroyer dans sa clari- 
nette et le pére Rochard, le professeur de sixiéme, les 
joues gonflées comme un archange, dans son cor ďhar- 
monie, oú les malins prétendent qu'il entre plus de gri- 
maces par un bout qu'il n'en sort de notes par ľautre. . . 

Lui, cependant, lui, enivré, non de son triomphe, mais 
de son art, demeure lá, prés de ce tambour qu'il vient de 
faire parler, mugir et soupirer, dans cet état nerveux qui 
succéde aux extases : le sang aux tempes, les yeux en 
flammes, le front et le corps tout entier inondés de sueur... 
II en mourra ! Un tel amour ne brúle pas seulement sur 
ľautel de ľart : il en consume le sacrificateur ! 

Godineau eut un jour de merveilleux triomphe. H fut 
appelé dans la ville de Tours par M* r Fruchaud. Angevin 
ďorigine, ľarchevéque connaissait et avait apprécié la 
virtuosité extraordinaire de ľabbé et n'avait pas craint 
de ľopposer ä ľun des colonels de la garnison, qui se van- 
tait de posséder dans son régiment le premiér tambour de 
France. Rendez-vous fut pris et devant un immense jury, 
dont les juges étaient les uns en képi, les autres en sou- 
tane, les adversaires entrérent en lice pour ce combat 
qu'on pouvait assurément qualifier de singulier. 

Le vieux brisquard commenga. Ah ! c'était un maítre 
tapin ! Tous les bruits de la bataille, tous les échos de la 
gloire, toutes les voix de la patrie sortaient, á ľappel de 
ses baguettes, du magique inštrument. Suspendus á son 
jeu, les assistants haletaient d'enthousiasme, éclataient 
ďardeur guerriére et, quand un tonnerre ďapplaudisse- 
ments eut répondu aux derniers éclats de son tambour, il 
passa fiérement la main dans sa moustache en regardant , 




SOUVENIRS d'ÉGLISE 



305 



du haut de sa ta i Íle, le petit concurrent q u i attendait 
modestement son tour. 

Le voilá en action et les baguettes voltigent. Hé bien, 
qďa donc sa peau ďáne, qu'on n'entend á peu prés rien du 
tout ? Ah ! voici un roulement qui se dessine et prend 
insensiblement du volume. Tiens, tiens, tiens! il passe 
donc lá-bas un régiment, dont le bruit des tambours 
battant la marche se détache sur le roulement qui con- 
tinue? Ma foi oui, et méme il approche, car sa marche 
devient de plus en plus distincte. Eh ! pendant ce temps, 
en voilä un second dans le lointain, qui vient aussi ä nous : 
sans se confondre un instant, sans que s'interrompe , 
s'enfle ou ŕaiblisse le roulement sur lequel tout ce mouve- 
ment se dessine, les régiments ŕont leur jonction, em- 
plissent ľair du tonnerre de leurs tambours réunis, puis 
se séparent, s'éloignent sans se confondre, disparaissent ä 
un lointain tournant et ne laissent plus derriére eux, 
sem b la bl e á un dernier echo, qu'un murmure doux et 
léger comme celui du rouet ďune vieille femme. . . 

On retenait son souffle, on ne respirait plus 1 Et, quand 
on eut applaudi ä en crever la peau de vingt tambours : 
« S. . . petit curé! » grogna le vieux tapin ; et le colonel 
tendit loyalement la main ä ľabbé devant le front des 
troupes, en signe de victoire. 

II mourut jeune. Gomment? je ne le sais plus. On a dit 
que sa poitrine avait faibli, que la phtisie ľavait tué... 
(ľest ľexplication des gens qui trouvent ä tout des raisons 
naturelles. Mais nous croyons plutôt, nous qui ľavons 
connu, qďil dut mourir autrement, comme Romulus. II 
entendit sans doute, dans ľun de ses réves, la légion des 
vieux grognards de la garde battant le rappel sur les tam- 
bours du Paradis et, dans ľenivrement de ľextase, expirant 
de sa joie et de ľamour de son art, enveloppé ďun bruit 
sublime, il par ti t pour le ciel, baguettes levées, dans un 
mouvement de marche et dans un roulement de tambours. 



A. Mauvif de Montergon. 



(A suivrc.) 




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LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR 



EN TOURAINE 



(1789-1800) 



Année 1784 



ftuitej 



A VRI L 



1 CP avril (12 Germinal an II) — La Commission míli' 
taire, présidée par Bouilly , condamne ä mort René Fra- 
pin, ägé de 21 ans, volontaire au T bataillon de Tours, 
c qui a porlé les armes chez les rebelles ». 

— Sénard se présente au greffe dela commune de Tours 
et apftose les scellés sur les papiere, disant que ses jours 
sont menacés et qďil a besoin defaire des recherches pour 
déjouer la conspiration contre lui. — Le Conseil général 
de la commune proteste contre cette mesure abusive. 
Sénard, mís en demeure de préciser ses dénonciations, 
révéle trois menaces dont il a été ľobjet. Un individu a 
tenté ďentrer chez lui la nuit; un autre, voulant lui par- 
ler, a fait du bruit ä sa porte; un troisiéme ľa touché dans 
la rue en disant : « nous aurons ta téte ». Le Conseil géné- 
néral ordonne que les scellés seront levés ; les comités de 
Section et le Comité de surveillance sont invités ä veiller 
sur les jours de Sénard. 

2 avril (13 Germinal an II) — Exécution de Frapin. 

— Le Comité de Salut public envoie á Ichon ľordre 
ďépurer ľadministration du District de Preuilly. 




308 



REVUE DE ĽANJOU 



— Le Comité de surveillance de la section de la Belle- 
Fontaine délivre des attestations de civisme á divers 
citoyens suspects, comme parents ou amis de ceux que 
Sénard vient de faire arréter (notamment á Véron> 
Soreau, etc). 

— Le District fait publier un tableau du maximum du 
prix des comestibles, étoffes et marchandises de toute 
espéce. 

— La Sociélé populaire déaonce á la Con vention Mogue, 
Sénard elSansoň, comme ayant afflché leur affection pour 
Hébert, qui vient ďétre guillotiné. 

3 avril (14 Germinal en II) — Ľenquéte faite par la 
police n'a révélé aucun indice relatif ä la conspiration contre 
Sénard. 

— Le représentant Champigny Clément, en congé ä 
GhinoD , signále les abus qui se produisent dans ľarmée. 
Un convoi de 365 volontaires de premiére réquisition est 
arrivé ä Chinon avec une feuille de route pour 648 hommes, 
et se fait payer les étapes pour 648 hommes. 

5 avril (16 Germinal an II) — La Commission militaire 
dénonce á la Commune plusieurs faits contre Sctiison, 
exécuteur des sentences criminelles. 

Le couteau de la guillotiné est mal entretenu ; souvent 
les exécutions sont manquées. Pour Frapin (exécuté le 
2 avril) la tété étant restée suspendue, il a été nécessaire 
de lui achever de couper le cou avec un couteau. Sanson 
conduit les condamnés ä la guillotiné dépouillés de leurs 
chemises et seulement couverts ďun habit attaché sur les 
épaules. Aussitôt ľexécution, il dépouille les justiciés et 
les met nus sur ľéchafaud, au lieu de ne leur ôter leurs 
vétements qu'á ľendroit de la sépulture. 

Le Gonseil général ordonne la cessation de ces faits 
« qui blessent la pudeur et les bonnes moeurs ». 

— La Société populaire ouvre une enquéte contre San- 
son qu'on veut exclure de la Société comme appartenant 





LA RéVOLUTION AU JOUR LB JOUR EN TOURAINK 309 

au parti de Sénard 9 Mogue et Barrault Une cabale 
bruyante se tient dans la tribúne des femmes ; cette cabale 
est raenée par la ferame Sanson. Chalmel ayant parlé contre 
Sénard , la femme Sanson crie : « Hue! Chalmel; téte ä 
bas. » Depuis son retour de Paris, Sénard prend ses repas 
dans le ménage Sanson. 

6 avril (17 Germinal an II) — Ľenquéte continue ä la 
Société populaire. Un témoin dépose que Sénard et les 
Commissaires du Comité de Súreté générale ont voulu le 
forcer ä dire que Meunier-Badger avait porté la cocarde 
blanche en Vendée, ce qui est faux. 

— Veauy député ďlndre-et-Loire, dénonce au Comité 
de Salut public plusieurs administrateurs contre-révolu- 
tionaires (notamment Bruley et Baignoux). 

7 avril (18 Germinal an II) — Sanson adresse ä la 
Gommune un raémoire justiflcatif. II est toutefois obligé 
de reconnaltre une partie des faits relevés contre lui. 

8 avril (19 Germinal an II) — Inauguration des bustes 
de Lepelletier, Marat, C halier et Brutus dans la salle 
des séances du Conseil général de la commune de Tours. 
Discours du maire Baignoux. 

11 avril (22 Germinal an II) — Le Comilé de Súreté 
Générale invite les municipalités ä faire dresser un tableau 
de détenus. 

15 avril (26 Germinal an II) — La Gommune de Tours 
fait dresser dans chaque section le tableau des détenus. On 
devra indiquer la profession du détenu, avant et depuis la 
Révolution; son revenu, avant et depuis; ses relations; 
son caractére et ses opinions, etc. . . 

16 avril (27 Germinal an II) — Ichon se rend á Preuilly 
pour régénérer les autorités. 

Le représentant Fréry arrive á Tours avec une mission 
pour fonder des fonderies dans le Département. 

17 avril (28 Germinal an II) — La Société populaire 
et révolutionnaire de Tours modifie son réglement. — Le 




310 



REVUE DE ĽANJOU 



Président séra rééligible tous les mois. — La contribution 
des membres titulaires est fixée ä 12 livres. 

18 avril (29 Germinal an II) — La municipalité de 
Tours invite les Gomités de sections á dresser la liste des 
nobles et des étrangers. 

— Le Conseil Général de la commune invite le citoyen 
Liger á mettre en musique « ľhymne ä ľÉternel » pour 
ôtre chantée au temple de la Raison les jours de décade. 

20 avril (1 Floréal an II) — La commune fait trans- 
mettre ä Sanson le décret du Ministre de ľlntérieur por- 
tant que les fonctions ďexécuteur des jugements criminels 
sont incompatibles avec celieš de membre des Comités de 
surveillance. 

22 avril (3 Floréal a n II) — Dénonciations diverses de 
la Société populaire de Tours. 

— Perquisitions domiciliaires. 

24 avril (5 Floréal an II) — Ichon revient de Preuilly, 
oú il a passé 6 jours (16 á 22 avril). II a régénéré la 
Société populaire et le Comité de surveillance ainsi que 
le Directoire du District. Plusieurs suspectsontétéarrétés. 

.25 avril (6 Floréal an II) — La Commission militaire 
condamne ä mort Louis Bábin, meunier, ágé de 28 ans, 
convaincu de propos inci viques ; a colporté des catéchismes 
fanatiques, concouru ä attacher le drapeau blane au clo- 
cher de Bourgueil pendant ľinvasion. 

26 avril (7 Floréal an H) — Exécution de Bábin. 

30 avril (11 Floréal an II) — Le Conseil général de la 
commune interdit aux aubergistes de loger les ci-devant 
prôtres et nobles. 

— Arrestation ďAudenet, coupable de propos contre- 
révolutionnaires. 



i er mai (12 Floréal an II) — Francastel y H en t z et 
Ichon épurent les administrations du District ďAmboise. 



MAI 




LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR EN TOURAINE 311 

3 mai (14 Floréal an II) — Arrestation dans la commune 
de la Réunion du Nord (ci-devant Saint-Symphorien), de 
Jahan-Jarossier, ex-législateur, sur un ordre du Comiíé de 
Sáreté générale de la Convention. Jahan-Jarossier teňte 
de se suicider, mais ses blessures ne sont pas trésgraves. II 
est transféré, avec sa femme et sa fllle, ä la maison ďarrét. 

— Bruley et Baignoux, arrétés sur ľordre du Comité 
de Salut public, demandent ä la Société populaire un 
certificat de civisme. — LeConseil général de la commune 
intervient en leur faveur. — lis sont cependant transfé- 
rés ä Paris. 

4 mai (15 Floréal an II) — Le Conseil général de la 
Commune prie Ichon de demander au Comité de Salut 
public la nomination provisoire ďun agent national, en 
remplacement de Sénard qui vient ďétre appelé é Paris, 
au Comité de Sáreté générale, et d'un maire, en rempla- 
cement de Baignoux qui est arrété. 

5 mai (16 Floréal an II) — Le Comité de Surveillance 
de la Section de la Montagne est dénoncé comme ne faisant 
pas exactement les visites domiciliaires. 

6 mai (17 Floréal an II) — Le Tribunál militaire de 
ľarmée de ľOuest s'installe á Tours. Pépin % accusateur 
militaire, demande un local. 

8 mai (19 Floréal an II) — Arrété du Conseil général 
de la Commune, arrétant que les marchands sont tenus 
ďétre constamment approvisionnés et de déclarer tous les 
mois la quantité et la náture de leurs marchandises. — 
II leur est interdit de vendre ä un citoyen « au delá de ce 
qui lui est nécessaire » sous peine ďétre traités comme 
fauteurs ďaccaparement. 

11 mai (22 Floréal an II) — Le Conseil général de la 
Commune délivre un certificat de civisme á Cartier- 
Douineau qui vient ďétre arrété. 

— Une enquéte est faite sur Sionneau-Duchéne qui 
vient ďétre arrété. 




312 



REVUE DE ĽANJOU 



16 mai (27 Floréal a a II) — Le Conseil général de la 
Gommune indique les fétes qui seront célébrées cbaque 
décade, au Temple de la Raison. La féte á ľÉtre supréme 
séra célébrée le 8 juin. 

18 mai (29 Floréal an II) — Les mots t Temple de la 
Raison » seront remplacés sur ľédifice Gastien par ľins- 
cription ci-aprés : « L e peuple fran?ais reconnalt ľÉtre 
supréme et ľimmortalité de ľáme. » 

20 mai (l er prairial an II) — Clément de Ris, adminis- 
trateur, est appelé ä Paris, comme membre de la Commis- 
sion éxécutive de ľinstruction publique. 

21 mai (2 Prairial an II) — Le Conseil général de la 
Commune délivre un certificat de civisme ä Vauquer- 
Simon, qui vient ďétre récemment arrété. 

23 mai (4 Prairial an II) — Arrestation á Chinon de 
ľabbé Le Suire, ancien chanoine de la Sainte Chapelle 
de Champigny-sur-Veude, prétre réfractaire. 

24 mai (5 prairial an II) — Installation , ä Tours, du 
1 OT tribunál criminel militaire de ľarmée de l'Ouest (Pépin, 
accusateur militaire). 

25 mai (6 prairial an II) — La commune délivre ä 
Baignoux et k Bruley des certificats de civisme énon- 
$ant leurs titres á ľestime publique. 

26 mai (7 Prairial an II) — Véron, agent national du 
District de Tours, récemment arrété, demande un certifi- 
cat de civisme. 

27 mai (8 Prairial an II) — Guizol présente un pian 
pour la féte de ľÉtre supréme. 

28 mai (9 Prairial an II) — Le Conseil général de la 
commune se réunira le 31 mai á la Sociétépopulaire pour 
féter ľanniversaire de la défaite du fédéralisme. 

30 mai (11 Prairial an II) — Ľabbé Le Suire est trans- 
féré ä Tours á la prison de ľOratoire pour comparaltre 
devant le tribunál criminel. 

— Le Conseil général de la commune adresse des féliei- 




LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR EN TOURAINE 313 



tations ä Robespierre et Collot ďHerbois qui ont écbappé 
aux fers des assassins. 



l cr juin (13 Prairial an II) — Le pian de Guizol pour 
la féte de ľÉtre supréme est approuvé par le Conseil géné- 
ral de la commune. 

2 juin (14 Prairial an II) — L'abbé LeSuire est con- 
damné ä mort par le tribunál criminel. 

3 juin (15 Prairial an II) — Exécution de ľabbé Le Suire. 

4 juin (16 Prairial an II) — Texier-Olivier, qui a été 
arrété le 9 février, revient ä Tours et reprend ses fonctions 
ďadministrateurdudépartement. II épouse Jeanne Richard 
qui a été acquittée le 16 mars par la Commission militaire. 
— La Société populaire signále que deux femmes ont été 
arrétées pour n'avoir pas porlé de cocarde. — La premiére, 
qui est une gagiste, a été condamnée á huit jours de 
détention. — La seconde, qui est la femme du général 
Jacob, a été acquittée. Pourquoi cette différence ? 

5 juin (17 Prairial an II) — Le Conseil général de la 
commune ordonne ľarrestation de divers citoyens et 
citoyenhes cbez lesquels on a trouvé des titres féodaux. 

— Des bonnets de la liberté seront placés au-dessus 
des portes et barriéres de la ville. 

6 juin (18 Prairial an H) — Arrété á'Ichon ordonnant 
la translation ä Issoudun de 80 individus détenus dans les 
maisons ďarrét de Tours. 

8 juin (20 Prairial an II) — Féte de ľÉtre supréme — 
Les autorités y assistent, portant ä la main un épi de blé 
ou une fleur. — Dans le temple de ľÉtre supréme (église 
Saint-Gatien) de nombreux discours expliquent au peuple 
les scénes allégoriques. 

13 juin (25 Prairial an II) — Champigny-Aúbin, 
député suppléant, ótant appelé á la Convention pour rem- 
placer Jacob Dupont, démissionnaire depuis le 19 mai 



JUIN 




314 



REVUE DE ĽANJOU 



pour cause de santé, la Société populaire et montagnarde 
de Langeais lui a accordé ua certificat de civisme. — La 
Société populaire de Tours ayant contesté son civisme, une 
enquéte est faite á Langeais. Elle est favorable á Cham- 
pigny-Aubin « dont le civisme est épuré ». 

14 juin (26 Prairialan II) — Le président du bureau de 
ľadministration de ľhospice de la Charité dénonce les ci- 
devant íoeurs bleues qui ont loujours refusé de préter 
serment. Gette dénonciation est transmise au Comité de 
surveillance révolutionnaire. 

— Bourbotte envoie de Nantes un arrété contre les déser- 
teurs. Cet arrété sera lu le décadi dans le « Temple de 
ľÉternel ». 

16 juin (28 Prairial an II) — Ichon nomme Perré 
maire provisoire, jSrwére premiér agent national et Gidouin 
et Dutens, officiers municipaux de la commune de Tours. 

18 juin (30 Prairial an II) — Les généraux Bournel et 
Jacob annoncent qu'il doit passer 15.000 á 20.000 hommes 
par Tours et qu'il faut leur préparer le logement. 

19 juin (l er Messidor an II) — Bruley, Baignoux et 
Cartier-Douineau, détenus á Paris, prient le Conseil 
général de la commune de faire une démarche directe en 
leur faveur auprés du Comité de Súreté générale. Le 
Conseil de la commune t passe á ľordre du jour ». 

21 juin (3 Messidor an II) — Le représentant Bour- 
botte arrive á Tours. — Le Conseil général de la commune 
lui fait donner une maison. 

22 juin (4 Messidor an II) — Sénard arrive de Paris, 
porteur ďun arrété du Comité de Súreté générale qui le 
réintégre dans ses fonctions ďagent national de la com- 
mune de Tours. 

II ouvre á la commune un registre oix les patriotes sont 
invités ä porter leurs dénonciations contre les suspects. 

23 juin (5 Messidor an II) — Bourbotte adresse au 




r 



I 



LA RŔVOLUTION AU JOUR LE JOUR EN TOURAINE 315 

District une réquisition pour avoir 40 bouteilles de vin 
rouge et 30 de vin blane pour ses besoins personnels. — 
Elles devront étre prises dans les caves des émigrés ou 
condamnés ä mort. 

Ichon réquisitionne 100 bouteilles de vin, ä prendre 
dans la cave de Cane, sujet anglais, détenu ä Tours. 

24 juin (6 Messidor an II) — Sénard fait arréter un 
čerta i n nombre de ses ennemis politiques, nota m meat 
Jeanne Richard, épouse de Texier-Olivier. 

27 juin (9 Messidor an II) — Établissement ä Tours 
ďun ateliér de salpétre. 

. — Ľadministration du Département est réorganisée par 
ľagent national du District, que les représentants Ichon et 
Bourbotíe ont chargé de ce soin. 

— La nouvelle administration est composée de : Lebar- 
bier, Guimbault, Vaulivert, Gerboin, Christophe, 
Ducreux, Couezeau, Čutor. Le secrétaire Chalmel n'ayant 
pas eu ľagrément de la Société populaire donne sa démis- 
sion et est remplacé par Voyer. 

28 juin (10 Messidor an II) — Requéte au Conseil géné- 
ral du Département : 

— II y a 180 détenus ä la maison du Gouvernement ; 
presque tous sont riches. — II faut qu'ils paient pour les 
pauvres. 

29 juin (11 Messidor an II) — Le Département met en 
réquisition toutes les voitures de commerce et d agricul- 
ture, ainsi que les conducteurs et les chevaux, pour trans- 
portér des grains débarqués ä Nantes (dans la traversée du 
Département, de Langeais á Blois). Tout citoyen requis 
qui refusera ďobéir sera traduit au Tribunál révolution- 
naire. 

— Les représentants Bourbotte et Ichon réorganisent le 
District de Tours. 

Les nouveaux membres désignés par eux sont : 




346 



REVUE DE ĽANJOU 



Chelle, Voiturier, Bourrée, Auger-Valin, Bruére le 
jeune, Woorm, Et. Leroux y Huet-Vaudour , Boucher- 
Gidoin, Léturgeon le jeune, Desplanques , Barré. 

Agent na ti ona 1 : Guiot. 

30 juin (12 Messidor an II) — Ichon régénôre la Sociéié 
populaire et en exclut les membres suspects de modéran- 
tisme. 



H. Faye. 



(A suivre.J 




Résumé des Observations météorologiques 



faites ä la Baumette (prés Angers) 

(Altitude : 30 môtres 52) 



Septembre 190i 

Moyenne barométrique : 760 mn, ,20; minimum le 25, á 
6 h. du matin, 753 mm ,90; maximum le 30, á 8 h. 30 du 
matin , 763™, 38 ; écart extréme , 9 mm ,48. 

Moyennes thermométriques : des minima, 9°, 38; des 
minima (sans abri), 9°,08 ; des minima (sur le sol), 
8°,26; des maxima, 20°,22; des maxima (sans abri), 
23°, 15; des maxima (sur le sol), 29°, 15; ďune eau de 
source, 14°,08; du mois, 15°, 00. 

Minimum le 21 , 4°, 8 ; minimum (sans abri) le 21 , 4°, 3 ; 
minimum (sur le sol) le 21, 3°, 7; maximum le 5, 28°,8; 
maximum (sans abri) le 5, 34°, 6; maximum (sur le sol), 
le5, 40°,5. 

Humidité relative, 69 ; minimum le 5, á 4 h. du 
soir, 23 ; maximum les 8, 28, 30, á 7 h. du matin, 100. 

Nébulosité moyenne, 5,2 ; la plus faible, 0,0, les 17, 18, 
19, 20, 21 ; la plus forte, 10,0, le6. Nombre de jours de 
soleil, 26; nombre ďheures de soleil ayant brúlé le carton 
de ľhéliographe, 169 environ. 

Pluie, 28 mm ,2 en 6 jours appréciable au pluviomôtre et 

4 jours appréciable au pluvioscope. Evaporation, 114 mm ,30. 

Nombre de jours que le vent a été : 4 jours du N ; 

5 jours du N-E ; 8 jours de ľE ; 2 jours du S-E ; 1 jour du 
S-W; 7 jours de ľW; 3 jours du N-W. Vitesse moyenne du 
vent en métres par seconde, 4 m ,5. Plus grande vitesse du 
vent le 14, ä 12 h, 45 du soir, 12 m ,7 par seconde (vent de 
ľW). 

Rosóe les 5, 7, 10, 11, 14, 15, 16, 17, 22, 23, 24, 27, 29; 
brouillards les 8, 26, 28, 30, á 7 h. du matin ; brouillards 

21 



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318 



REVUE DE ĽANJOU 



sur terre le 27; halos solaires les 8, 10, 30; lueur crépus- 
culaire vive le 25 ä 6 h. 17 m. du soir, á ľW; éclairs au 
N-E et E ä 2 h. et 4 b. du matin, le 12. 



Octobre Í904 

Moyenne barométrique : 761 98; minimum le 7, á 
7 h. du matin, 749 D,m ,43; maximum le 19, á 8 h. du matin, 
769 mm ,96 ; écart extréme, 20 mn, ,53. 

Moyennes thermométriques : des minima, 8°, 35; des 
minima (sans abri), 8°,06; des minima (sur le sol), 7°,58; 
des maxima, 16°, 43; des maxima (sans abri), 18°, 82; des 
maxima (sur le sol), 21°,36; ďune eaudesource, 12°,40; 
du mois, 12°, 48. 

Minimum le 30, 2°,2; minimum (sans abri) le 30, ľ,7; 
minimum (sur le sol) le 30, 1°,1 ; maximum le 3, 22°,0; 
maximum (sans abri) le 3, 26°, 4; maximum (sur le sol) 
le3,30%2. 

Humidité relative, 83; minimum le 13, á 1 h. du soir, 
46 ; maximum les 1 , 5, 12, 21 , 24, 25, 26, 27, 30 á 7 h. 
et 10 h. du matin, 100. 

Nébulosité moyenne, 6,5; la plus faible, 1,2, les 12, 30; 
la plus forte, 10,0, les 4, 18, 21, 22. Nombre de jours 
de soleil, 22; nombre ďheures de soleil ayant brúlé le 
carton de ľhéliographe, 208 environ. 

Pluie, 18 mni ,6 en 7 jours appréciable au pluviomélre et 
2 jours appréciable au pluvioscope. Evaporation, 63 ra,n ,00. 

Nombre de jours que le vent a été : 3 jours du N; 
9 jours du N-E ; 7 jours de ľE ; 3 jours du S ; 3 jours du 
S-W ; 4 jours de ľW ; 2 jours du N-W. Vitesse moyenne 
du vent en métres par seconde : 3 m ,9. Plus grande vitesse 
du vent le 7, á 7 h. 4 m. du matin, 15 m ,4 par seconde 
(vent de ľW). 

Gelées blanches les 12, 25, 30; rosée les 2, 8, 10, 12, 18, 
14, 15, 17, 20, 28, 29, 31; brouillards épais les 4, 5, 12, 
21, 24, 25, 26, 27, de 6 h. du matin á 1 h. du soir; 
brouillards sur terre les 15, 20, 24, 30; halos solaires les 
8, 13, 16; halos lunaires les 16, 20; lueurs crépusculaires, 
les 14, 24, 29, 30; éclairs le 7, á 7 h. 30 m. du soir au N; 
passage ďoies sauvages, le 27, á 3 h. du soir, du N au S. 

A. Cheux. 



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CHRONIQUE 



Le Congrés de la Loire navigable, qui vient de se réunir ä 
Nanles, a fait, le 25 octobre, une excursion ä Ghalonnes pour 
visiter les travaus entrepris au pont de ľAUeud. 

Un déjeúner a été servi, dans les chaiz de la maison Frémy, 
aux congressistes et aux visiteurs venus de Nantes et 
ďAngers. 

M. Linyer, président de la Loire navigable, présidait ayant 
ä ses côtés MM. Denís, sénateur, et de la Ferronnays, dóputé 
de la Loire-Inférieure. 

Dans la vaste salle on remarquait encore MM. le général 
Mereier, Le Cour, sénateurs ; Rock, Sibille, députés; Sarradin, 
maire de Nantes; Joxé, maire ďAngers; Fontanés, représen- 
tant le préfet de Maine-et-Loire; Frémy, maire de Ghalonnes; 
Jamin, conseiller de Nantes; Milon, conseiller général de 
Saumur; Cuénot, Philippe, ingénieurs; Audouin, Prieur, de 
Farcy, Cointreau, Vielle^ Rondeau, le Conseil municipal de 
Ghalonnes, les représentants de la presse nantaise et angevine 
et plusieurs correspondants de journaux de Paris. 

Au dessert, M. Linyer, en quelques mots charmants, 
remercie la ville de CKalonnes et son maire du cordial accueil 
qtľils ont fait aux congressistes. II salue le groupe de la 
Fédération régionaliste et tous ceux qui ont contribué ä ľen- 
treprise de la Loire navigable. 

M. Frémy souhaite avec enthousiasme la bienvenue aux 
congressistes. II fait entrevoir le succés des essais de M. Cuénot 
et ressortir les avantages qu'auront pour les populations 
riveraines de Maine-et-Loire et pour les ports de la Loire- 
Inférieure la navigation rendue libre du fleuve. II termiúe en 
portant un toast ä M. Cuénot, ä ses collaborateurs et au pro- 
grés commercial de notre chére patrie. 

M. de la Ferronnays dit alors qu'il reste ä porter un toast ä 
la santé du conseiller général de Ghalonnes, si dévoué ä 




320 



REVUE DE LANJOU 



ľentreprise de la Loire navigable. II espere que les préven- 
tions qui existent encore au Conseil général de Maine-et-Loire 
contre le projet vodí achever de tomber et que bientôt tous 
les départements limitrophes du grand fleuve s'entendront 
complétement pour arriver au succés. II boit á la Loire navi- 
gable et ä la gloire de la patrie fran?aise. 

M. Cuénot remercie pour les éloges qu'il vient de recevoir 
et léve son verre ä la Loire navigable. 

Aprés le déjeúner, tous les convives ont pris le train de 
Cbalonnes-Anjou et sont descendus au pont de ľAlleud pour 
ezaminer les travaux. 

Des groupes de curieux attendaient sur la rive droite. 

Quelques minutes aprés, arrivait de Nantes le Fram avec 
environ deux cents passagers. 

M. Linyer, puis M. Cuénot ont donné aux congressistes des 
explications tecbniques fort intéressantes sur les travaux. 

En résumé, les ouvrages actuels se composent de clayon- 
nages maintenus par des pieux et allant des deux rives verš 
le milieu du fleuve; ils sont espacés ďenviron cent trenie 
métres. Un chenal de cinquante métres est laissé libre pour 
la navigation. Ces clayonnages sont destinés á accumuler le 
sable autour ďeux et ä former des plages, oú ľon plantera 
des arbres. On espere ainsi que le cbenal centrál sera tou- 
jours ďune profondeur sufflsante (de l m 20 ä l m B0) pour per- 
mettre la navigation en toute saison. 

Pendant qu'une partie des congressistes restait sur la rive, 
ľautre montait sur le Fram pour aller visiter les travaux dans 
toute leur étendue. . 

Puis, tout le monde s'est embarqué,'les uns pour Angers, 
les aulres pour Cbalonnes , les communes voisines et Nantes. 

EUe fut charmante cette excursion faite par une belie 
journée ďautomne, tantôt ä travers les coteaux couverts de 
pampres multicolores, tantôt sur les rives de la Loire ou sur 
le fleuve. 



Le Congrés annuel de chirurgie s'est tenu ä Paris dans la 
troisiéme semaine ďoctobre. 

A la suite de leurs travaux, les membres du Congrés ont 
procédé ä ľélection de leur président pour 1906. H. le D'Mon- 
profit a été élu président. 




CHRONIQUE 



321 



Cette haute distinction, cette marque ďestime qui lui sont 
décernées par ses collégues, sont un légitime hommage 
rendu aux importants travaux et ä la science du D r Mon- 
profit. 

H. le professeur Monprofit est ľan des plus éminenis repré- 
sentants de la science cbirurgicale frangaise dans ľOuest, 
oú il est universellement connu pour ses travaux sur la chi- 
rurgie de ľabdomen, de ľestomac et de ľintestin. Les livres 
importants qu'il a publiés dójá lui ont acquis une renommée 
interná tionale et c'est ä ces ouvrages qu'il doit certainement 
la haute distinction que lui ont conférée ses collégues. 

C'est la premiére fois qu'un professeur ďune École de 
Médecine de province est appelé ä cette fonction. Jusqu'ä ce 
moment, lous les présidenls étaient choisis pármi les profes- 
seurs parisiens. 

M. le D T Monprofit, conformément ä ľusage, a été nommé 
vice-président pour 1905. 



Nous apprenons avec plaisir que deux de nos compatriotes, 
résidant ä Paris, M. L. Vótault, rédacteur ä la Liberté, membre 
du c Vin d'Anjou >, et M. 6. Dureau, publiciste, secrétaire 
général des Concerts P. Boquel, ont eu la bonne idée de fon- 
der, 8ous le titre de ľAngevin de Paris, un organe hebdoma- 
daire des intéréts angevins ä Paris. 

Aprés a voir rappelé que la plupart des autres pro vinciaux qui 
habitent la capitale y possédent leur journal, MM L. Vétault 
et G. Dureau expliqtíent, dans la circulaire qu'ils ont bien 
youIu nous adresser, que leur but est de resserrer les liens 
qui doivent exister entre les Angevins de Paris et de défendre 
leurs intéréts. 

« Le nouveau journal, disent-ils, comprendra un service 
complet d'informations économiques , artistiques et sociales. 
Une plače importante sera réservée aux nouvelles locales, qui 
ne cessent ďintéresser partout oú il émigre ľAngevin fidéle 
ä son pays. 

c Pármi ces nouvelles, nous ferons aux échos artistiques la 
part qu'ils méritent dans potre Anjou, berceau de t*nt ďes- 
prita brillants et de talents délicats. Cependant, tenant en 
estime égale et les richesses intellectuelles et les richesses 



Digit 



zed by G00gle 



322 



REVUE DE ĽANJOU 



économiques, nous ouvrírons largemeut nos colonnes a 
toutes les questions agricoles, industrielles et commerciales 
et nos efforts coDstaDts tendront ä favoriser ľimportatioD de 
dos produits régiooaux ä Paris. 

« Ne voit-OD pas qu'un jouraal comme VAngevin de Parit 
aidera puissamment, pour De citer qu'uD exemple, ä la dif- 
fusioD heureusement croissaDte de dos víds ? 

< II D'est pas besoin ďajouter que le jouraal sera absolu* 
ment étranger á toute confession politique. Nous sommes 
persuadés, en effet, que ľamour du pays natal est un terrain 
sur lequel peuvent se rencontrer et s'unir les tempéramenls 
les plus divers. » 

Nous sommes heureux de soubaiter la bienvenue ä ľAngevin 
de Paris et ďadresser ä dos deux compatriotes, MM. L. Vétault 
et G. Dureau, ľexpressioo de dos meilleurs voeux de prospé- 
rité pour leur entreprise. — Si ľoo eo juge — pourquoi dod ? — 
par le premiér numéro, que nous recevons au moment oú cette 
Dote est sous presse, le nouveau journal est assuré ďuu grand 
succés. 



Le 14 octobre, ä ľoccasion du Cinquantenaire de la fonda- 
tioD des cours publics de sciences et de lettres, une confé- 
rence a été donnée par M. Couffon, dans le local des cours 
municipaux. 

Aprés quelques mots ďexcuses et quelques parolesaimabies 
ä ľadresse du public, M. Couffou a rappelé ä granda traits 
certains points de ľhistoire scientiflque et littéraire de notre 
cilé : 

Du treiziéme siéole ä la ťin du dix-huitiéme , Angers — dit-il — 
fut le siége ďune Universitó fameuse, oú la Thóologie, les Sciences 
et les Lettres comptérent de nombreux docteurs, pármi lesquels 
Mathieu Mónage, Bábin, Pocquet de Livonniere, Francois Pré- 
vost, Jean Michel, Hunault et tant ďautres sont connus de vous, 
de nom tout au moins. 

Le Directoire dota Angers des Écoles centrales dont les savants 
professeurs Duboys, Benaben, Grille, Papin et Renou fírent briller 
ďun nouvel éclat ľauréole littéraire et scientifíque de ľAnjou. 

Sous le Premiér Empire, la concurrence de Rennes et de Poi- 
tiers fut funeste á notre ville, qui, malgró de vives sollicitations, 
ne put obtenir une Faculte de droit. 

En compensation , elle eut en 1804 une Académie qui, aprés 
cinquante ans de duróe, ďest-ä-dire en juin 1854, fut supprimée 



* 




CHRONIQUE 



323 



lorsque ľon réduisit ä seize le nombre des Académies en France. 
Cette mesure provoqua des démarches de la municipalitó , qui 
réclamait en vain pour Angers un dix-septiéme centre académique. 

Des cours municipaux, plus ou moins réguliers, prirent alors 
naissance : on y traitait quelques points spéciaux des diverses 
branches des connaissances humaines. Ces cours maintinrent ľac- 
tivité intellectuelle d'Angers et lui permirent de garder un rang 
honorable pármi les villes amies des Sciences et des Lettres. 

Tels étaient , entre bien d'autres , les titres de la ville d'Angers 
lorsqu'il y a cinquante ans , le 22 aoút 1854 , le Ministre de ľlns- 
truction publique dócróta la cróation d'écoles próparatoires á ľen- 
seignement supérieur des Lettres, des Sciences et des Arts, écoles 
destinées ä compléter les centres académiques. 

Dans ľexposé des causes qui motivôrent cet arrôté, Angers se 
trouve nommée la premiére entre les villes qui purent recevoir 
une de ces écoles, comme n'ayant pas cessó de montrer pour les 
Sciences et les Lettres la plus louable munifícence. 

Cétait ľéquivalent d'une promesse pour la ville d'Angers. De 
vives polémiques s'engagéreňt aussitôt et, gráce ä ľactivité et ä 
ľinitiative de M. de Lens , inspecteur d'Académie , intelligemment 
secondé par la presse locale et la municipalité, qui acceptait de 
faire les sacrifíces nócessaires, un décret impérial du 7 juillet 1855 
dotait Angers d'une école préparatoire. 

Conformóment ä un programme, dressó par une savante com- 
mission, sous la présidence du chimiste Dumas, divers cours 
étaient institués et les professeurs devaient y enseigner : les 
mathématiques, la mécanique, la physique, la chimie, ľhistoire 
naturelle, la littérature francaise, ľhistoire de France, la géographie 
physique et politique et le dessin. Les étudiants étaient inscrits 
aprés examen, ils prenaient dix inscriptions et le couronnement 
des études devait ôtre le certificat de capacité délivré ä la suite de 
plusieurs épreuves sórieuses subies devant les professeurs de ľ École 
sous la présidence d'un professeur d'une Faculté de l'État. 

Entretenue par la ville d'Angers, la nouvelle École était rattachée 
ä l'Université, qui en nommait les professeurs et en dirigeait ľen- 
seignement. Pour abriter cette institution naissante, le Conseil 
général concéde gratuitement les batiments du Petit-Sóminaire ; 
tout était donc prôt pour la rentrée d'octobre , lorsque des circons- 
tances diverses retardérent ľinauguration de ľ École jusqu'au mois 
de février. Pendant vingt-sept années, les cours de ľÉcole des 
Sciences, des Lettres et des Arts furent suivis par un nombreux 
public désireux de s'instruire- 

Les professeurs, d'ailleurs, composaient un personnel d'ólite ; 
pármi eux beaucoup se sont fait un nom dans ľhistoire des Lettres, 
des Sciences et des Arts et il me suffíra de vous citer entre autres 




324 



REVUE DE ĽANJOU 



ceux de MM. Zóvort pour ľhistoire, Farge et Boreau pour les 
sciences naturelles, Brossard de Corbigny pour la chimie, enfin 
de M. Dauban pour le dessin. 

Toutefois ľÉcole ne remplissait pas complétement le but proposé. 
Si de trés nombreux auditeurs se pressaient aux cours, la minorité 
seule était inscrite et, en vingt-neuf ans, denx élôves seulement 
demandérent ľexamen et obtinrent le diplome, Un tel état de 
choses permet ä M. Prieur de déclarer au Conseil municipal , le 
27 juin 1881 , que ľÉcole préparatoire ne rópondait pas ä ce qu'ou 
en attendait et ne produisait pas les résultats désirés. A la suite 
de cette déclaration, le 7 décembre suivant, quelques conseillers 
municipaux parlent de modifíer ľÉcole. Malgró tout, aucune réso- 
lution ne f ut prise et ľÉcole demeura telle que par le passé , sans 
éléves régulierement inscrits, mais non sans utilité pour les audi- 
teurs bónévoles qui suivaient assidôment les cours. 

Cependant cette proposition ne devait pas tom ber dans ľoubli et, 
quatre années plus tard, le 27 mars 1885, M. de Cbataux, conseil- 
ler municipal, souléve ä nouveau la question et, le 29 avril, le 
Conseil, adoptant les conclusions du rapporteur, vote la suppres- 
sion de ľÉcole préparatoire ä ľenseignement supórieur des 
Lettres , des Sciences et des Arts. Mais , considérant qu'il ne doit 
pas priver ses concitoyens des utiles enseignements qu'ils peuvent 
retirer de certaines lecons publiques et gratuites, le Conseil muni- 
cipal décréte ľinstitution de plusieurs cours purement municipaux, 
sans aucune attache officielle, oú seraient enseignées diffórentes 
matiôres capables ďattirer ľauditeur et de captiver son attention. 
Les cours conservés sous le no m de « Cours municipaux » étaient 
ceux de chimie, de physique, d'histoire naturelle, de littérature et 
ďhistoire. Les cours de mathématique , de mécanique et de dessin 
étaient réunis ä ľÉcole régionale des Beaux-Arts ; en revanche les 
cours publics déjä existants, ďallemand et ďanglais, étaient 
annexés au nouveau cours. C'était donc une réorganisation de ľan- 
cienne École plutôt qu'une cróation nouvelfe. Les Cours munici- 
paux furent ouverts le 15 octobre 1885, sous la direction de 
M. Bleunard. 

Aprés avoir démon tró ľutilité des cours municipaux actuels 
tant au point de vue littéraire qu'au point du vue scientifique 
et industriel, M. Couffon termíne en ces termes : 

Osons donc le dire, les Cours municipaux satisfont dans la limite 
de leurs forces un besoin moral élevó ; leur création fut un progrés, 
leur existence est un bienfait. D'ailleurs qui pourrait mieux faire 
leur éloge que votre présence aux leQons , cet empressement de la 
foule, ces murmures approbateurs, ces applaudissements qui solli- 
citent le zéle des conférenciers. 




CHRONIQUE 



325 



Est-ce ä dire pour cela qu'il ne reste rien ä faire pour fortifier 
leur action, agrandir leur sphôre, répondre dignement ä cette 
constante assiduité, ä ce zéle des auditeurs? Non! des amólio- 
rations sont encore nécessaires, mais elles co n cement surtout le 
côté m a téri el ; nous sommes parsuadés que nos édiles y consacre- 
ront quelques-uns de leurs loisirs. 

S'améliorer est le but constant des Cours municipaux, car ne 
pas avancer c'est reculer, et chaque année doit ôtre marquóe par 
une tentative de progrés. Du reste, succés oblige et, citant encore 
le docteur Farge, je vous dirai que « vos encouragements doivent 
ôtre le point de départ de nouveaux efforts »; soyez persuadés, 
Monsieur le Maire, Mesdames, Messieurs, que c'est ainsi qu'ils 
sont comprÍ8 par ceux dont la devise pourrait ôtre : « Toujours 
verš le mieux et pour le bien du plus grand nombre. » 

M. Préaubert, ľémioent professeur de chimie, a ensuite 
émerveillé ľauditoire avec ses explications et ses expériences 
sur ľair liquéfió. 

Un groupe ďamis et ďadmirateurs de ľauteur des Heures 
calmes, F.-E. Adam, a rôsolu de rendre un hommage mérité 
ä la mémoire du poéte angevin, officier de ľlnstruction 
publique, lauréat de ľAcadémie francaise, maitre és jeux 
floraux, membre de la Société philotechnique, etc, et de lui 
élever par souscriptíon un modeste monument dans le cime- 
tiére de Combrée , oú il repose maintenant. Déjä la veuve du 
poéte regretté et le collége de Combrée, dont il fut un des 
éléves les plus distingués, ont gracieusement offert pource 
monument, la premiére un buste trés ressemblant de son 
époux, le second un superbe livre de marbre sur lequel 
est gravée une des plus belieš poésies de F.-E. Adam; et 
H. E. Dolivet, ľéminent sculpteur, fidéle ä une vieille amitió, 
met au point la maquette du monument projeté, que nous 
dósirerioDs voir terminé pour cette Awillée si bien chantée 
par notre poéte, en des verš exquis dont Francois Coppée 
vanie la gräce et la fraicheur dans la préface qu'il a écrite 
pour les Heures calmes. 

Ceux de nos lecteurs qui désirent contríbuer ä ľérection 
du monument sont priés d'envoyer leur souscription , soit ä 
H. Louis Papin (Paul PionisJ, cbäteau de Bois-Commeau, par 
Clefs (Maine-et-Loire), soit ä M. Bonneval, directeur du Journal 
ĽAthénée, 36, rue Notre-Dame-de-Lorette, Paris. 




326 



REVUE DE ĽANJOU 



La liste des souscriptions parattra dans VAthénée, ainsi que 
le compte rendu des dépenses , que pourront ainsi contrôler 
tous les souscrípteurs. 



Premiér Concert extraordinaire. 

Le dimanche 30 octobre avait lieu la premiére matinée 
de la Société des Concerts populaires. 

Ľorchestre, dirigé par M. Brahy, dont ľentrée a été saluée 
par des applaudissements unanimes, a rendu, a vec une 
grande perfection, la suite en ré de Bach et ľouveTture de 
Léonore de Beethoven. 

Mais la grande attraction était la présence ďEugéne Ysaye. 

Ce maitre du violon, que les habitués de nos Concerts 
avaient eu le plaisir ďentendre plusieurs fois en 4882, 1884, 
1888 et 1893, les a absolument émerveillés. Ileslimpos- 
sible de réver artiste plus idéal et nous ne saurions dire qui 
nous a le plus enthousiasmés ou du violoniste au jeu impec- 
cable, au doigté súr, ä ľarchet puissant, ä la sonorité expres- 
sive, ou du musicien consommé qu'est Eugéne Ysaye. « Celui 
qui traduit a vec tant de conviction, tant de puissance et de 
vérité la pensée ďun Bach et ďun Beethoven , écrit excellem- 
ment M. de Romain dans Angers-Artiste, me semble se placer 
par le fait méme au-dessus de toute considération sur la per- 
fection ďune technique que nul ne songe ä discuter. Insister 
surlesmoyens ďexpression, quand il s'agit ďun artiste possé- 
dant ä ce supréme degré la faculté d'émouvoir, devient une 
super fé ta tion. » 

Une ovation, comme peut-étre jamais^n'en vit la salle du 
Cirque, fut faite á M. Eugéne Ysaye aprés le Concerto en mi 
de Bach et celui en r é majeur de Beethoven. 

M. Ysaye n'est pas seulement un violoniste de talent, un 
musicien de génie ; il est aussi un chef d'orchestre de premiér 
ordre. Si nous n'avions connu la réputation qu'il a conquise 
danscetordre ďidées auxConcertssymphoniquesdeBruxelles, 
la maéstria a vec laquelle il a dirigé ľexécution ďune Fantaiste 
pour orchestre sur des airs populaires wallons, de son frére, 
nous eút complétement édiflés. Disons, ďailleurs, que celte 
fantaisie de Th. Ysaye , écrit e un peu dans le genre des com- 
positions de Chabrier, a vec la méme verve et peut-étre plus 
de sonorité, a terminé dignement la séance, apportant une 




CHRONIQUE 



327 



note gaie et reposante aprés ľaudition de quatre oeuvres 
importantes de Bach et de Beethoven. 

Premiér Concert populaire. 

H eút été vraiment dólicieux ce premiér concert, qui com- 
mencait par la Symphonie paitorale de Beethoven, oú figurait 
YOuverture du roi Lear de Berlioz et qui se terminaH par la 
Marche ďAthalie de Mendelssohn, si le chaotique Roméo et 
Juliette de Tschaikowsky n'était vena détruire ľharmonie 
ďun programme bien compris et déjä sufflsamment étendu. 
Tous ces morceaux, ezécutés par ľorchestre sous la direction 
de M. Brahy, ont été bien rendus. 

Les airs de Xerxés et de Demelrio dé Haendel nous ont fait 
de nouveau applaudir la belie et grande voix de H. Paul 
Daraux, un chanteur bien connu du public angevin. Cet excel- 
lent barytón a difc encore avec beaucoup de sentiment et de 
charme une intéressante composition de 6. Doret intitulée 
Recueillement et Moisson prochaine de Ch. Kcechlin. 



Le 30 octobre, la Société des Angevins á Pari$ 9 profltant des 
Fôtes de la Mutualité, qui avaient attiré un grand nombre de 
nos compatriotes dans la capitale, a offert un vin ďhonneur 
aux excursionnistes et aux mutualistes ďAnjou, au siége 
social, rue Saint-Denis. 

Tous les Angevins de passage ä Paris avaient été invités. 

La réception a eu lieu ä 9 heures du soir, sous la présidence 
ďhonneur de M. Beziau, de M. le docteur Perchaux, président 
actif, assisté de MM. Latapie, vice-président ; Véron, trésorier; 
Maupoint, secrétaise; Besson, Pinot, Landeau, Lebreton 
Élie, membres du bureau. 

On remarquait en outre M mes Beziau, Fouillée, Meunier, etc, 
etc, MM. Fouillée, Ravary, Vaillant, Aubry, Monnier, etc, 
habitant Paris, et MM. Paul Cardi, membre honoraire de la 
Société ; Picot, E. Triquier, Triquier flls, Philippe, Tranchant 
flls. 

M. le docteur Perchaux a pris le premiér la parole. U a 
rappelé les souvenirs qui unissent les Angevins de Paris au 
pays natal et souhaité la bienvenue aux compatriotes, qui 
sont venus passer quelques heures ä Paris. 

M. Paul Cardi a remercié les Angevins ä Paris de leur si 
cordial accueil. 



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328 



REVUE DE ĽANJOU 



Aprés M. Paul Cardi, M. Picot a exposé les progrés de la 
mutualité en Anjoa, et M. Triquier a porté un toast á la Société. 

A propos des Angevins á Paris , sait-on quel est le nombre 
de nos compatriotes habitant la capitale eux et leurs familles? 
C'est un détail peu connu. Ce nombre est de 5.000 environ, 
ďaprés le relevé effectué sur les listes électoraies. C'est une 
véritable cité angevine au milieu de la capitale ! 



Le Petit Journal relate, dans une de ses derniéres chro- 
niques militaires, les actions ďéclat accomplies pendant la 
guerre de 1870-71. 

U raconte notamment les exploits du cuirassier Gaspard 
Goujon, né le 28 septembre 1834, ä Isenay (Niévre). 

M. G. Goujon est bien connu ä Angers. Ancien négociant 
en biére, il demeure actuellement 131, route de Paris. 

Au moment de la capitulation, Goujon était cuirassier, k 
Metz. Sa femme était cantiniére. n s'habilla en civil, monta 
avec sa femme dans la voiture de la cantine, passa les lignes 
ennemies, profitant de ce que les Allemands ne considéraient 
point les cantiniers comme des soldats. II arrive ainsi ä Pont- 
ä-Mousson. 

Voici alors ce que raconte le Petit Journal : 

< A une dizaine de kilométres en avant de la ville, sa voi- 
ture fut arrétée par un poste de grenadiers poméraniens. U 
fallut parlementer. Nolre cuirassier, roublard, allait s'en 
tirer, lorsque le sergent de grenadiers, qui parlait francais, 
lut tout haut sur un des panneaux cette inscription révéla- 
trice : c Madame Goujon, cantiniére, Garde Impériale ! > 

— Garde Impériale, s'écria-t-il, demi-totír ! A Metz ! 

« Goujon, interloqué, se souvint alors qu'il lui restait, dans 
le fond de son coffŕe, une vieille bouteille ďeau-de-vie. H 
hésitait tout de méme ä en offrir une tournée, lorsque préci- 
sément le sous-officier lui demanda s'il n'avait pas quelque 
chose ä boire. 

< Goujon se précipite, distribue des verres, mais se trompe 
de bouteille et, en plače ďeau-de-vie, verše aux Allemands 
de ľeau salée, achetée dans une tannerie et dont, ä défaut de 
sel, on se servait ä Metz pour faire la soupe. 

« Fureur des grenadiers qui se croient empoisonnés. Ila 
poussent des cris de fauve et veulent embrocher Goujon et 
sa femme avec leurs balonnettes. 




r 



CHRONIQUB 



329 



< Par des gestes désespérés, le cantinier essaie de leur 
faire comprendre sa méprise. H brandit la vraie bouteillé 
ďeau-devie, en a vale une gorgóe, puis ľoffre au sergent, 
qui la goúte ä son tour. 

< — Bon schnaps! déclare-t-il. 

c Tout s'apaise. Les Allemands, aprés une rasade générale, 
font claquer leur langue en sigoe de satisfaction. Goujon 
propose généreusement une seconde tournée et il obtient 
comme compensation de continuer sa route. » 

Accueilli par des cris furieux ä Pont-ä-Mousson , oú ľon 
hósite ä le reconnaitre pour un soldat frangais, Goujon, 
aprés de nombreuses péripéties, passe par Saint Germain, 
Romorantin, Beaugency et se rend enfin k Perpignan. U était 
le seul du régiment qui fút revenu. 

Et aprés avoir raconté en détail toute cette bistoire, le 
journal ajoute : 

< Goujon fút envoyé ä Angouléme, oú il fut versé jusqu'ä 
la fln de la campagne, comme brigadier trompette, dans un 
régiment de marche. Trois ans plus tard il prenait son congé. 
n attend toujours la médaille militaire. » 

Nous soubaitons que cette récompense, dignement méritée,. 
ne se fasse pas attendre plus longtemps et qu'elle soit enfin 
décernée ä notre vaillant compatriote. 



La consécration de ľéglise Notre-Dame, á Angers, a été 
faite, le 13 octobre, par Mgr ľEvéque. 

Cette église, dont jn peut critiquer certains détails, consti- 
tue certainement ľun desédiflces les plus originaux de notre 
Anjou. Elle fait grand bonneur ä M. Beignet, ľarchitecte, qui 
en a dressé les plans, et aux artistes qui ľont ornée de pein- 
tures et de vitraux. 



Le 29 septembre, on a placé á la Catbédrale le Christ du 
Palais de Juslice. H a été flxé au mur sud de la nef , en face 
de la chaire. 

La bénédiction solennelle en a été faite, le dimanche 
8 octobre, par M* r ľÉvéque. 



* 




330 



RZVmt DB ĽANJOU 



Le 25 septembre, M. de Soland, maire de Thouarcó, a été 
élu conseiller ďarrondissement du canton de Thouarcó, en 
remplacement de H. du Bouchet, nommé conseiller général. 



Notre compatriote, M. Gobô, ľartiste bien connu, vientde 
publier ä la librairíe Germain et G. Grassin une série de 
douze cartes postales ďun grand mérite artistique. 

Ces cartes sont en similiaquarelle et en chromo-lithogra- 
phie aux huit couleurs. Les sujets sont traités avec un art 
ravissant et forment de véritables tableaux. En voici la liste : 

Le Jardin du Mail, la statue du roi René, la Tour du pont 
de la Haute-Chatne, Vue générale du Chdteau , les ruines de 
ľéglise Toussainlje Cloitredu Musée SainťJean, le ponťlevis 
du Chdteau, la MaisonAdam, la Cathédrale, le logis Barrauli, 
la Tour Saint-Aubin, le Musée Pincé. 

Les Angevins et les amateurs feront, nous en sommes súrs, 
ezcellent accueil ä ľceuvre nouvelle de notre dislingué com- 
patriote. 

••# 

Le 26 octobre, une conférence a été donnée, dans la salle 
des fétes de la mairie, par M. le capitaine Capé, sur ľ Esperanto 
et les avantages ďune langue artiflcielle pour les relations 
internationales. 

Le résultat de cette conférence a été la fondation ďun 
groupe espérantiste ä Angers. 



Nous avons le regret ďapprendre la mort de M. Jean- 
Gaspard Brouard, maire de Montreuil-sur-Maine , décédé , le 
8 octobre, au cbäleau du Poirier. II était ágé de soixante- 
quartorze ans. 

M. Brouard était le beau-pére de M. Boutton, conseiller 
général et maire des Ponts-de-Cé, auquel nous adressons, 
ainsi qu'á la famílie de M. Brouard, ľezpression de nos res- 
pectueuses condoléances. 

Les obséques ont été célébrées le 11 octobre, en ľéglise de 
Montreuil-sur-Maine , et le lendemain en ľéglise Saint-Joseph 
ä Angers. 



» • 




CHRONIQUE 



331 



M. le colonel Broutta est mor t, ä Saumur, le 20 octobre. 
II était ägé de quatre-vingt-quatre ans. 

En 1870, il avait pris part, en qualité de lieutenant-colonel, 
ä la chargé de Reichshoffen, oú il fut blessé. Laissé sur le 
champ de bataille et soigné par ľennemi, il revint en France 
anputé du bras droit. 

•% 

M. Paul Monden de Genevraye, conseiller honoraire á la 
Cour ďappel d'Angers, a succombé, le 21 octobre, á la maladie 
cruelle dont il souffrait depuis longtemps. 

Sa mort douloureuse est un deuil sincére pour tous ceux 
qui ľont connu, une tristesse profonde et un regret amer 
pour tous ceux qui ľont aimé. 

Ses obsôques ont été célébrées en ľéglise Saint-Joseph , 
au milieu d'une affluence considérable de parents, ďamis 
et de notabilités. La Cour, en robes rouges, assistait á la 
ceremónie funébre. On sait, en effet, que M. de Genevraye 
était conseiller honoraire. Et, sur la tombe entr'ouverte, 
M. le comte de Blois, dans un discours que nous sommes 
heureux de reproduire, a fait ľéloge de son collégue au 
Conseil général et du vaillant soldat de 1870. 

J'espérais qu'une autre voix que la mienne, celie ďun a mi de 
vieille date, président actuel du Conseil général, retracerait devant 
cette tombe la carriôre de ľhomme éminent qui va y descendre. 

A son défaut et ä défaut de bien autre chose, je vais tenter de 
le faire en y mettant tout mon coeur. 

Caractére énergique, intelligence vive, ayant puisé dans ses 
traditions de famílie ľjmour de la justice, du droit et de la liberté 
— fórum et jus — ne sóparant jamais les devoirs de ľhomme du 
monde de ceux de sa profession ; ne dépouillant sa robe que pour 
demander aux arts et k la littérature le délassement des fatigues 
du Palais ; réunissant enfin dans le plus rare équilibre les qualités 
du jurisconsulte et de ľorateur; tel était le magistrát dont, au lieu 
d'une pále esquisse, un de ses anciens collégues de la Cour ou ľan 
des maitres du barreau angevin aurait tracé ä ma plače, un superbe 
portrait. 

Lorsqu'au Conseil général, je suis devenu le collégue de M. de 
Genevraye qui y avait remplacé son pére et y représentait, depuis 
plus de 20 ans, le canton de Longué, j'ai reconnu bien vite ä la 
parole mesurée et naturellement élégante le briliant substitut, le 
président d'assises dont le renom était venu jusqu'ä moi. Mais 
déjä la cruelle maladie qui devait ľemporter avait, sans abattre 



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332 



REVUE DE LANJOU 



son courage, comme teintó de nuances mólancoliques , son beau 
talent. 

S'il ne pouvait plas prendre uue part active aux travaux de nos 
commission8, d u moins donnait-il de temps ä autre ä nos séances 
publiques un éclat incomparable. 

U est tel de nos dóbats dans lequel un autre magistrát de vieilje 
roche, Ernest Guibourg, lui donnait la réplique, qui est et restera 
célébre dans les fastes de notre assemblóe départementalô. 

Que dirai-je du soldat ? Dans cette pbase de sa vie , je n'ai éte 
pour ainsi dire qu'un témoin indirect , puisque le bataillon auquel 
j'appartenais a combattu loin du sien. La premiére fois que je vis 
le capitaine de Genevraye ce ne fut point au Palais de Justice. 

C'est dans la cour de cette caserne de la Visitation dont les 
débris óveillent en moi, et probablement en quelques autres, de 
lointains et douloureux souvenirs. 

Lä , se sont formés ces groupes de coeurs vaillants — les magis- 
tráte et le barreau ne formaient pas le moins vigoureux — qui , au 
lendemain de nos premiers désastres, ne voulant pas désespérer 
de la France, étaient venus mettre en commun, leur foi dans le 
relévement du pays et aussi leur inexpórience des cboses de la 
guerre. Je revois la tournure élégante, le profil fin et fíer de 
Genevraye. 

Ceint ďune cartouchiére par-dessus ses habits civils et armó 
ďun mousquet, il exécutait avec la métbode et la précision ďun 
soldat de métier les commandements du sergent instructeur. 

Je ne ľai pas retrouvé pendant la campagne, mais j'ai connu 
intimement celui qui fut son cbef et bi ento t son ami : j'ai nommé 
le comte Cbristian de Bernard. II repose tout pres de cette tombe. 
Je tiens de lui ľépisode suivant, qui suffírait ä lui seul ä fixer le 
caractére et les traits de celui que nous pleurons. 

G'était ä Villersexel. Les Allemands s'étaient emparés du 
cbáteau; ils ľavaient formidablement fortfté et dirigeaient de 
ľune de ses portes un íeu nourri sur les troupes frangaises. 

Le général qui commandait donna ľordre au commandant 
de Bernard ďenlever la porte avec une compagnie. Bernard, qui 
avait souci de la vie de ses hommes, lui fit remarquer qu'un coup 
de canon enfoncerait la porte et épargnerait sa Jjeune troupe. — 
a Soit, dit le général, je vous donne dix minutes. » 

Un camarade, mort lui aussi, le capitaine adjudant-major Thouin, 
s'élance ä la recbercbe du canon. Comme il ne revenait pas, le 
général s'impatiente et Bernard, mettant pied ä terre, s'approche 
de Genevraye : « Mon pauvre Genfevraye, dit-il, c'est ä vous de 
marcber, mais vous n'irez pas seul. — Merci, mon commandant », 
fut la seule réponse. Au merne moment, Tbouin débouchait, avec 
un canon, la porte était enfoncée et les mobiies, victorieux s'em- 
paraient en on ciin-ďoeil de la porte et du ch&teau. 



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r 



ctmoNiQue 



333 



Lorsque M. de Bernard voulut félksiter Genevraye, celui-cl 
rópondit simplement : « Mon sacrifice était fait. » Et ľhomme qui 
parlait ainsi avait laissó derriére.lui ane jeune femme et deux 
petits enfants. 

Vos enfants, Messieurs, recueilleront ce trait pour le transmettre 
aux lenrs : il prendra plače dans nos annales locales auprés de 
ceux qui on t conquis ä nos autres bataillons angevins, dans les 
sombres journées de décembre 1870, une róputation méritée ďendu- 
rance, de bravoure et de soliditó. 

Et maintenant, mon cher capitaine, recevez nos adieux. Nous 
devionscet hommage, moins ä vous dont la générosité, la bonté, 
la résignation vous ont mérité de résider auprés de Gelui dont 
vous a vez publiquement confessé la foi dans les dernieres annóes 
de votre vie, qu'ä la compagne admirable qui a soutenu et soulagó 
votre longue et courageuse agónie, qu T aux enfants qui vous pleurent 
et enfin au sentiment de cette estime profonde, de cette sympa- 
thie génórale qui font la dignité et ľómotion de vos funérailles. 



Le dernier Bulletin de VAcadémie des Inscriplions et Belieš- 
Lettres (fascicule de juillet-aoút) contient le rapport fait, au 
nom de la Commission des Antiquités de la France, sur les 
ouvrages envoyés au ccfncours de ľannée 4904, par M. Salomon 
Reinach, membre de ľAcadémie. J 'en délache le passage sui- 
vant : 

c La premiére médaille est attribuée ä M. le comte Bertrand 
de Brou8sillon, auteur ďun ouvrage considérable sur la 
maisoD de Laval et éditeur de plusieurs cartulaires impor- 
tants. La Maison de Laval, formant un ensemble de cinq 
Yolumes, dont le dernier a paru en 1903, est une oeuvre 
historique de grande valeur. Une connaissance approfondie 
des sources, tant imprimóes que manuscrites, a permis ä 
U. de Broussillon de restituer en tous leurs détails les 
annales ďune des plus illustres pármi les maisons féodales 
du Maine. On trouve dans cette histoire le texte ou tout au 



A Travers les Livres et les Revues 




L 



1 



334 



REVUE DE L AKJOU 



moins ľanalyse de 3:410 piôces, datant de 1020 ä 1606, 
époque ä laquelle Laval et Vitré cessérent ďappartenir á la 
famílie qui en portait le nom. Ges documents oni été emprun- 
tés aux archives locales et aux principaux dép6ts parisiens. 
M. de Broussillon a témoigné ďune patience inlassable e t 
ďexcellentes qualités de méthode en réunissant et en clas- 
sant cette masse énorme de matériaux. Gräce ä la collabo- 
ration de M. Paul de Farcy, il a pu enrichir son livre de 
nombreuses gravures, reproduisant des sceaux et des monu- 
ments funéraires, qui le recommandent spécialement ä 
ľattention des archéologues. Enfin, un index trés compiet 
des noms propres de personnes et de lieux, dú ä M. Vallée 
et qui ne comprend pas moins de 350 colonnes ďimpression , 
permet de s'orienter facilement dans cet ouvrage et rend 
ainsi plus accessibles une foule de documents de tout ordre , 
ďun prix inestimable pour ľhistohre du Maine, de la Bretagne 
orientale, de ľAnjou et de plusieurs autres provinces. 

c Sous le titre de Cartulaire de VAbbaye de Saint-Aubin 
d'Angers, M. de Broussillon n'a pas seulement reproduit la 
teneur d'un précieux recueil d'actes composé verš 1175; il a 
reconstitué, pour ainsi dire, la partie la plus ancienne, anté- 
rieure audébut du xn e siécle, des archives ďun des plus 
fameux monastéres de ľAnjou. Le premiér tome comprend 
la transcription de 391 chártes du Cartulaire de Saint-Aubin; 
le second donne le texte ou ľanalyse de 554 piéces antérieures 
ä ľan 1200, qui ont été recueillies dans divers dópôts de 
Paris ou de la province; enfin,. le troisiéme est presque 
entiérement rempli par un index trés soigné dú ä M. Eugéne 
Lelong. • 

c A ces huit volumes, qui ont motivé le jugement de notre 
Commission, M. de Broussillon a joint neuf autres volumes 
ou brochures qui, en raison des miilésimes inscrits sur les 
titres, ne pouvaient étre admis au préaent concours. U faul 
les signaler cependant, car ils attestent bautement du zéle 
de M. de Broussillon pour tout ce qui concerne ľhistoire du 
Maine. Ľauteur n'est pas un inconnu pour jious; son nom a 
déja figúre a vec honneur ä ľun de nos précédents concours 
et 5 'a été un plaisir pour notre Commission de pouvoir enfin 
récompenser, par la distinction la plus élevée ďont elle dis- 
pose, une ceuvre historique qui conservera un rang honorable 
pármi les plus solides de notre temps. » 




r 



CHRONIQUE 



338 



M. E.-lf. de Vogué a consacré, dans le Gaulois, un article 
duplus grand intérét au Journal de bord ďun ašpirant. Bien 
que la Revue de VAnjou doive rendre compte , dans son pro- 
chain numero, de ľceuvre, si justement appréciée, de notre 
jeone compatriote, on nous saura gré de reproduire quelques 
lignes de celte étude de M. de Vogué, la plus délicate peut- 
élre qui soit sortie de la plume de ľóminent académicien : 

c Vous étes la jeunesse, Hilde!... EUe vient ä la téte du 
revirement : elle arrive a vec un nouveau drapeau... > — Ces 
mots de Solness le constructeur, lout chergós du sens profond 
que fait apparaitre le plus poignant des drames ďlbsen, me 
revenaient ä la mémoire tandis que je lisais le moins ibsénien 
des livres : ce Journal de bord ďun ašpirant t publié sous le 
pseudonyme á'Avesnes. Livre aimable par le parfum de jeu- 
nesse qui s'en exhale, instructif par les renseignements qu'il 
nous donne sur la formation ďune intelligence et ďune sen- 
sibilité. C'est chose rare aujourďhui qu'une ceuvre de jeone 
vraiment jeune ; il semble que la plupart de nos débutants 
aient déjä vieilli dans le métier, et parfois qu'ils y aient 
pourri. Désolante est la science précoce de la vie cbez les 
plus hätifs, agacante cbez ďautres ľassurance doctrinale qui 
leur en tient lieu. 

c Rien de pareil cbez ľapprenti marin doublé ďun cons- 
crit littéraire : il ouvre de grands yeux curieux, il regarde le 
vaste univers et s'y regarde naitre ä sa vie d'homme, ä son 
devoir ďofflcier. Je ne souléverai pas le masque imposé au 
jeune Avesnes par la disciplíne du bord ; mais la signification 
de son livre eút été grandement accrue s'il avait pu signer 
de son vrai nom : unjiom honoré dans nos assemblóes poli- 
liques, synonyme de fldélité á toutes les traditions de ľAn- 
cienne Prance. Fils ďune vieille race de la vieille terre ange- 
vine, les souffles des temps nouveaux et des nouveaux 
mondes le pénétrent, le transforment ; on le voit, dans ce 
Journal, qui fait sa mue, s'oriente verš ľavénir, chercbe 
ľadaptation des énergies ancestrales aux besoins de son siécle. 



« Ľaspirant, qui justifie si bien son joli titre, vogue á cette 
beure verš les côtes de Chine. En toucbant la terre de France, 
il nous a jetó son petit volume, comme on lance la bouteillé ä 
la mer. J'hésitais ä parler de ce livre : une dédicace trop 
aimable me metlait dans ľembarras. Je passe outre ä mon 



L 




336 



REVUE DE ĽANJÔU 



scrupule. C'est faire OBuvre utile que de signaler tonte publi- 
cation qui propage le goút et le sens des choses maritimes. » 

M. Bonoet, professeur d'anglais au Lycée Dávid d'Angers, 
vient de faire paraitre ä la librairie Germain et G. Grassin , 
sous le titre d'English Proverbs, un petit recueil des princi- 
paux proverbes anglais, groupés méthodiquement ďaprés les 
divisions du nouveau programme d'enseignement des langues 
vivantes. 

c II nous a paru , dit ľauteur dans sa préface, qu'un choix 
judicieux de proverbes anglais serait un excellent livre dans 
la bibliothéque ďun étudiant de la langue anglaise et un 
livre indispensable auz éléves de toutes les classes oú ľon 
enseigne les langues vivantes par la méthode directe. > 

C'est ce livre, ďun formát élégant et commode, que nous 
donne M. Bonnet. II obtiendra certainement le grand succés 
qu'il mérite. 

Le Correspondant, dans le fascicule du 25 septembre, 
reproduit la conférence donnée, pendant ľhiver dernier, k 
ľUniversité catholique, par M. ľabbé Ch. Marchand, sur la 
religion á Londres, en i 901. Ceuz de nos lecteurs qui n'ont 
pas eu la bonne fortune d'entendre le savant professeur, 
trouveront dans ces pages ľexposé trôs curieux et trés précis 
ďune situalion sur laquelle on a beaucoup moins d'idóes 
netles que de préjugés. 

Le second volume de la 31 c session»de ľAssociation fran- 
^aise pour ľavancement des Sciences, qui s'est tenue ä 
Angers, ľannée derniére, sera distribué ä ľheure oú parai- 
tront ces lignes. II contient les notes et mémoires présentés 
aux diverses sections du Congrés. Qu'il me soit permis de 
citer, pármi les Communications qui intéressent plus parti- 
culiérement ľAnjou, celieš de MM. Sebillot, sur les traditions 
populaires de ľAnjou; Desmaziéres, sur une statuette préhis- 
torique en grés trouvée á Blaison; Biaille, surun silex et des 
ossements trouvés au confluent de la Loire et du Layon; 
D r Jagot, sur Yoeuvre angevine des colonies de vacances; 
Joseph Joúbert , sur les Somalis et le Samaliland ; L. de Farcy , 
sur la Croix ďÁnjou et les tapisseries de la cathédrale; 





CHRONIQUE 



337 



P. Petrucci; la musigueen Anjou au XVsiécle, et 6. Fleury, 
sup ie portail occidental de la cathédrale ďAngers. 

VEveniail et Angers-Artiste viennent de réapparaitre, ä 
ľheure oú tombent les premiéres feuilles ďa u to mne. Ils plai- 
deront, cette année encore, avec succés, la cause de ľart ä 
Angers. 

A signaler aussi : 

Dans la Revue des Facullés catholiques de ľOuest (octobre 
1901), un article, tout plein de remarques Judicieuses et de 
fails, sur ľart angevin, de M. 6. Ferronniére; 

Dans Y Anjou hislorique (novembre 1904), les cambriolages 
des maisons ä Angers, en 1793, par H. ľabbé Uzureau ; 

Dans les Annales Fléchoises (octobre et novembre 1904), 
Jaeques Gretser et ses ouvrages imprimés ä La Fléche (1608- 
1609), par M. L. Calendini ; le Budget des garnisans d 9 Angers 
et de La Fléche, en par H. P. Calendini ; Notre-Dame 

du Chéne á Vion> auXVIll* siécle; VÉvéque ďAngers [Uaurice 
le Peletier] et le Lieuíenant général de La Fléche (1693), par 
M. ľabbé Uzureau. 



Ch. U. 



• 




CHRONIQUE BIBLIOGRAPHIQDE 




Pierre de Vaissiere. — Gentilshommes oampagnards de ľan- 
cienne France. JStude sur la condition, ľétat social et les moeurs 
de la noblesse de province du xvľ au xvnľ siécle. — Paris, 
Perrin, 1903. 1 vol. in-8% 424 pages. 

« Aux yeux de beaucoup de gens, encore aujourďhui, écrit 
ľauteur au début dulivre que nous venons signalerá ľatten- 
tion des lecteurs de la Revue de ľAnjou, ľancienne noblesse 
de France s'incarne en deux types : le haut et puissant barón 
féodal du moyen äge, le courtisan briliant et raffiné des der- 
niéres années de la monarchie. Ľun et ľautre sont alterna- 
tivement évoqués et mis en scéne, suivant ľoccasion, et des 
réflexions en général assez peu variées que suggérent les 
abus de ľépoque féodale ou la corruption de la cour de 
Louls XV, ľon prend théme ďordinaire pour déplorer que 
notre noblesse n'ait jamais pu etre autre cbose qu'une puis- 
sance brutale et oppressive au moyen äge, aux temps modernes 
qu'une arístocratie dépourvue de toute influence sociale, 9e 
toute autorité morale sur les classes inféritures de la nation. > 

Ce n'est pas ľhistoire entiére de la noblesse que s'est pro- 
posé ďécrire M. de Vaissiere dans ľagréable volume dont 
ľAcadémie Francaise a reconnu le mérite littéraire en lui 
décernant un de ses prix Gobert. Laissant de côté ľhistoire 
de la noblesse féodale, sur laquelle tout a été dit, ľauteur 
prend la noblesse francaise á ľépoque oú, ayant cessé ďétre 
une puissance politique, elle n'est plus qu'une classe sociale 
privilegiée, c'est-ä-dire ä la fin du xv« siécle, et il se propose 
de démontrer que c'est méconnaltre ľhistoire de ľévolution 
de la noblesse que de vouloir passer sans transition de la 
chevalerie féodale á la noblesse domestiquée de la cour de 
Louis XIV et de Louis XV, et, qu'ä y regarder de plus prés, 



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CHRONIQUK BIBLIOGRAPHIQUK 339 

od arrive ä se convaincre que, pendant on siécle au moins, d u 
début de la Renaissance aux guerres de religion, « la France 
s'est trouvée avoir une ooblesse dégagée á la fois de ses 
origines féodales et ne laissant en rien prévoir son futúr 
déclin, une noblesse qui, dépossédóe, il est vrai, du pouvoir 
de fait dont elle avait autrefois disposé, sut néanmoins con<< 
server cetle influence sociale, cette autorité morale que 
péremptoirement on lui refuse, une noblesse en trés intime 
contact avec le peuple et par son genre de vie et par ses 
mceurs, une noblesse, en un mot, parfaitement conforme ä 
ľidéat que ľon se fait ďune aristocratie digne de ce nom. » . 
et qui peut, ä un moment au moins, victorieusement soutenir 
la comparaison avec cette gentry d'Angleterre, que si souvent 
on lui oppose >. 

C'est á ľétude de cet « äge ďor de la noblesse francaise > 
qu'est. consacrée la premiére partie du livre de M. de Vaissiére, 
et le titre méme du volume souligne le caractére terrien et 
rural de cette aristocratie du xvi 6 siécle, qui vit de la terre et 
sur la terre. 

Mais des causes diverses, politiques, économiques, morales, 
arrachent, ďéracinent du sol les rejetons de cette noblesse 
vigoureuse pour les transplanter de la terre natale, oú ils 
puisaient leur séve, sous le climat séducteur, mais énervant, 
de Versailles. Si une partie de la noblesse continue, de son 
plein gré quelquefois, le plus souvent contrainte paria médio- 
crité de ses ressources, ä vivre au fond des provinces, elle 
est, de la part de ľélégante noblesse de la Cour et de la litté- 
rature que celle-ci inspire, ľobjet de toutes les moqueries et 
de tous les sarcaasnes. c Le noble de province, écrira La 
Bruyére, inutile ä sa patrie, ä sa famílie et ä lui-méme, sou- 
vent sans toit, sans habit et sans aucun mérite, répéte diz 
fois le jour qu'il est gentilhomme, traite les fourrures et les 
mortiers de bourgeoisie, occupé loute sa vie de ses parche- 
mins et de ses titres qu'il ne changerait pas contre les masses 
ďun chancelier. » Et, pendant un siécle, renchérissant sur le 
ságe La Bruyére, courtisans et écrivains rivaliseront ä ľenvi 
á faire de ľappellation de c gentilhomme campagnard > le 
syoonyme de paresse, ďignorance, ďivrognerie et de désordre. 

C'est de ce jugement méprisant et, ä son avis, injustifié, 
que M. de Vaissiére entend former appel. La noblesse de 
cour — pour laquelle il témoigne d'ailleurs ďune sympathie 



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340 



REVUE DE ťÁNJÓU 



médiocre — est assez connue pour qďil ait pu se dispenser 
ďen rien dire. (ľest ä venger la noblesse campagnarde du 
mépris de la premiére qu'il s'est attaché dans la seconde 
partie de son volume, estimant que, si ľune nemórile pas 
ľexcés ďhonneur dônt elle est ľobjet depuis deuz siécles, 
ľautre, par contre, ne mérite pas non plus ľindignité dont 
on ľa abreuvée. 

Le litfre — on le voit donc et ľauteur ne s*en défend pas — 
est le développement ďune double thése : importance, utilité 
et grandeur du rôle de la noblesse, tant que celle-ci demeure 
attachée ä la terre ; décadence rapide, bientôt irrémédíable, 
aussitôt que la noblesse se détache du sol pour aller dépenser 
ses revenus á la cour; rôle encore utile e t honorable eri 
somme, dans lagrande majori té des cas, de la petite noblesse 
qui, résistant ä ľe&emple donné par les grands seigneurs et ä 
ľentrainement général, s'obstine ä vivre sur ses terres. 

Cette triple face du sujet est étudiée par M. de Vaissiére 
avec une abondance de documents et de renseignements, en 
grande partie nouveaux, ďheurettses citations liUéraires, de 
statistiques précises et ďanecdotes piquantes, oú ľAnjou a 
sa petite part, qui instruiront et amueeront ceuz-lá merne 
que son argumentation pourrait, sur oertains points, trourer 
réfractaires. 



E. Lelong. 



Le Ľirecteur-Gérant : G. GRASSIN. 



Angew, imp. Oetmain et G. Grassin. — 2039-4. 




REVUE 

DE ĽANJOU 

PARAISSANT TOUS LES DEUX MOIS 

54° Aziziée 

^ÍOUVBLLB ^ÉRIE 

5 e et 6 e Livraisons — Novembre et Décembre 1904 



TOME XLIX 



ANGERS 

GERMAIN ET G. GRASSIN, I M P RIME URS-LIB RAIRES 
40, rue du Cornet et rue Salnt-Laucŕ 

1004 



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SOMMAIRE 



IIOVEMBRE-DÉ CEMBRE 

Le portrait de Louis XI conservé ä Béhuard. — Ch. Urseau 341 

A propos ďun livre récent. Le Journal de bord ďun ašpirant , par 

Avesnes. — Ambroise Jamet 351 

Vieux proces angevins (xvi* siécle). — A. de Villiera 365 

Fantaisie8 sar ľétymologie. — A. -J. Verrier 371 

Ecoles libres lai'ques ä Angers pendant le xix' siécle (suite). — 

L. -F. La Bessiére 377 

Poésics : Aux gars des champs : ľAbri dangereux ; ľO uragán. — 

André Cerveaux 387 

La Loire navigable. — P. Bigeard 391 

Cent portraits dessinés par Dávid ďAngers. — Henry Jouin 421 

Sur les chemins de Vendée (suite). — Plerre Gourdon 443 

U n Angevin lauréat de ľAcadémie de Médecine. — D r A. Guichard 457 

La Révolution au jour le jour en Touraine (1789-1800) (suite). — 

H. Faye 463 

Siége du Fort Saint-Martin et fuite des Anglais de ľile de Ré. Rela- 
tion historique écrite en latín au xvu fl siécle par Jacques 
lsnard, traduite en francais en 1879 par le D r Atgier (suite). — 
D'Atgier 477 

Résumé des observations météorologíques faites ä la Baumette, prés 

Angers (novembre-décembre 1904). — A. Cheux 489 

Chronique 491 

Réunion de la Société de Géographie commereiale. — Séance 
de rentrée de ľEcole de Médecine et de Pharmacie. — Séance 
de rentrée des Facultés catholiques — Séance dp rentrée de 
ľEcole supérieure d'Agriculture. — Séance solennelle de la 
Société nationale d'Agriculture, Sciences ei Arts — La messe 
de la Croix-Rouge. — Deuxiéme et troisiéme Concerts popu- 
laires. — M l,e Mulot en Amérique. — Société des Amis des 
Arts. — ĽEspéranto. — Dons de M me Leferme au Musée des 
Beaux-Arts. — -Gillesde Rais serait-il innocent? — Les Ange- 
vins et les somnambules. — U Angevin de Parts. — Quelques 
nouvelles empruntées ä V Angevin de Paris. — Distinctions 
honoririques : M. Mauvif de Montergon, chevalier de Saint- 
Grégoire; Légion d'honneur; Palmes acadéraiques. — 

Gravures : Quatre portraits de Louis XI. — Huit vues des travaux du 
pont de ľAlleud (Loire navigable). 



On s'abonne á la librairie Germain et G. Grassin, ä Angers 



Prix de ľabonnement annuel : 12 francs 
Le fascicule : 2 fr. 50 



r 



LE PORTRAIT D 




LOUIS XI 



CONSERVÉ A BÉHUARD 1 



La petite église de Béhuard, en Anjou, posséde une 
ancienne et trés curieuse peinture, représeniant le roi 
LouisXI. Faut-il voirdans ce tableau une ceuvre originale, 
peinte ďaprés náture; un portrait de Louis XI, dont 
ľauthenticité serait incontestable? Telle est la question ä 
laquelle je voudrais répondre. 

Située dans une íle de la Loire, ä seize kilométres 
au-dessous ďAngers ; coquettement assise sur un rocher 
schisteux, qui domine de sa masse noirfttre les sables 
environnants, la charmante église de Béhuard mérite, ä 
tous égards, ľa t ten ti on des archéologues et des artistes. > 
Depuis lexi*siécle au moins, elle est dédiée ä Notre-Dame. 
Son nom lui vient ďun chevalier breton, appelé Buhard, 
qui, á titre de flef, aurait regu de Geoffroy-Martel , comte 
ď Anjou, deux llots de la Loire, dont la réunion forma 
plus ta r d ľile actuelle. 

Louis XI professait pour la Notre-Dame de Béhuard un 
culte aussi intéressé que démonstratif. II voulut plusieurs 
fois la visiter en dévot pélerin, car il lui savait gré ďavoir 
échappé un jour aux flots de la Gharente et il comptait 
sur elle pour s'emparer plus súrement du duché ď Anjou. 

1 Cette notice, sauf de légéres modifications, a été lue ä la réunion 
des Sociétéš des Beaux-Arts des départements, tenue dans ľhémicycle 
de ľEcole des Beaux-Arts, á Paris, le 7 avril 1904. 



23 




342 



REVUE DE ĽANJOU 



Si la mort iťavait pas arrété ses projets, il aurait trans- 
formé ľantique sanctuaire en chapelle royale et fondé un 
chapitre de chanoines, pour y assurer le service. H n'eut 
que le temps ďélever la gracieuse église qďon admire 
encore aujourďhui. 

Ľéglise de Béhuard se compose ďune nef, large de 
3 m. 50 sur 7 métres de long, á laquelle est accolée, en 
retour d'équerre, une chapelle latérale presque aussi 
importante que le vaisseau principál. Le chceur, avec de 
jolies stallesdu xv e siécle, a étéétabli au-dessusde ľentrée. 
II est supporté par une voúte en bois, semblable ä celieš 
qui recouvrent la nef et la chapelle. 

Malgré quelques tentatives de restauration, heureuse- 
ment arrétées par des archéologues qui montaient bonne 
garde; malgré la disparition de la chaire á précher, tailiée 
dans le roc vif et qui donnait ä ľédiflce un caractôre si 
particulier, Béhuard n'a presque rien perdu de son 
charme originel. On y retrouve jusqu'au mobilier religieux 
dont les contemporains de LouisXI, sinon le roi lui-méme, 
avaient voulu ľenrichir. Un élégant calice ďargent doró, 
avec sa paténe ornée ďune main bénissante, deux encen- 
soirs en bronze, un bénitier portatif accusent par leur 
style la seconde moitié du xv* siécle : on les regarde 
corarae des présents royaux, de méme qu'une statuette, 
un peu plus récente, de Notre-Dame. La Vierge, en argent 
repoussé, est assise et posée sur un piédestal de cuivre 
do r é.' Elle porte l'Enfant Jésus sur le bras gauche ; de la 
main droite elle soutenait un sceptre, qui a disparu. Sa 
tôte est couronnée ďun diadéme de perles. La figúre des 
deux personnages manque de grftce, mais le corps de la 
Vierge est admirablement drapé. 

Les áges suivants avaient apporté, eux aussi, leur tribuU 
Le xvi e siécle est représenté par une jolie croix de proces- 
sion et une chápe en velours rouge tissé d'or, dont les 
broderies, bien que fraíchement restauréea, ne sont pas 




LE PORTRAIT DE LOUIS XI 



343 



dópourvues de mérite. Les verriéres de la nef et de la 
chapelle avaient été placées ä la méme époque ; il en resle 
encore des fragments remarquables. Plusieurs statues du 
xvn° siéqleetdeux tableaux votifs complétent la décoration 
de ľéglise. 

Quelle que soit la valeur de ces oeuvres ďart, ďest 
avant tout le portrait de Louis XI que remarquent les 
visiteurs; ďest cette figúre étrange qui attire leur regard 
et qui se fixera dans leur esprit. 

Le portrait de Louis XI est suspendu, dans la chapelle 
latérale, au-dessus ďune inscription en lettres gothiques, 
oú sont relatée3, parordre de Charles VIII, « les bonnes 
affection8 et intencions du feu roy Louis, son pére » , 
envers Notre-Damede Béhuard. II est peintsur un panneau 
de bois, qui mesure m. 310 de haut sur m. 265 de 
large. Le roi est représenté en buste. Sa téte, de profil á 
droite, est coiffée ďun bonnet tombant jusqu'á la nuque 
etrecouvert d'un chapeau ä visiére. Autour du cou il porte 
le collier de ľordre de Saint-Michel. Son costume se com- 
pose d'une robe jaune ä larges manches et ďun pour- 
point bleuátre, dont la partie antérieure, légérement 
écbancrée, laisse paraltre les plis de la chemise. 

Ľexistence de ce tableau est signalée pour la premiére 
fois en 1821 par Bodin, dans ses Recherches historiques 
sur VAnjou et ses monumens 1 . « Dans cette chapelle, 
que la Révolution a respectée ou plutôt que les habitans 
de ľlle de Béhuard ont défendue contre ses excés, on voit 
partout des fleurs de lis, des armoiries, des ex-voto, des 
fers de captifs revenus ďAlger et un portrait de Louis XI, 
peint sur bois, au-dessous duquel est une inscription 
relative aux donations faites ä cette chapelle par son fils 
Charles VIII. » 

1 Deux volumes in-8°, tome I, p. 488. — Le merne texte est repro- 
duit dans ľédition de 1845-1846, tome II, p. 287 et 288, et dans celie 
de 1847, tome I, p. 542. 




344 



REVUE DE ĽANJÔU 



Un peu plus tard, Camille Guibert, avoué prés le tribu- 
nál ďAngers, en fait une description tellement bizarre 
qu'on se demande s'il n'avait pas sous lesyeux une pein- 
ture différenle de celie que nous connaissons. « Prés de 
cette inscription se trouve le portrait de Louis XI. Un 
petit chapeau, ďune forme presque conique et entouré de 
petites figures, couvre sa téte ; il porte une robe semblable 
ä celie des bedeaux actuels de nos églises, sur laquelle 
pend un rabat, et autour de son cou se trouve un collier 
de coquilles de pélerin 1 . » « Que de remarquesá faire — 
ajoute Toussaint Grille, ancien bibliothécaire de la ville 
ďAngers, lequel reproduit cette note dans sa Topogra- 
phie 2 — sur le style et la description de M. Camille ! Le 
« collier de coquilles de pélerin » est celui de ľordre de 
Saint-Michel. « Forme presque conique », dit-il en parlant 
du chapeau de Louis XI, « entouré de petites figures ». 
Quelles étaient ces figures? leur forme? Pourquoi ne pas 
les décrire? » « M. Camille » eút été fort embarrassé pour 
répondre, car ces figures, á moins qu'il neveuille parler 
ďune petite médaille, qui orne le chapeau, n'ont jamais 
existé que dans son imagination. 

En 1839, le portrait de Louis XI figúre, avec celui du roi 
René, á ľexposition ďÄngers. Voici comment en parle 
Godard-Faultrier : « Le jeu des ombres s'y montre impar- 
fait. Mais les artistes ont copié la náture : ľoeil de 
Louis XI est plein d'astuce ; il y a vraiment, dans le bas de 
son visage, de ľhyéne et du renard. Sa coiffure négligée 
s'accorde bien avec les chroniques qui nous décrivent son 
extérieur bas et repoussant 3 . » 

Ainsi, pour Godard-Faultrier, le portrait est ressemblant; 

1 Affiches ďAngers t 18 octobre 1825, p. 6. 

* Bib. mun. d'Angers, ms. 1758, v° Béhuard. 

* Snuvenirs de ľexposition de peinlure et de sculpíure anciennes 
de 1839, Angers, Cosnier et Lachése, 1840, p. 75-76. — Le portrait 
de Louis XI est reproduit au trait. 




LE PORTRAIT DE LOUIS XI 



34S 



il est peint ďaprés náture. Telle est aussi ľopinion du 
barón de Wismes : « Au-dessus de ce contrat lapidaire, 
un portrait ďhomme, vu de profil, peint sur bqis, haut de 
15 pouces environ, éveille et fixe fortement ľattention par 
la puissance et ľoriginalité de la physionomie. Sous un 
épais sourcil bri Íle, plein d 1 esprit et ďastuce, un oeil ďune 
petitesse remarquable, que fait encore ressortir la longueur 
démesurée du nez, fin ä sa racine, mais s'élargissant con- 
sidérablement par le bas, indice de sagacité et de passions 
sensuelles. La bouche est grande, fine et railleuse; une 
casquette aux bords relevés en arriére recouvre la téte de 
ce personnage, qui porte un justaucorps bleu, un pour- 
point jaune et sur le tout le collier de Saint-Michel. Tel 
est, est-il besoin de le nommer, le roi Louis XI, dans un 
des plus rares et des plus ressemblants portraits qui nous 
en restent 1 . \> 

Désormais tous les historiens s'accorderont á dire que 
Béhuard posséde un portrait authentique de Louis XI. 
Quicherat lui-méme, malgré la súreté de son coup ďoeil, 
n'hésite pas. Dans une étude sur Notre-Dame de Béhuard, 
publiée par la Revue de ľAnjou> en 1853, il signále et 
décrit le c portrait de Louis XI, peint d'aprés náture, 
ouvrage qui ne manque pas d'un certain mérite 2 . » 

Mais ce portrait, ďod vient-il? par qui fut-il donné á 
Béhuard? Un architecte angevin, Morel, ľauteur des Pro- 
menades artistiques et archéologiques dans Angers et 
ses environsj va nous renseigner 8 : t Ce curieux portrait, 
certainement un de ceux qu'il est permis de citer pour son 

1 La Vendée, Nantes et Paris, s. d. (1845-1848), n<> 28. 

1 Revue de VAnjou et de Maine-et-Loire , 1853, p. 129-141. 

* Un vol. in-4*, s. 1. n. d. (Angers, 1872). — La lithographie qui 
accompagne le texte est trés défectueuse : on dirait une caricature 
et non pas une reproduction sérieuse. La planche qui figúre dans le 
Rŕpertoire archéofogique. de VAnjou (1862, p. 128) est moins irapar- 
faite, mais le dessinateur, Millet, a remplacé les coquilles du collier 



par des houppes. 



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346 



REVUE DE ĽANJOU 



authenticité, fut donne, comme chacun sait, ä ľéglisede 
Béhuard par Charles VIII. » Célestin Port, qui n'aimait 
pas les légendes, aurait dú discuter cette afíirmation. II se 
contente de ľenregislrer dans son Dictionnaire de Maine- 
et-Loire 1 * Pour lui aussi, le « singulier et trés curieux 
portrait de Louis XI » a été « donné par Charles VIII »• 
Faut-il s'étonner aprés cela que le vénérable curé de la 
paroisse, impressionné par de si graves autorités, ait 
inscrit au-dessus du tableau cette formule, qui traduit 
exactement ľopinion des artistes et des historiena de 
ľAnjou : « Portrait originál de Louis XI, donnó par 
Charles VIII? » 

II y a lá pourtant une double erreur : la peinture de 
Béhuard iťest qu'une copie, non pas sans intérét, mais 
sans caractére ďauthencité; elle n 'a pu étre donnée par 
Charles VIII, car Béhuard ne la posséde que depuis le 
premiér quart du dix-neuviéme siécle. 

En effet, si le portrait de Louis XI est un don de 
Charles VIII j s'il a été exposé aux regards des curieux et 
des pélerins, depuis la fin du quinziéme siécle jusqu'ä la 
Révolution, comment expliquer qu'il ne figúre sur aucun 
inventaire 8 ; qu'il ait échappé á ľattention des auteurs 
angevins , de ceux mémes , qui , comme Grandet 3 , décrivent 
avec le plus de soin ľantique chapelle et les richesses 
qu'elle renferme? Dans un discours « prononcé dans ľéglise 
paroissialede Notre-Dame de Béhuarďsur-Loire, en Anjou, 
á ľoccasion de la grossesse de la Reine » , en 1778, le * curé 

1 Tome I, p. 287. 

* Ľinventaire de 1527 (Répertoire archéologique de ľAnjou, 1866, 
p. 344-348) mentionne la « Notre-Dame ďargent assise sur ung petit 
tabernacle. . . en la couronne de laquelleil y a cinq petites perles . . . »; 
une « grande croix ďargent bas florencée, ou il y a ung crucifix 
painct, une croix dorée au dessoubz pommeté en forme de croix de 
paroisse » ; un « ensencier d'airain ». Les inventaires dressés au 
moment de la Révolution ne parlent pas du portrait. 

3 Notre-Dame Angevine, un volume in-8°, Angers, Germain et 
G. Grassin, 1884, p. 364-374. 




LE PORTRAIT DE LOUIS XI 



847 



dudit lieu », aprôs avóir rappelé la dévotion des rois de 
France en vera la Vierge de Béhuard, les visites dont ils 
avaient honore son sanctuaire et les faveurs qu'ils en 
avaient re$ues, continue ainsi : c Si la tradition de vos 
péres ne vous avoit pas transmis ďäge en ôge ce fait mémo- 
rable, les murs de ce temple, qui en conservent les monu- 
mente; ces yases sacrés dont nous nous servons dans la 
célébration de nos saints mystéres; ces ornements môme 
que leur vétusté, malgré leur dépérissement trop sensible, 
nous rend si respectables, vous instruiroient de la piété 
du Monarque et de sa reconnaissance 1 . * Si le curé, au 
moment oú il pronongait ces paroles, avait eu souslesyeux 
ľimage méme du prince auquel Béhuard doit sa chapelle, 
comment aurait-il omis de la signaler, ne fút-ce que ďun 
mot et d 1 un geste, ä son auditoire? Pour se priver ainsi 
ďun succés facile et assuró, il faut ôtre le moins adroit ou 
le plus distrait des orateurs. 

Ces raisons, je le reconnais, ne sont pas absolument 
décisives; mais mon opinion sappuie sur ďautres argu- 
ments. 

On remarque, au dos du tableau, une petite étiquette en 
papier, sur laquelle est écrit un numéro, i02k. Si la pein- 
ture fait partie du trésor de Béhuard depuisplus dequatre 
siécles, pourquoi cette mention? Ce n'est pas le numéro 
ďordre sous lequel le portrait de Louis XI aurait été 
classé, á ľune ou ľautre de nos expositions : il eút été 
placé sur la face antérieure du panneau. D'ailleurs, comme 
il ne concorde en rien avec ľindication fournie par les 
catalogues, il faut renoncer ä ľhypothése 2 . Ne serait-ce 
pas plutôt la cote d une collection particuliére ou ďun 
musée, auquel cette curieuse peinture aurait appartenu 

1 Affiches ďAngers, 6 novembre 1778. 

* A ľexposition de 1839, il porte le n° 93 de la notice de la 7° salle. 
Les catalogues des autres expositions ne le mentionnent pas, pour 
cette raison que, depuis 1859 au moins, il n'a jamais quitté Béhuard, 




348 



REVUE DE ĽANJOU 



avant ďétre apportée ä Béhuard? Je ľadinettrais volon- 
tiers ; ä moins que ce ne soit tout simplement ľétiquette 
ďune vente: On peut supposer, en effet, quele poriraitv 
dloú qu'il vtňt, cabinet -ďaknateur, église ou cóuvent, fut 
mis en vente, dans les preťniéres années du dix-neuviénae 
siécle, ačhetépar unhommedegoät, aujourd'huiincoňnu, 
et offert par lui ä ľun des sanctuaires qui bénéficia le plus 
largement des faveurs de Louis XI. En tout cas, ce chiffre 
n'a aucun sens si le portrait a été, dés ľorigine, doňné ä 
Béhuard. 

r Quoi qu'il en soit ďun détail qui n'a qu'une importance 
secondáire, pour arriver á une conclusion précise; ďest le 
tableau lui^méme qu'il faut interrogér , et de trés .prés; 
car , placé á úne trés grande hauteur et assez mal éclairév 
il ne peut étre étudié sérieusement par ceux qui se conŕ 
tentent de ľexaminer ďen bas. La premiére chose qui 
frappe, en dehors de cette figúre froide et impénétrable; 
c'est une inscription, en lettres jaunátres,,placée dans la 
partie supérieure du panneau , au-dessus de: la téte du 
personnage : í 



Cette inscription ďest pas une surcharge : elle est contem- 
poraine de la peinture et, comme elle, lourde.eťpeu 
artistique. Or , les caractéres dont elle se compose ne 
péuvent étre attribués ä ľépoque de Louis XI; leiir. forme 
indique. nettemént la fm du xvi e siécle. Serait-ce donc á 
cette date tout simplement que remonterait le prétendu 
c portrait originál, donné par Charles VIII » ? Incontésta- 
blément et la technique du tableau ne laišse subsister 
aucun doute. Un peintre du xv e siécle eút été ä la fois plus 
simple et plus habile. II n'aurait peut étre pas rendu avec 
autant de force la dégradation de ľombre sur la poitrine 
du roi, mais le pli du dos eút été moins raide, la manche 
mieux éclairée, ľensemble plus gracieux. La facture est 



LOVIS XI ROY DE FRANCE 




PORTRAIT DE LOUIS XI 
Gravure de Morin, ďaprés la peinture de Jean Fouquet 



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PORTRAIT DE LOUIS XI 

Aquarelle ďaprés une copie ďune peinture de Jean Fouquet 

(Bibliotheque nationale de Par i s, Recueil de Gaignieres) 



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1 




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LE PORTRAIT DE LOUIS XI 



349 



savante, sans doute, prétentieuse méme, mais lourde et 
maladroite. 

D'ailleurs, il semble bien que celte oeuvre ne soit 
qďune copie. Ľartiste a dä prendre pour modéle le portrait 
de Louis XI peint par Jean Fouquet, gravé par Morin, 
en 1660, et conservé pendant longtemps ä Fontainebleau. 
Dans le portrait de Béhuard , le nez est plus long que dans 
celui de Fontainebleau; sauf ce détail, le profil est le 
méme. Iľoeil est petit et « renfrogné ». Le roi porte sur la 
téte un bonnet rond et un chapeau á visiére auquel est 
fixée la fameuse médaille 1 ." Le collier de ľordre de Saint- 
Michel entoure seulement le cou du personnage; il ne 
retombe pas sur le dos, comme dans le portrait que 
Roger de Gaigniéres, au xvn* siécle, avait fait peindre á 
ľhuile 2 , puis reproduire en aquarelle. Dans ces deux 
tableaux, de méme que dans la peinture qui, du temps de 
Gaigniéres, ornait les salons de la duchesse de Nemours, le 
roi est représenté avec un oeil énorme, fixe et bestial 3 . La 
seule différence entre le tableau de Béhuard et le portrait 
peint par Jean Fouquet, c'est que, dans celui-ci, le pour- 
point n'est pas échancré et recouvre toute la poitrine. La 
copie n'en reste pas moins fidéle et, á ce titre, intéressante. 
A ľheure oú tant de tráva ux se succédent sur Louis XI et 
le font revivre autour de nous, j'ai cru qu'elle valait la 
peine ďétre signalée. 

1 C'est ä peine si ľétat de la peinture permet de distinguer la 
médaille. 

* Ce portrait est probablement celui qui appartient aujourcľhui ä 
M. le barón Witta et qui figurait ä ľexposition des Primitifs francais; 
mais je doute fort qu'il ait été « trouvé récemment, en Ánjo'u — 
ainsi qu'on ľaffirme — chez un pretre qui en connaissait la valeur ». 

3 La Bibliothéque nationale posséde ľ aquarelle originale de Gai- 
gniéres (Cabinet des estampes, O a 15, fol. 1) et une copie, en aqua- 
relle, de la peinture de M me de Nemours (Ibid. fol. 3). Cf. H Bou- 
chot, les Portraits de Louis XI (Gazette des Beaux-Arts , 1" mars 
1903, p. 213-227). — Les clichés des deux aquarelles du recueil de 
Gaigniéres et celui de la gravure de Morin ont été mis ä notre dispo- 
sition par ľAdministration de la Gazette des Beaux-Arts. 




360 



RKVUK DB L^ÁNJOy 



Si la paroisse de Béhuard ne peut pas ee flalter de 
posséder un portrait de Louis XI peint d'apréa náture, sa 
petiie église a néanmoins abrité, pendant deux centa ans, 
un monument curieux de la piété du rusé pélerin : je veux 
dire ľeffigie du roi, avec celie de sa femrne et de son fils, 
exéoutées en cire, de grandeur naturelle. Un gentilhomme 
du pays, du nom de Saint-Offange, s'était fait représenter, 
de la méme fa?on, á côté de son seigneur et maitre. Ces 
ceuvres fragiles ont été détruites en 1674; mais je suis 
convaincu que le souvenir des effigies royales a contribué, 
pour une bonne part, ô accréditer la légende du « portrait 
originál ». 



Gh. Urseau. 




A PROPOS D'UN LIVRE RÉCENT 



LE " JODRNAL DE BORD D'UN AŠPIRANT " 



C'est avec une certaine prévention — je ľavoue en toute 
sincérité — que j'ai commencé la lecture de ce volume. 
Embarqué pendant deux annóe6 sur la frégate-école 
ďapplication ľlphigénié, il m'avait été donné, ä mainteg 
reprises, de parcourir les cahiers sur lesquels, ä titre 
ďexercices littéraires, on demandait aux aspirants, dans 
cbacune de nos reláchea, de consigner leurs impressions. 
J'avais to ujo u rs trouvé des récits quelconques, avec par- 
fois, je dois le dire pourtant, des pages bien écrites et des 
aperQusoriginaux, mais dane ľensemble, rien de vraiment 
remarquable. Voilá, me dis-je en ouvrant le Journal 
ďAvesnes, un livre qui,' sans doute, n*est que la repro- 
duction imprimée de ces devoirs littéraires que nos 
midships bäclaient aussi lestement que possible, comme 
on s'acquitte ďune corvée qui vous ennuie! 

Je me suis trompé, absolument trompé, je nťempresse 
de le reconnaltre. Dés ma lecture commencée, j*ai été 
empoigné et pendant plusieurs heures j'ai revécu ma vie 
ďantan, retrouvé mes impressions et mes sensations ďil y 
a bientôt 25 ans, alors que je débutais, moi aussi, dans le 
rude métier de la mer. En vérité, je vous le dis y mon cber 



PAR AVE3NES 



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REVUE DE ĽANJOU 



lecteur, il y a dans mon jeune camarade Avesnes un écri- 
vain de talent, qui deviendra sans doute un maltre de plus 
en plus goúté, au fur et ä mesure qu'il acquerra plus 
ďexpérience et de maturité. 

Peut-étre accusera-t-on mon appréciation ďune pointe 
de partialité, qui serait justifiée ďailleurs, dans une cer- 
taine mesure, par la confraternité maritime qui maintient 
encore, quoi qďon fasse et quoi qďon dise, un lien ďaffi- 
nité entre les navigateurs jeunes et vieux, en activitéou 
en retraite. Aussi ne puis-je mieux faire, pour éviter ce 
reproche, que de citer ici les termes élogieux par lesquels 
M. de Vogué, de ľAcadémie fran<?aise, porte son jugement 
sur ľceuvre et ľécrivain : 

« Livre aimable par le parfum de jeunesse qui s'en 
« exhale, instructif par les renseignements qu'il nous 
« donne sur la formation d'une intelligence et ďune sen- 
« sibilité. C'est chose rare aujourďhui qďune oauvre de 
« jeune vraiment jeune. II semble que la plupart de nos 
« débutants aient déjä vieilli dans le métier et parfois 
« qďils y aient pourri 

« II voit bien avec des vibrations de toute sa sensibilitó 
« et sa plume s'évertue á les décrire. . . 

« Ge sont des impressions trés personnelles que son 
« Journal nous rend avec une aisance habile. Maint cro- 
« quis ďune terre r ďun ciel révélent un talent déjä 
« múr. » 

II ne nťappartient pas de déchirer le voile dont s'entoure 
notre auteur. II me suffira de dire, avec M. de Vogué, 
qu'il est fils ďune vieille race de la vieille terre angevine 
et que le nom qu'il porte est un nom honoré dans nos 
Assemblées politiques, synonyme de fidélité ä toutes les 
traditions de ľancienne France. 

Les événements de ľa campagne du Duffuay-Trouin, la 
nouvelle école ďapplication des aspirants sont relatés au 
jour le jour par Avesnes, qui nous fait vivre de la vie de 




JOURNAL DE BORD D'UN AŠPIRANT 



353 



bord, visiter les reläches et les pays parcourus, en môme 
temps qiťassister á son évolution — pour employer un 
terme de nos jours — á la transformation et au perfection- 
nement de ses idées et de son jugement par ľobservation 
attentive des étres et des choses qui lui passent sous les 
yeux. 



La vie de bord! Elle est trés diverse, suivant les 
circonstances, les campagnes et les hommes. Sur le 
Duguay-Trouin , les équipages, officiers et marins, sont 
au cboix du commandant; la campagne est une campagoe 
choisie également, une campagne de formation pour la 
jeunesse du bord. La vie y tient plus de ľÉcole que du 
bátiment de combat. On fait naviguer les aspirants pour 
les amariner et leur apprendre le metier ďofficier, un 
métier de meneurs ďhommes. Ge n'est pas la vie normále 
du navire de guerre, mais cependant ďest une vie qui s'en 
ra pproche beaucoup ; ďest, dans tous les cas, la vie á la mer. 

Je ne puis résister au plaisir de citer quelques extraits, 
qui feront connaltre le genre de ľouvrage et qui donne- 
ront une idée de ľexistence de ces hommes á part que sont 
les marins. Lisez ďabord cette page trés vivante du pre- 
miér quart de nuit de ľaspirant : 

En route pour la dunette. Je m'abrite tant bien que mal 
derriére unkiosque. II fail un temps choisi pour notre premiér 
quart. Le Duguay-Trouin monte et descend sur ďénormes 
dos invisibles qui se le rejettent par saccades violentes. Des 
crétes blancbes, sinistres, s'abattent, émiettées en poussiéres 
salines; puis par áilleurs on ne voit rien; on devine seulement 
une noirceur mouvante et formidable, qui s'étend trés loin, ä 
des mille et mille lieues dans la nuit. 

Notre bateau tombeďun bord, puis de ľautre, pesamment, 
longuement... 11 semble par instants qu'il ne se relévera pas. 
Pourtant, il se reléve, a vec des craquements dans sa mem- 
brure, comme s'il accomplissait un trés pénible effort, et on 



« 



* 



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REVUB DB LANJOU 



entend des objets lourds rouler en bas sur le pont des bat- 

teries. 

Le mal de mer ébaucbé au réveil s'accentue et on tend ä 
devenir une loque de chair, sans pensée et sans énergie, 
absorbée par ľaudition du coup de piston régulier de la 
machine. A chaque pulsation, c'est un pas de plus dans ce 
cbaos obscur, un pas franchi en dépit du vent et de la mer 
qui s'acharnent, et ce rytbme obstiné, un peu accéléré dans 
ces grands coups de tangage, fait du bien ; il vous répéte qu'on 
finira tout de méme par en sortir. 

Un coup de sifflet part du pied du grand mät. Le maitre de 
quart, roulé dans sa capote brune, se redresse. C'est un appel. 
Allons ! du courage et tácbons de faire bonne contenance. 
Ľannée derniére au Bougainville, comme od serait resté dans 
son ooin t Celte année il y a la conscience de ce qďon doit ä 
son galon. « Cbargé des appels et du pont arriére > Ficbtre ! 
11 est long cet appel. Les bommes, malades la plupart, n'en 
finissent pas de montér. Et la voix du capitaine nous häte de 
la passerelle. Enfln, voilá, c'est paré : — « 4* di visí on com- 
pléte » — « Factionoaires ä leur poste i » Un coup de sifflet 
et je retourne dans mon coin. Toujours ľécoBurement, un 
espéce de sommeil intórieur, des visions vagues qui passenl, 

sans raison, comme des réves les premiéres caravelles 

portugaises qui se sont basardées sur ces mers, ä peine 
pontées, allant verš ľinconnu, sans cartes, avec leurs rudi- 
mentaires boussoles. On partait lá, sans espoir de revenir 
sans doute, un peu comme pour ľautre monde. Combien 
durent se perdre et dont on imagine ľagonie t 



Une clarté verdätre, voilée, tombe de la voúte de nuages 
qui s'entr'ouvre par places. Une silhouette monte ľóchelle. 
C'est le camarade qui vient me relever. 

t Route au S 45° O 1 . — 50 tours — le temps se remet, 
Bonsoir >. Voeu poli, mais on n'a plus guére en vie de dormir. 
On se remet dans son hamac, pas mécontent en somme, le 
visage fouetté par ľair vif du large et le caractére par ľeffort 
qiťil a fallu faire. Encore quelques quarts comme cela et le 
pli sera pris. 

Et ce récit ďun réalisme si vrai recueilli de la bouche 
ďun infirmier qui vient de voir mourir un matelot : 




JOURNAL Dl BORD D'UN AŠPIRANT 



€ Otti, Nonsieur, il a pasaé ä uno heure, un beau gars, 
pourtant, jamaia malade, oé oaiif de Lésardrieux, enduroi de 
jeunesse ä la grande péche ei au longcours. Jamais je n'ai tu 

manger comme c'ťhomme-la. 

c A midi, il a encore trés bien mangé/demandó une orange, 
et ba son café, puis tout ďun coup — moi, je dinais lá, beo 
entendu, en cas de quelque chose — je le vois a'agiter, qui 
se tourne, qui se retourne. 

c — Ben, j'lui dis, quoi? Qué que ťas? 

c — 11 y a^ qu'y dit, que (a ne va pas. 

c En effet, il était vert comme une pomme. Bon s ang, Je me 
dis, j'vas chercher le médecin principál, parce que, voyez- 
vous, dana des moments comme ca, on aime mieux ne pas 
étre tout aeul, pas vrai, et je voyais le coup qu'il me créve- 
rait entre les doigts. 

c Le docteur est donc venu et le commandan t , et le comman- 
dant en second , qu'ils élaient en train de diner quand j'arrivai. 
Nous v'lä donc tous lä autour de lui qui se tournait toujours 
dans tous les sens sous ses draps. 

c Y faisait unfe chaleur et un jour blane qui brúlait les yeux, 
bon sang ! faut croire que c'est ca qui le gônait apparemment. 

c Y a rien á faire, que dit comme ca le médecin principál ; 
dans deux heures ďici y sera mort. 

c Les deux commandants ne pouvaient censément pas se 
r'teoir de pleurer. 

c — Commandant, je dis, commandant, quand c'est qu'on 
a fait tout son possible, y a rien ä se reprocher, et puis, 
voyez-vous , pourmoi, monsieur, c'ťhomtne-lä il élait perdu... 

t — Qu'est-ce qu'il avait ? 

« — Une pneumonie pernicieuse; c'est du mauvais sang 
qui s'infiltre dana les veines, qui suinte partout. Allons, que 
voulez-vous faire? Et tout essayé pourtant : les transvasementa 
et le reste. £a m'en a donné un mal quand il a fallu nettoyer 
tout (a. Oh! je peux dire que j'ai attrapé une rude suée par 
la chaleur qu'y fait t 

c Une fois ces messieurs partis, ľaumônier est arrivé. 
Comme je lui dis ä Thoreux : * Autant, je dis, que tu ne 
meures pas comme un chien , si ; a doit ťarriver. » 

« — Ma foi, oui, » qu'y dit; ca fait que ľaumônier lui fait 
des questions, ďoú qu'il est, s'il a des parents, ci et ľautre, 
puis la confession, ben entendu. 




356 



REVUE DE LANJOU 



c Puis aprés ca, ca été son capitaine de compagnie, juste- 
ment le méme que le vôtre, M. T. . qui était bien ému lui 
aussi. C'est un homme, (a, qui a beaucoup de coeur avec ses 
maniéres rudes. 

c A la fin , ma foi, tout le monde parti , nous sommes restés 
seuls tous les deux de retour. Et $a n'allait point. Et y se virait 
toujours, vire que veux-lu. 

c — Veux-tu quéque chose que je lui dis? 

c — Ah! y me fait c'est pas la peine j'sais ben que j'suis 
foutu. . . Tiens qu'y me dit comme ca au bout ďun moment, 
donne-moi tout de méme un verre de cognac. 

« Je le lui donnai de fait, c'était son idée pas vrai, puis 
ca ne pouvait plus y faire ni bien ni mal. H le but ä petils 
coups, y trouvait ca bon le mäLin; puis quand il ľeut fini, le 
v'lá qui se dresse, pauv'créature, aussi droit qu'unbäton, tes 
yeux fixes ä faire peur. 

t — Oh lá, lä, y dit, j's'rai ťy tout de méme couché loin de 
chez nous ! . . . 

t — Ne te fais pas ces idées lá, j'lui réponds. Dors mon 
gars, c'est une fiévre qui va se passer. 

c Y se coucha donc, comme de j aste, r'mua encore un p* ti t 
brin, rapport ä la chaleur, puis comme j'finissais dediner, 
jTentendis pu r'muer du tout. 

« II s'avait retournó contre la cloison, et il ťait mort, oui, 
monsieur, raide mort, aussi raide que la vergue que voilä. 

« Fauťy tout de méme, jeune, vigoureux , dur au mal, qui 
rigolait encore dans le haut des máts, y a pas deux jours, 
foutu comme ca, bon pour les verš ä présent, foutu sans 
avoir eu le temps de dire « ouf ! ». 

Et encore ces croquis de types de marins, tracés ďune 
main trés assurée, le matin, au lavage du pont : 

Le gaillard ďavant est le domaine de Goupy, quartier 
maitre de manoeuvre; il y régne sans conteste entre le foin 
des boeufs, les cages ä poules et le beaupré. 

Pour le moment, il a délaissé son faubert et on apercoit sa 
courle personne, agile et velue, penchée verš un canard qu'il 
vient de placer sur un caisson pour ľabriter du déluge. Ce 
canard, c'est Vietor, son pupille. Goupy ľa recueilli ä la Piata 
et depuis lors se plait ä le combler : il lui parle, dérobe pour 



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r 



JOURNAL DE BORD D'UN AŠPIRANT 



357 



lui des feuilles de salade chez les secoods maitres, du mil aux 
poules du commandant. Mais Vietor, veuf ďune patté, est d'une 
náture mélancolique et farouche. Tant de soins ne le tirent 
pas de sa torpeur. c Des maniéres de gentilhomme que tu fais 
comme ca donc, ma béte », dit son protecteur, en lui pasaant 
son doigt sur le bec. 

Oú a-t-il pris son vocabulaire impayable, ce brave Goupy ? 
Nul ne le sait 

Dans les délicates manceuvres ďappareillage, il va sur 
ľanere et, crispé ä ľénorme jas instable, gluant de vaše, 
effleurant les lames, il sait se tirer d'affaire comme personne. 
Sa plus grande joie en rade est le commandement ďun canot 
ä vapeur quand on n'y envoie pas ďaspirant de corvée. H 
appelle cela « faire un tour de bicyclette » 

Non loin de lui, Rondillat, torpilleur breveté, lubréfie sans 
enthousiasme les cuivres de son projecteur. II méprise ces 
iravaux. Méridional ďorigine, parisien ďoccasion, il a été 
ouvrier chez Paz et Sylva, se connatt en éleetricité et travaille 
bien, avec intelligence, ä ses heures. Seulement, il faut savoir 
le prendre et lui montrer une supériorité 

En bas, par le travers du grand mat, Gonaguen, chef de la 
sixiéme piéce, appréte son canon avec conscience pour ľins- 
pection du matériel qui va avoir lieu. U sait par coeur le 
paragraphe de téte du manuel et en est pénétró : « Le brevet 
decanonnier est un titre ďhonneur..... Partou t ä terre comme 
ä bord ils doivent se faire remarquer par leur zéle, leur fran- 
chise, leur courage, le soin qu'ils apportent ä remplir leurs 
fonetions. » II appartient ä cette belie race robuste de matelots 
qui fleurit de Morlaix ä Cancale. 

Jeunes gens qui révez ďembrasser la carriére maritime, 
croyez-moi, lisez ce livre. Aucun autre ne saurait vous 
donner une idée plus exacte de la vie des hommes de mer, 
pleine ďimprévu, de péripéties etparfois dedangers, ou le 
devoir est souvent pénible ä remplir, mais oú ľon trouve 
souvent aussi, dans la jeunesse surtout, ďamples compen- 
sations aux sacrifices supportés ou consentis. 



24 



L 



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REVUE Dtt ĽAMJOU 



La campagne du Duguay-Trouin hora d'Europe cette 
année-lá fut trés belie; elle comporta les rel&ches de Madére, 
des Canaries, de La Prala, de la République Argentíne, d u 
Brésil, des Antilles, de la Nouvelle-Orléans, de Baltitnore 
et de New- York. 

De chaque reläche le Journal nous donne une des- 
cription vraie, que bien souvent ne renierait point laplume 
de Loti. 

Voici ďabord Madére vu de la mer : 

Une haute montagne sort de ľeau, ďun vert noir ä foroe 
ďétre intensa; de gros nuages blancs, trés bas, côtoient ses 
parties hautes. 

Elle donne une sensation de désir, cette terre Uéde, trop 
pleine de plantes, surprenante poussée de séve, príntemps 
étrange au milieu des eauz. 

Ce sont des pluies incessantes qu'il faut pour entretenir sa 
verdure; aussi .des gros nuages, puisés dans les mers 
ďalentour, attirós par ses sommets, continuellement 11 en 
tombe. Et nous voyons dójá descendre ľune de ces ondées, 
auz fines aiguilles luisantes, sorte de store mince derriére 
lequel se joue la lumiére. Ľaverse s'arréte ä mi-côte et en 
bas, dans la gamme infinie des tons, Madére rit dans le soleil. 

Des ebainons montent, descendent, divergent, s'entre- 
croisent, formant des cbamps, des vallons, des ravins 
dóbordés par une végétation épaisse. Les maisons, pas plus 
grandes que des dés, semblent un troupeau de moutons en 
débandade dans un päturage 

Puis derriére ce premiér pian, si vivant, émaillé de lueurs, 
' sombre par endroits d'un exces de chlorophylle, s'apercoivent 
des lointains, des hauteurs Weutées de brumes, entourant, 
faisant valoir le reste á la fa?on d'un écrin d'ouate. 

Une clarté, toute de douceur, ľimpression ďun nuage ä 
demi éclairé, en émane, répand sur ľile une valeur indicible, 
un peu sourde, en opposition avec ľéclat ďen bas, la couvre 
ďun jour amorti et reposant de serre. 

Puis la description de La Praia, principale ville de San- 
Yago, ľune des lles du Gap- Vert : 




JOURNAL DE BORD D*UN AŠPIRANT 



389 



La ville est une déception. De Ioin, avec ses murs ambrés, 
ses maiaons bleues ou sang de bceuf ä volets verts, elle a 
encore une certaine apparence. De prés, c'est une pullulation 
sale et loqueteuse, avec de la poussiére, des chiffoos infects 
et des mouches. 

Les habitants sont ä ľinstar. Ces croisements de négres et 
de Portugais sont arrivés ä composer des miracles de hideur : 
tétes de serpents, regards venimeux et faux, bustes courls, 
longues jambes tortueuses, odeur ranče plus accentuée 
eocore qďä Madére. 

Gomme tous ceux qui, pour la premiére ibis, sont misen 
présence de la splendide végétation des tropiques, Avesnea 
en a été émerveillé. Voici en quels termes il décrit une forét 
bré8ilienne et exprime les impressions qu'il a ressenties á 
cette vue : 

II n'y a pas ä dire, ces bois sont réellement trés beäux. Ils 
donnent une véri table sensation tropicale. A terre, un fouillis 
de ronces, de fleurs, ďherbes, de plantes inoules, ďoú 
s'élévent des colonnes puissantes de palmiers gros comme 
des chénes, de cocotiers, de bananiers, de toutes sortes 
ďarbres ä fleurs et ä fruitsinconnus. Lesgirandoles delianes 
descendent des cimes, rejoignent les branches, les troncs 
fléchissent en entrelacs compliqués. 

Les jeux de lumiére sont inflnis. Par les mille interstices 
de ľépais dóme, de larges gouttes de soleil arrosent ces 
splendeurs vierges, se transmuent comme au travers de 
vitraux. Par endroits, elles sont rouges et font croire ä 
quelque flóre chimérique de corail. En ďautres, elles sont 
vertes ou vlolettes et dressent les végótations en ombres 
dures, comme la projection intense ďun arc éleotrique. 

Dans les coins ďombre, enfin, elles ne sont plus que bleues ; 
elles se superposent comme des gazes molles ou confuses, 
voilant les objets ďune vapeur de feu de Bengäle. 

Ce trop de splendeur confond; ce débordem'ent de vie 
anéantit. 

Enfin, pour terminer ces citations, qui pourraient ôtre 
multipliées indéfiniment, je reproduis la page du Journal 
relative ä ľentrée du Duguay-Trouin á New- York : 




360 



REVUE DE ĽANJOU 



Ľimpression est grandiose, radieuse. 

Ľabord, le large estuaire, vaste comme une mer et dont oq 
apercoit pourtant les deux rives. Les petites vagues rejettent 
de la lumiére glacée. Des clippers évoluent, éclatants ä cause 
de leurs voiles blanches. Des paquebots entrent, a vec un 
long cri de siréne ou s'eo vont puissants et tranquilles, dans 
ľondoieraent, dans la majesté de leur sillage. 

Au milieu de ce mouvement, la statue de la Liberté, le 
geste hardi, étincelle comme un clou ďor. 

Ľespace est si large que le va et vient des innombrables 
navires ne ressemble pas ä un fourmillement. Les masses se 
rapetissent et se meuvent ä ľaise sans aŕriver ä remplir 
ľótendue. 

Celle-ci se resserre aux abords de l'Hudson. Nous pénétrons 
dans un canal entre des quais. 

A gauche, se pressent des maisons basses, noires et rouges 
de briques et de bois. (ľest New-Jersey. 

A droite, New- York, monumentale et fantastique, sort des 
vapeurs matinales dans un nimbe de gloire : de hautes tours 
carrées, des clochetons, des cubes énormes ressemblant aux 
enceintes de nos cháteaux-forts dominent de leur taille 
cyclopéenne les autres constructions entassées. II y a des 
échappées de ciel entre ces blocs géants, des coiípures taillées 
ä angle droit, ä vif, dirait-on, dans la maconnerie, des zigzags 
dans la ligne des cretes, des intervalles irréguliers, incohé- 
rents entre ces monuments ďúne espéce nouvelle, ďune des- 
tination inconnue. 

Eh bien ! malgré tout, ľensemble n'est pas laid. On ne peut 
pas dire qu'il soit beau, car toutes nos notions d'estbétique 
sont bouleversées ; mais il est étrange, immense, puissant, 
stupéfiant ä la facon ďune Babel de ľindustrie et de la 
science 



La vie de bord aguerrit le corps et forme la volonté ; 
ľobservation des pays étrangers, avec ľaspect particulier 
et nouveau sous lequel ils se présentent aux yeux qui ne 
les ont point encore contemplés donne aux inteliigences 
réfléchies un aliment de choix, en leur procurant la satis- 
faction de connaltre par le détail notre univers terrestre. 




JOURNAL DE BORD D'UN AŠPIRANT 



361 



Mais il est une étude beaucoup plus profltable encore que 
le voyageur est ä méme de faire : c'est celie qui a pour 
objet ľétre humaia sous toutes les latitudes et sous tous 
les climats, avec ses usages, son tempérament, ses qua- 
lités et ses défauts. 

Avesnes n'a pas manqué de s'y livrer. Maintes et maintes 
réflexions judicieuses, de nombreux récits topiques, des 
quantités de remarques souvent profondes émaillent son 
livre et n'en sont pas le charme le moins attrayant. 

Volontiers, la masse du peuple fran$ais considére que la 
F ranče est toujours comme elle ľa été si longtemps ľaxe 
du monde, pour ainsi parler, et qu'elle continue á tenir la 
tôte des nations, aussi bien dans le domaine des lettres, 
des sciences et des arts, que dans celui de ľindustrie et du 
commerce, qui sont les plus granda facteurs de la pros- 
périté matérielle des peuples et sans lesquels, par ces 
temps de vitalité intense, les nations perdent toute influence 
hors de leurs frontiéres. 

Ces appréciations sont fausses. Certes, la littérature et 
les arts fran$ais sont encore hors de pair et rayonnent tou- 
jours dans le monde entier. Au point de vue de ľintelli- 
gence et du goút, nous valons nos aíeux et n'avons pas 
encore déchu; mais pour ce qui concerne le commerce, le 
commerce maritime spécialement, nous sommes en pleine 
décadence et nous ne comptons plus guére á ľétranger. 

C'est ce que me disait il y a quatre ans, á bord de 
Vlphigénie, ľun de ces métis portugais de la Praía : 

— « Vous autres Fran<jais, vous étes les maltres du 
goút, du tact, des belieš maniéres. Nous avons toujours 
plaisir ä venir prendre des le?ons prés de vous. Vous avez 
héritéces dons de plusieurs siécles de civilisation raffinée. 
Nous n'avons pas été favorisés comme nous. Mais, á côté 
de ces qualités brillantes, il faut vous signaler de gros 
défauts. Vous n'ôtes pas pratiques et vous étes des 
emballés et des intolérants. Oú sont vos navires de com- 



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362 



RBVUE DE ĽANJOU 



iperce, vos relations ďintérôt avec les pays ďoutre-mer? 
A quoi passez-vous votre temps, comraent dépensez-vous 
vos forces chez vous? A vous entre-dóvorer les uns les 
autres! Vos divisions vous tueront! » 

II n'y a malheureusement rien á reprendre daňs le juge- 
ment de ce métis, que conflrment discrôtement les impres- 
sions et récits d'Avesnes, notamment ceux qui sont relatife 
á ľAmérique du Nord, c ce grand réservoir ďénergies 
t neuves, cette énorme fabrique de volontés, chacune 
c confiante dans son effort individuel », suivant les 
expressions de M. de Vogué. 

Le voyageur et le marin peuvent ôtre comparés á ua 
excursionnistequi, apres avoir gravi une haute montagne, 
s'arréte á son sommet pour contempler la plaine qui se 
déroule á ses pieds jusqu'á ľhorizon. De lá il embrasse 
ľensemble du pays et se rend compte ďun seul regard de 
tout ce qui se passe dans la vaste étendue. 

Ľhomme de la plaine, lui, a son horizon borné et sa 
vue est plus courte. 

La grande majori té des Frangais sont des hommes de 
la plaine. Qu'ils rae permettent de le dire en toute sincérité 
mais aussi avec regret, ils ne savent guére s'élever au- 
dessus ďeux-mémes, concevoir dans la réalité de la vie 
universelle des vues ďensemble , ni faire plier leurs intéréts 
particuliers devant ľintérôt général. Leur horizon est 
limité le plus communément par celui de leur ville ou de 
leur village. 

C'est ainsi que la révélation de la puissance naissante 
des Jaunes, dans la guerre russo-japonaise, a été pour la 
piupart d'entre nous une surprise véritable. II y avait bien 
gáet lá quelques marins ou voyageurs qui avaient signalé 
le danger en montrant les progrés inouís accomplis par le 
Japon et les redoutables problémes posés par ľimmigration 
cbinoise de plus en plus envahissante. Mais ceux-lá , on ne 
les croyait guére et peu s'en fallait qu'on ne les traitát 




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JOURNAL DB BORD D'UN AŠPIRANT 



sea 



de Cassandres ! Gombien ďautres surprises venant de oet 
Extrôme-Orient sont pourtant réservées dans ľavenip aux 
habitants de notre vieille Európe ! 

La fortune de notre pays est bien compromise. Elle peut 
cependant étre rétablie, j'en ai le ferme espoir. Mais 
pour arriver ä ce résultat, il est nécessaire, indispensable 
que la gónération qui a pour elle la jeunesse et le tempa 
sache bien comprendre le grand rôle qu'elle pourra jouer 
et se convaincre que la solution du probléme dépend 
autant de la réforme de nos idées surannées que de la 
fréquentation et de la connaissance de ľétranger. 

Voilä pourquoi je souhaite trés vivement voir surgir du 
sol de France 4 toute une armée de jeunes qui, suivant 
ľexemple de mon camarade Avesnes, ne reculeront pas 
devant les difficultés de la tftche et qui, aprés avoir par- 
couru leur premiére étape, stimulés plutôt que décou- 
ragés par les obstacles rencontrés, trouveront en eux- 
mémes assez ďénergie pour continuer vaillamment leur 
cbemin. (ľest ce qďa fait ľauteur du Journal. II le laissait, 
du reste, pressentir dans les derniéres pages de son livre, 
par lesquelles je ne saurais roieux terminer cet article : 

Je me retrouve en Anjou , ayant sommeil, agité pourtant. • . 
n'ótant plus habitué ä dormir dans un lit depuis dix mois. 

J'ai revu le paysage fin et plantureux , le sourire des riviéres 
ondoyantes, les champs tranquilles, les rideauxde peupliers, 
les visageB chers. . . J'étais certainement heureux, trés heu- 
reux de retrouver tout cela , mais pas tant que je ne ľaurais 
cru, flgures-vous, quand j'évoquais ces contours et ces ôtres 
lä bas, dans le désert des étendues libres, des mers loin* 
taines. 

J'ai une sensation ďétroitesse, ďétouffement, ľhorizon me 
semble tout prés, le paysage une miniatúre, les vies, les 
idées restreintes , quoique parvenues ä un degré de civilisation, 
ďaffinement exquis et rare. 

C'est, si je me permets une comparaison , comme des véte- 
ments usuels, agréables, dans lesquels je rentre avecplaisir, 




364 



REVUE DE ĽANJOU 



mais que je fais craquer parce que j'ai grandi. Le poéte latín 
qui a ďit : 

Ccelum, non animum mutant qui trans mare currunt, 

n'avait pas dú aller bien loin... Et certes, il y a un fossé 
entre le petit écolier nostalgique qui garda longtemps dans 
sa mémoire et dans son coeur certaine silbouette de trois 
peupliers et ľétre arrachó, dótaché, mobile comme une 
feuille au veot de mer, ľétre banté ďinconnu et ďespaceque 
je sens ä présent s'éveiller en moi. 

Non dócidément, je ne puis m'endormir dans ce lit trop 
vaste, dans cet air trop lourd et trop tiéde. Et voici — c'est ä 
n'y pas croire — que je me prends ä regretter les nuits de 
quart, tant maudites, passées dans le souffle vivifiant du 
large, au milieu du miroir illimité des eaux. . . Les visions se 
succédent. . . Peu ä peu le sommeil vient. . . Mais, ce que je 
vois dans mon réve, c'est un grand bateau blane, fuyant sous 
toutes ses voiles pármi ľéclat des étendues neuves. 

Je le reconnais bien ce bateau-lä, et comme sa silhouette 
me fait battre le coeur ! 

Notre ašpirant, devenu enseigne de vaisseau, navigne 
aujourďhui dans les mers ďExtréme-Orient. Les événe- 
ments graves qui s'y déroulent et sont de náture á changer 
la face du monde, suivant la fagon dont ils se dénoueront, 
lui fourniront ample matiére á de nouvelles observations. 

Son livre de début est déjä magistrál. Nous attendons de 
son talent, ä son retour, un livre nouveau qui sera sans 
nul doute, comme le premiér, un régal pour les lettrés et 
les eurieux ďinconnu, en méme temps qu'un viril ensei- 
gnement de faits et ďexemples pour la jeunesse de notre 
pays. 



Ambroise Jamet, 



Ancien Gommlseaire de la msuine. 




r 



VIEUX PROCES ANGEVINS 



(XVI* SIÉCLE) 



Ce titre fera sourire ceux qui, non sans raison peut-ôtre, 
trouvent dans les nombreux procés con tempo rains, dans 
les scandales révélés chaque jour á ľaudience des tribunaux 
par plus ďune cause célébre, un sufíisant élément de 
curiosité. Manquent-ils cependant d'intérét ces débats 
judiciaires ďautrefois qui nous apprennent un détail 
jusqďalore inconnu, nous éclairent šur un point demeuré 
obscur de notre histoire provinciale, nous instruisent de 
moeurs et de coutumes aujourd'hui disparues? Nous n'en 
voulons rappeler que deux seulement ä ľaide de notes prises 
dans les annales angevines. 

Nous parlerons ďabord du procés de M. de Launay Le 
Macon, procureur du Roi au Présidial ďAngers. 

En 1564, ce magistrát s'en était allé la veille de la féte 
des Rois, au commencement de janvier, ä sa maison de 
campagne, ä deux lieues de la ville, au-delä du pont 
ďÉpinard; il avait emmené plusieurs officiers du méme 
siége. 

A la suite d'une briliante réception, M. Le Magon, faisant 
les honneurs du logis, reconduisait ä sa chambre, entre 
onze heures et minuit, chacun des invités. 

Dans cette méme nuit M. de Brie de Serrant était trouvé 
mort ä Angers, ä la porte du logis Barrault, atteint ďun 
coup de pistolet. 




366 



REVUE DE ĽANJOU 



La profonde inimitié qui existait entre M. de Brie et 
M. Le MaQon fit de suite porter sur celui-ci des soupgons. 

Que s'ótait-il passé? Qu'aveit fait M. Le Magon, aprés 
avoir pris congé de ses hôtes ? 

On prétendit qďil était monté á cheval pour se rendre k 
Angers en toute háte. Arrivé á la porte du logis Barrault, 
oú se donnait un grand bal, il aurait demandé, pour ľen- 
tretenir ďune affaire importante, M. de Brie de Serrant et, 
celui-ci s'étant présenté, il ľaurait mortellement frappé. 

Les amis de M. Le Magon protestérent vivement, en disant 
que le lendemain de la féte il était venu le matin dans leurs 
cha m b re s prendre de leurs nouvelles et proposer pendant 
leur séjour des parties de plaisir. 

Sur les instances des enfants de M. de Serrant, une 
information fut ouverte. Un témoin affirma avoir vu, dans 
la nuit du crime, paBser et repasser le pont ďÉpinard un 
homme monté sur un cheval blane. Or, M. Le Ma?on avait 
un cheval de ce poil. 

A la suite ďun déoret de prise de corps, M. Le Magon fut 
emprisonné. II fit preuve pour sa défense d'une persévé- 
rence, ďune volonté, ďune énergie dont certeinement 
existent peu ďexemples. Détenu depuis trente-quatre ans, 
il n'avait cessé ďeinployer tou6 moyens pour faire pro- 
clamer son innocence. Au cours de la procédure il s'ins- 
crivit en faux contre la déposition de plusieurs, qui furent 
condamnés et exécutés comme faux témoins. 

Les accusateurs et ľaceusé avaient en írais de procédure 
épuisé toutes leurs ressources; quand les sieurs de Saint- 
Offange, commandants des cháteaux de Rochefort-sur-Loire 
pour le parti de la Ligue firent leur traité de paix avec le 
roi Henri IV, en 1598. 

Par un des articles de ce traité, qui porte la signatúre 
du roi, ä la date du 1" mers 1398* les sieurs de Saint- 
Offange, parents de MM. de Serrant et Le MaQon, ohtinrent 
« quattendu la longue détention de M. Le Magon, qui, 



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VIEUX PR0CČS ANGEVINS 



367 



durait depuis trente~quatre ans, ľimpossibilité oú ótaiept 
les parties de faire juger le procés par la ruine de leurs 
familles, la présomption en faveur du sieur Le Ma?on 
résultant du défaut de pre u ves et des conclusions de 
MM. les Gens du Roi, qui consentaient ä son élargissement, 
ledit proces criminel demeurát assoupi pour le crime et 
la recherche du crime éteinte, supprimée et abolie, sauf 
aux parties ä poursuivre á fin civile leurs réparatiops, 
dommages-intéréts et dépens ». 

Aprés ľenregistrement du traité de Roobefort par arrôt 
du Parlementde Paris du 10 mars 1508, le sieur Le Magon 
put enfin sortir de prison. II y avait vieilli, dit un chra- 
niqueur, et perdu son honneur et ses biens. 

Le procôs civil auquel pouvait donner naissenoe la pour- 
suite criminellen'eut pas lieu; comme nous ľa vône dit, les 
parties s'étaient épuisées dans cette longue lutte judiciaire 
dont le souvenir mérite ďôtre conservé. 

Moins dramatique que ľaflaire Le Ma<;on, mais curieuse 
aussi, fut, ä la méme époque, le procés de Jeanne Lescallier. 

Cellé-ci avait été élevée par une ricbe dame angevine, 
tré6 cha ri table, qu'elle aidait dans les soins á donner aux 
malheureux et aux malades. A la mort de sa maitresse, 
elle se retira ä Denóe, lieu de sa naissance, et, utilisant les 
recettes qu'elle possédait, continua ľexercice de la roéde- 
cine. Diverses cures heureuse6 lui valurent une grande 
róputation ďhabileté et de savoir, Malheureusement un 
accident (ďéminents docteurs n'en son t point exeinpts) lui 
arriva. Elle pratiquait depuis vingt ans la médecine avec 
un constant succés, quand on ľappela prés de M. Pierre 
Mulereau, avocatau Présidial ďAngers. Elle ne réussit pas 
ä procurer la guérison. Le caalade succomba. La veuve 
raanifesta ses regrets et sa douleur en une plainte contre 
Jeanne Lescallier, qu'elle accusa ďavoir causé la mort de 
son mari « par les breuvages extraordinaires qu'elle lui 




368 



REVUE DE ĽANJ0U 



avait fait prendre ». Ľautopsie ordonnée révéla « des 
excoriations et lividitez suspectes ». II y eut information 
et les médecins de la ville ďAngers, dont M. Pierre Daburon 
était alors syndic, intervinrent au procés. Ils demandérent 
qu'il fút fait défense ä Jeanne Lescallier ďexercer la 
médécine, ce qui fut ordonné par divers jugements de la 
Sénéchaussée d'Angers. 

Jeanne Lescallier interjeta appel de ces jugements. Les 
habitants de Denée, des Ponts-de-Cé et de Sainte-Gemmes- 
sur-Loirelui prétérentappui. Ils témoignérent des services 
qu'elle leur avait rendus par ses remédes depuis plusieurs 
années et des cures qďelle avait obtenues. 

Ils exposérent « qu'ils trouvaient dans les soins, la vigi- 
lance, ľattention de ľappelante un secours prompt et effi- 
cace qďils ne pouvaient attendre des médecins d'Angers, 
soit par leur éloignement, soit par la cherté de leurs 
démarches, que, par unelongueexpérience, ils avaient connu 
et éprouvé sa capacité, que le passé leur était un bon garant 
de ľavenir, qďils demandaient qu'on lui laissät la liberté 
de continuer ses charités et ses assistances ». 

Les médecins d'A ngers répondirent que Jeanne Lescallier 
ďétait qďune pauvre ignorante qui avait abusé de la cré- 
dulité publique. Quelques cures heureuses, qu'il fallait 
plutôt attribuer á la náture ou au hasard, lui avaient fait 
une réputation pernicieuse pármi les gens de la campagne, 
ä qui elle donnait sans discernement des potions et des 
breuvages dangereux et superstitieux, tels que celui qu'elle 
avait donné au sieur Mulereau et qui se composait de cer- 
velle ďhomme, ďun corbeau vif et de gui de chéne. 

M. le Procureur général n'hésita pas á reconnaitre qu'on 
devait ä Jeanne Lescallier de fort belieš guérisons et qu'elle 
ďétait pas responsable de la mort de ľavocat, M. Mulereau. 
Les plus habiles médecins, dit-il, ne sont pas garants des 
événements ni du succés de leurs remédes. M. le Procureur 
général exprima toutefois ľavis qu'il importait de ne per- 



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VIEUX PROCÉS ANG EVIN S 



369 



mettre de traiter les maladies qu'á ceux-lá seulement dont 
la capacité avait été reconnue aprés examen et épreuve. 

LaCour, par arrét du 12 avril 1578,confirma les sentences 
dont il avait été fait appel et qui portaient défense ä Jeanne 
Lescallier ďexercer la médecine, en ajoutant : « sans 
amende et dépens de la cause ďappel et pour cause. » 

La chronique ne dit pas ľimpression que produisit la 
décision ni ľaccueil que lui firent les médecins. Ils voyaient 
souverainement décidé que la guérison pouvait étre trouvée 
en dehors de leur art et de leurs formules; mais il leur 
était, ďautre part, attribué pour ľavenir le rare privilége 
et le dŕoit exclusif de disposer de la vie humaine. 



A. de Villiers. 




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FANTMSIES SUR ĽÉTYMOLOGIE 



Ľétymologie est la science qui s'occupe de chercher 
ľorigine ďun mot, la source dont il dérive. Elle est, en 
réalitó, toute récente, datant ďune trentaine ďannées, tout 
au plus. Mais elle est devenue une véritable science, fondée 
surun ensemble de régles précises, exactes, contrôlées par 
ľexpérience. Elle a surtout une grande qualitó, elle avoue, 
au besoin, son impuissance et n'hésite pas á inscrire : 
origine inconnue ou controversée. 

II n'en était pas de méme jadis et on ferait des volumes 
sur)e8 étymologies saugrenues proposées par de véritables 
savants. Notre compatriote Ménage n'hésitait jamais, ou 
r a remeň t, sur ľorigine ďun mot. Aussi les brocards 
pleuvaient-ila dru; on s'en donnait ä c<B,ur-joie. Ouvrons 
le : Dictionnaire étymologique ou Origines de la langue 
francaise, au mot Haricot : « De faba, fabarius, fabaricus, 
fabaricotus, faricotus, haricot, par le changement ordinaire 
de ľF en H. » 

De maline plaisants allaient plus loin. Prenons, disaient- 
ils, le mot Fistula, qui signifle flúte, flageolet; fistula donne 
fistularius, fistularicus , lequel fait au datif fistularico, que 
nous décomposerons en fistula, flageolet, et arico, ou 
haricot* Done haricot-flageolet vient de fistula. 

J'ouvre ä présent le Dictionnaire général de la Langue 
fran$aifte par A. Hatzfeld, A. Darmesteter, A. Thomas. — 




372 



REVUE DE ĽANJOU 



Haricot. Origine inconnue. Paralt étre un substantif verbal 
de ľancien mot harigoter, haligoter, couper en inorceaux- 
Je préfére cet aveu. 

Erasme — je crois — expliquait ainsi, par raillerie, le 
mot presbytére : prie aliis bibens ter, ce qui est injuste, 
et le mot célibat par : coelum habitare, ce qui est irres- 
pectueux. 

Mais, comme disait Boileau : 

Pourquoi chercher ailleurs cfe qu'on trouve chez nous ? 

II y a quelques années vivait á Angers M. Pierre Brisset* 
commissaire de surveillance á la gare Saint-Serge, puis ä 
la gare Saint-Laud. Je peux le nommer ; od qu'il soit ä cette 
heure, il ne nťen voudra pas et, au contraire, en sera 
enchanté. Je le connaissais tout particuliérement et il 
daignait m'exposer ses théories sur la science du langage. 
Pour lui un mot s'expliquait par le son méme de ses syl- 
labes. 

— Oh ! lui dis-je un jour, le procédé, pour étre simple, 
me paralt peu scientifique. 

— Essayez; proposez-moi un mot, le premiér venu. 

— Israélite, par exemple? 

Mon ami sourit ďun air dédaigneux : 

— Celui-lá est, en vérité, par trop facile. Enfin, puisque 
vous ľa vez choisi... Vous ne voyez pas que ce mot porte 
lui-méme son explication , claire et limpide comme ľeau 
de roche? 

— Je ne le vois pas, excusez-moi. 

# — I (pour il), sra (sera) élite ! II sera ľélite de toutes les 
nations!! 

Et il fallait voir ľexpression triomphale des traits de 
M. P. Brisset. 

Mes lecteurs croiront peut-étre que je plaisante. Point. 
Geci n'a pas été fabriqué pour les besoins de la cause. Je 
puis prouver ce que j'avance, M. Brisset ayant fait éditer, 




r 



FANTAISIES 8UR ĽÉTYMOLOGIE 



3T3 



ä ses frais, un vo 1 ume á ce sujet : « La Science de Dieu, ou 
la Création de ľhomme *. Paris, Chaumel, éditeur, 5, rue 
de Savoie, 1900. 

Mon ami passait des heures, des soirées entiéres auprés 
des marais Saint-Serge; il voulait apprendre la langue des 
grenouilles, et il y était arrivé. 

« Un jour (dit-il) que nous observions ces jolies petites 
bétes, en répétant nous-méme ce cri : coac, ľune ďelles 
nous répondit, les yeux interrogateurs et brillants, par 
deux ou trois fois : coac. II nous était cla i r qu'elle disait : 
Quoi que tu dis?... » (page 29). 

« Voici, du reste, la grande loi, ou la clef de la parole : 
« ^Toutes les idées énoncées avec des sons semblables ont 
une merne origine et se rapportent toutes, dans leur 
princípe, ä un méme objet. Soit les sons suivants : 



Les dents, la bouche, 
Les dents la boucbent , 
Ľaidant la bouche, 
Laide en la bouche, 
Laides en la bouche, 
Laid dans la bouche, 
Ľest d a m le ä bouche, 
Les dents-lä bouche. 



Ľauteur (prenant sans doute en pitié la faiblesse de notre 
intelligence) explique ainsi les deux derniéres phrases : II 
est un dam (mal ou dommage) ici ä la bouche, ou, tout 
simplement : J'ai mal aux dents. La derniére signifie : 
Bouche ou cache ces dents-lá, ferme la bouche. » (pages 7 
et8). 

« Oix a commencé la vie des ancétres? » (page 9). C'est 
le titre ďun chapitre. 

c Voyons oix ces ancétres étaient logés : ľeau j'ai = j'ai 
ľeau, ou je suis dans ľeau. Ľhautfai = je suis haut, 
au dessus de ľeau , car les ancétres construisirent les pre- 
miéres loges sur les eaux. 



26 



L 




c Jj'os j'ai = j'aí í'os ou les os; oq les mangeait oú ľon 
^^it Jogé ^ancétre était carnjvpre. Le a^/ef = ou je jette 
cet objet; oú est le jet dans ľeau, ľeaujet, je $uis logá. 
Loge ai = j'ai uqe loge. preiqiére logp (Feau-jeu, 
ľ$au-je = j'eaq á qioi) étqit uq lieu arrangé dans ľeau. 
Lot j'ai = je tiens mon lot. Etre logé est le lot naturel. 
Qui n'est pas logé a perdu son lot. Ľauge ai = j'ai mon 
auge. La premiére auge était une petite mare (mare ä boue, 
piarabov|t) qui servait de lôge. On prononce loge ou lôge 
suivant le cjialecte. On fut donc dans le princípe logé dans 
ľeau et á ľeau berge, sur la berge des eaux, ä Vauberge; 
dafts \es eaux ťes le : dans les bôtels. » 

Je rép<He que ceci est extrait ďun ouvrage impripoé en 
J'an de gráce (?) 1900. II y en a 252 pages dans ce goút. Si 
vous réugsissez & vqus le procurer, ne le laissez pas traíner 
sur votre table; il s y trouve des pages, des chapitres ďun 
crúä fairerougir des siqges. M. Brisset expliquait, de ľair 
le plus candide et le plus ingénu, les énormités les plus 
monstrueuses. 

Vous pensez si mes cheveu* se bórissaient sur ma téte ä 
ľaudition de pareilles théories et si je rompais des lances 
enfaveurdeľopinion, généralement admise, qui reconnait 
que le fran^ais dérive du latin. 

A|on ami Qvqit, dq moins, ceci de bon; il supportaitla 
contradiction sa n s se fácher, avec une commisération, une 
pjfié manifestes. Jroaginez-vous, si possible, Dieu lepére 
cpnseptant k discuter avec uq simpie éléve de petit sémi- 
naire. Mais il ne cédaif pas un pouce de son terraiq. 
Et méme, ä la fin, je fus pris á partie. 
M. Brisset, trouvaqt sans doute trop coúteuse ľimpression 
d'un volume, fit paraltre, sous forme de journal, un nunaéro 
pnique : « La Grande Nouvelle. — La véritable création 
de ľhomme. — La Résqrrection des Morts. — Tous les 
Mystéres expliqqés. » — Prix ; dix centiiqes; formát du 
journal Le Temps. Voici les iignes qui ro'y é^aient cqh- 



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FANTAISIES SUR Ľ ETYMOLÓGIE 



375 



sacrées. Je dqis dire ďabqrd qu'un beau jour je m'étais 
écrié : t Alors, le mot : épouvantable, 5a veux dire : époux 
yantable? » — Je céde la parole á mon ami : 

« Un professeur, nourri de la moelle latine, peu apte, 
par conséquent, ä modifier son esprit, nous critiquait un 
jour notre grande loi, en riant ďun air satisfait, sur : cet 
époux vend table, ďest épouvantable. Son esprit ne voyait 
lá aucun rapport. II y a deux témoins de la valeur du livre 
de vie : le pére ou ľesprit, le flls ou la parole. Si donc 
ľesprit refuse ďadmettre un rapport dans un certain jeu 
cje mots, le tómoignage des mots peut étre regardé comme 
insuffisant, ou plutôt comme incompris, car depu is plus 
de seize ans que notre pensée ose pénétrer dans le temple 
íle Dieu, nous n y avons jamais trouvé de non sens ou 
ďabsurdité, mais des choses ďimportance variée. Toutes 
les plantes ne sont pas des chénes ou des cédres. Nul rapport 
ne se saisit sans un peu de travail, méme sans de longues 
et profondes pensées. 

« Si un des époux vend la table, ce qui paralt étre la 
résolution de ne plus jamais manger, n'est-ce pas épou- 
vantable? Quel est ľépoux qui , rentrant dans son pauvre 
Jogement et y apprenant de ľautre que tout est vendu 
jiasqu'á la table, ne sécriera : Mais ďest épouvantable ? 
Allons plus loin. 

« Iľépoux vente ne devait-elle pas produireľépouvante? 
Les époux furent aussi esclaves et si le mattre les époux 
vante, n'est-ce pas qu'il en veut effectuer la vente et ainsi, 
á juste titre, les épouvante? Nous sommes époux vantés 
valait : nous sommes vendus, nous sommes épouvantés. 
On vante sa vente. La savante la premiére ofírit sa vente. 
Ce sont lá des concordances ďordre inférieur, mais 
cependant des vérités certaines, des constatations de faits 
accidentels dans tous les temps. 

« Ľai poux vente. Voilä un autre langage vulgaire, bas 
peuple. Une vente de poux produirait et produisit ľépou- 



L 




376 



REVUE DE ĽANJOU 



vante. J'ai poux, vaut : j'ai peur, en Basse Normandie (pays 
de ľauteur). Les poux font peur.... 

c Ainsi dans le mot épouvantable, on trouve, entre autres, 
les mots : ai, poux, époux, vend, vante, vente, etaussi 
table; n'est-ce pas épouvantable? » 

M. Brisset n'était pas, comme vous pourriez le penser, 
un fumiste, un mystificateur, un pince sans rire, tels Willy 
et Alphonse Allais; c'élait un convaincu, j'allais dire un 
apôtre en son genre. Pendant des années il ne prit au res- 
taurant qďun seul repas par jour, déjeúnant chez lui en 
ascéte, pour économiser la somme nécessaire á ľimpression 
de ses ouvrages. 

Et son intelligence ótait bien au-dessus de la moyenne. 
II avouait n'avoir re$u qu'une instruction trés primaire, 
obligédegagnersa vie verš ľáge de 12 ans. Devenu soldat, 
il parvint au gráde de lieutenant, puis démissionna pour 
se livrer á ses études. H fit la campagne d'Italie et en 
profita pour apprendre ľitalien. Plus tard, prisonnieren 
Allemagne, il apprit ľallemand. II parlait etécrivait ces 
deux langues;Jl a méme fait paraltre une méthode ďal- 
lemand qui ne me paralt pas sans mérite, et c'est grôce ä 
lui que je sais le peu que je connais de la langue de Goethe. 
J'ai encore de lui un manuel de natation, une méthode 
ďécriture consistant en une planchette oú les caractéres 
sont gravés en creux, pour guider la main de 
ľenfant, etc, etc. 

MaiSy pour ľorigine de notre langue, partant ďun prin- 
cípe faux, il est allé jusqu'aux conséquences extrémes et a 
dépassé les limites de. . . . mettons ľinvraisemblance, pour 
étre courtois. 



A.-J. Verrier, 




ÉCOLES LIBRIS LAÍQUES A ANGERS 



PENDANT LE XIX« SIÉCLE 



(suite) 



Écoles séoondaires 



Un arrété des Consuls, du 4 messidor an X, preser i t la 
formation ďun état des écoles de chaque departement sus- 
ceptibles ďétre classées comme écoles secondaires. 

Les proces- verbaux de visíte, dressés en conséquence dés 
le 16 du méme mois, sont ainsi libellés pour les trois établis- 
sements d'Angers. 



« Nous, Préfet du département de Maine-et-Loire, sommes 
transportó ä la maison ďéducation, tenue par les citoyens 
Papin, Cinet et Bergette, plače de la Loi, á Angers 1 . 

Lá nous avons trouvé les dits « entrepreneurs » qui nous 
ont fourni les renseignements exigés. Ils ont déclaré ôtre 
seuls professeurs enseignant dans leur pensionnat, les 
matiéres suivantes : 

1° La lecture, 2° ľécriture, 3° la tenue des livres de 
comptes ä parties simples, doubles et mixtes, avec les 
livres auxiliaires qui en dépendent; les lois et usages con- 
cernant les lettres et billets'de commerce et les changes 
étrangers; 

1 Aujourd'hui plače du Ralliement, 



SAINT-JULIEN 



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378 



REVUE DE ĽANJOU 



4° Le calcul pratique, tant ancien que nouveau; 

5° La langue frangaise, par principes; 

6° La langue latine, pour toutes les classes; 

7° Les mathématiques; 8° la géographie; 9° ľhistoire. 

Un maitre externe donne des legons de langue étrangére. 
Les éléves qui sulvent ces differents cours se distinguent 
en pensionnaires, au nombre de 40, et en externes, 45. Le 
systéme ďinstruction adopté est dans la proportion sui- 
vante : 

Lecture, écriture, grammaire fran<?aise et calcul pra- 
tique 1 85 

Tenue des livres, changes, etc, etc 22 

Mathématiques 8 

Géographie 33 

Histoire 13 

Langue latine 32 

La position des bátiments* qui composent cette école est 
peu favorable k la santé des éléves. Les entrepreneurs n'en 
sont ďailleurs que les locataires. 

Ľinstruction nous a paru soignée dans cette pension et 
les maítres dignes de la confiance cju'ils se sont acquise. » 



« Aujourďhui 15 messidor, an X (4 juillet 4802). 

En exécution de ľart. l er de ľarrété des Consuls en date 
du 4 messidor, présent mois, lequel ordonne la formation 
ďun état des écoles susceptibles ďétre considérées comme 
écoles secondaires ; 

Nous, Préfet du departement de Maine-et-Loire, sommes 
transporté ä la ci-devant abbaye, maison conventuelle de 

1 Ce chiffre, qui représente la totalité, indique qu'ä leur entrée dans 
la maison les enfants possédaient déjä les premiers éléments de la 
lecture et de ľécriture. 

* Les constructions depuis longtemps délaissóes servaient précé- 
demment de logis au Chapitre Sálht-Jean-Baptiste. 



SAINT-NIGOLAS 




écOLES LIBhÉS LAIQUfcS A ANGERS 379 

Saint-Nicolas , lesquelles sont mainteharit consáďées ä 
ľétabli8setííent ďun pehsionnát oú ľétude des langiies 
latine et francaise, celie de la géogŕaphie, de l'histoiŕe et 
des mathématiques ešt professée depuis lohgtetaf)s. 

Lá, nous avons trouvé les citoyens Godfroy, Villemeiíot, 
DelapoHe et Chrétieh, entrepreneurs de la dite j)ehslón, 
aiixqiléls iious avoňs fait part de ľobjet denotredémärcHe: 

De notre interpellalion sont réšdltés leš renseignehieíltá 
suivants : 

Cetté pension compte eii exercice fceuf professeúrs, dont 
quatre entrepreneurs, ainsi que nouS ľavohä déjä expťihré. 
Leurs fonctions sont -ainsi distribuées : 

Le citoyen Godfroy prófesse la moräle, ľécrltuŕe; le 
calcul et la grammaire fŕan$äise ; 

Le* citoyen Villemenot, le calcul, lä tenue des HvreS de 
comtnôrce et les cHanges étŕatigerš ; 

Le citoyen Déläporte, ľécriture, le calcul et la graminaifrô 
francaise ; 

Lé cltóyeíi Chŕétien, lá littérature fran^áise et les 
mathématiques ; 

Le bitóýen Voileau, la langue latine et les mathéma- 
tiques 1 ; 

Le citoyen Le Vacher, la langue latine ; 
Le citoyen Guyard, lá langue latine, ľhlstoire et la géo- 
gŕaphie 2 ; 

Le citoyen Pananceau , les langues latine et francaise et 
lá géogŕaphie; 

Le Citoyen Coche, ľarithmétique. 

A tous ces moyens ďinstruction fondamentale les 
entrepreneurs ont uni ľeriseigneirieht deš béaiix-árts et 
lies laíígues ótraiigéres, savoir : 

Poúr la musique, trois maltres externes; 

* Le citoyen Voileau fut nommé professeiir au Lycée. 
9 Le citoyen Guyaŕd devint chef de pehsionnat. 



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380 



REVUE DE ĽANJOU 



Pour le dessin, un mattre externe ; 

Pour les éléments ďarchitecture, un maltre externe; 

Pour ľallemand , un maltre externe ; 

Pour ľescrime, un maltre externe ; 

Pour la danse, un maltre externe. 

Le nombre actuel des pensionnaires s'éléve ä deux cents 
environ. Ils sont classés dans le systéme ďinstruction 
adopté, dans la proportion suivante : 

Le latin, soixante-dix ; 

Grammaire fran^aise, écriture, tenue des livres et 
changes étrangers, cent cinquante; 

Mathématiques , trente ; 

Histoire et géographie, trente; 

Langue frangaise, littérature, vingt ; 

Dessin et architecture, vingt-cinq. 

La classification des études et le nombre des professeurs 
nous ont paru sagement combinés par la gradation dans le 
cours de ľinstruction. 

Quant ä la salubrité, tout parle en faveur du local : cour 
spacieuse, situation pittoresque qui embrasse, sur une des 
faces, un rayon de plusieurs kilométres, terminé par le 
ceintre (sic) des coteaux de la Loire; air pur et toujours 
circulant. 

La distribution du temps n'est pas moins favorable au 
succés des études et ä ľéducation physique des éléves. 

Nous terminerons par une observation. Malgré la belie 
situation de cette pension, les bätiments ne sont pas dis- 
tribués ď u n e maniére parfaitement adaptée ä ce genre 
ďétablissement et eu égard au nombre des pensionnaires ; 
le coucher dans des chambres communes, qu'on a été forcé 
ďy établir, rend nulle ľexacte surveillance des mceurs, si 
nécessaire dans ľadolescence. Ge local, ďailleurs, n'ap- 
partient pas aux entrepreneurs, il est en partie incendié et 
possédé par eux á titre de loyer. Ils ne peuvent y corriger 
les inconvénients de construction qu'ils éprouvent. 




ÉCOLES LIBRES LAIQUES A ANGERS 



381 



(ľest pourquoi, observant que lesdits eatrepreneurs 
étaient, avant la Révolution, membres de la congrégation 
des fréres dits Ignorantins, laquelle avait fait construire 
en la commune ďAngers un immense pensionnat, sous la 
tfénomination de Rossignolerie, maintenant maison de 
réclusion, nous croyons devoir présenter au Gouvemement 
la question de savoir s'il ne serait pas convenable de 
changer cette demiére destination et de rendre ledit édiflce 
ä ľinstruction publique, k laquelle sa distribution le rend 
essentiellement propre. » 



€ Aujourďhui 17 messidor, an X de la R. F. 
(6 juillet 1802). 

En exécution de ľart. l er de ľarrété des Consuls 
du 4 messidor dernier, lequel ordonne la formation d'un 
état des écoles de chaque département, susceptibles ďétre 
considórées comme écoles secondaires ; 

Nous, Préfet du département de Maine-et-Loire, sommes 
transporté ä la maison ďéducation dirigée par les insti- 
tuteurs ci-aprés dénommés et située ä la montée Saint- 
Maurice, commune ďAngers. 

Nous y avons trouvé les citoyens Labussiére, Pieau, 
Blordier, Couchot etYvon, instituteurs sociétaires,auxquels 
nous avons fait connaltre ľobjet de notre mission, en les 
invitant ä nous donner tous les documents propres ä y 
satisfaire. 

Le travail est ainsi parta gé : 

l ô Le citoyen Labussiére enseigne la morale, latenuedes 
livres^de commerce, ľécriture et la grammaire fran?aise; 

2° Le citoyen Pieau, la grammaire fran^aise, la langue 
latine et les mathématiques ; 

3° Le citoyen Blorcfier, ľhistoire, la géographie, la 
grammaire franQaise et la langue latine ; 



SAINT-MAURIGE 




382 



RfiVUÉ DÉ ĽÁfoJOÚ 



4° Le citoyen GoucHot, ľécHture et ľarithiííétique ; 
5° Le citoyen Yvon, la lecture, ľéčrituŕe et ľarithmé- 
tique. 

Les éléves sont distribtiés darís ces cinq clasfeefe; dans lá 
proportion suivante : 

Ľécriture, la tenue des livres et pratique du calcul . Í53 

Uéogťaphie et histoiré 40 

Grammaire fran<jaise 60 

Languelatihe 83 

Mathématiques 6 

Des 153 éléves qui regoivent cet enseignement 33 sont 
pensionnaires et 120 sont externes. 

Malgré ľavantage résultant de la position salubre des 
bátiménts qui composent ľécole, noiis y aVonô ťeiliarc|ué 
ľinconvénient ďun local trop resserré et distHbdé fcľuné 
nianiére peii convenable, les entreprerieurs ďy étant qlťá 
tltre de location. 

On y admet quelques maltres etfternes podr les artS 
ďagrément. » 

Ufl décret dii 11 floréal an X (t er mdl 1802) avait déjá 
reconnu ľexistence des trois Instituteurs iheritiodtiéd ci- 
dessuá; puis les procés-verbaux <Jtli précédent ďónhérétit 
lieu ä un nouveau décret approbatif daté dU 28 pluvidse* 
aflXÍI(18février 1804). 

PENSIONNATS 



Le 22 prairial an XIII (U juin 1805), le Préfet demande 
un « état des maisons ďéddcation de la ville ďAhgeťs » 
et le maire, J. Joúbert-Bohnaire lui envoie lé täbléau 
suivánt : 

Écoles primairés subvehtionnées pour l'admlssioh gŕa- 
tuite de douze enfants pauvres, celieš de : 

M, Guiet, ayant 40 externeis, páyaiit chacun 6 frahcs par 
mois; 



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ÉGOLES LIBRES LAÍQUES A ANGERS 



383 



M. PerHeŕ, avec 15 externé^} 

M. Benoist, avec 33 exterries, aii prix de 3 frattcô ľiih par 
ŕhols* ; 

Les ihštituiions non siíbveritioritíées šoiit čelles de : 
. M. Dussouchay, ayaní 12 exterries ä 2 fr. 50 ľun, par 
thoiš; 

M. Focárd, ávec 20 pensionnáires, au prii dé 460 francs 
chaciin, et 45 exteriiés á 6 francs par hioiá ; 

M. ŕieau-Láiináy, 13 pehsloíiriaireš ä 500 fráncá ľutí 
et 27 exterries á 6 trancs par mois ; 

M. Gravél, comptánt 30 pehsiohriáireá ä 500 fräftčs ľatí 
et 50 externes ä 6 francs chacilb ; 

M. CHeválieŕ, ávéc 30 externes ä 3 francs par ínolš ; 

U. Édelihe, 5 pensionnáires á 500 frafacs ľátí ét 
50 externes ä 6 francs [)ar mois ; 

M. Riffart, 24 externes á 3 francs par mois ; 

M. Muzet, g exterries á 3 francs ľun par iriois ; 

M. Renou, 8 externes ä 3 fr. 75 ľun par mois 2 . 

Écoles primaires 

Les instituteurs en titre regoivent de la ville une indem- 
nité pécuniaire appréciable. Mais, dans le but ďaugmenter 
leurs ressources, la plupart de ces maltres joignent á leur 
enseignement un cours de latinité et s intitulent au besoin 
chefs ďécole secondaire. II en résulte une confusion pour 
la dénomination de ľétablissement et probablement aussi 
de la négligence dans ľéducation primaire. Afin de 
remédier á cet état de chošes, ľadministration municipale 
adresse au Préfet la lettre suivante, datée du 8 nivôse an IX 
(29 décembre 1800) : 

« Citóyeh Préfet, il existe ä Angers neuf instituteurs et 

1 Vojr ci-aprés le tableau fourni fin avril 1807, qui inscrit M. Che- 
välier k la plače de M. Benoist. 

1 M. Renou ne figúre plus sur la liste des écoles dressée fin avril 1807. 



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384 



REVUE DE ĽANJ0U 



cinq institutrices primaires, créés en vertu de la loi 
du 27 brumaire an III (17 novembre 1794). Ľexamen que 
■ nous avons fait de leurs travaux, les renseignements que 
nous avons pris sur leurs talents, sur leur maniére ďen- 
seigner et sur la quantité ďélôves gratuits pour lesquels 
chacun ďeux ä droit ä une indemnité de quatre cents francs 
par année, au désir des arrétés de ľadministration centrále 
de Maine-et-Loire qui les ont nommés, tout enfin nous a 
convaincus qu'ils sont en trop grand nombre et que la 
dépenseque la commune est obligée de faire pour cet objet 
est énorme en conséquence des avantages qu'elle en retire. 

Nous pensons qu'un instituteur et une institutrice par 
arrondissement suffiront et rendront autant et peut étre 
méme plus de services que tous ensemble, parce qu'il sera 
plus facile de les surveiller et de s'assurer s'ils enseignent 
Ie nombre qui leur sera distribué gratuitement. D'ailleurs 
la commune trouvera plus facilement les moyens de les 
payer exactement. 

Sous tous ces rapports il en résultera des avantages pour 
ľenseignement et de ľéconomie dans les dépenses de la 
commune. Nous vous proposons en conséquence de réduire 
les instituteurs et les institutrices de cette commune au 
nombre de six, á raison ďun instituteur et ďune institutrice 
par arrondissement. Si vous vous déterminez en faveur de 
nos observations nous vous désignerons ceux qui nous ont 
paru mériter davantage la confiance. Salut et respect. Ont 
signé : J. Farran, maire; A. Papiau, adj.; Giraud, adj. et 
Ollivjer, adj. ». 

Le Préfet donne son approbation et le choix de la muni- 
cipalité se porte aussitôt sur les écoles, savoir, pour les 
ganjons : 

l er arrondissement, rue des Lauriers, 40, institution 
dirigé par le citoyen Guiet; 

2 e arrondissement, montée Saint-Maurice, dans la Cité, 
institution dirigée par le citoyen Labussiére; 




ÉCOLES LIBRES LAIQUES A ANGER8 



385 



3 e arrondissement, rue du Saint-Esprit, n* 5, école tenue 
par le citoyen Benoist. 
Pour les filles : 

l er arrondissement, rue de la Fidélité, n° 5, école tenue 
par la citoyenne Drouin ; 

2 6 arrondissement, rue de ľOisellerie, école tenue par la 
citoyenne Dehail; 

3 6 arrondissement, rue Beaurepaire, n° 112, école tenue 
par la citoyenne Hézard. 

Le 24 brumaire de ľan X, ďest-ä dire moins ďun an 
aprés les nominations précédentes, ľadministration de la 
ville fait á ľautorité centrále la demande suivante : 
* Citoyen Préfet, nous vous adressons ľexpédition de notre 
arrélé du 18 de ce mois, qui nomme le citoyen Perrier ins- 
tituteur primaire, en remplacement du citoyen Labussiére, 
démissionnaire. Nous vous prions de ľapprouver de suite, 
afin que le dit Perrier puisse entrer en fonctions le l <r fri- 
maire prochain (22 nov, 1801). Salut et respect. Signé : 
Giraud, adj. » 

L'approbation est datée du l er frimaire. 

En 1809, un nouveau changement s'opére : le maire 
cľAngers, M. de la Besnardiére prend un arrété, le l er avril, 
« qui nomme le sieur Chevalier instituteur primaire 
du 3° arrondissement au lieu et plače de M. Benoist, 
démissionnaire. » 

L.-F. La Bessiére. 

(A suivre.) 



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POÉSIES 



Aux gars des Ghampsl 

A fíené Bazin. 

Ainsi , la Terre meurt. La féconde nuée 
Donnant la vie au sol, comme uq flot s'est ruée 

Hors des champs, des prés et des bojs ; 
Hélas, tous dous pouvons toucher d u doigt la plaie : 
Le sillon jadis pur s'enfriche sous ľivraie, 
Partout la Terre est aux abois. 

Oú donc sont les pasteurs, les blondes jou vencelles 
Ébauchant leur idylie, assis sur les margeiles, 

Superbes de simplicité ; 
Oú sont les toits de chaume, oú sont les murs ďargile, 
Que sont donc devenus tes bergers, ô Virgile, 

Qijel vent a donc tout emporté? 

Malheur! ô gars des champs, tous vous révez la ville! 
Vous comptez donc pour rien votre champétre asile 

Et les deux vieux qui pleureront? 
Pour de paslsains plaisirs vous quittez vos villages ; 
Pourtant, dans les pités, que de maux, de ravages 

Et d^ns le coeur et sur le front ! 

Lä-bas, le chaud soleil, les concerts des feuillées, 
lei, ľ^ir corrompu, les íiévreuses veillées 
Oú se vide notre cerveau ; 



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388 



REVUE DE LANJOU 



lei le minotaure absorbant la jeuaesse, 
Lá-bas, le vent du soir apportant sa caresse, 
Lä-bas, ľéternel renouveau ! 

Serait-ce que la Terre — ou lande aride, ou Beauce, — 
Dans les décrets divins est múre pour la fosse 

Oú ľépitaphe met ses ors?. . . 
Non, la Terre respire, ä peine elle défaille. 
Grand Dieu, ne permets pas que son áme s'en aille 

Tant que subsistera son corps ! 

Si désormais le champ refuse ľexistence 
A nos vastes cités , c'en est fait ! La sentence 

Nous condamne. Un peuple accablé 
Verra tarir en lui les artéres viriles. . . 
Jamais, ô gars des champs, le fumier de nos villes 

N'a fait croltre un seul grain de blé. 



Le ciel s'est déchiré sous le choc de la foudre 
La déchirure accuse une ílamme ďenfer, 
Puis plus rien. Le Déchu, de ses griffes de fer 
A saisi les lambeaux et vient de les recoudre. 

On voit le noir nuage en trombe se résoudre 

Et le chône puissant se tordre comme un ver, 

Un pátre est sous cet arbre. Un bruit passe dans ľair : 

Pygmée, arbre titan, tout est réduit en poudre. 

Nous, les simples pasteurs, évitons cet ombrage 
Le Puissant, nous dit-on, donne prise ä ľorage 
En raison de sa masse et, quand ľéclair a lui, 

C'est étre vraiment fou que de quitter la plaine 
Douce aux inapenjus, pour ľabri du grand chéne 
Que vise le íléau qui nous broie avec lui. 



ĽAbri dangereux 




POBSIBS 



389 



ĽOuragan 
I 

Le soleil s'est caché, le temps s'est assombri , 
Ľoiseau, tout inquiet , jette un lugubre cri, 
U n vent ápre, au zénith, chasse de gros nuages 
Fuyant en déversant sur les coquets villages, 
Sur les bois, sur les monts, toute ľonde du ciel, 
Un ouragan s'éléve et son souffle cruel 
Va bientôt dévaster dans la verte vallée 
Tout ce qui fait obstacle ä sa rage insensée. 

II 

O Vent, lorsque tu viens caresser les cheveux 
Couronnant la candeur ďune vierge aux doux yeux, 
Qui pourrait découvrir sous ta tendre caresse 
Les replis nous cachant ton áme vengeresse? 
Lorsqďaux lacs azurés tu donnes des frissons, 
Quand tu fais onduler la blondeur des moissons, 
Qui pourrait soupQonner qu'un aveugle caprice 
Fera gronder demain ta voix dévastatrice? 
Et pourtant, je ťadmire, ô Vent, lorsque la nuit, 
Tu poursuis haletant ľlnconnu qui s'enfuit, 
Lorsque criblant les toits, lorsque brisant les brancbes 
Tu roules sur les monts les sourdes avalancbes, 
Quand sur les océans tu souléves les eaux 
Et qu'entre chaque flot tu creuses des tombeaux. 
Je te trouve puissant, toi ľétre insaisissable, 
Crachant aux fronts des sphinx des montagnes de sable, 
Pére du noir simoun qui voile le soleil 
Lorsque le chamelier dort son dernier sommeil, 
Et qui fuis, emportant jusqďaux plaines numides 
Les granits effrités des grandes pyramides! 

26 



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m 



REVuq pp |,'anjou 



Quand ses voix ont couvert la douce voix de Pan 
C'est dans les bois, la nuit, que j'aime ľouragan. 
II arrache aux sapins leurs noires chevelures, 
Les chénes ébranlés poussent de longs jnuj'mures. 
Alors, écoutez donc ces effrayqnts concerts 
Et vous sa u rez pourcjuoi les halliers sont (Jéser{$. 
Lorsque chpqije fourfé se couvre dp ténébres 
Ľécho répéte au loin iftille clameurs funébres : 
Ge sont des hurlements de monstres encfrainés, 
Des plaintes de mourants, des rires de damnés ; 
Sans doute des forfaits dans ľombre s'accomplissent 
Gar les hôtres géants au fond du bois gémissent, 
Pleurant dans la fralcheur de larges gouttes ďeau. 
Le vent poursuit son oeuvre, implacable bourreau, 
Et chaque arbre se courbe, imposante victime 
Tandis que ľouragan décapite sa cime. 

IV 

Lassé ďun tel labeur enfln le Vent s'endort. . . 
Allons, les pauvres gens vont trouver du bois mort 
Et la feuille arrachée, en recouvrant la mousse 
Va pouvoir réchauffer le blane muguet qui pousse. 
Pourtant, subsiste un bruit qu'on ne peut définir : 
Amants, ne craignez rien, ce n'est plus cju'un soupir, 
Un fugitif accord de harpe éolienne 
Qui vibre , passe et meurt dans ľonde aérienne. 

Aqdré Cerveajjx. 



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LA LOIRE NAVIGABLE 



Le XI e Congrés de la Loire Navigable ťest réuni i 
Nantes les 23, 24 et 25 octobre 1901 sous la présidence dp 
M. Linyer, président du Comité centrál. 

De nombreux délégués des Comités locaux y ont pris 
part: Nantes, Ancenis, Angers, Saunaur, Tours, Blois, 
Orléans, Poitiers, Le Mans, La val étaient représentés. 

Jjes délégués d'Angers, inembres du Comité, étaient : 
MM. Albert Prieur, président; G. Lariviére, Paul Ron- 
deau, Cointreau, Deperriére, Adrien et Edmond Mercier, 
Leroy, Vielle; puis MM. Joxé, maire, Fontanés, secrétaire 
général de la Préfecture; M. Philouze, directeur du Jour- 
nal c(e Maine-eťLoire. 

Lps rpenqbres du Comité de Saumur étaient : JIM. Achille 
Girard, président, S. Milon, Frenzej\ 

Des députés, sénateurs, préfets et maires des départe- 
ments ti aversés par la Loire assistaient également ä cette 
importante réunion, qui comprenait plus de 200 congres- 
sites et ä laquelle nous constatons aussi kr présence du 
service des Ponts et Chaussées, représentépar MM. Cuénot, 
Lefort, Äfille, ingénieurs en chef ; René Philippe, Cosmi, 
Martin, Bataille, Dugardin, ingénieurs; Rottjer, Charbon- 
nier, Bedel, conducteurs; Lucas, Bénard,Perdreau,Rupert. 

Nous ne retiendrons des travaux du Congrés que ce qui 
estde náture á intéresser plus directement les lecteurs de 
la Revue de ľAnjou, qui ont suivi la question de la voie 
navigable de Nantes ä Orléans depuis qu'elle est entróe 



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392 



REVUE DE ĽANJOU 



dans une période active, ďest-á-dire depuis 1895. Nous 
négligeons tout ce qui est trop technique. Les lecteurs que 
cette partie intéresserait pourront se procurer le numéro 
de la Loire Navigable de novembre, qui contient le compte 
rendu de toutes les Communications produites au Gongrés. 

Tout ce qui va suivre est, du reste, extrait ä peu prés 
littéralement de ce numéro, de méme que les vues photo- 
graphiques dont les clichés ont été mis obligeamment i la 
disposition de notre Revue par le Comité centrál de la 
Loire navigable, auquel nous adressons nos plus sincéres 
remerciements. 



M. Maurice Schovvb, un des plus fervents initiateurs et 
partisans de la voie navigable Nantes-Briare, a résumé, 
dans un rapport présenté au Congrés, ľceuvre du Comité 
centrál depuis le Congrés de Nantes du 24 février 1902. 

Voici le texte de ce rapport : 

Messieurs, 

Depuis bien des années^ la táche redoutable m'est échue 
de vous présenter, á chaque Congrés, le résumé de nos 
travaux, ľexposé de la situation. Jamais ce travail ne 
nťavait paru aussi difflcile qu'aujourďhui. 

Le récit de nos luttes, de nos batailles, m'apparaitcomme 
inutile devant le résultat obtenu. Qu'importe le détail des 
difficultés vaincues. Tout cela s'eíface dans un passé qui 
me semble déjá lointain, puisqu'aujourďhui nous touchons 
au but. 

Le véritable rapporteur aujourďhui, le seul, ďest M. ľin- 
génieur en chef Cuénot. II ne s'agit plus de négociations, 
de lois, de décrets, mais de travaux en cours ďexécution, 
de faits précis, de résultats matériels acquis. 

Les essais en Loire sont commencés, les effets produits 
par les premiers ouvrages dépassent les espérances les plus 
optimistes. Vous entendrez ľopinion du technicien distin- 
gué qui dirige les travaux, vous irez les visiter ensuite sur 
plače. Tout le Congrés est lá et je serais tenté de vous dire : 



* 





LA LOIRE NAVIGABLE 



393 



« Nous sommes un peuple heureux et les peuples heureux 
n'ont pas ďhistoire. » 

Mais, précisément parce qu'ils n'ont pas ďhistoire, ils 
s'endorment facilement dans une douce béatitude, oublieux 
des le<?ons du passé , et se réveillent tout á coup incapables 
de ľeffort devant une difficultó, une complication imprévue. 
Voilá ppurquoi je me résigne á vous raconter briôvement 
notre labeur de deux ans, afin que ľavenir nous trouve 
toujours préts á puiser dans ce souvenir le fond d'énergie 
et le souffle d'enthousiasme nécessaires. 

Au lendemain du Congrés de 1902, il semblait que tout 
fút aplani. La loi était votée á la Cbambre, le ministre nous 
avait témoigné plus que de la bienveillance, une amitié 
constante que nous n'oublierons jamais; il semblait que le 
décret autorisant les essais ne dút plus ôtre qu'une question 
de semaines. 

Hélas, il y a loin de la coupe aux lôvres. Le projet fut 
froidement accueilli au Sénat. Une campagne toute spéciale 
fut dirigée contre nous. Sous prétexte de canal latéral, on 
s'efforca de tout remettre en question et, malgré son vif 
désir, M. le ministre Baudin ne crut pas pouvoir ordonner 
les essais avant d'avoir obtenu un avis favorable de la 
Chambre Haute. Nous étions, á la fin de ľannée, beaucoup 
moins avancés qu'au mois de février et nous avions perdu 
MM. Waldeck-Rousseau, Baudin et Millerand, qui s'étaient 
montrés, pendant toute la durée de leur ministôre, nos 
défenseurs convaincus et dévoués. Notre rapporteur au 
Sénat était M. le sénateur Tassin, qui se posait en adver- 
saire du projet du gouvernement e t en fougueux prota- 
goniste du canal latéral. 

Nous en avions vu bien ďautres. Sans nous laisser 
émouvoir par une agitation de surface, nous exposômes 
notre cause, qui était celie du bon sens, á M. de Freycinet, 
président de la Commission, et á M. Monestier, rapporteur 
général. Notre collégue, M. le sénateur Denis, auquel 
j'adresse ici ľexpression de notre inaltérable gratitude, 
plaida notre cause avec une clarté, une logique et une 
vaillance qui emportérent toutes les convictions e t M. Tassin 
dut modifier les conclusions de son rapport dans un sens 
íavorable á ľessai entre Angers et Chalonnes. 

M. le rapporteur général Monestier ajoutait : ceiessaidoit 




394 



ŔÉVufe DE iľÄŇJOU 



étre fait sans retard et coiícluait ainsi, eh če qtii coňčeHie 
la section Nantes-Angers tout entiére : 

« Votre Commissioň adrait com{)ris les tŕavaúx á fáire 
ehtre Náhtes et Ängeŕs pármi ceux á entreprendre iinmé- 
diatement si la question techniqiie avait été résolue et si lá 
part contŕibutive de 50 0/0 aváit été complôtement assurée. 
Quand fces deúx conditions auroht été satisfaites, U y aura 
lieu ďassimiler ce projet ä ceux qui font ľobjet du présent 
rapport. » 

Ces conclusions fuŕént votées par le Séíiat dahs sá šéancé 
du 23 juin, ä une trôs grosse íňajorité, malgrô un derhier 
efíórt de nos ádversaires. 

Les essais immédiats d'Ánjfeŕs ä Chalonnes ótaient doiíC 
ordonnés par une loi. 

Quant á la section Angers-Nantés, le Séhat s'enga^eait, 
aussitôt les essais terminés et les fonds de concoiírs assíirés, 
á ľinscŕire au méme rahg que les projets votés, ďest-á-diŕe 
á rie lui faire subir aiicún retard. 

En méme temps le Sénat órdonnait ľexécution inimédiate 
du cafaal de Combleux ä Orléans, de telle sorte qiie la voie 
navigable totale se trouve indiquée par les tŕavaux com- 
mencés aux deux extrémités. 

Notre victoire complôte noiis imposait uh deriíier devoir : 
moritrer aux dissidents que nous étions moins intraíi- 
sigeants qu'eux et essayer de leur faire comprendre (Jue 
ľintérôt commun était de concluŕe une entente. 

Ďéjá nous avions róussi, dans urie ŕéuňion tenue ä 
Angers, ä cálmer les inquiétudes de ceŕtaines commúnes 
riveraines qui avaieht jadis protesté contŕe les essais. Les 
engagements pris dans cette réunioii ont été fidélemenfc 
obseŕvós et les travaux s'exécuteiit au milieu de la bonne 
voloiité généŕale. 

Mais nous voulions súrtout eri finir avec la question du 
canal latéral et íaiŕe comprendre h céiix de ses déíenseurs 
qui sont sihcôrement partisans ďune vole navigáble däns 
le val de la Loire qu'ils risquaient, par leuŕ attitude, de 
tóut compromettre eh amont d'Angerš. 

tJne réunion des délégúés de tous rios comitós fut donc 
convoquée á Tours le 2tí octobŕe et M. le sénateiiŕ Tassiti 
fut prié ďy assister. 

Une fois de ŕliis, la ligrié de condiiite iiiváriable des 



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la Lomfe tfÁvtäXôĹE 



comltžs äe la Lólre Navi^ätíle ý fút äffltffiée , c'eät-k-äiťfe 
leiit vôloiitô dé pouŕstilyré lä ihisô én étät äii hetívé liií- 
fflôffie; ausäi lbin quó í a náture é t ľá ôciéňcé des Itídéiiiétlfri 
16 pehiifettrotit, et dé rééôúrir étisiilté seúléinent á uh cäíifil 
latéral suivant le val de la Loire. 

Säiiš prôjUSei" le point exádt ód cé bánal lätférál äbbiitikit, 
pdiílt qile les esšäis séuls vbht peririettŕé dé déterihiriei'; 
les córiiités äemándäieiit aii Miiilstre dé pŕétidŕe, dôš ŽI J>ré : 
sent; défe tileätiťéá poiiŕ ŕéservét aú tiUdt}et les ánňtiités 
iiôcessäirés ássui-ätit lá frätt dé dépéhsé dé l'Étät i>óiíi* lä 
ligne e&tiôfre Ňahtés-BHáŕe el le jprlaieíit de jfrovbcjiiei' 
dané leä dépäŕtéiíients mtéŕéssfes leš offfreá äé forids ňéfcés- 
šäiŕfcs. 

fcétté äéfcisióii, tédlgéé päfr M. Tasših lúi-iíiémé, ďáccord 
ávéč ľáššéttiblée; fut bórisidéťéé par hoiís tbiis feomhie lä básé 
ďiitíé eiiteiite definitíve étttre toíls leš páHisähs siricérés 
de la voie navi^áble Náhtés-Ah&eiľS-Tótiŕô-Blols-Oŕíéäils Ú 
prolôhfténients. 

Le bureán dé lä Lolŕe Navigáblé re$ut iíilssioii de lá 
cbilithiihlqúeŕ dil Ministre sods fotíne dé vceii, ávec le cbtl- 
cóiiŕá dé tbuá léä fcéňátettŕs ét dépliťés dfes Idépkŕtenábhtá 
iiitérés&és. 

Lá démärche eiit lieil lé 25 bbvéhibré; Si. Tassiri y J>rít 
pärt ätec iiii gi-ahd iíbnibré dé cdllôgtles. Ľaccueil dti 
Mihistŕé frit eitŕeinéhléilt bleiiveillaht. ll ptóiiilt dfe líátfei- 
les étudés téóhňlques sdŕ totit le parcourš et de fälte pbíliľ- 
stilvŕé \eé sôfadaftés eh Loiŕé etitré Ťoiirs ét ľfemboúchdté 
de la Vietilie ävéc lé concotitá des cbiňités. 

Déptiis četté époqué, iiotré siirjpMse á 'été extréme dé vÓiŕ 
M. Tassiri , päť ses discours et šes écrlts , ŕompre tbús les 
engäjjéments qu'il aväit pris ét, flnalemeht, deihander 
qu'on renon^át aux essais en Lóité , qiii aválent été voté'á 
päť le Sétiat stiŕ des cdncltisióhs signées, šitibn rédicjées, 
par lui! 

Cettfe äfritátiott ä été párfaitemeiit váiiíe. Le vole du áériát 
a été rehdii déflfaitií päť lá Chambŕe, ä tine bajdriťé écŕa- 
sälité, et les travätii feórlt poiirsulvis atec tiné äctivité 
eitfrétné: Äläis il est tlh {ioírit sut iequfel M'. Ťassítíi á réussi, 
próbSbléííieiit äli-äelá de ses dlôsitá. Lô canál a feté étiiďlé, 
rión äfetilemeht dabs le val de lä Loire , iidáťs ailssi päŕ íä 
cfitíáiiäktion díí Lbiŕ. Céké áeUxiôme áôllitibh e'st évälUéé S 




396 



REVUE DE ĽANJOU 



50 millions, alors que le canal latéral coúterait 120 millions. 

51 elle était adoptée, ce serait la ruine de toutes les espé- 
rances pour Saumur, Tours et Blois. M. Tassin aurait vrai- 
ment mérité la reconnaissance de ses concitoyens de Loir- 
et-Cher! - 

Ce danger, nous le connaissions , nous ľavions prévu et 
signalé. Le seul moyen de ľéviter, c'est de remonter en lit 
de riviére le plus haut possible, de telle sorte que, au 
moment oú il íaudrait abandonner le fleuve lui-môme et 
recourir au canal, il fút au moins impossible ďabandonner 
la vallée de la Loire et les villes riveraines du fleuve. 

Voilá pourquoi, dans ľintérét de ľoeuvre entiére, nous 
poursuivrons imperturbablement la réalisation de notre 
programme, sans nous laisser entrainer dans aucune polé- 
mique, quelle que pút étre la tentation, sans colére, sans 
môme un accôs de mauvaise humeur. La violence est ľarme 
des faibles, la patience seule convient aux forts. 

Et nous sommes réellement forts. Nous avons retrouvé 
en M. Maruéjouls, au ministôre des travaux publics, un 
ami et un défenseur convaincu ; il nous eút été trés doux 
de pouvoir, ici, lui exprimer personnellement notre recon- 
naissance, ainsi qu'á M. le directeur Jozon, qui s'est, en 
toute occasion, attaché á lever toutes les difflcultés et dont 
la sympathie nous est précieuse. Gráce á cette bienveil- 
lance, le service de la Loire a pu étre organisé dans des 
conditions excellentes et confié ä celui môme que nous 
aurions choisi entre tous, si notre rôle eút été de choisir. 

M. ľingénieur en chef Cuänot vient appliquer ici les 
legons de M. Girardon , le grand maitre frangais en matiére 
de correction de íleuves, dont il fut un des élôves préférés 
et qui a bien voulu indiquer lui-méme les grandes rôgles 
gónérales du travail á faire. 

Les expériences conduites par M. Cuénot avec un per- 
sonnel dévoué , qui se passionne pour sa táche , ont donné 
des résultats inespérés. Un des ouvrages a pu étre construit 
avant les crues exceptionnelles de ľhiver dernier et les a 
supportées sans aucune peine. Les autres, faits aux basses 
eaux, á ľépoque oú la riviére ne travaille pas, ont eu néan- 
moins sur le chenal un effet tellement rapide qu'on voyait 
les bancs de sable disparaitre en quelques jours et dégager 
le chenal pour aller se loger entre les épis. Tout consiste , 




LA LOIRE NAVIGABLE 



397 



comme le disait avec tant ďesprit le colonel Blanchot, « á 
remettre chacun á sa plače, le sable et ľeau », et ce qui 
nous remplit de joie c'est que chacun reste ensuite á sa plače 
et que, pour obtenir ce résultat, il n'est pas besoin de maQon- 
neries; de simples travaux en fascines suffisent et le 
prix de revient ménage des surprises... beaucoup plus 
agréables que celieš qu'on trouve généralement en matiôre 
de travaux publics. 

Mais j'abuse de votre patience et j'empiéte sur le travail 
de M. Cuänot. Je n'ai pu résister á la joie de vous donner 
ce bulletin de victoire. 

Laissez-moi ajouter un dernier mot. Nous devons tous 
nos succés á notre union parfaite. Nous vous la devons, ä 
vous tous, Comités discipiinés, patients, qui avez eu con- 
flance en vos mandataires et dont la confiance décuplait 
nos forces. 

Nous allons maintenant aborder la deuxiôme partie de la 
táche. La premiére section est en voie ďexécution ; il s'agit 
de s'occuper de la deuxiôme. II faut pour cela et avant 
tout préparer les esprits á ľidée du sacriflce nécessaire et 
faire comprendre qu'on n'obtiendra plus rien, désormais, en 
matiôre de travaux publics, sans apporter des fonds de 
concours. Ces fonds de concours ne viendront pas tout 
seuls. II faudra étudier les moyens financiers nécessaires 
et faire comprendre á tous les intéressés qu'ils ne doivent 
pas hésiter devant des charges qui leur seront remboursées 
largement par les services rendus. 

Soyez éloquents, répandez la bonne parole, montrez que 
ľargent consacré au fleuve sera rendu au centuple. Les 
premiers succés vous facilitent votre táche , vous ne trou- 
verez plus aujourďhui les incrédulités d'autrefois. Votre 
tour est arrivé, mes chers amis de ľamont ; mais soyez súrs 
que vous aurez derriôre vous, pour vous soutenir et — au 
besoin, s'il le fallait, — pour vous pousser, vos camarades 
de la Basse-Loire. Ce sera ľceuvre du prochain Congrés. 

M. Linyer, aprés avoir adressé les plus vives félicitations 
á M- Maurice Schowb, a fait remarquer que le jour oú ľon 
abandonnerait les travaux dans le lit de la Loire, comme 
ľa dit exactement M. Schwob, le canal latéral sera par le x 




398 



REVUE DE ĽANJOU 



Loir et non par lé bassin dé lá Loire, purajue par le 
Loir lá déperiaé tie šéťáit que dé 50 ihilliotls, älórä {Jiie, 
par la vállee de la Loire, elle seralt dé 42Ó rMlíliohs; dé 
tellé šorté, qiie Šaumiir, Tburs, flíois, c'esl-á-dire en 
réalité la plus grande partie du bassin, seráient défihitive- 
ment et irrémédiablement déshéritées. 

M.le colonel Blanchot, prenant laparoleápréšM. Liiíyer, 
a fáíí dbsérvér, aii nom de son défräŕtedléht, qii'il fallált cjiie 
la Viehiie puísse aívoir son débouché éri Loire et qú'íl 
importait aussi de faire échec au projet néfaste du séna- 
teur Tassin, qui ferait dériver verš le Loir lecourant méme 
de lá^Loire. Si nous allóns au delá de la Vienne, au nioifís; 
ílouš bódčhons lá porte dii Loli\ porte otívéHe pár láqiielle 
peut s'échapper la voie qui intéresse le bassin tou t entiér; 
qui intéresse lá Frarice entíéré. 

A ia éuite ďun écíiange ďobservations, le bongrés á 
émis deux vceux : 

Premiér voeu : « Lé Côhríité de Toiiŕs éŕííet le voeii qilé 
« leš šondáges et iétudes éii Loiré šoieht podrsiiiviš šáhš 
« retaŕd, én ámorit de la Vieŕihe, et provisôiŕemeiit áii 
« moins jusqu'ä Tours. 

« II affirme énergiquement la nécessité d'une voie navi- 
« gable empruntant excluslvement le val de la Loire 
« jiisqiľä Orléaiis. » 

Ďeuxiéme voeu : i Le Congrés, cbiílbrľHéíiient ad voeu 
« pŕéserité pár le bomitéde Ťoiirs et ádbpté pár liii, décíde 
« que son bureau olTrira, toutes les fois que ľoccasion se 
« présetiteŕa, au Ministre, la moitié des sommes nóces- 
« säires pouŕ lá éohtinuatioti déš études eí déä sondágeš 
<l en Loiréi » 

Le premiér de ces vceux a été adopté á ľunanimité 
nioiiiš deui voix, le secorid, ä ľunanimité. 

La parole fut ehsdite doňnée a M. Cuénot, ingéiiiétir ed 
chef des Ponts et Chäušséeš, chargé pat* M. le Midistre dé 



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LA LOIRE NAVIGABLE 



599 



lá diŕectloii des tráva dx ďéssais pour ľamélioration de lá 
Loire. Nouš seHoiis certairierherit iftipuissáhts ä i-ésurhét* 
ce rappoŕtdorit lá lecture s'lmpose á lous ceux qui s'inté- 
ressent ä la question de ta voie hávigáblé en générál, au 
moins dans les parties qui suivent : 

Messieurs, 

La récfion , á laquellé votis áppaHenež est úhe des pHvi- 
légiées pármi celieš que posséde notre beaii pays de Fránce : 
riclíesše agricole, ágrément des sites, douceur dú climat, 
rieii iťy irianqiie pour attiŕeŕ et poiir ý retehir quiconque 
est venii uiie fois. Äussi les cMteáúx, les résidehces cori 
íoŕtábles se soht-ils multipliés sur les bords de ía Loire; 
mais, par contre, la vie industrielle ét commerciále semble 
ávoiŕ (juitté ces lieux ehchanteúrs, oii dií raoins h'avoir pas 
sa placé, chassée qu'elle est jar tout ce cjiii est cliarme et 
agrémeht. La navigation, qui est ľuhedes hiesuŕes de cette 
vie, parait agonisante ; ie fleuve devient désert et ies 
bateaiix qui le silloniiaient nagiiére, ľotit pour aiiisi dire 
abahdoriné. (Test que, depuis cínquante ans, uhe révolutiori 
s'est accomplie dahs les modes de transport; les chemíns de 
íer ont rempíacé bien des riviéres, dont ľäctivité était 
cejpendant trés grande. La Loire na pas écháppé ä cette loi 
gériérale : laligne d'Orléahs á Nantes ioncfe le fleuve et lui 
a ŕait úne telle concurrence que celui-ci a cessé ďétre l'ar- 
tôre principale distribuánt ia vie äú páys. Oh ä dohné 
d'autŕes raisons de cet abandon de la voie fluviale : ľén~ 
sablement plus importaht de la riviére, comme conséqíience 
du déboisement du plateau contral , šon entretien réduit 
en méme témps qu'on consacrait des črédits plus čohsidé- 
rables á la construction des chemins de feŕ. Mais ia véri- 
table etla seule raison de la situation actuelle, c'est ľéta- 
blissemerit de la ligne d'Orléans á Nantes. La ŕégularité des 
transjports, leur rapidité, enfin, la guerre de tarifs, qui a 
dô suivre ľexploitation de la. voie íerrée, ont ruiné ľindus- 
trie des transports par voie ďeau, 

N'éanmoins on s'est toujours rendu compte de ľimpor 
tance que présentait la Loire, pour souder á ľOuest notre 
réseau de navigation de ľEst et on n'a jamais désespéré de 
lui íaire repŕendre la situation qui lui appartient par droit 



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4C0 



REVUE DE ĽANJOU 



ďancienneté, sans vouloir cependant déposséder le chemin 
de fer de celie qu'il a obtenue par voie de conquéte. Car il 
est un préjugé qu'il serait bon de déraciner : dans la vie éco- 
nomique ďun pays , il y a plače pour les deux moyens de 
transport, si ľon laisse á chacun le trafic qui lui appartient 
en propre. M. Maurice Schwob, ľun ďentre vous, a par- 
faitement défini ľentente 1 , qui devrait rationnellement 
exister entre le chemin de fer et la batellerie , et a rappelé 
la formule suivante donnée par M. Monet, ingénieur des 
Ponts et Chaussées , qui résume cette entente nécessaire : 

« A ľeau les marchandises agglomérées en grandes 
masses , aux chemins de fer le soin de f ormer ces masses ou 
de les dissoudre. » L'enquéte, que vous avez poursuivie en 
Allemagne , a montré que, partout oú s'était eflectuée la 
répartition rationnelle des trafics , il y avait accroissement 
de la richesse publique et que les chemins de fer avaient 
largement profité de cet accroissement. Ainsi, en treize ans, 
á la suite de travaux eflectués sur le Mein , le trafic par eau 
passait de 93.000 tonnes á 1.200.000 tonnes. Pendant ce 
temps lá, le chemin de fer, parallôle au fleuve, voyait son 
trafic passer de 700.000 tonnes á 1.900.000 tonnes. La ville 
de Francfort - sur -le- Mein subissait en méme temps une 
transformation compiôte etconnaissait une prospérité qďelle 
n'avait jamais atteinte. 

Je n'ai pas á insister surle dóveloppement merveilleux du 
commerce et de ľindustrie en Allemagne á la suite des tra- 
vaux d'amélioration exécutés sur la plupart des fleuves de 
ce pays ; il suffit de noter que ľaugmentation du trafic, qui 
traduit ďune maniére certaine ce développement , a óté : 



La grosse part du trafic est cependant restée aux chemins 
de fer, puisqu'ils transportent 75 0/0 du trafic total et les 
voies navigables 25 0/0 seulement. 

1 Conférence au Congrés national des Travaux publics ;(20- 
26 octobre 1900). 



lo de 1875 á 1895 



sur les voies navigables de 
sur les voies ferrées de . . 



159 0/0 
143 0/0 



2° de 1895 á 1898 



sur les voies navigables de 
sur les voies ferrées de . . 



43 0/0 
23 0/0 




LA LOIRE NAVI6ABLE 



401 



Les exemples sont réconfortants et ľinsuccôs des tra- 
vaux et des études effectués jusqu'á présent, et qui con- 
sistent dans ľétablissement de quelques épis, dans ľétude 
de canaux se dirigeant d'Orléans verš Nantes , ne vous a 
pas découragés. II appartenait á ľinitiative privée de 
reprendre la question, de vaincre toutes les difficultés, 
parce que cette initiative procédait ďun patriotisme pro- 
fond et que, dans ľaccroissement de prospéritó qui doit 
profiter á la grande patrie vous n'avez pas oublié non plus 
la petite patrie, celie á laquelle vous étes si attachés. 

Vous n'avez pas voulu que la Loire restát , pour ses rive- 
rains, uniquement un obje t de crainte et de dévastation; 
vous avez désiré qu'elle redevint la source de la richesse et 
vous avez pensé avec quelque apparence de raison que le 
volume ďeau important, dispersé dans un lit aussi large, 
semé de grôves, pourrait étre róuni et constituer une voie 
de communication au môme titre que le Rhône et les fleuves 
allemands. 

On vous a objecté que la voie navigable existant, le traflc 
lui ferait sans doute défaut; cette objection ne vous a pas 
pris de court. Vous avez montré , gráce aux enquétes si 
bien menées par M. Laffltte, sous la haute direction du 
regretté M. Léon Bureau, que le trafic local était suffisant 
pour alimenter cette nouvelle voie navigable. II comprend 
notamment le tonnage important transporté sur le réseau 
navigable constitué par la Mayenne, la Sarthe et le Loir, et 
qui s'éléve á prôs de 300.000 tonnes , et aussi tous les pro- 
duits agricoles de la région, qui, faute de tarifs assez bas, 
sont consommés sur plače, ou du moins s'écoulent diffici- 
lement. On parle aussi, mais sur ce point il faut étre cir- 
conspect, de bouille, de minerai de fer; peu importe, la 
jonction possible de la Loire avec les canaux du Centre 
permettra des échanges et redonnera de ľactivité á une 
région qui souflre actuellement de son éloignement des 
centres de production et de consommation. 

Rétablissement de la navigation sur la Loire. — Cette utili- 
sation de la Loire, comme moyen de communication local, 
ne vous a pas semblé sufflsante et vous avez rôvé, dans 
votre patriotisme si grand , de la création ďune ligne á 
grand traflc. Vous voulez, en établissant une voie navigable 
de Nantes ä Briare, joindre ľEst frangais áľAtlantique par 



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402 



REVUE DE ĽANJOU 



uneroute exclusivementfrancaise. Vous voub ôtes demandé 
pourqupi nous serions tojijours tributaires des ports étran- 
gers, pourquoi Nantes et Saint-Nazaire ne recevraient pas 
le traflc de ľEst frangais, trafic quilui échappe maintenant 
et qui est donné á Ilambourg, Bróme, Rotterdam et Anvers. 
Vous étes allés plus loin encore et vous avez entrevu le mo- 
ment oú, non contents ďattirer ä vous le trafic írancais, 
vous porteriez ä ľétranger la zóne ďinfluence de notre pays. 
G'est \ä une victoire pacifique que ľon peut escompter, et 
alors, comme nous aurions la voie plus directe verš ľOcéan 
Atlantique, nous rendrions trifeutaire de nos ports bien 
outillés et ďaccés facile une partie de ľEurope centrále. 

Mais je m'attarde et vous pouvez trouver que je sors du 
cadre de mon étude, en vqus rappelant des íaits que vous 
connaissez mieux que moi. Voiis ôtes, en eflet, les initia- 
teurs, et cela depuis sept ans; vous ôtes partis ďune idóe 
juste ét vous avez cherché ä intéresser h sa réussite les 
pouvoirs publics , tous ceux qui peuvent vous aider par leur 
concours , par leur action. 

11 m'a semblé que, nouveau venu pármi vous, je devais 
me pénétrer de cette jdée et, avant de chercher les moyens 
pratiques de la réaliser, me persuader ä moi-môme que 
cette réalisation serait désirable, puisque ce serait ľétablis- 
sement d'une nouvelle voie de communication, intimement 
lié á la prospérité d'une grande partie de notre pays. 

Canal latéral ou amélioration aur plače. — J'ai dit que de 
tout temps on avait chercbé ä utiiiser la Loire et qu'on 
avait agité les deux principales solutions possibles, ou bien 
le canal latéral, ou bien ľamélioration sur plače de la riviére. 

Sans doute les partisans du canal semblent avoir raison 
au point de vue technique ; le succôs ďune pareille entre- 
prise ne f alt pas de doute et , quelles que soient les diffl- 
cultés, elles seront aisément surmontées. Mais la dépense 
ä effectuer a arrôté dans cette voie ceux qui avaient la res- 
ponsabilité matérielle de ľentreprise ; on a óvaluó ä cent 
víngt millions le montant des travaux á faire pour ľótablis- 
sement ďun canal latéral de Nantes á Orléans. Le mouillage 
était prévu ä l m 80 et les écluses devaient avoir 38 métres 
de longueur. Avec un mouillage de 2 m 25 et des écluses de 
65 métres de longueur, la dépense s'éléverait ä cent cip- 
quante millions. 




LA UQIBE NAVIGABLE 



403 



Ce sont Ik de grosses dépenses, quelle que soit la solntion 
que 1'oq ait adoptée; ejles <mt íait rpcuier, car on a craint 
que le courant commercial ne juptiítet pas ľétablissement 
d'un aussi gros travaíl, dejnanďant une annqité 4'au moins 
qu^tre miilions. Avant de s'y résou4re ďune maniôre com- 
pléte, ona voulu, et vous reconnaltrez que c'était ságe, 
tirer du fleuye tput le parti possible. On savait que, sur les 
fleuves aljemands, sur le Rhône, on s'était contenté de tra- 
vaux d'amélioration et que les transports par voie íluviale 
s'étaieut cependant développés, ici d'une maniére prodi- 
gieuse, lá plus lentement, en raison de circonstances parti- 
culiéres. 

Vojis me pennettrez $e vous parler un peu du Rhône; je 
ľai connu et j'ai apprécié les résultats techniques vraiment 
admirables obtenus par les ingénieurs de ce íleuve , notam- 
ment par M. Girardon, qui y a consacré toute sa carriôre. 

£>ans la période antérieure aux travajix, le chômage 
aonuelmQyeuétydt de soixante-dix jours; actuellement, il est 
tpijibé á trois jours et deroi. Mais les améliorations réalisées 
ne sp SQnt pas seulement íait sentir par la diminutton si 
impprtante de la durée des chômages; elles ont eu aussi 
ppur conséquence nécpssafre ďallonger dans des propor- 
Uqpš ponsidérables la durée des périodes de fycile naviga- 
tion. tes chalands actuels, quicalentl m 20, avec une chargé 
4e 35Q tpnnes, peuvent nayiguer pendant trois cent pin- 
quante jours, aiors que, avep le méme tirant ďeau, le maté- 
fiel ancien ne pouvait utiliser la riviére que pendant deux 
ppnts onze jours; il y a donc gain de cent trente-neqf jours. 

ĽgrnélipratiQU du fleuye a permjs ľétablissement d'un 
matérie! nouyeai} approprió aux conditions de navigabilité, 
la qonstruQtioQ de remprqueurs puiss^nts, de chalands de 
350 h 400. tonnps, et a amené par voie de ponséquence 
ľaugiuentqtiQu du tonnage transporté ?ur le fleuve et la 
dijninution du prix du íret. 

En 1880, Je tonnage effectif transporté était de 113.000 
to&nes e í Pró mpyen du transport d'une tonne de 
U fr. pn 1899, \e tonnage s'est élevé h 318.Q0Q tonnes 
pt lp pr& moypn s'est abaissé ä 7 ír. 2Q. 

jGes résultats sont certes éloquents et ont été obtenus 
avec une faíble dépense, á peine 40 paillions. Cela n'empéche 
pas que des esprits chagrins ont voulu davantage encorp • 




404 



REVUE DE LANJOU 



ils ont révé ďun canal latéral , reliant ä la Méditerranée le 
réseau des voies navigables, sur lequel circule la péniche 
flamande. Ils ont trouvé que ľusage d'un matériel spécial, 
créait en quelque sorte un monopole en faveur de la Com- 
pagnie de navigation qui le possôde et ils ont pensé que 
la libre concurrence, les facilités données au commerce 
ďarriver á Marseille sans rompre chargé justifieraient 
ľétablissenient d'un canal latéral, qui ne devait pas seule- 
ment servir pour la navigation, mais encore ôtre utilisé 
pour la création de forces motrices et le développement 
des irrigations. 

Ľétude qui en a été faite a démontré que le méme canal 
ne saurait atteindre le triple but que ľon s'était proposé ; 
en outre, la dépense devait s'élever ä 300 millions, repré- 
sentant une annuité de 12 millions environ. On s'est 
demandé si une chargé pareille était en rapport avec le 
trafic á espérer; dans les conditions actuelles, le tonnage 
transporté est d'environ 500.000 tonnes; en supposant 
qu'il devint quadruple par la création du canal, chaque 
tonne serait grevée de 6 francs. Comme le transbordement 
nécessaire actuellement á Lyon ne revient qu'á fr. 50 par 
tonne, on peut hésiter avec quelque raison devant une 
chargé supplémentaire aussi élevée. Ne vaudrait-il pas 
mieux, au lieu d'établir un canal, subventionner des com- 
pagnies de navigation , permettre ainsi á un matériel nou- 
veau de se créer et á la concurrence de s'établir? 

Je vous demande pardon d'avoir insisté autant sur le 
Rhône; mais vous m'excuserez en réfléchissant que vous 
avez eu les mémes préoccupations. Vous retiendrez, je 
ľespére, de cette digression la conviction qu'un canal latéral 
ne constitue pas toujours ipso facto la solution la plus éco- 
mique et partant la meilleure et qu'on doit souvent en 
adopter une autre, ľamélioration du íleuve sur plače, bien 
qu'elle soit en apparence moins bonne; la dépense est 
beaucoup moins élevée et les résultats obtenus presque 
équivalents. Cela ne veut pas dire qu'on doive s'arrôter ä 
ce parti, dans tous les cas ; car il faut que les conditions oCi 
ľon se trouve permettent de réaliser une amélioration 
sérieuse et persistante, d'augmenter le tirant d'eau dans 
des limites acceptables, en réduisant surtout la durée des 
périodes oú il est íaible. 




LA LOIRE NAVIGABLE 



405 



Sans doute on se trouvera dans ľobligation de créer en 
môme temps un matériel spécial approprié au nouvel état 
de chose. Mais cette obligation, loin de nuire á la navi- 
gation, a permis son développement ďunemaniôre imprévue 
en Allemagne, oú ľon a appliqué généralement la solution 
de ľamélioration snr plače. Sur ľElbe on fait face á un 
courant de 15 millions de tonnes et cependant le mouillage 
descend á m. 94 en basses eaux; sur ľOder, oú le tirant 
ďeau minimum est encore moindre, le trafic a augmenté 
de 420 0/0 en 12 ans, passant de 478.000 tonnes ä prés 
de 2 millions de tonnes. C'est, aprés ľexécution des tra- 
vaux ďamélioration, ľétablissement ďun matériel spécial, 
ľexploitation par rames au moyen de toueurs ou de 
remorqueurs, qui procurent cet accroissement considérable 
de traflc. On a suivi cette formule : 

« II faut créer un matériel pour un fleuve; c'est plus pra- 
« tique et moins cher que de créer un fleuve artificiel pour 
« un matériel invariable. » 

Mais ce matériel, qui est combiné pour un tirant ďeau 
supérieur au minimum, doit étre allégé suivant ľétat des 
eaux, ainsi que cela se pra tique en Allemagne, et il n'en 
résulte aucun inconvénient sérieux. 

On ne doit parler que pour mémoire des difficultés inhé- 
rentes au courant de ľeau, des ennuis provenant des 
brouillards, des glaces, des crues. II ne faut pas oublier 
que , sur les canaux , il y a aussi des chômages , au moins 
pendant un mois chaque année, et que les écluses consti- 
tuent des points de ralentissement et môme ďarrôt qui 
diminuent sensiblement la capacité de transport ďune voie 
navigable. Ils ne présentent donc pas seulement des avan- 
tages; ils oílrent aussi des inconvénients dont il faut tenir 
compte si ľon veut faire une comparaison exacte. 

Dans ľespéce, aprés les avis des commissions compé- 
tentes qui ont été consultées, notamment de celie qui a 
fonctionné en 1897, il ne doit pas y avoir d'hésitation. On a 
recommandé unanimement ďessayer ľalmélioration sur 
plače de la riviére , partout od des conditions favorables se 
rencontreraient et on a méme fait espérer, d'aprés le tirant 
ďeau existant actuellement dans les boires les mieux 
calibrées, un mouillage de l m 20 entre Angers et Nantes, le 
débit minimum ďétiage étant dans cette partie de 70^ c . On 



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REVUE DE ĽANJOU 



a donc écarté, du moins provisoirement , le canal latéral 
évalué á 51 millions entre ces deux points, pour adopter le 
programme plus modeste des travaux á eflectuer dans le lit 
méme de la Loire; son montant ne devait étre que de 
14 millions. Le rapprochement de ces deux chiffres est 
intéressant et ľexpérience á tenter séduisante, puisque, 
a vec une dépense environ quatre fois moindre, on a des 
chances sérieuses ďobtenir un résultat satisíaisant. Mais 
on n'a pas voulu exécuter immédiatement, et sans étre 
renseigné sur ľeflet utile des ouvrages, le projet ďamélio- 
ration sur toute la longueur de la section; on a restreint le 
champ ďapplication de la nouvelle méthode. Elle ne doit 
étre suivie que sur 14 kilomôtres environ, sur les 82 kilo- 
métŕes que comprend la section entiôre. 

Ľamélioration sur plače, qui s'est faite avec succôs sur 
le Rhône et, en Allemagne, sur la plupart des fleuves princi- 
paux, ne pouvait pas étre tentée, sans que ľon connút le 
régime de la Lolre. II est évident que, pour appliquer avec 
quelque chance de réussite un procôdé quelconque, il faliait 
savoir comment se comportait la riviére; il ne f aut pas, en 
eífet, contrarier les forces naturelles qui agissent sur le lit 
et le constituent dans son état actuel, mais, au contraire, 
s'en servir, les canaliser en quelque sorte, pour obtenir, 
gráce á elles , une stabilité , une flxité relative , lá oíi ne se 
trouvent qu'instabilitó et mobilité. 

Dans le troisiéme chapitre de son rapport intitulé « Cons- 
titution — Formes du fond de la Loire », M. Guénot 
entre dans les données techniques de ľétude sérieuse et 
compléte qui a été faite sur la Loire, par ľAdministration 
des Travaux publics, sur son régime et sur son lit, 
« Ľapplication de ces lois sur le Rhône » , auquel 
M, Guénot a coopéré, fait ľobjet ďun chapitre spécial. 

La partie du rapport de M. Guénot qui a particuliére- 
ment intéressé les membres du Gongrés est celie du 
« Régime de la Loire ». Nous ne pouvons nous dispenser 
de le reproduire dans son intégralité : 

Je viens de déflnir les lois auxquelles obéissent les riviôres 
ä fond mobile et les moyens employés sur le Rhône pour 




LA LOIRB NAVIGABLE 



407 



disclpliner les forces naturelles, s'en servir et améliorer les 
cours ďune riviére de cette espéce. 

Ges lois sont elles applicables ä la Loire? C'est gráce á 
vous, Messieurs, avec le concours de ľÉtat, qu'il m'est 
possible de répondre ä cette question. 

C'est á partir du 18 mai 1897 que vous avez une sorte 
ďexistence légale; car, á partir de cette date, fonctionne 
une commission spéciale pour ľétude de ľamélioration de 
la Loire et on commence, avec les íonds de concours que 
vous rassemblez, á procéder au levó de plans de sondage. 
Ges plans, poursuivis depuis bientôt huit ans, sont des 
documents de la plus baute importance et permettent ďélu- 
cider une question qui est restée bien longtemps obscure. 

Levés á toutes les époques de ľannée, avant, aprés les 
crues, aprés les périodes de sécberesse persistante, ils 
donnent sans contestation possible ľétat du fleuve ä ces 
différentes époques et leur comparaison permet de savoir 
enfin si la Loire est un fleuve anarcbique, ou bien au con- 
traire s'il se plie aux lois générales que j'ai analysées. 

Dójá, en 1898, aprés ľexamen ďune premiére série de 
plans de sondages, M. ľlngénieur en chef Guillon avait 
constaté que le désordre, jusque-lá classique, du lit n'était 
qu'apparent et qu'á un moment donnó le profil en long du 
lond oífrait une succession définie de mouilles et de maigres, 
á ľexemple de celui de toutes les riviéres tapissóes de maté- 
riaux mobiles. 

D'aprôs cet ingénieur, les gréves accolées aux rives ou 
isolées au milieu du fleuve appartiennent á un systéme de 
hauts fonds de reliéf variable, disposés obliquement á ľaxe 
et partageant le lit en bief s plus ou moins prof onds , aussi 
bien dans les bras principaux que dans les bras secondaires, 
dans les sections ä forts mouillages que dans celieš dites 
ensablées ; leur inclinaison varie de 10 á 40° et est le plus 
souvent comprise entre 20 et 25°. La longueur qui en rósulte 
est considórable et peut aller jusqu'á 2.500 môtres. Ľorien- 
tation est alternée, c'est-á-dire que les seuils s'enracinent ä 
la suite les uns des autres, tantôt sur la rive gauche, tantôt 
sur la rive droite, emprisonnant entre eux les profondeurs; 
en été, les eaux ne passent d'une mouille á ľautre qu'en 
írancbissant ces sortes de barrages, par conséquent en s'y 
creusant des pertuis par oú elles se déversent ä ľaval et 



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REVUE DE ĽANJOU 



par oťi circulent les bateaux de navigation. La présence de 
ces pertuis, qui divisent le seuil en deux gréves, avaient 
fait jusqu'alors considérer les monticules de sable comme 
indépendants. En général, il y a sur un môme maigre deux 
ou trois dépressions oú le mouillage affecte des valeurs 
sensiblement égales ; il sufflt que par ľeflfet, soit ďun chan- 
gement de la direction du courant ďétiage, soit de ľhétéro- 
généité des matériaux constituant le dépôt, ľun de ces 
pertuis se creuse de quelques centimétres plus que ses 
voisins pour que les mariniers s'y portent immédiatement : 
le chenal s'est déplacé en pian de plusieurs centaines de 
métres et la mobilité du lit apparait comme extréme , alors 
qu'en fait il ne s'est produit qu'un cbangement insigniflant 
de proíondeur relative entre les différents sillons. 

De la Maine k Nantes, on compte 128 biefs de 650 métres 
de longueur moyenne, séparés par autant de maigres, sur 
lesquels la chute moyenne est de 10 centimétres environ á 
ľétiage. 

Les mouilles sont étroites, profondes et accolées aux 
rives dans ľangle aigu formé avec elles par les seuils; leurs 
profondeurs maxima sont plutôt k ľamont. II n'y a aucune 
relation entre leur emplacement ou leur forme et les conca- 
vités ou les convexités des berges. 

En somme, dans ses grandes lignes, le lit de la Loire 
présente une grande analógie avec les riviôres k fond mobile : 
succession alternée de mouilles et de seuils, profil en long 
en escalier des eaux basses, chenal sinueux passant ďune 
rive k ľautre, profondeurs trés variables suivant le thalweg; 
mais les caractéres défectueux pour la navigation de cette 
catégorie de riviôres sont fortement accusós, les maigres 
sont trés obliques, donnant des dóversoirs fort longs ä 
lame ďeau peu épaisse; les mouilles se chevauchent, les 
courbures du chenal sont accentuées et , pour passer ďune 
fosse á ľautre, on est parfois contraint de suivre un chemin 
formant avec ľaxe longitudinal un angle de 90°. Ge sont 
donc de mauvais passages. 

Mais les observations dont disposaient alors les ingé- 
nieurs de la Loire étaient peu nombreuses et avaient été 
faites k la suite ďune longue période ďeaux basses et 
moyennes, sans qu'aucune crue notable ne se iHt produite. 
Ils n'avaient donc pas pu tirer des conclusions certaines et 




LA LOIRE NAVIGABLE 



409 



ils avaient ómis ľavis que la Loire ressemble ä tous les 
cours ďeau á fond mobile , mais que son lit semble animé 
ďun mouvement de tŕanslation verš ľaval, fosses et maigres 
constituant comme un solide indéformable et coulant 
ďamont en aval entrainés par le débit liquide. 

Une étude plus complôte, faite par M. ľingénieur Philippe, 
qui disposait ďun plus grand nombre de documents, a 
permis d'élucider la question. Cet ingénieur a considéró 
deux sections : une premiére , qui s'étend á ľaval du con- 
fluent de la Maine et qui doit servir de champ ďexpériences, 
sur 10 kilométres de longueur; une seconde de 8 kilométres 
de longueur, á 40 kilométres de la premiére. Pour la pre- 
miére section, on dispose d'observations faites pendant sept 
années, de 1897 ä 1904; pour la seconde, les sondages portent 
sur quatre années seulement, de 1897 á 1900. 

Sur ces deux sections , on a remarqué , aprés un examen 
attentif, que les gréves et les mouilles ne descendent pas 
sans arrét avec le courant; qu'elles se déplacent constam- 
ment, mais dans des limites restreintes et telies que chacune 
n'arrive pas á prendre la plače de sa voisine; elles oscillent 
autour de centres d'attraction nettement caractérisós. 

Suivant ľépoque ä laquelle les sondages ont été entrepris, 
ľoscillation se portait verš ľaval ou verš ľamont. S'ils ont 
óté íaits aprés une longue période de sécheresse , la grôve 
s'est élimée, les matériaux sont tombés dans la mouille, 
ľont comblée par ľamont et ľont allongée par ľaval, si bien 
que la gréve semble avoir descendu au fll de ľeau. Si on 
examine les sondages eífectués á la suite d'une crue, le 
phénoméne inverse se révéle; les sables sont transportés 
du fond de la fosse sur le maigre suivant : la mouille paralt 
donc avoir marché verš ľaval. C'est ce qui explique ľoscilla- 
tion dont rendent compte les plans de sondage. Les mouilles 
et les gréves n'occupent pas une position absolument fixe 
et mathématique; elles se déplacent autour d'une position 
moyenne et c'est ä réduire ce déplacement qu'il faut s'atta- 
cher pour obtenir un résultat satisfaisant. 

II n' y a pas de relation entre la position des mouilles et 
des gréves et la convexité et la concavité des rives; elle 
dépend des circonstances locales et de ľaction des hautes 
eaux , comme sur les riviôres de méme espéce. 
Les mouilles trôs étroites communiquent entre elles par 



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REVUE DE ĽANJOU 



des cols creusés dans le seuil; elles constituent de col ä col 
autant de bieís, tantôt á gauche, tantôt ä droite de ľaxe. 
Sur la section ďamont, la longueur moyenne du bief est de 
700 môtres, sur la section ďaval de 870 môtres. 

Le reliéf du fond du lit est maximum aprés les crues ; ce 
sont donc bien elles qui modôlent le lit et qui produisent les 
biefs dont on a constaté ľexistence. 

De môme, les phénomônes d'inversion des pentes en 
hautes et en basses eaux sur les mouilles et les grôves , les 
variations de sections moúillées sur ces points apparaissent 
nettement sur les points considérés. 

L'étude des bras étroits confirme ces faits; il n'y a pas 
ďexception á ces régles générales. Si on prend, en effet, le 
bras de la Guillemette, on remarque qu'il est alimenté ďune 
maniére convenable en période ďétiage, parce qu un seuil 
ä fort reliéf obstrue ľentrée du grand bras et y dirjge 
presque tout le débit ďété. 

Tandis que, dans le bras principál, le rapport des sections 
moúillées est sur le seuil de 16,20 et sur les mouilles de 8,3, 
il varie seulement de 3,22 sur un seuil á 2,73 sur la mouille 
voisine dans le bras de la Guillemette. Gelui-ci est donc bien 
calibré et les profondeurs se maintiennent parce que les 
apports en temps de crue ont peu ďimportance. 

On peut afflrmer, aprôs cette étude trés compléte exécutée 
aprôs la crue de février 1904, que la Loire obéit aux lois 
générales qui régissent les riviéres ä fond mobile. II est 
certain que son régime n'est pas bon , que les mouilles sont 
ôtroites, allongées, se chevauchent, que les seuils sont 
obliques par rapport á ľaxe du chenal et que les biefs sont 
courts, par suite nombreux, et que les rives sont instables. 
Mais ce sont lá des circonstances défavorables qui ne 
changent pas le caractôre du fleuve et son régime. Ce sont 
les crues qui produisent le reliéf de son lit, qui déterminent 
la formation des mouilles et des gréves et qui les main- 
tiennent toujours ä peu prôs dans leur méme situation. Les 
basses eaux prolongóes défont le travail des crues et les 
grôves semblent alors cheminer verš ľaval, car la mouille 
s'allonge dans cette direction. C'est le mouvement de trans- 
lation que ľon avait observé; mais surviennent des eaux 
plus hautes, le mouvement s'arrôte, puis la situation anté- 
rieure tend á se reconstituer. Par leur masse, par la violence 




LA XOIRE NAVIGABLE 



411 



de leur conrant dans les parties oú la section mouillée est 
la plus íaible, elles agissent brutalement et remettent en 
quelques jours les choses en plače, engraissant les grôves, 
approfondissant les mouilles. Les sables ne vont pas ä la 
mer ďun mouvement continu; ils cheminent lentement, en 
un grand nombre ďétapes, qui correspond au nombre de 
bieís que comprend le fleuve. G'est un cheminement par 
étapes : ľécrétement du maigre , la descente des matériaux 
qui le composent dans la fosse suivante pendant les basses 
eaux, puis la remontée de ces mémes matériaux sur la grôve 
ďaval, au moment de la crue. C'est ce qui explique qu'en 
résumé la Loire ne s'engraisse pas et ne s'amaigrit pas; les 
dépôts comme les apports qui se forment sur un point 
déterminé sont temporaires ; ils ne se flxent pas , mais 
suivent lentement et au bout d'un temps variable le chemin 
qui les conduit á la mer. 

Le mécanisme de formation et de conservation du lit de 
la Loire dans ses formes primitives est donc aisé ; il faut 
s'attacher á ne pas contrarier ce que la náture a fait si judi- 
cieusement. II faut tout d'abord conserver les biefs, tels 
qu'on les trouve avec leur longueur, si réduite soit-elle 
(700 môtres en moyenne) , flxer les mouilles et les gréves 
autour de leur centre d'oscillation, diminuer ľamplitude de 
cette oscillation, respecter le sens de variation des sections 
mouillées sur les mouilles et les maigres en temps de 
hautes et de basses eaux. Mais on doit aussi s'efforcer, 
tout en conservant le sens de ces variations , de diminuer 
leur rapport, de telle sorte que le reliéf du lit soit atténué. 
La mouille sera moins profonde, la gréve sera moins haute ; 
la pente tendra á s'unif ormiser ; elle sera plus forte sur le 
maigre que sur la mouille au moment de ľétiage , mais elle 
aura été réduite et les apports comme les dépôts auront 
moins d'importance. Le passage sera devenu meilleur, 
surtout si ľon est arrivé á mieux orienter le seuil; ce résul- 
tat séra obtenu en réduisant la longueur des mouilles, en 
évitant leur chevauchement réciproque. 

Tel est le programme que nous nous sommes proposé 
d'exécuter; je ne me dissimule pas les diffícultés que nous 
rencontrerons , car la Loire est encore un fleuve á ľétat 
sauvage et aucun travail quelconque n'a été exécuté, méme 
en vue de calibrer son lit, comme cela avait été fait sur le 




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REVUE DE ĽANJOU 



Rhône. C'est un travail tout nouveau, mais il est rationnel ; 
il ne choque aucune des régles générales que j'ai résumées 
et il y a tout lieu ďespérer qu'aprôs des tátonnements 
inévitables sur la longueur des ouvrages , sur leur éearte- 
ment, sur la largeur á laisser au fleuve, on arrive ä un 
résultat acceptable. 

II ne s'agit pás ďun resserrement quelconque du fleuve , 
avec un tracé harmonieux , composé de courbes théoriques 
á travers le lit de la Loire; ľoeuvre est plus modeste; nous 
utiliserons tout ce qui est réellement utilisable, nous parti- 
rons d'un point oú il y a de ľeau pour aboutir á un autre 
point oú les profondeurs existent. Lorsqu'un bras secon- 
daire nous semblera praticable, nous ľemprunterons ; nous 
ne chercherons pas les difflcultés , nous essayerons de les 
tourner. 

Mais, en ľabsence de tout essai semblable, je n'ai pas 
voulu commencer ľensemble des travaux d'amélioration ; 
j'ai voulu, et c'était bien mon devoir, me renseigner tout 
d'abord sur ľeíflcacité des ouvrages que je pensais établir. 

Ces ouvrages, ce sont ceux que j'ai vu placer sur le 
Rhône et qui ont produit des résultats véritablement 
surprenants, puisqu'il n'y a pour ainsi dire pas de passage 
présentant en étiage moins de l m 40, alors que le tirant 
d'eau initial était m 80. Ils consisteront en épis plongeants 
du côté concave comme du côté convexe, pour fixer le lit 
mineur en plače et diriger le courant verš le seuil, en tra- 
verses pour soutenir une digue longitudinale destinée á 
former une rive concave artiíicielle. Get ensemble sera 
complété par des épis noyés , dans le but ďagir sur le profil 
en long du cours d'eau et de régulariser autant que possible 
le profil en escalier. Enfin, des barrages dans les faux bras 
concentreront dans le lit mineur toutesles crues d'étiage. 

Mais vous m'en voudriez d'oublier les inondations. 
Rassurez-vous, ces ouvrages sont disposés de maniére á ne 
pafe changer ou á changer le moins possible ľétat de choses 
actuel. C'est ä peine si on réduira de 4 á 5 0/0 la section 
mouillée du lit majeur au droit des seuils par des eaux de 
3 m 50 sur ľétiage ; sur les mouilles oú la rive est plus 
escarpée et présente une hauteur moyenne de 4 môtres , la 
réduction sera plus grande, mais sans dépasser 12 0/0. Sur 
ce point, la vitesse deviendra plus grande, sans surélévation 
sensible du pian d'eau. 





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LA LOIRE NAVIGABLK 



413 



Comme vous le savez malheureusement, ľinondation ďe 
février 1904 a été une des plus importantes pármi celieš qui 
ont eu lieu jusqu'á préšent; elle a atťeint la cote 6 m 31 ä 
ľéchelle de Montjean, alors que celie de 1856 ne s'était 
élevée qu'á 6 m 26. Elle noúsa permis dé faire une expérience 
des plus intéressantes et de répondre á des objections qu'on 
aurait été tenté de nous faire! 

A la fln de ľannée 1903, M. ľingénieur en chef Mille a 
íait exécuter par M. Philippe un ouvrageen' clayonnage, en 
amont du pont de ĽAleud, de 135 môtres delongueur totale. 
L'ouvrage a été construit suŕ une gréve et arasó á m 60 
au-dessus de ľétiage á son extrémité en riviére. II a subi 
victorieusement les effets de la crue, a réšišté remarqúable- 
ment, bien que les piéux qui le constituáient n'éussent pas 
plus de 1 métre de flche et, ce qui est eňcore plus intéres- 
sant, il a produit les résultats que ľon avait en vue. Les 
sables se sont dóposéš á ľaval de ľouvráge, constituant 
une nouvelle gréve á la suite de celie sur laquelle ľépi ótait 
établi; des profondeurs de m 90 minima se sont íormées au 
pied de ľouvráge sur 50 môtres de largeur et sur une lon- 
gueur de 60 métres environ de part et ďautre de ce pied. 

Le sable était complétément balayé et ľapprofondissement 
s'était produit jusqďau solide. 

Cette expérience était sans doute rassurante, mais pas 
assez compléte pour qu'on pUt conclure ďune maniôre 
certaine. Un fait restait. ačquis , fait trés important : c'est 
qu'un ouvrage léger en clayonnage, n'occasionnant qu'une 
faible dépense, avait résisté et avait produit ľeffet voulu. 
II était noyé dans le sable qu'il avait flxé, á ľatnónt comme 
á ľaval, et continuait á agir comme s'il avait été constitué 
avec des moellons. 

J'ai voulu, avant ďentreprendre le trávail dans son 
ensemble, avoir un renšeignement plus précis et j'ai fait 
exécuter, dans ľordre ďidées que j'ai exposé, un groupe 
d'ouvrages légers en clayonnage , tant sur la rive concave 
que sur la rive convexe, sur une longueur de 1.500 môtres, 
de maniére á comprendre un passage eňtíer, c'est-á-dire 
deux mouilles et un séuil. 

Je ne vous cacherai pas que cet éssai est décisif et doit 
nous orienter définitivemeíit dans la voié oti nous ällons 
nous engager. Nous avons láissé au lit mineíur une largeur 
de 150 môtres ; ne serons-nous pas obligés de la réduire ? 




REVUK DK LANJOU 



Nous avons écarté les ouvrages, suivant la loi admise en 
Allemagne qui consiste ä les placer ä une fois et demie 
leur longueur avec un minimum de 250 métres. Cet écarte- 
ment est-il efflcace ? C est encore ľexpérience qui rensei- 
gnera sur ces points. Mais ce qui nous rassure déjá, c'est 
que, sous ľinfluence de ces ouvrages, le chenal s'est déplacé 
pendant la période des bassés eaux dans le sens que nous 
cherchions. L'effet s'est íait sentyr immédiatement. 

Quoi qu'il en soit, vous pouvez déjá espérer, Messieurs, 
que nous suivrons ces essais avec une vive impatience 
qu'explique notre désir de réussir. Vous savez mieux que 
personne qu'avec ce désir on arrive au résultat que ľon 
vise; vous en avez donné des preuves que je ne saurais 
passer sous silence , sans étre taxé ďindifférent. Vous vous 
ôtes réunis, faisant abstraction de toutes vos préférences 
politiques et religieuses; vous n'avez songé qu'au bien 
général ; vous avez réalisó, suivant la belie pensée de ľun 
ďentre vous, ľalliance des Frangais. Vous avez obtenu des 
souscriptions et , ce qui est aussi précieux , le concours de 
tous ceux qui vous voyaient á ľoeuvre. Vous avez fait 
preuve, pendant toute cette période ďétudes, ďune patience 
et ďune persévérance qui appellent le succôs. Ce succôs, je 
vais le retarder, je m'en rends compte, car je vous demande 
crédit pendant quelques mois encore. Mais vous me le 
donnerez certainement , parce que vous nous voyez á 
ľoeuvre et que vous comprenez que cet essai, qui est le 
dernier, était indispensable. 

L'appui qui m'est nécessaire, la conflance dont j'ai besoin, 
vous me ľaccorderez, comme me ľa déjá donné votre 
Comité Central, votre Président si dóvoué et si aimable 
que par son seul sourire il vient á bout de tout et de tous. 
Vous me permettrez de leur exprimer combien j'ai été 
touché de leur accueil bienveillant et avec quel plaisir 
j'aime á me retrouver avec eux. 

Vous nťen voudriez aussi ďoublier ici tous ceux qui ont 
été les ouvriers de la premiére heure , qui ont guidô nos 
premiers pas, MM. Fargue, Girardon et mes pródécesseurs, 
MM. Guillon et Mille, M. ľingénieur Róbert. Chacun ďeux 
a tracé son sillon, dont nous avons proflté, et la récolte, 
qu'ils ont semée, nous allons probablement la cueillir. Le 
meilleur, le plus dévoué ďentre vous n'est plus lá pour 




LA LOIRE NAVIGABLE 



415 



constater que ľoeuvre á laquelle il s'était vouó va enfin 
entrer dans la voie de ľexécution ; que les siens sachent 
qull est encore présent au milieu de vous et que son 
souvenir sera toujours a vec nous, puisque son nom est 
porté par le premiér bateau á vapeur qui naviguera sur la 
Loire améliorée. 

A la suite de cette intéressante lecture , M. Linyer 
s'exprime ainsi : 

« Messieurs, vosapplaudissementsontprouvéá M. Cuénot 
ľintérét tout particulier que vous a procuré, je ne dirai 
pas sa communication, mais sa véritable conférence. 

« II vous a exposé, dans des termes techniques, ľétat 
actuel de la Loire et les pläns qu'il se propose ďadopter 
pour terminer ses travaux. 

« Je retiens cependant, Messieurs, un fait qui m'a 
touché en ce qui concerne ľétat de la Loire. On avait fait ä 
notre fleuve une réputation déplorable. Eh bien, M. Cuénot 
vien t de le réhabiliter. A ľentendre c'est une riviére 
comme les autres, par conséquent, les moyens propres ä 
le corriger sont connus. Ce sont ceux que ľon emploie par- 
tout en pareil cas. C'est lä une constatation rassurante. 

« Demain, vous verrez sur plače quels sont déjä les 
résultats acquis au moyen desouvrages légers donta parlé 
M. Cuénot. II n'a pas voulu, avecsa modestie habituelle, 
accuser dés maintenant le succés qu'il a déjä obtenu. 
Demain, vous vous en rendrez compte et vous aurez, 
Messieurs, en le remergiant, ľoccasion de vous féliciter du 
choix qu'a fait M. le Ministre lorsqu'il nous a dotés de 
ľingénieur éminent que vous venez ďavoir le plaisir 
ďentendre. » 

Les autres Communications faites au Congrés ont été : 
Ľenquéte économique dans le bassin de la Loire; la 
čarte économique de ľlndre-et-Loire (rapport de M. Louis 



Laffitte); 



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416 



REVUE DE ĽANJOU 



De la décentralisation administratíve et financiére des 
canaux et des ports (rapport de M. Abel Durand) ; 

Des plantes propres ä flxer les terres ou les sables (rap- 
port de M. le D r Édouard Bureau, directeur du Muséum de 
Paŕis). 



Le mardi 25 octobre, tous les congressistes, auxquels 
s'étaient joints de nouveaux venus, formant un groupe de 
250 visiteurs, se sont rendus ä Ghalonnes. 

Ils y ont été re<jus par M. L. Frémy, maire, vice-prési- 
dent du Gomité centrál de la Loire navigable, entouré des 
membres de son Gonseil municipal. 

Aprés une courte promenáde á travers les rues de la 
coquette ville de Chalonnes, une visite au pont suspendu 
sur ia Loire et un excellent déjeuner dans ľétablissement 
de M. Frémy transformé en salle de banquet, les visiteurs 
se sont dirigés sur les travaux. 

Nous empruntons au Phare le récit suggestif de cette 
intéressante promenáde : 

Aprés le déjeuner, les congressistes se sont dlvisés en 
deux groupes. Les uns ont pris le train, les autres le 
vapeur le Fram, pour se rendre au pont de ľAleud. Nous 
nous sommes joint á ces derniers, ďautant plus volontiers 
que le soleil avait percé définitivement le brouillard qui 
persistait depuis le matin et qu'une promenáde en Loire, 
par cette belie journée ďautomne, était chose fort agréable. 

A deux heures, nous quittions le quai ďembarquement 
et nous remontions la Loire, á toute la vitesse des deux 
machines du Fram, longeant les balises qui limitent le ehe- 
nal. Nous étions escortés par trois jolis canots á pétrole. 

Aprés un quart ďheure environ , nous quittions la boire 
Cordé, oú nous avions embarqué. Au loin, apparalt le 
magnifique pont de pierre de ľAleud. 

A notre gauche, c est le grand bras, autrefois navigable, 
intercepté aujourďhui par un ilot de sable od, en moins de 
vingt ans, ont poussé de superbes osiers. 




r 



LA LOIRE NAVIGABLE 



417 



(c Jadis, nous dit un marinier, il y avait lá plus de trente 
pieds ďeau ! » 

En arrivant au pont de ľAlleud, nous apercevons le train 
qui améne le second groupe de congressistes. Nous serons 
ensemble aux travaux. 

Le Léon-Bureau, le vapeur lancé la semaine derniôre aux 
chantiers de la Brosse et Fouché, qui séra á la disposition 
des ingénieurs pour la surveillance des travaux, nous a 
précédés. II est prôs du débarcadôre, tout pavoisé de sa 
série de pavillons. 

Sur la rive, une teňte est dressée sur la grôve môme, od 
ses raies blanches et rouges se détachent nettement. 

Nous débarquons. -Tous les congressistes vont aussitôt 
visiter ľexposition des plans et maquettes disposés sous la 
teňte : plans de sondages de la section de la Maine ä Nantes, 
de la section ďessais de la Maine á Chalonnes, de la Vienne 
k la Maine, exécutés pat ľAdministration des Ponts et 
Chaussées de compte á demi avec la Société la Loire Navi- 
gable, photographies des ouvrages de ľAleud que nous 
allons visiter, maquettes représentant le profil en reliéf du 
thalweg du chenal théorique et la régularisation de la 
Maine á Chalonnes, plans des fonds du Grand-Bras, etc. 

Ces intéressants documents frappent inflniment plus 
ľimagination que les meilleurs rapports. 

Les résultats de ľensablement du fleuve y äpparaissent 
nettement et les moyens employés pour contenir cet ensa- 
blement, pour le diriger, de fagon á laisser un chenal suffl- 
sant, sont clairement exposés. 

Car il ne s'agit pas, comme on pourrait le croire, de reje- 
ter le sable hors du chenal par des dragages répétés. Ľétude 
du fleuve a démontré qu'il obéit á des lois naturelles et que 
le déplacement du chenal était la conséquence de faits dont 
il était assez facile de comprendre la cause par une étude 
approfondie et des sondages renouvelés. 

Nous n'avons pas la prétention ďentreprendre ici une 
conférence sur ce sujet complexe. Disons seulement que les 
ingénieurs, dans les essais qu'ils poursuivent, s'efforcent 
ďimiter la náture et non de la contrecarrer, se servent de 
ce qu'elle a fait ďutile et táchent de diriger le mouvement 
ďoscillation des sables dans un sens favorable au but ä 
atteindTe. 



i 




448 



REVUE DE ĽANJOU 



Pour cela, ils ont construit des épis faits de pieux joints 
entre eux ä la maniôre des travaux ďosier. Ges épis, qui, 
partant des deux rives, s'avancent dans le fleuve sur une 
hauteur décroissante , serviront á flxer le sable aux points 
oú il ne peut étre miisible et les bancs ainsi formés forme- 
ront au chenal des rives artificielles. 

Les épis sont construits et seront au besoin rectiíiés , de 
telle sorte que la marche du sable soit réglée normalement. 
Et, comme le chenal sinueux borde paríois la rive véritable, 
celle-ci sera reníorcée afln de n* étre pas attaquée par les 
eaux. 

Jusqďá présent, les essais ont réussi au-delá desprévi- 
sions. Derriôre ľépi oú ľon a élevé la teňte, il y a plus de 
/ 30.000 môtres cubes de sable accumulô depuis le mois de 
décembre 1903. 

Contre les autres épis se forment déjá des plages qui 
s'ótendront peu ä peu par les apports constants. 

On le voit, il ne s'agit pas ďempécher la Loire de s'en- 
sabler; il importe seulement ďorganiser, si ľon peut dire, 
ľensablement, afln de ľempôcher de nuire. 

De ľavis de tous, les travaux exécutés lá par M. ľingénieur 
en chef Cuônot sont absolument concluants. 

Ajoutons qu'ils ont résisté aux inondations exception- 
nelles de la saison derniôre, ce qui est bien une garantie 
pour ľavenir. 

Sur le Fram, les congressistes ont visitó les épis, en remon- 
tant et en descendant le fleuve, puis ils ont quitté défini- 
tivement le bateau pour reprendre le petit train de la 
Gompagnie de ľAnjou qui les ramône á La Possonniôre. 

Avant, ils avaient assisté ä la plantation ďun jeune 
taxodium distichum (cyprôs de la Louisiane) apporté par 
M. Ed. Bureau, de la part de M. Leflôvre, ľhorticulteur 
nantais bien connu, et auquel M. Linyer et M mo Guänot ont 
s ervi aimablement de parrain et marraine. 

A La Possonniôre, les congressistes se sont séparés défl- 
nitivement, les uns allant ä Angers, Saumur, Blois, Tours, 
Orléans , Paris , les autres revenant ä Nantes. 

Tous emportent de la visite á Ghalonnes ľimpression du 
succés déflnitií de ľoeuvre commune. Les résultats des 
essais les ont émerveillés et ils sont súrs désormais ďune 
victoire en laquelle ils ont toujours eu foi. 




LA LOIRE NAVIOABLE 



419 



Gette journée a dú ôtre, certainement, pour les membres 
des Gomités des différentes villes représentées, la meilleure 
qtľils aient vécue depuis le début de ľoeuvre. 

Nos lecteurs trouveront encartés dans la Revue de 
l'Anjou un pian général des ouvrages (Épis) qui ont été 
ou seront exécutés au pont de ľAIleud, ainsi que dix vues 
des travaux ou aspects de la Loire ďaprés des photo- 
graphies prises le 12 aoút 1904 (les eaux étaut ä la cote de 
ľétiage). Une note indicatrice des vues est jointe á ces 
photographies. 

En terno in ant, nous informons nos lecteurs que le 
Gomité angevin de la Loire Navigable a pris ľinitiative de 
réunir ä Angers, en octobre 1905, le XII 6 Congrés de la 
Loire Navigable. 

Ľexrérience des essais exécutés dans le lit du fleuve 
sera put-étre alors concluante et les partisans comme les 
adversires du procédé mis en ceuvre ä titre expérimental 
seront lors, raais seulement ä ce moment, aprés les crues 
ďhiver^t la saison estivale de 1905, en situation de se 
faire ufi opinion déflnitive. Nous estimons que jusque-lä 
il est, pur les uns comme pour les autres, impossible de 
formuleiun jugement basé. 

Constans toutefois que les congressistes se sont séparés 
animés d la plus grande conôance; ils seront fldéles au 
rendez-v<fc qui leur a été assigné par le Gomité d'Angers. 
Ils reviei»ont tous en 1905 constater, nous ľespérons, 
ľheureux sultat des travaux de 1904. 

P. BlGEARD. 



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CENT PORTRAITS DESSINÉS 



PAR 

DÁVID D'-A.N-OERS 1 



Nous a von s sous les yeux cent portraits dessinés par 
Dávid d'Angers. Ge n'est pas ä ľaide du crayon que les 
sculpteurs traduisent ordinairement leur pensée. La glaise 
est leur verbe préféré. Méme á ľétat ďesquisse, á peine 
saisissable pour ľoeil ďun étranger, la composition du 
sculpteur revét un accent que le crayon ne sait pas rendre, 
s'il n'est tenu par une main savante. Les méplats, les 
saillies, le jeu de la lumiére sur les ressauts du modelé, 
se révélent au statuaire dans ľargile ä peine travaillée, 
avec une justesse déjä trés voisine de ľexécution définitive. 
II semble que, pour atteindre á la forme achevée, le chemin 
le plus súr, le plus direct, soit la forme ébauchée. 

Ainsi raisonnent les artistesde notre temps, déshabitués 
du dessin par les ressources perfides que leur offre la 
photographie. Les hommes ďune génération antérieure, 
moins privilégiés, mais aussi mieux protégés contre ľindo- 

1 Notre collaborateur et ami, M. Hen ry Jouin, prépare la mise 
au jour ďun précieux recueil de Cent portraits dessinés par Dávid 
d'Angers. Nous sommes heureux de pouvoir offrir aux lecteurs de la 
Revue de ľAnjou le texte inédit de ľintroduction de M. Jouin. Le 
nouveau travail entrepris par notre compatriote, en ľhonneur du 
statuaire angevin , met en lumiére le rare talent de dessinateur qtii 
distingua Dávid, et lui fait une plače de choix pármi les sculpteurs, 
d'ordinaire peu enclins ä tenir le crayon. — La Rédaction. 

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REVUE DE ĽAtiJOU 



lence innée qui est le fond de notre náture, étaient dans 
ľobligation de s'approprier, par le dessin, le plus infime 
document. Nul secours á espérer ďautrui. Ľeffort per- 
sonnel s'imposait á tous. Combien cette nécessité aura été 
profi table! Mais la poursuite du document n'eút pas fait le 
desssinateur. Une note exige-t-elle du s tyle, du goút, un 
tou r de phrase originál et surveillé? Non. La note n'est 
qu'un memento. Elle comporte ľélision, le sous-entendu. 
Elle est un signe, un appel sommaire. C'est á la mémoire, 
sollicitée par cet appel, ä reconstituer ľobjet, le site, la 
physionomie, le trait que ľartiste ou le penseur ont intérét 
ä ressaisir. . 

Ghez les maltres, sculpteurs ou peintres, la pratique 
quotidienne du crayon s'est promptement transformée en 
manifestations exquises. Les dessins ď Ingres, de Heim, 
de Boilly éclipsent les oeuvres peintes de ces artistes. 
Dessiner est devenu pour eux un besoin, une passion, le 
repos élevé de leur esprit, entre deux oeuvres de longue 
haleine. Nous disons le repos élevé, parce que ce délasse- 
ment n'exclut pas ľétude et que certains profils, compor- 
tant ä peine quelques traits sur une feuille de papier 
vulgaire, peuvent étre qualifiés du titre de chefs-d'oeuvre. 

Entre tous les sculpteurs du dernier siécle, Dávid 
ďAngers a été le dessinateur le plus prompt et aussi le 
plus sévére. Aux heures sombres de sa vie, durant ses 
moisďexil, nous ľavons surpris, dans une modeste cabane 
de Képhissia, le crayon ä la main, traduisant en scénes 
improvisées, sans modéles, sans documents archéologiques 
ďaucune sorte, les tragiques visions ďEschyle, de Sophocle 
et d'Euripide. En d'autres temps, c'est le portrait ďun 
ami, ce sont des tôtes d'enfants, un profil de jeune femme 
qu'il fixe, ďune main légére, avec une impeccable habileté. 
Que si des étres vivants ne se présentent pas á son regard, 
ľartiste laborieux, impatient de produire, se prend á 
dessiner ses oeuvres modelées, comme s il voulait mettre 




CENT P0RTRAIT8 DES 8 IN ÉS PAR DÁVID d'aNGERS 483 

aux prises les deux praticiens de haut vol qu'il sent exister 
en lui : le dessinateur et le statuaire. Nous avons vu, au 
Musée Dávid, de splendides crayons, signés du maltre, 
ďaprés les Renommées des tympans de la porte d'Aix ä 
Marseille, sculptées par lui dana la pierre d'Arles, hélas! 
trop friable, ce qui rend deux fois précieuses ces traductions 
éloquentes ďceuvres condamnées ä disparaltre! 

Mais les crayons de cet ordre sont, on le comprend, 
ľexception. Ge que Dávid a principalement recherché, ce 
qu'il a saisi et rend u, en hommeďune rare puissance, c'est 
la téte humaine. Dávid est un portraitiste du plus haut 
mérite. Ge n'est pas en vain qu'il a scruté ľáme de ses 
contemporainsde marque et modeló sept cents médaillons, 
toujours admirés. Le profil, la face, le trois-quarts n'ont 
pas de secret pour lui. C'est avec esprit qu'il les obser ve; 
il les interpréte avec profondeur. Rien n'est vulgaire dans 
ses choix. Ses tôtes vivent et respirent. La flamme inté- 
rieure se fait jour á travers ľenveloppe que, parfois, le 
temps n'a pas respectée. Dávid est de ľécole de Reynolds, 
lorsque le peintre anglais, dans son quatriéme discours 
devant la Royal Academy (10 décembre 1771), tenait ce 
ferme langage : 

« Saint Paul dit de lui-môme qu'il avait ľair commun; 
Alexandre était petit; Agésilas, infirme et sans beauté. Le 
peintre voudra-t-il connaltre ces lacunes corporelles? » 

La réponse ne fait pas doute, et Dávid, s'il eút été 
ľauditeur ďune pareille question, se fút empressé ďaffir- 
mer sa doctrine. Ľáme seule importe, parce qu'elle 
demeure, tandis que le corps na que sa durée. Ľáme est 
immortelle. Le corps se dissout. Mais, comme ľartiste ne 
peut donner la sensation de ľáme qu'á travers la forme 
physique, il est tenu ďinterpréter la náture. Que s'il 
s'oublie au rôle étroit de traducteur ou de copiste de ce 
qu'il voit, ä ľaide de son oeil, sans le secours de la pensée, 
son oeuvre inutile ne séra qu'une trahison, un mensonge ä 





424 



ftEVÚE DB LANJOU 



la ressemblance historique, plus vraie que ľexactitude 
éphémére de dóformations dómenties, chez ľapôtre, par 
ses écrits, chez Alexandre, par le triomphe ďArbelles, 
chez le chef spartiate, par le Pactole et Mantinée. Approu- 
voD8 Reynolds et, a vec lui, Dávid, ďétre restés fidéles á 
ce principe. Les actes ennoblissent ou diminuent, selon 
leur caractére, ľhomme qui agit. La personnalité, lá oú 
elle ex iste, domine la personne. 

D'ailleurs, ne nous y trompons pas, une action ďéclat, 
une oeuvre durable impliquent ľeffort intellectuel, ľépa- 
nouissement de ľétre intime, rendu visible par le feu du 
regard, le rayonnement du front, le port de téte empreint 
ďaudace ou de certitude. 

On n'a pas oublié ce trait de la vie du maltre. II avait 
appris, verš 1827, que Rouget de Lisle, ľauteur de la 
Marseillaise , vieux et oublié, s'éteignait lentement dans 
une misére profonde. Ľartiste résolut de modeler le portrait 
du poéte et de le mettre en lotérie, au profit du modéle. 
Ici , je le laisse parler : 

« Je me présentai, tout ému, 28, rue du Battoir; au 
premiér étage ďun petit escalier sombre, une vieille 
femme m'ouvrit la porte et m'introduisit dans ľunique 
chambre oú gisait Rouget de Lisle. Je m'approchai avec 
émotion du pauvre malade et, malgré tout mon enthou- 
siasme, je ne pus réprimer un mouvement intérieur en 
voyant mon idéal enfoui dans un bonnet de laine. II était 
impossible de retrouver, dans cet amas de guenilles et 
ďinfirmités, ľauteur de ľhymne qui réveillera éternelle- 
ment la liberté dans le coeur des peuples. Je lui dis que je 
voulais faire son portrait. II refusa obstinément, mais je 
revins le lendemain avec de la terre; je m'établis dans sa 
mansarde, et il comprit qu'il n'y avait plus á reculer. On ľen- 
veloppa de couvertures, et le pauvre rhumatisant se tint i 
peu prés droit sur sa chaise. Pour le tirer de son engourdis- 
sement, je lui demandai ľhistoire de la Marseillaise. » 




CENT PORTRAITS DESSINÉS PAR DÁVID D'ANGERS 425 

H advint ce que ľartiste avait espéré. Le malade fit 
effort sur lui-môme. Ses années de jeunesse et ďespérance 
rouvrirent Ieurs ailes et vinrent planer, pour un instant, 
au-dessus de son front sans rides. Son regard retrouva la 
flamme ďautrefois, au cours du récit enthousiaste qďil fit 
au statuaire, et celui-ci eut la vision furtive, sous le 
masque flétri du septuagénaire, de ľofíicier de trente- 
deux ans qui, en avril 1792, improvisa, durant une nuit 
de fiévre patriotique, ľhymne de guerre appelé — ainsi 
ľa voulu son auteur — á enflammer les Fran^ais contre 
ľétranger. 

Qui oserait blámer Dávid de son stratagéme? Irons- 
nous relever le millésime inscrit sur le marbre pour éta- 
blir, ä ľaide de dates, que, sans nul doute, le profil n'est 
pas exact? Dávid n'a pas voulu modeler les traits du mori- 
bond de la rue du Battoir; ďest ľauteur de la Marseillaise 
qďil avait le dessein de ressaisir et ďimmortaliser : il 
s'est tenu parole. 

Nous ľavons dit ailleurs : le statuaire a eu cette rare 
fortune de vivre á ľheure historique oú les hommes poli- 
tiques de la Révolution, les hommes ďarmes de ľEmpire 
et les adolescents qui sonnérent, avec tant de promesses, la 
diane du Romantisme, se coudoyaient, sans se confondre, 
dans un peuple de personnalités dignes de ľébauchoir ou 
du ciseau. Dávid eut ľintuition trés prompte de la solen- 
nité du moment, dont le spectacle s'offrait ä lui dans sa 
richesse et son éclat. II résolut ďétre le portraitiste de son 
époque. Nous ľavons surpris dans ľantichambre de ľabbé 
de Pradt, saisissant son profil pendant que le domestique 
du prélat-diplomate le coiffait. Un autre jour, il est chez 
Merlin de Thionville. Quand Lakanal, de retour des États- 
Unis en. 1837, aura pris pied ä Paris, Dávid lui offrira son 
buste et son médaillon. Nous le verronstout á ľheure chez 
Levasseur de la Sarthe. 



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426 



REVUE DE ĽANJOU 



Les portraits dessinés, que nous publions aujourďhui, se 
rattacbent aux circonstances les plus diverses. C'est par 
centaines que Dávid a fixé des profíls de savants, de litté- 
rateurs, ďartistes, de personnages politiques, de femmes 
ou d'enfants. II se faisait un jeu ďexécuter ces légers por- 
traits, toujours écrits avec une intensitéďaccent, une jua- 
tesse ďexpression, une distinction de touche qui témoignent 
de la puissance et du goút de ľartiste. La plupart des 
dessins de Dávid ont été dispersés. Geux que nous avons 
pu rassembler ne constituent que des glanes á travers 
ľoeuvre immense ďun maltre fertile entre tous. Mais ces 
glanes ont ľintérét que présenterait u n choix prémédité, 
librement fait dans un vaste ensemble. Elles nous per- 
mettent de suivre Dávid dans ses voyages, dans ses pré- 
parations de portraits modelés, dans sa recberche désinté- 
ressée de types dont il tient á garderle souvenir, dans 
ľoisiveté laborieuse de ses moments de repos. Une colleo 
tion inappréciable de profils est celie des Vendéens qui se 
donnérent rendez-vous, en juillet 1825, ä ľinauguration 
du monument de Bonchamps, leur ancien général. Ils sont 
soixante. Leur rude phalange est précédée par Levasseur, 
le Conventionnel , et Haudaudine, ľobscur soldat des 
armées républicaines, que sa noble conduite rapproche de 
Régulus. Puis, ce sont les enfants ďEichtal, dessinés i 
Nice par le maltre qui rentre ďexil; c'est la niéce de lady 
Morgan et dix portraits de femmes ďune transparence, 
ďune finesse aristocratique qui suppléent aux noms á 
jamais perdus et laissent deviner le prix que des per- 
sonnes du monde le plus raffiné devaient attacher aux 
crayons de Dávid. Tel est le caractére de cette collection 
précieuse que M" 6 Leferme, née Dávid ďAngers, dans 
son culte filial en verš une haute mémoire, a souhaité de 
propager. Les reproductions excellentes, sorties des ate- 
liers de MM. Braun, Glément et C ie , donnent ľillusion des 
originaux. 




CENT PORTRAIT8 DESSINÉ8 PAR DÁVID D'ANGERS 427 



Dans quel but, ä quelle occasion ľartiste a-t-il dessiné 
lui-méme, avec un soin visible, le buste exécuté par lui 
ďaprés Volney? II a gravé surla gaine celte parole désolée 
du philosophe : « J'irai vivre dans la solitude pármi les 
ruines. J'interrogerai les monuments anciens sur la sagesse 
des temps passés. » 

Casimir Delavigne est célébre depuis ľapparition des 
Messéniennes. II a fait applaudir á la Comédie-Fran<jaise 
VÉcole des VieiUards. Ľheure est venue de donner plače 
ä ce poéte de trente ans dans la galérie ďhommes illustres 
que prépare Dávid. II ira verš son modéle. Le dessin qďil 
exécute, d'aprés le fuyant profil de ľauteur dramatique, 
est traduit dans la glaise avec une telle fidélité, qďil 
serait difficile d'établir ľantériorité du dessin sur la 
médaille, si nous n'étions renseigné. 

Ľami de La Fayette et de Jefferson, le disciple de 
Cabanis, dont il sera le successeur ä ľAcadémie fran<jaise, 
Destutt de Tracy, ľauteur des Éléments ďidéologie^ du 
Commentaire sur ľ Esprit des lois, jouit encore de la 
célébrité. Nous sommes en 1830. Déjá ľécole éclectique le 
guette et va ruiner ľautorité de sa doctrine. H est temps. 
Dávid se saisit de ses traits oú respirent la droiture et la 
sérénité que donne une conviction. 

Notre áge ne se souvient plus ďHaering, le romancier 
allemand. II est de souche fran<jaise. Le nom de ses 
ancétres était Le Hareng. Ghassés de F ranče par la révo- 
cation de l'Édit de Nantes, ils se sont fait Prussiens. 
Haering a pris un pseudonyme. II s'appelle Wilibald 
Alexis. En 1823, Wilibald a débuté par un coup d'éclat. II 
a mis au jour Walladmor, román historique présenté par 
son auteur comme une oeuvre inédite de Walter Scott. 
Grande surprise. Walladmor estaussitôt traduit en anglais 
et Walter Scott, aprés ľavoir lu, déclare s'étre mépris lui- 
méme ä ľextraordinaire habileté de son sosie. Le succés 
ďHaering, connu de Mérimée, suggéra peut-étre ä notre 




428 



REVUE DE ĽANJOU 



compatriote la publication du « Théátre de Clara Gazul, 
traduit de ľespagnol par Joseph ľEstrange. » Ni ľauteur 
ni le traducteur rťétaient authentiques. La raystification 
ďHaeringtrouvait un imitateur en Mérimée. 

Dávid, qui avait fait le voyage ďAngleterre pour obtenir 
de Walter Scott qu'il lui permlt de faire son buste, le 
voyage de Weimar, ďoú il avait rapporté le buste de 
Goethe, revint en Allemagne en 1834. Tieck, Rauch, Carus, 
seront redevables au maítre francais de portraits décisifs, 
ďune importance exceptionnelle. Vogel et Haering, traités 
avec plus de róserve, obtiendront leur médaillon. Le 
dessin du profil ďHaering est parvenu jusqu'á nous. 

Louis Proust, le chimiste, qui, le 24 juin 1784, avait 
accompagné Pilastre de Rozier dans sa mongolfiére, partie 
de Versailles aux acclamations de la cour de France et du 
roi de Suéde et descendue á Chantilly, a professé vingt 
ans ä Ségovie et á Madrid. De retour en France en 1806, 
ruiné par ľinvasion de ľEspagne en 1808, il s'est retiré á 
Graon, puis ä Angers, sa ville natale. II habite ľancien 
prieuré de Saint-Aignan. A soixante-six ans, Proust, jadis 
pharmacien en chef de la Salpétriére, reprend sa fonction 
ďautrefois pour venir en aide á la veuve de son frére. 
Ceci se passe en 1820. A cette date, Proust est membre 
de ľAcadémie des sciences, qui ľa dispensé de résider ä 
Paris. II a regu, ľannée précédente, la croix de la Légiou 
ďhonneur. ĽÉtat, le monde savant se souviennent de sa 
découverte du suc de raisin. Gest entre 1820 et 1826 que 
Dávid , au cours de ľun de ses voyages ä Angers, prendra 
deux dessins, de profil et de troisquarts, de la téte du 
chimiste. Le masque est rude, les rides du front sont pro- 
fondes, la téte penche en avant, mais le poids de la 
pensée, les ravages des années n'ont pas altéré la viva- 
cité du regard. Dés 1827 — Proust était mort ľannée pré- 
cédente — Dávid manifeste son intention d'exécuter le 
buste de son compatriote pour la ville ď Angers. II demande 




CENT PORTRA1T8 DESSINÉS PAR DÁVID d'aNGERS 4?9 



Ie moulage aprés décés. Plus taŕd, il dira : « Si j'ai des- 
siné la tétede M. Proust, c'est que je reconnaissais ľim- 
possibilité ďavoir le modéle ä Paris; ces dessins m'ont 
servi de notes. » II suffit de voir le buste et le médaillon 
du chimiste, datés ľun et ľautre de 1831, pour se rendre 
compte de ľimportance iconique des crayons recueillis en 
face de la náture. 

Lordat, le physiologiste, vieillit. II est ľorgueil de 
ľécole médicale de Montpellier. Ses écrits sont nombreux. 
On le cite; on lui emprunte; c'est un maftre. Dávid se 
doit á lui-môme de modeler le profil de Lordat. II s'ouvre 
de son désir ä son ami Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. 
Celui-ci connalt le physiologiste. II accréditera le statuaire 
auprés du savant. Et, sans surseoir, Dávid va s'approprier 
le profil lumineux de Lordat. Le visage est presque sou- 
riant. On se croirait en présence de ľeffigie ďun homme 
ďimagination, tant ľartiste a baigné le visage de son 
modéle ďaisance heureuse, de joie intime. Ľétude n'a 
pas ridé le front. Le désordre de la chevelure donnerait ä 
penser que Lordat est de la race des lyriques. 

Dávid traduira son crayon dans la cire, qu'il aime ä 
pétrir, mais il est redevable ä un ami ďavoir approché 
Lordat. A peine la derniére touche est-elle donnée sur le 
papier, que ľartiste y trace cette dédicace : c A son ami 
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. Dávid d'Angers. A Mont- 
pellier 1844. » Le de8sin, conservé durant soixante ans 
dans la famílie du zoologiste, a été offert, en 1904, par 
M. Albert Geoffroy Saint-Hilaire á Mme Leferme, née 
Dávid d'Angers, pour ôtre placé au Musée Dávid. 

ĽAnjou! Toujours ľAnjou! Ľartiste y revient sans 
cesse. Le lieu de gloire, Paris, ne fait pas ombre, chez le 
statuaire, äu lieu ďaffection. Deux compatriotes de Dávid, 
le chirurgien Mirault et le médecin Bigot vivent dans la 
plus grande intimité. Ľattachement que leur porte le 
statuaire n'ira pas jusqďá lui faire pronostiquer la célé- 



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REVUE DE ĽANJOU 



brité locale que sauronf acquérir ' ces deux praticiens. 
Oavid oe songe point ä leur médaille. Mais ce sont pour 
lui des amis : il dessine leurs portraits ét veut que le 
chirurgien, sa vie durant, conserve le profil du médecin, 
tandis que Bigot sera le détenteur viager du crayon de 
Mirault. 

Blumenbach, le célébre physiologiste allemand, était 
plus qďoctogénaire lorsque Dávid put ľapprocher au 
cours de son voyage en Allemagne. On n'a pas oublié le 
complet éloge qu'il re^ut en France des lévresde Flourens. 

c Jamais saván t, ja mais écrivain, jamais ságe ne parut 
plus fait pour nous donner la belie science de ľanthropo- 
logie. A un savoir immense, M. Blumenbach joignait une 
critique plus rare encore que le savoir le plus vaste, et plus 
précieuse : cet art qui discerne, qui juge, un coup ďceil 
net, un tact súr, ce bon sens qui ne veut pas étre trompé. 

c< II savaittout; il avait tout lu : histoires, chroniques, 
relations, voyages, etc, etil se plaisait á dire que c'étaient 
les voyages qui ľavaient le plus instruit. » 

A ľépoque oú Dávid et Blumenbach se rencontrent, 
Flourens n'avait pas encore exprimé son sentiment sur le 
savant, mais son nom était acclamé par ľEurope. Ľartiste 
pria le physiologiste de poser, et il modela, dans la cire 
rouge dont il se servait si volontiers, le visage de ľémule 
de Guvier et de Camper, vu de trois-quarts. Gette cire fut 
offerte par Dávid ä son ami Vietor Pavie. Mais, so i t que, 
sous cet angle, la face puissante de Blumenbach ne le 
satisfit pas pleinement, soit que le profil de ľ ho m m e qui 
a signé YVnité du genre humain séduistt le statuaire, il 
prit son crayon et dessina ce profil, élément ďun second 
portrait. Les deux médaillons de Blumenbach portent le 
millé8ime de 1834* 

Gros, Gérard, Ingres, ľarchitecte Huyot, le sculpteur 
Ramey pére sont des croquis ä la plume. Ils donnent un 
apergu de la promptitude de coup d'ceil du statuaire, qui 




CENT PORTRAITS DES S IN É8 PAR DÁVID D'ANGERS 431 

saisit, ň ľimproviste et comme ä son insu, la dominante 
ďune téte. Ces croquis sont faits avec rien, en quelques 
traits. (ľest ďun doigt rapide que ľartiste les a tracés et 
telle est la liberté de la ligne, le caractére imprégné sur 
ces impalpables silhouettes, qu'elles ont ľallure ďoeuvres 
méditées. 

Kirstein, ľorfévre-ciseleur de Strasbourg, est plus 
qu'un modéle pour Dávid. Le statuaire s'est attaché á cet 
artiste modeste, ignoré, digne de renom. H a dessiné par 
deux fois son portrait, bien résolu sans doute á modeler 
son médaillon, et c'est un portrait écrit qu'il a laissé de 
son ami! 

« Kirstein aime éperdument la chasse. II disparalt dans 
les foréts pendant une quinzaine de jours; il revient ensuite 
s'enfermer dans sa boutique et sous ses doigts naissent 
les types exquis des animaux sauvages contre lesquels il 
s'est mesuré. Aussi les compositions dans lesquelles il me 
semble au-dessus de tout éloge, ce sont ses Chasses. Ses 
sangliers sont vraiment pleins de caractére et de style. 
Kirstein, dans ce genre ďouvrages, n'est le copiste [de 
personne. » 

Plus loin, Dávid nous apprend que Kirstein ľa fait 
assister ä son travail d artiste ciseleur. Le statuaire décrit 
amoureusement les procédés de son Smule, puis il poursuit 
en ces termes : 

« J'éprouvais un réel plaisir ä considérer ses ouvrages, 
dont plusieurs rappellent les scénes décrites par Homére; 
et au milieu de tout cela, vous voyez un homme simple et 
bon, qui répond aux acheteurs, vend des boucles ďoreilles . 
et des anneaux ä des gens qui ne se doutent pas que 
ľhomme qu'ils ont devant eux est le plus grand artiste de 
ľEurope, dans son genre. » 

Et, ďune plume alerte, au service ďun esprit éminem- 
ment observateur, le statuaire prend plaisir ä parler longue- 
ment de son ami. 




432 



REVUE DE LANJOU 



Giuditta Negri, plus connue sous le nom de la Pasta, 
surgit au milieu de ces profils ďhommes célébŕes. Musset 
ľa diminuée ä ľavantage de la Malibran. 

Quand tu chantais le Saule, au lieu de ce délire, 
Que ne ťoccupais-tu de bien porter ta lýre? 
La Pasta fait ainsi : que ne ľimitais-tu? 

George Sand ne sera guére plus clémente envers la 
Pasta dans ses Souvenirs sur Venise : 

t Petite, grasse et trop courte de jambes, comme le 
sont beaucoup ďltaliennes, dont le buste magnifique 
semble avoir été fait aux dépens du reste, elle trouvait le 
moyen de parattre grande et ďune allure dégagée, tant il 
y avait de noblesse dans ses attitudes et de science dans sa 
pantomíme. Je fus bien désappointée de la rencontrer un 
jour, debout sur sa gondole, et babillée avec la trop striete 
économie qui était devenue sa préoccupation dominante. 
Cette belie téte de camée que j'avais vue de prés aux funé- 
railles de Louis XVIII, si fine et si veloutée, n'était plus 
que ľombre ďelle-méme. Sous son vieux chapeau et son 
vieux manteau, on eút pris la Pasta pour une ouvreuse de 
loges. Pourtant elle fit un mouvement pour indiquer ä son 
gondolier ľendroit oix elle voulait aborder et, dans ce 
geste, la grande reine, sinon la divinité, reparut. » 

A quelle date écrit George Sand? Assez tard a prés la 
mort de Louis XVIII. Dávid n'a pas attendu pour dessiner 
le portrait de la cantatrice. Son médaillon porte le millé- 
sime de 1828, mais la Pasta n'est plus ä Paris depuis 1826. 
Elle n'y reviendra qu'en 1833. II est admissible que le fin 
crayon du statuaire ait demeuré dans son portefeuille 
pendant un ou deux ans avant qu'il trouvät le loisir de le 
traduire en reliéf. La téte est forte; le cou développé. A 
ne voir que ce dessin, on supposerait la Pasta de grande 
taille. N'est-ce pas ľillusion qu'elle produit, ďaprés le 
témoignage de George Sand? 




CENT P0RTRAIT8 DE8SINÉS PAR DÁVID DANGERH 433 

Les bommes politiques succédent aux artistes. 

Levasseur de la Sarthe, ľancien Conventionnel , est 
ľobjet, par trois fois, de croquis á la plume, oú Dávid nous 
le montre assis, en pied, ä peine vétu. Le statuaire nous a 
fait la confidence de sa rencontre avec Levasseur en 1831. 

« J'avais lu les Mémoires de Levasseur de la Sarthe, 
édités par mon ami Achille Roche, et lorsqu'en 1831 
j'appris que ce digne vieillard vivait encore, j'entrepris de 
suite le voyage du Mans pour lui porter le tribut de ma 
respectueuse admiration. 

« A mon arrivée, je courus á ľancien couvent du Sacré- 
Coeur : c'est lá, dans une chambre délabrée, que demeu- 
rait Levasseur. II était malade, assis devant deux tisons 
á peine enflammés. Sa vieille et vertueuse compagne, 
républicaine aussi énergique que lui, préparait sa ti sane. 
Une longue redingote de laine grise, un pantalon pareil et 
des chaussons de lisiére, un bonnet de laine ä raies trico- 
lores, tricoté par sa femme, tel était son costume. Son 
mouchoir, étendu sur ses genoux, sécbait devant le feu. 

c La chambre était de la plus austére simplicité. Quelques 
Paysaffes,peintzauT verreparla fille de Levasseur, ornaient 
les murs. Le portrait du Conventionnel Carnot était ďun 
côté de la cherainée; le sien propre, celui qiťon trouve en 
téte de ses Mémoires, servait de pegdant. En me montrant 
un portrait de Kléber, il me dit : c Celui-ci a eu la gloire 
demouric sans avoir parjuré son serment á la République. » 
Une petite table recouverte d'un mauvais tapis, une autre, 
chargée de livres et de feuilles manuscrites, complétaient 
ľameublement. Plusieurs carreaux brisés avaient été 
remplacés par du papier huilé et la froide bise sifílait á 
travers ce fragile abri. » 

Le dessein n'est pas la traduction fidéle de ce texte. 
Ľartiste se retrouve sous ľobservateur. II enveloppe son 
modéle dans une couverture. II le drape. Au lieu d'une 
cheminée, c'est un brasier qu'il plače devant ses jambes 



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REVUE DE ĽANJOU 



nues, ä portée de ses mains amaigries. Dávid a fait trois 
croquis du Conventionnel. Pourquoi cette profusion de 
documents? Avait-il le projet de le représenter dans un 
bas-relief? Songeait-il au tombeau de ľhomme politique? 
Se trouva-t-il empéché de faire aussi vaste, aussi complet 
qu'il ľavait révé, ľhommage que ľancien commissaire 
aux armées du Nord lui paraissait mériter? Quoi qu'il en 
soit, les poľtraits de Levasseur sont ďun intérôt iconique 
de premiér ordre. Encore que ce soient de simples croquis 
ä la plume, la téte est écrite avec une súreté remarquable. 
Ľceil inflexible du.modéle a je ne sais quoi de terrifiant, 
soua sa paupiére longue et abaissée. Dávid n'aura plus 
qďä débarrasser le front de Levasseur du bonnet de laine 
qui le couvre pour sculpter la médaille révélatrice du Con- 
ventionnel. 

La Fayette, au front effacé, est surpris avec une exacti- 
tude réaliste, que le šculpteur aura soin ďatténuer lorsqu'il 
devra modeler le buste du général. On connalt le mot de 
Dávid en parlant du front de La Fayette : « J'ai soutenu 
tant que j'ai pu! » Le buste est daté de 1829, le roédaillon, 
de 1830. Antérieur á ces deux oeuvres est le profil dessiné. 

Colettis, ľentraíneur ďhommes de ľÉpire, le chef des 
Armatoles , le gouverneur de Sarnos, que la Gréce nommera 
ministre plénipotentiaire á Paris, attire ľauteur de la 
Jeune Grecque au tombeau de Marco Botzaris. Son front 
haut et bombé, son regard décisif disent ľhomme de 
guerre et le politique. 

Haudaudine!... Ce nom, sans retentissement pour la 
majorité des Fran^ais, est justementcélébre dans la région 
de ľOuest. Haudaudine mérite ďétre connu. Le sens de 
ľhonneur, le respect de la parole donnée ľont fait grand. 
Cet homme de négoce, fils ďun commercant de Bayonne, 
soldat des compagnies républicainesdu district de Nantes, 
s 1 e8t montré chevaleresque dans ľaccomplissement d'une 
mission périlleuse, au mépris de sa propre vie. Ni les 




CENT PORTRAITS DKSSINÉS PAR DÁVID D'ANGERS 435 

supplications de ses proches, ni les présages de mort, 
íormulés par ses concitoyens, ni ľexemple de défaillances 
excusables ne purent flécbir sa volonté. Ge fut un homme, 
en des temps de troubie oú la notion du devoir s'obscurcit 
en raison de ľillégalité des faitsquecrée la luttedespartis. 
Haudaudine ne permit pas aux circonstances ďinfluer 
sur lui et la sérénité de sa décision, sa conduite simple 
et fiére imposent ä ľhistoire. H est ľune des gloires les 
plus pures de la Révolution fran<jaise. 

On le surnomrae le « Régulus nantais ». Si son attitude 
devant le comité départemental est plus pondérée que 
celie du général romain devant le sénat, s'il se garda de 
déconseiller ľécbange des prisonniers et de faire appel ä 
la violence en verš les Royalistes, nous ne pouvons que 
ľadmirer davantage. 

Bougon, un peintre que les événements avaient trans- 
formé en politicien, présidait le comité. Bougon a le verbe 
haut. Son langage est sans mesure. Toulefois, ne char- 
geons pas sa mémoire. Lorsqu'il traite, notám meat, les 
insurgésbretons de « brigands », ce terme, sur ses lévres, 
n'est pas une expression quelconque, destinée ä marquer 
son mépris. c Brigands >> est le qualiflcatif que reven- 
diquent volontiers les Royalistes. De notre temps, nous 
disons plus ordinairement les « Chouans » , par opposition 
aux « Bleus », mais la Gbouannerie prit naissance dans le 
Maine. Gottereau, dit « Jean Gbouan », est né ä Saint- 
Berthevin, dans la Mayenne, et c'est ä quelques lieues de 
Laval que, le 15 aoút 1792, il fomenta ľinsurrection ä 
laquelle est resté le nom de Gbouannerie. Le soulévement 
de la Bretagne et de la Vendée, de date un peu postérieure, 
ne doit pas étre confondu avec la Chouannerie. II se déve- 
loppe dans la Loire-Inférieure, la Vendée , ľAnjou , et, chez 
les Royalistes, le súrnom de « brigand », que sans doute 
on fait dériver de c brigáde », n est pas un terme injurieux, 
On n'a pas oublié le début des Feuilles ďautomne : 



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REVUE DE ĽANJOU 



Alors dans Besancon, vieille ville espagnole, 
Jeté comme la graine au gré de ľair qui vole, 
Naquit ďun sang breton et lorrain ä la fois , 
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix. 

La piéce se ferme sur ces verš : 

Fidéle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine 
Mon pére vieux soldat, ma mére vendéenne. 

Et, dans le commentaire de cette poésie, Vietor Hugo 
écrira : 

« L'auteur n'attendra jamais qu'on lui rappelle qu'il a 
presque aimé la Vendée avant la France; que si son pére 
a été un des premiers volontaires de la grande République, 
sa mére, pauvre fille de quinze ans, en fuite á travers le 
Bocage, a été une brigande, comme M"* de Bonchamps et 
M me de la Rochejacquelein. » Nul doute que la mére de 
Vietor Hugo ne se soit souvent réclamóe du titre de « bri- 
gande » devant son fils. 
Maintenant, soyons attentifsá ľbistoire ďHaudaudine : 
Le comité centrál du département de la Loire-Inférieure 
est en séance. Nous sommes au soir du 25 floréal an I er 
(14 mai 1793). On diseute sur les mesures á prendre pour 
atténuer les ravages de la guerre civile. Tout ä coup, trois 
citoyens portant ľuniforme de la garde nationale, tous trois 
du bataillon de ľlle Feydeau, sont introduits devant lé 
comité. Ils déclarent avoir fait partie du détachement des 
troupes de la République qui s'est mesuré avec les rebelles, 
ä la seconde attaque de Legé et de Saint-Colombin. Tom- 
bés aux mains des Royalistes, ils ont été retenus prison- 
niers, mais leurs vainqueurs les ont traités avecégards. 
Emmenés k Montaigu, avec un čerta i n nombre de leurs 
concitoyens, prisonniers comme eux, ils ont re?u du ebef 
des rebelles la mission de venir proposer aux corps 
administratifs un échange de prisonniers. Cette mission 
leur a été confiée sous la clause qu'ils reviendraient á 




CENT P0RTRAIT8 DESSINES PAR DÁVID d'aNGERS 437 

Montaigu aprés ľavoir remplie. Tous les trois ont engagé 
leur parole et sont résolus ä tenir leur serment. 

— Traiter avec les t brigands! » s'écrie Bougon. Ne 
comprenez-vous pas la honte et le danger ďune pareille 
négociation? 

— Jamais, répond ľun des gardes nationaux, jamais 
une mission ďhumanité ne peut étre honteuse : nous 
ľavons acceptée et nous sommes décidés á la remplir... 
Si vous refusez , nous allons reprendre nos fers. 

— Et connalt-on dans la ville votre arrivée et le motif 
qui vous conduit ici? 

— Nous ne ľavons pas caché ä nos familles... 

— Retirez-vous, citoyens. Le comité va en délibérer. 
La discussion s'engage. Elle est orageuse, mais la 

dignité des Républicains est en jeu. Us ne peuvent traiter 
avec les Royalistes. Telle est la décision du comité centrál 
du département et la population toute entiére doit étre 
témoin de ľa t ti tu de du comité. 

On ouvre les portes. La foule se précipite. Les sociétés 
populaires envabissent la salle. Bougon a fait prévenir les 
diverses administrations de la ville et ľétat-major de la 
garde nationale. Le général Canclaux, commandant de 
ľarmée descôtes de Brest, qui, le mois suivant, repous- 
sera victorieusement les Vendéens sous les murs de Nantes, 
entre fortuitement dans la salle du comité. II apporte la 
nouvelle de divers succés obtenus sur les insurgés. Sa 
présence accrolt ľenthousiasme. Les membres du bureau 
prient le général ďassister ä la séance. Haudaudine et ses 
compagnons sont rappelés. 

Bougon prend alors la parole et, dans un discours 
enflammé, déclare que le comité est prét á mourir plutôt 
que de consentir jamais á traiter avec les <c brigands ». 
Ľorateur termíne en exprimant ľespoir que ses senti- 
ments sont bien ceux de la population. 

« Oui ! oui ! Vive la République 1 » crie ľauditoire avec 

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REVUE DE LAMOU 



frénósie et, dans le désordre ďun débat tumultueux, on 
vote par acclamation la résolution suivante : 

« Sur la proposition apportée, au nom des « brigands » 
cantonnés ä Montaigu, qďil soit fait un cartel ďéchange 
pour les prisonniers qui sont en leur pouvoir et les 
rebelles pris par les armées de la République, les corps 
administratifs de la ville de Nantes déclarent qu'il n'y a 
lieu á dólibérer et passent á ľordre du jour. » 

« Les trois gardes nationaux, écrit Ta 1 bo t, bistorien 
nantais, avaient gardé le silence; seulement alors ils le 
rompent. 

« Qu'il soit fait comme le veut le comité, s'écrient-ils , 
nous tiendrons notre serment !... » 

Mais la foule les entoure, leurs familles les pressent, les 
supplient. Émus par les larmes de leurs proches, quand 
on leur crie que la mort les attend , deux ďentre eux , 
Bábin et Chamier, ne peuvent s'arracher aux supplications 
dont ils sont ľobjet. Un seul est inflexible : priéres 
menaces, sanglots, il résiste k tou t, et il retourne ä Mon- 
taigu se livrer ä ses ennemis... C'était Haudaudine. » 

Tel est ľaveuglement de la passion, que le comité vit 
dans la conduite ďHaudaudine une sorte de désavoeu du 
mépris que les Républicains professaient ä ľégard des 
Royalistes. Dans une lettre insidieuse, adressée le lende- 
main au Gonventionnel Goustard de Massy, qui se trouvait 
ä Machecoul, le comité tenta de dénaturer ľacte coura- 
geux du prisonnier de Montaigu. On taxait de faiblesse le 
respect ďun serment! C'était une faute dont le bon sens 
populaire fit prompte justice. Haudaudine ne compta bien- 
tôt que des admirateurs dans les deux camps et, avant 
méme qďil reparút pármi ses concitoyens, le súrnom de 
« Régulus nantais » lui fut donné comme un titre nobi- 
liaire glorieusement conquis. 

Ľéchange ayant été refusé, les Royalistes gardérent 
leurs prisonniers. De mai á octobre 1793, ceux-ci durent 





CENT FORTRAtTS DESSINES PAR DÁVID D ANGERS 439 

suivre ľarmée vendéenne au milieu des péripéties ďune 
guerre acharnée. En octobre, lorsque Bonchamps, le 
généralissime des Vendéens, fut mortellement blessé, 
ľéglise de Saint-Florent ne renfermait pas moins de cinq 
mille Républicains, á la merci de leurs vainqueurs. Nous 
avons racontó la mort de Bonchamps. Iľhistoire a conservé 
le cri libérateur qui s'échappa de la poitrine trotiée du 
soldat : « Gráce pour les prisonniers! » C'est á cette parole 
chrétienne, politique, qui sufflt á donner la mesure d'une 
grande áme, que le « Régulus nantais » fut redevable de 
la vie. 

Rendu ä la liberté, Haudaudine revint á Nantes. Son 
retour fut un triomphe. La cité tout entiére se leva pour 
ľacclamer. La foule couvrait les ponts, les quais, les 
places publiques, les rues que devait suivre le parlemen- 
taire de Montaigu pour se rendre á sa demeure. En cette 
journée mémorable, au bruit des vivats prolongós de ses 
concitoyens, dont il pouvait á peine fendre les rangs com- 
pacts, un frisson de gloire passa dans les veines du triom- 
phateur, mais il ne céda pas á ľivresse d'une telle ovation. 
Homme simple et droit, il fut le seul peut-étre á ne pas 
soupgonner ľhéroísme dont il avait fait preuve. De sem- 
blables ignorances trahissent une náture d'élite. Le culte 
de ľhonneur, le respect intransigeant de la parole donnée 
réclament quelque effort chez la plupart des hommes. 
Seuls, les étres supérieurs ont le secret de rester fidéles 
aux principes les plus sévéres avec une inconscience heu- 
reuse qui fait leur prestige 1 . 

La tourmenterévolutionnaireayantprisfin, le « Régulus 
nantais » redevint homme de négoce. II mourut nonagé- 
naire en 1846, sans que le respect dont on ľavait honoré, 

1 On lit dans Pacifications de ľOuest, de Chassin (t. I, p. 8i), ces 
lignes k ľhonneur d'Haudaudine : a Le Régulus nantais s'emploie, en 
1794, ä sauver la veuve de Bonchamps, et obtient, du représentant 
Ruelle, la rentrée ä Nantes de la veuve de Lescure et de plusieurs 
autres dames, cachées depuis la bataille de Savenay. » 




440 



ftEVUE DE ĽANJOU 



á un demi-siécle de date, eút perdu de sa force a vec les 
années. 

Quelle certitude avons-nous de la détention du soldat 
nantais, dans ľéglise de Saint-Florent, en 1793?Letémoi- 
gnage écrit du prisonnier. La piéce qui suit, signée par 
Haudaudine et trois de ses camarades de ľarmée républi- 
caine, fut spontanément ofTerte á ľhistorien de Bonchamps, 
P.-M. Chauveau, en 1817 : 

Nous soussignés, habitants de Nantes, déclarons et attestons sur 
ľhonneur, qu'ayant fait partie des prisonniers Républicains qui se 
trouvérent, le 18 octobre 1793, entassés au nombre de cinq mille 
cinq cents environ, ä Saint-Florent-le-Vieil , oú notre délivrance eut 
lieu le lendemain par ľarmée républicaine , nous ne dúmes notre 
salut ä eette fatale époque qu'au caractére noble et généreux de 
M. de Bonchamps, ľun des généraux de ľarmée vendéenne, qui, 
peu ďinstants avant sa mort, parvint, par ses exhortations , á con- 
tenir la fureur de ses troupes] et leur fit méme la défense la plus 
rigoureuse ďattenter ä la vie des prisonniers, dont le sacrifíce 
paraissait résolu. 

Nantes, ce % juillet 1817 : 

Signé : Haudaudine, Painparay, J.-B. Maucomble, 
F. Marrion. 

Vu par nous, maire de Nantes, chevalier de ľordre royal et mili- 
taire de Saint-Louis, pour légalisation des signatures Haudaudine, 
Painparay, J.-B. Maucomble et F. Marrion apposées ďautre part. 

En mairie, ä Nantes, le 7 juillet 1817. 

Signé : Gasp. Barbľer, adjoint. 

Vu pour légalisation de la signatúre de M. G. Barbier, adjoint, 
apposée ci-dessus. 

Nantes, ce 7 juillet 1817. 

Le préfet de la Loire-Inférieure, 

Signé : Brosse. 

Cette ťiére déclaration n'a pas besoin de commentaire. 

Dávid a dessiné deux fois le visage d'Haudaudine. Ni la 
face ni le profil ne portent de date. Le médaillon modelé 
par ľartiste nous échappe. Mais rien ne nous défend de 
penser que les études préparatoires du portrait modelé 



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CENT PORTRAITS DESSINÉS PAR DÁVID D ANGERS 441 

n'aient été faites en 1825, au lendemain de ľinauguration 
du monument de Bonchamps. Pourquoi le prisonnier de 
Montaigu, qui atteste si noblement, dés 1817, ľinterven- 
tion libératrice du général vendéen en faveur des Répu- 
blicains, ďaurait-il pas remonté la Loire pour honorer, 
par sa présence, la baute mémoire de ľhomme auquel il 
dut son salut? II nous plait de penser que le c Régulus 
nantais » reconnut, á Saint-Florent, plus d'un des sol- 
dats vendéens contre lesquels il s'était battu dans les ren- 
contres de Legé et de Saint-Colombin. Lorsque Dávid 
recueille les profils des chefs et soldats de ľarmée de Bon- 
champs, pourquoi Haudaudine n'aurait-il pas sollicité 
ľhonneur ďun crayon, au mémetitre que ses adversaires 
d'autrefois? Quoi qu'il en soit, ľefflgie de ce vaillant 
devait étre rapprochée de celieš dont le statuaire fit ample 
moisson, avec une joie visible, le 12 juillet 1825 et les 
jours suivants. 

Un témoin nous ľa dit. Ľinauguration du lundi 
11 juillet eut un caractére grandiose : « Devant sa veuve, 
sa fille, son gendre et son petit-fils, au bruit des vieilles 
armes de Fontenay et de Torfou, au roulement du tambour 
qui avait battu ľamnistie, le monument de Bonchamps 
fut solennellement inauguré dans ľéglise abbatiale de 
Saint-Florent. Ľimpression fut immense. On n'a point 
oublié ľeffet de ces vétérans, ruines du temps et de la 
guerre, rangés en ordre de bataille et passés en revue par 
ľombre de leur chef ; leurs flls échelonnés sur les degrés 
du mausolée; au-dessus de tous, la statue couvrant de sa 
blancheur, comme d'une aile, jeunes et vieux, vivants et 
morts. Celui qui ľa sculptée est un enfant de ceux-lá qui se 
battaient contre lui et qui lui durent la vie. Par la cause, 
par ľeffet, par le moyen , par le lieu méme, ľoubli de nos 
discordes est-il assez haut proclamé? » C'est Vietor Pavie 
qui parle ainsi. Son pére et lui avaient accompagné Dávid 
ä la féte ďinaugúration. 




443 



REVUE DE ĽANJOU 



Que si, á la dištance ďun siécle, on se prenait ä voir 
une préférence peu justifiée dans le marbre héroique oix 
revit Bonchamps, nous emprunterions encore ä Vietor 
Pavie ce portrait lapidaire du Vendéen qui s'est immorta- 
lisé par sa elémence. Vivant, il domine la phalange des 
chefsqui ľentourent : « Rapprochées de Bonchamps, il est 
peu de flgures, pármi celieš de ses compagnons ďarmes, 
qui ne subissent une ombre et ne suscitent un regret. On 
souhaiterait á Lescure plus de puissance etde mouvement, 
plus de moeurs ä Talmont, plus ďabnégation á Gharette ; 
Henri se coníina trop ä brandir cette épée qui devait 
ceindre les flancs de Murat ; Stofflet manqua de grandeur, 
c|'Elbée manqua de génie, Cathelineau... manqua de 
jours. — Bonchamps les résume toutes et comble 
chaque lacune par une faculté ä lui. Soit que présent il 
triomphe, soit qu'absent il suecombe, soit qu'un échec 
prédit témoigne entre ses mains de ľoracle de sa parole, 
il pése ďun poids égal et brille ďun pareil lustre dans la 
victoire comme dans le revers. Sa carriére se compléte par 
oú e Íle se limite : mort plus tard il eút moins vécu. • 

Revenons á Saint-Florent, en juillet 1825. Le môme 
auteur nous donne de précieux détails sur le lendemain 
de la fôte : < Deux jours á Saint-Florent, par un soleil 
propice á la large et splendide sérénité de son paysage, 
mirent le statuaire en intime contact avec les survivants 
de la grande armée. Ces braves gens posaientet causaient, 
devant lui, avec une franchise ä la fois noble et familiére, 
dont pas un trait ne lui échappait. A le voir recueillir si 
avidement, du méme crayon, et leurs récits et leurs 
figures, ils eussent pris volontiers pour un de leurs parti- 
sans ľadmirateur sans réserve de leur íierté dans le 
combat et de leur naiveté dans la gloire. » 

Soixante portraits dessinés dans cette circonstance sont 
parvenus jusqu'ä nous. Ainsi que le laisse pressentir 
Vietor Pavie, les légendes tracées par Dávid, sous la dietée 




CENT PORTRAITS DESSINES PAR DÁVID D'ANGERS 



443 



des Vendéens, n'offrent guére moins ďintérét que leurs 
profils. Tout ďabord, il est un point ďhistoire que les 
témoignages de ces paysans permettent ďétablir. On a mis 
en doute la parole héro'ique de Bonchamps. Des historiens 
ont avancé que le général vendéen était mort quand les 
soldats qui le portaient arrivérent ä Saint-Florent, et ce 
serait son cadavre « soulevé par quatre hommes dans un 
carrelet de pécheurs » qui aurait traversé la Loire pour 
aborder au village de la Meilleraie, sorte de proníontoire 
de Varades. A ľencontre de ces dires, nous avons la parole 
ďHaudaudine et de ses camarades de ľarmée républicaine 
prisonniers, comme lui, á Saint-Florent. Soixante-quinze 
attestations du méme ordre ont conféré ä ce fait t le droit 
de cité dans ľhistoire » , et voici que la parole de René et 
de Jean Bellion s'ajoute aux afflrmations des autres 
témoins. Dávid écrit sous le portrait de René Bellion : 
« De Varades, des compagnies bretonnes. II a fait passer 
la Loire au général Bonchamps, blessé ä mort, et ľa porté 
lui-méme au tombeau. » 

Le profil de Jean Bellion est accompagné de cette légende 
de la main du statuaire : « Natif de Varades, des compa- 
gnies bretonnes. (ľest chez lui qu'est mort le général 
Bonchamps, et il ľa porté au cimetiére. » 

Le croquis de ľabbéCourgeon de la Fanniére, curé de la 
Chapelle-Saint-Florent, porte la mention suivante : « A 
administré le général Bonchamps á ses derniers moments, 
au village de la Meilleraie en Bretagne, le18octobre4793. » 

Ni la parole de Bonchamps au moment supréme, ni la 
mort de Bonchamps ä la Meilleraie ne peuvent étre 
contestées. 

Rappellerons-nous, au hasard, quelques-uns de ces épi- 
sodes dictés par les Vendéens, et qui éclairent ďun jour si 
vif, selon le mot de ľauteur cité plus haut « leur fierté 
dans le combat et leur naíveté dans la gloire? » 

t Étienne-Mathurin Péneau, dit la Ruine, tisserand, de 



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REVUE DE ĽANJ0U 



Cholet. Armée vendéenne. Tambour- major 1 . — René 
Guinehut, de ia coramune de Drain, porte-drapeau. — 
Pierre Deniau, tailleur, du Marillais, lieutenant dans les 
Gent-Jours. — Mathurin Cosneau, dit Trompe-la-Mort, 
pécheur, natif de Varades. Le súrnom de Trompe-la- 
Mort lui vient de ce qiťil a échappé ä une infinité depérils. 

— René Perraud, pécheur, natif de Varades, habitant la 
Meilleraie, canonnier des compagnies bretonnes de ľarmée 
de Bonchamps. — Laurent Braud, cultivateur, nalif de la 
Chapelle-Saint-Florent, sergent de la premiére compagnie 
de ľarmée de Bonchamps. II a un brevet et un fusil ďhon- 
neur. — Frangois Chataignier, de ľarmée de Bonchamps, 
cultivateur. Lors de la déroute du Mans, il fut pris, ainsi 
que son frére, et tous les deux furent passés par les armes. 
Son frére tomba raide mort , et lui , la joue traversée par 
une balle, feignit ďétre mort, resta plusieurs heures sans 
bouger et, á la nuit, se sauva á travers les bruyéres. — 
Louis Rabjeau, de Saint-Florent, tailleur de pierres, sergent 
dans les chasseurs de la division de Beaupréau. Dans les 
Cent-jours, il se présente avec ses quatre fils. — René- 
Guillaume Michel, de Saint-Florent, maréchal taillandier, 
lieutenant dans ľarmée de Bonchamps et un de ceux qui 
ont été chercher le général pour les conduire au combat. 

— Julien Suzineau, natif de Saint-Herblon. Un de ceux 
qui ont été chercher M. de Bonchamps et ľont forcé de se 
mettre á leur tôte. — Michel Chataignier, charcutier, né ä 
Saint-Florent. II a assisté aux derniers moments du géné- 
ral. (ľest dans ses bras qu'il a rendu le dernier soupir. — 
Paul-Jacques Thareau, de Saint-Quentin-en-Mauges, pre- 
miér sergent de M. de Bonchamps. II fut un des premiers 
vendéens qui furent chercher M. de Bonchamps. — Louis 
Poitevin, de Saint-Florent, journalier,< chasseur dans 
ľarmée vendéenne. Un des premiers insurgés. » 

1 II avait été précédemment grenadier au régiment de Poitou, puis 
sergent recruteur au régiment ďArmagnac (A. Bossard, Uncfamille 
vendéenne pendant la g rande guerre. Paris, 1896, in-8°, p. 121). 




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CENT POfVTRAITS DESSINES PAR DÁVID DANGERS 445 

lei, du moins, nous ne sommes pas fondé ä nous 
plaindre de ne posséder que des glanes. Le Musée Dávid 
renferme, on peut lecroire, le plus grand nombre, sinon 
la totalité, des portraits de Vendéens dessinés par ľartiste. 
Nousencomptons soixante, et Vietor Pavie laisse supposer 
que le statuaire les aurait exécutés dans ľespace de deux 
jours. Rienďimpossible á cela. Cependant, la vieillesse est 
conteuse. Les soldats de 4793 étaient fiers de poser devant 
le maltre qui venait de conférer ľimmortalité du marbre 
au chef qďils avaient aimé. Le crayon dut se ralentir, ä 
plus ďune reprise, pendant que les acteurs du dráme 
évoquaient les périls traversós, les défaites subies, les 
victoires gagnées. Mais il nous est possible de serrer de 
prés la vérité au sujet de ces précieux croquis. 

Louis Pavie, le pére de Vietor qui n'avait alors que 
dix-sept ans, a publié, sous le titre de Voyage á Saint- 
Florent et la Qhapelle le 25 juin 4825, u ne plaquette 
rarissime de sept pages, dont la lecture ďe'st pas sans 
intérét. Le monument de Bonchamps, parvenu ä Angers 
par voie de terre, fut embarqué le 23 juin. Les deux Pavie 
et Le GoupiU praticien du statuaire, prirent plače avec 
Dávid sur le chaland qui portait la statue. Une barque 
vide, que retenait une amarre, suivait le bateau. Descendre 
la Loire est chose aisée. Le trajet fut de courte durée 

« Nous arrivons devant la Meilleraie, écrit Louis Pavie, 
et lá, comme une ombre évoquée par un pouvoir surna- 
turel, la statue de Bonchamps repasse sur ce méme fleuve 
que, trente-deux ans auparavant, ľinfortuné général tra- 
versait expirant. Alors il terminait sa glorieuse carriére; 
aujourďhui semble commencer pour lui ľére de ľimmor- 
talité. 

« Dés qďils nous eurent apergus, les habitants de Saint- 
Florenl, ayant á leur tôte M. le comte Arthur de Bouillé, 
gendre de M. de Bonchamps, et M. le Maire 1 , s'avancérent 

1 Claude-Louis Gazeau. 



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446 



REVUE DE ĽANJOU 



sur le rivage et donnérent des ordres pour le transport du 
monument. La foule embarrassait souvent la marcbe, mais 
comment repousser ces bons Vendéens qui disaient avec 
le ton vrai du sentiment: « Laissez-nous voir notre ami! » 

« Pour satisfaire notre vive impatience, M. de Bouillé 
nous conduisit á ľéglise. Lá, il nous montra les longues 
galeries du monastére oú cinq mille prisonniers entassés 
durent la vie á la générosité du chef vendéen. Avec quel 
sentiment ďadmiration á la fois et de tristesse nous par- 
courions ces ruines, ou, comme je les entendis nommer 
énergiquement, ces tisons de la guerre civile! » 

Le soir méme, Dávid se rend á la Meilleraie. II visite la 
chaumiére oú Bonchamps rendit le dernier soupir et trace 
un dessin rapide de cette maison historique. II demande 
qďune inscription, sur une plaque de marbre, surmonte 
la porte de ľhabitation. II donne lui-méme le texte qu'il 
faudra graver : 



Mais cédons la parole á notre auteur : 

< Bientôt ľappartement se remplit ďune partie de ces 
mémes Vendéens qui furent témoins du moment fatal. Ils 
laissent, par intervalle, échapper ces mots : « (ľest lá qďil 
était couché. — Nous étions ainsi rangés autour de lui. — 
Je lui avais promis d'étre fldéle, et je lui ai tenu parole! 
— Devait-il mourir, lui qui avait sauvó la vie á tant de 
monde? — Je lui avais donné ma ceinture pour arréter le 
sang qui sortait de sa blessure. — (ľest dans mes bras 
qďil est mort. — Ah! s'il n'avait pas péri... Ils ne 
purent en dire davantage; de grosses larmes coulaient sur 
leurs joues flétries. M. de Bouillé partageait leur émotion. » 

De la Meilleraie, nos touristes se rendent á la Ghapelle 
Saint-Florent, oú les re<joit le curé de la paroisse, ľabbé 
Gourgeon de la Panniére, celui-lá méme qui administra 
Bonchamps ä son heure supréme. Ils dlnent au presbytére, 



BONCHAMPS EXPIRA 1CI 
LE 18 OCTOBRE 1793 




CENT PORTRAITS DESSINÉS PAR DÁVID d'aNGERS 447 

a vec « la veuve, la fille, le gendre et les petits-enfants du 
général vendéen ». Ges faits se passent le 29 ou le 26 juin. 
Or, pármi les portraits des Vendéens figúre celui de ľabbé 
Courgeon. II occupe la droite ďun feuillet sur lequel est 
tracé, dans la partie gauche, le profil de Bricaud « la Gre- 
nade ». Nous avons lieu de penser que ces deux profils ont 
été recueillis ce raéme jour. Celui de M me de Bouillé, qui 
s'était assise á la table de ľabbé Courgeon, auprés du 
sculpteur, doit également dater de cette soirée, s'il iťest 
pas ďune époque plus ancienne. 

De retour ä Saint-Florent, Dávid et ses amis trouvérent 
le monument déjá transporté dans ľéglise. Autour du 
marbre héroi'que, la foule, et dans ses rangs un grand 
nombre ďanciens combattants. Ces faits se passaient verš 
le 30 juin. Ľinauguration n'eut lieu que le 11 juillet, et 
ľartiste, resté dans la contrée, ne cessa d'étre en contact 
avec les Vendéens. II n'est pas douteux que, durant ces 
jours ďattente, il n'ait dessiné plus ďun portrait de ces 
hommes qui tenaient á honneur de ľapprocher. Le lende- 
main et le surlendemain de la féte ďinauguration suffirent 
au reste de la táche. 

Les profils de Vendéens sont ďun effet puissant. Le 
crayon de ľartiste a fixé le type, la coloration, ľôge, le 
caractére du modéle avec une souplesse merveilleuse. Pas 
un portrait qui se confonde avec ľeffigie du compagnon 
ďarmes, et tous attestent les hommes ďune môme race. 
Tous ont la gravité que donne une conviction et, malgré 
les trente-deux ans qui les séparent de ľheure oú ils tenaient 
campagne, ils ont gardé ľaspectde contemporainsdel793. 

Barthélemy Saint-Hilaire, ministre des affaires étran- 
géres, qui représenta le Gouvernement ä ľinauguration dé 
la statue de Dávid ďAngers par Louis-Noel, en 1880, 
voulut visiter en détail le Musée Dávid. II ne connaissait 
pas les portraits des Vendéens. Sa station devant ces profils 
se prolongea. II les observa un ä un. Les tôtes blanchis- 
santes de Šimon Ragueneau, de Guillaume MicheI, de 




443 



REVUE DE ĽANJOU 



Boré; le teint vif de Laurent Braud et de Gallard; ľoeil 
encháasé de Chataignier; Deniau, resté jeune; Maurice 
Ragueneau, ravagé; Péneau « la Ruine a./Cosneau 
« Trompe la mort », dessinés deux fois par ľarliste, ľun 
et ľautre impassibles; Soyer, La Bretesche, Oger de ľlsle, 
aux types aristocratiques ; Poitevin, Rethoré, Poupard, 
les Coiscault, aux tétes de plébéiens, furent un objet de 
surprise pour le ministre. II remarqua combien Dávid 
avait su varier la chevelure de ses personnages, parvenant 
ainsi á rendre plus écrit, plus saisissable, le caractére 
individuel. Et, se tournant verš le conservateur du Musée 
qui ľaccompagnait, Barthélemy Saint-Hilaire de s'écrier 
dans un mouvement ďenthousiasme : c U s ont la íierté 
calme des Conventionnels. » (ľest qďen effet ces labou- 
reurs, tisserands, taillandiers , tailleurs, maréchaux 
ferrants, hommes de peine, ont tous le visage empreint de 
franchise, de noblesse et de volonté. 

Et, composant un dernier groupe oň la jeunesse, ľélé- 
gance, la gráce font équilibre aux mňles figures des soldats 
de Nantes ou de Cholet, voici les proíils anonymes de 
femmes du monde et de jeune gar^ons. Au premiér pian 
de ce groupe aimable ont pris plače la niéce de Lady Morgan 
et les enfants ďEichtal, Louisa et Adolphe, dessinés dans 
une chambre ďhôtel, á Nice, pendant ľhiver de 1852, 
lorsque Dávid d'Angers rentra de ľexil. On sait sa prédi- 
lection secréte pour les types de femmes et ľobstacle que 
les hommes célébres de son époque apportérent á la mani- 
festation de son haut talent, sous cette forme od il eút 
excellé. Les portraits de femmes, sous ľébauchoir ou le 
crayon du maltre, revétent un charme que ne laissent pas 
soup^onner ses statues de savants ou de guerriers. Cécilia 
Odes..., la comtesse de Bourck, M me Récamier> ľimpé- 
ratrice Joséphine, M me Ganaris se reconnaitraient dans 
leurs soeurs anonymes réunies sur les derniers feuillets des 
Cent portraits dessinés que renferme ce recueil. 



Henry Jouin- 




SUR LES CHEMINS DE VENDÉE 

fsuite) 



Beaupróau 



Chemillé, Cholet, Beaupréau, ce sont les trois villes 
principales de la Vendée angevine. La premiére, jetée 
comme en avant-garde sur les conflns du « pé-haut », la 
seconde dont son activité industrielle a fait une capitale, 
la troisiéme enfin, découronnée de sa sous-préfecture, de 
son tribunál, privée jusqďá ces derniers temps de tout 
moyen de communication, et comme perdue au fond des 
Mauges, bourgade en comparaison de Cholet, inférieure ä 
Chemillé par le chiffre de sa population et celui de ses 
transactions commerciales, la petite vi Íle de Beaupréau 
ľemportesur ses deux rivales par sa situation pittoresque, 
le charme mélancolique et vieillot de ses rues tortueuses, 
les splendeurs de son pare aux futaies grandioses et la 
masse imposante de son vieux ch&teau. 

Depuis Cholet je suis la grande route, qui traverse le 
champ de bataille du 17 octobre 1793. A ma gauche voici 
Saint-Macaire, ä ma droite Bégrolles. Sur une colline 
j'aper^ois un grand moulin á vent, dans une vallée le 
clocher ďun monastére : c'est Bellefontaine, ce pélerinage 
oú Cathelineau conduisait en procession sa paroisse du 
Pin-en-Mauges, Bellefontaine qui, en 1880, donna 
ľexemple ďune résistance énergique aux décrets ďex- 
pulsion et oíi la Vendée angevine, depuis longtemps paci- 
flque, faillit se retrou ver guerriére pour protéger ses moines 
et chasser leurs proseripteurs. Plus loin c'est Andrezé 
joliment planté au sommet ďun coteau. La route, jusqďici 
assez peu accidentée, descend dans un profond ravin. 




450 



REVUE DE ĽANJOÚ 



Quand j'ai remonté la côte opposée, voici Beaupréau qui 
nťapparalt. 

C'est une charmante apparition que celle-Iá. Un horizon 
de collines aux crétes arrondies, au milieu desquelles ľÉvre 
décrit mille iúexplicables détours, des prairies plus vastes, 
des haies plus touffues, des arbres plus beaux, un pays 
plus couvert et plus ombragé que celui de Chemillé, plus 
verdoyant que celui de Cholet, le vrai Bocage angevin, sévére 
et riant á la fois, avec des échappées lumineuses qô et lá 
dans la verdure sombre, un sol tourmenté et fertile, la terre 
brune de Vendée sous le ciel bleu ďAnjou. 

Au premiér pian, dans le Bois du Goin, le petit cháteau 
auxformesbizarressecache; puis le pare s'étend en larges 
prairies jusqu'á ľÉvre. Ľautre rive se reléve en paroi ver- 
ticale et le grand cháteau s'y dresse majestueusement. A 
sa droite une masse sombre de futaies ľeneadre, á sa gauche 
la petite ville se blottit diserétement sous sa garde en vas* 
sale confiante et fidéle. ĽÉvre, toute joyeuse ďégayer ce 
féodal décor, descend á grand fracas la chaussée ďun 
moulin, baigne les terrasses du collége et s'enfuit en courbes 
savantes verš les gorges du Fief-Sauvin. 

Apprenant que Gathelineau avait pris Jallais et marchait 
sur Chemillé, dés le 14 et le 15 mars, lesgensde Beaupréau 
et des paroisses voisines se réunirent au nombre de deux 
mille. Les premiers ils eurent ľidée de mettre un gentil- 
homme ä leur téte et ľhonneur leur revient ďavoir choisi 
d'Elbée. Son manoir de la Loge était situé dans la paroisse 
de Saint-Martin. G'est maintenant une ferme, un peu plus 
grande que les autres, oú ľon retrouve ä peine quelques 
vestiges de la seigneuriale demeure. Les douves ont été 
comblées, mais ľétang est plus large qďun simple 
abreuvoir ; la chapelle est changée en fournil, mais sa voúte 
et son toit se retrouvent malgré cette transformation ; le 
cháteau, enfin, dont deux étages ont disparu et dont une 
toiture de ferme recouvre les murs á demi consumés, est 




SUR LES CHEMlNS DE VENDÉE 



481 



entouré ďétables, de hangars, de granges ; mais ä ľintérieur 
on marche encore sur le petit carŕeau d'autrefois, les ehe- 
minéesdessallesbassessont ornées de moulures anciennes 
etdanscequiestdevenu son grenier le métayer me montre 
ce qui fut la chambre de « Monsieur ďElbée ». — « (ľest 
lá, me dit-il, qiťil jouait aux cartes avec son chapelain 
quand ils sont venus le chercher. » Mon imagination me 
reproduit la scéne. Je revois le gentilhomme et ľabbé 
attablés devant cette petite fenétre par oú j*aper<?ois comme 
eux le vaste horizon qui sans doute les charmait, les collines 
de ľÉvre, les bois de Piédouault et bien loin, bien loin, 
par delá les vallées et les plaines, le coteau des Gardes dont 
le sanetuaire, de lá-haut, protége le pays. Je me représente 
la partie de piquet interrompue, ľémoi causé par ce bruit 
de pas qui envahit la cour et la discussion qui bientôt 
s'engageentre les paysans le voulant pour chef et Monsieur 
d'Elbée refusant de les commander. 

Né en 1752 á Dresde, oú son pére servait comme offlcier 
supérieur, lechátelain de la Loge avait alors quarante ans. 
Comme tous les hommes initiés au métier des armes, il 
comprenaitque le soulévement de la Vendée était ďavance 
condamné á une fatale issue. II opposa donc á la demande 
des paysans unrefusformel. Mais ceux-ci insistent et celui 
qu'on appellera « le général La Providence », conflant dans 
le secours di vin, abandonne sa jeune femme, ľenfant qďelle 
vient de mettre au monde, et court rejoindre á Coron la 
troupe de Cathelineau en s'écriant : « Allons ensemble au 
martyre ou á la victoire ! » 

Avec un talent servi par une science trés súre, avec une 
ardeur qui souleva de violentes répliques, on a vengé la 
mémoire de d'Elbée des jugements qui lui prétaient assez 
peu de mérite et trop ďambition. II est, dans ľhéroísme 
méme, des rivalités qui s'expliquent et des admirations trop 
exelusives qu'on exeuse. La vérité n'en est pas moins que 
ďElbée fut ľun des premiers chefs de la « granďguerre », 




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REVUE DE ĽANJOU 



qu'il unit « au plus briliant courage toutes les vertus du 
chrétien 1 », qu'ainsi il exer$a sur ses soldats un puissant 
ascendant, qu'á la mort de Cathelineau * il fut le généra- 
lissime librement élu de toutes les armées 2 » et que 
Turreau lui-môme nous raconte avoir vu « aprés sa mort 
des prisonniers vendéens verser des larmes quand ils pro- 
nongaient son nom 8 . * 

J'imagine ďailleurs que le caractéreet jusqu'aux travers 
qďon lui préte étaient faits pour accroitre son prestige aux 
yeux des hommes qu'il commandait. Les Poitevins aimaient 
la fougue de « Monsieur Henri » et la gravité de Lescure, la 
rudesse de Stofflet pouvait convenir aux braconniers et aux 
búcherons de la forét de Vezins, ľentrain de Charette 
enflammait les « Paydretz * 4 . Mais au paysan du canton de 
Beaupréau, tranquille, réíléchi, avisé, profondément 
dévoué á t la cause », mais en toute circonstance déflant 
et difficile ä convaincre, il fallait pour le conduire ce gen- 
tilhomme ayant vécu sur ses terres, cet ho m nie fait, chez 
qui la parole ardente et bréve de la jeunesse était remplacée 
par « une sorte de lenteur et ďaffectation qu'on aurait pu 
prendre pour de la pédanterie, opinion dont on était bientót 
détrompé en le pratiquant 5 », « cette éloquence douce et 
persuasive sachant varier ses formes et ses tons » 6 , c ce 
caractére bon, modéré, prudent 7 », ces phrases polies et 
méme cérémonieuses. Les grandes dames habituées aux 
railleries de la cour en pouvaient sourire, le peuple des 
Mauges en devait étre plus aisément persuadé. Et, pour 

1 Une famílie vendéenne pendant la granát guerre, par M. Boutillier 
de Saint-André, publié par M. ľabbé Bossa rd. 

8 Ibxd. 

3 Histoire de la Vendée, par M. ľabbé Deniau. 

4 On appelait ainsi les hommes du pays de Metz qui étaient en 
grand nombre dans ľarmée de Charette. 

8 Souvenirs ďun officier royaliste, par M. de Romain. 

6 Turreau. 

1 Histoire de la Vendée, par M. ľabbé Deniau. 



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SUR LES CHKMIN8 DE VENDÉE 



453 



qui le connatt bien, comme cette politesse, cette douceur, 
cette lenteur surtout sont faites pour lui plaire, s'alliant au 
courage et á la piété. 

Avant ďétre le théátre ďune victoire éclatante, Beau- 
préau vit la retraite de la troupe vendéenne. Aprés le 
« grand choc » de Saint-Pierre de Chemillé, Cathelineau 
et ďElbée, voyant leurs hommes dépourvus de munitions et 
excédés de fatigue, comprirent ľimpossibilité de proíiter 
de leur victoire. Ils se repliérent sur Beaupréau. « A 
« Beaupréau, disait Cathelineau, j'animerai ľesprit des 
« paysans et je les conduirai au combat ä la premiére 
« occasion favorable. » Ainsi cet homme remarquable, 
qui connaissait si bien les Mauges et ľesprit de leurs 
habitants, regardait Beaupréau comme le centre du pays, 
comme le point privilégié oix aucune autre influence ne 
viendrait combattre celie de sa parole inspirée, comme le 
sanctuaire oú la Vendée hésitante et menacée devait venir 
se retremper pour les luttes prochaines. 

Mais de Goron Stofflet avait dú battre en retraite sur 
Gbolet et Maulóvrier, Bonchamps, impuissant ä empôcher 
ľarmée de Gauvillers de passer la Loire, s'était vu forcer 
de se retirer devant elle du Mesnil ä Saint-Florent et de 
Saint-Florent á Beaupréau. De toute part les troupes répu- 
blicaines envahissaient les Mauges. Beaupréau faillit étre 
le tombeau de la Vendée naissante. « D'Elbée proposait de 
« concentrer ses forces autour du pare et du cháteau, der- 
ie riére les rives de ľÉvre, et ďy mourir si on ne pouvait 
« vainere 1 . » 

C'est alors qu'Henri de La Rochejaquelein parut, qu'il 
s'empara des Aubiers, qu'il rejoignit Cathelineau, ďElbée 
et Bonchamps ä Tiffauges, que tous marchérent sur Cholet 
et remportérent la seconde victoire des Pagannes et celie 
de Boisgrolleau. Les voici maintenant qui accourent de 

f Histoire de la Vendée, par M. ľabbó Deniau. 



30 




454 



REVUE DE ĽANJOU 



nouveau verš Beaupréau, non pour s'y replier ou s'y 
dófendre, mais pour attaquer Gauvillers qui s'en est 
emparé. 

Au carrefour de la Croix-de-pierre, prés Bégrolles, 
ľarmde s'égaille. D'Elbée envoie deux cents homrnes par 
Andrezé, afln de tourner Beaupréau du côté de Saint- 
Martin, Bone h a m ps prend la direction de Saint-Macaire, 
pour arriver par la route de la Chapelle-du-Genôt. Le gros 
de ľarmée suit la grande route. Verš deux heures de 
ľaprés-midi elle arrive en vue de Beaupréau et, tandis 
que ľaile gauebe et ľaile droite attaquent simultanément, 
le centre établit son artillerie sur les talus qui bordent les 
prairies du pare. La bataille est engagée; elle resterait 
peut-étre longtemps indécise si Stofflet ne s'élangait seul, 
au galop de son cheval, entre les deux armées, criant aux 
Patriotes dans son accent lorrain : « L entends-tu, Marie- 
Jeanne, ľentends-tu? » lis ľentendaient bien, Marie- 
Jeanne, dont la voix tonnante dominait celie des autres 
piéces; mais ľhéroíque témérité du général garde-chasse 
est ďun effet plus décisif encore que les éclats du canon 
sacré. Par les chaussées de Bel-Ébat, de Beausoreil et de 
Chevreau, les Vendéens franchissent ľÉvre et envahissent 
la ville. Ils ne trouvent pas lá des gardes nationaux 
timides ou des milices hésitantes. C'est une armée aguer- 
rie, fiére ďétre au fond du Bocage sans avoir éprouvé 
encore de résistance et qui ne veut pas céder á ľattaque 
des paysans. Dans les rues une affreuse mélée met aux 
prises ľintrépide bravoure des deux partis. La garde 
nationale de Luynes, les canonniers d'Eure-et-Loir 
meurent sous les armes au cri de « Vive la République ! » 
Un eseadron de dragons est fait prisonnier. Débandées, les 
troupes républicaines á chaque instant se reforment et 
luttent pied-á-pied. Mais rien ne peut triompher du fou- 
gueux acharnement vendéen. Malgré des prodiges de 
valeur, ľarmée de Gauvillers est énfln forcée de fuir. La 




8UR LES CHEMINS DE VENDEE 



cavalerie vendéenne la poursuit et sabre les retardataires. 
La Rochejaquelein achéve ľoeuvre de cette glorieuse jour- 
née en s'acharnant aprés les fuyards et en rejetant tout ce 
qui reste de ľarmée républicaine jusqďau delá de la Loire. 

La nouvelle de ce désastre inattendu des Républicains 
eut pour résultat de décider Berruyer á se retirer de Che- 
millé aux Ponts-de-Gé, Ligonnier de Vihiers ä Saumur. La 
victoire de Beaupréau avait délivré la Vendée angevine. 

Quel éclat de triomphe et de joie dans toutes les Mauges! 
Dans ľéglise de chaque village le Te Deum retentit. Les 
cloches s'ébranlent joyeusement dans tous les clochers. 
Les paysans se séparent et retournent verš leurs champs. 
G'est la fin d'avril. La terre sourit á ces laboureurs vietor 
rieux. Les boutons ďor et les päquerettes égaient les 
herbes déjä hautes, sur les haies ľaubépine met des blan- 
cbeurs de neige, les champs de genéts et ďajoncs sont en 
en fleurs. 

Beaupréau peut se réjouir et prendre un air de féte. 
Ce radieux printemps présage des triomphes nouveaux. 
Bientôt, comme en une fantastique épopée, la « grande 
armée » entourera ďun cercle de victoire les Mauges 
reconquises. De Thouars ä Fontenay, de Fontenay á 
Saumur, de Saumur ä Nantes, elle étonnera le monde par 
ľéclat de ses faits ďarmes et Beaupréau, centre du pays 
tranquille et protégé, n'entendra que de loin le bruit des 
combats. II faudra ľheure sombre des défaites pour que 
les horreurs de la guerre envahissent de nouveau ce coin 
du Bocage. Ce sera au lendemain de la grande bataille de 
Cholet, quand les Vendéens éperdus courront verš la Loire, 
quand ľétat-major, décimé, tienclra conseil á Beaupréau 
au milieu de la nuit et, entralné par ľarmée en déroute, 
se résoudra á ce funeste passage du íleuve. Ainsi, la petite 
ville austére et souriante qui s'étage aux bords de ľÉvre 
aura été un des premiers foyers de ľinsurrection nais- 
sante, la patrie ďun de ses plus grands chefs, le lieu de 



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456 



REVUE DE ĽANJOU 



retraite choisi pour la fortifier contre les premiers revers, 
le théátre ďune des victoires les plus décisives de la grande 
armée et le témoin de sa fuite effrayante aprés le désastre 
de Cholet. 

Elle est encore ľun des endroits oú ľon revit avec le 
plus ďintensité ces lointains souvenirs. Mieux que 
ďautres, elle évoque le glorieux passé. Est-ce parce qu'elle 
est plus loin des grandes villes, plus isolée dans la cam- 
pagne profonde? Est-ce parce qu'elle se groupe autourdu 
cháteau, parce que la maison du sénéchal y dresse encore 
sa fasáde gothique, ou parce que le vieux collége renouvelé 
s'éléve toujours lá comme au centre de cette « terre 
« sacerdotale oň, depuis comme avant la Révolution, 
(í Dieu léve chaque année une dlme de jeunes hommes 1 ? » 
Je ne sais, mais il me semble que c'est bien lä le coeur de 
cette Vendée dont j'aime parcourir les chemins. 



f A suivre.J 

1 Les Noéllet, par M. René Bazin, de ľAcadémie francaise. 



Pierre Gourdon. 




ON ANGEVIN 

LAURÉAT DE ĽACADÉMIE DE MÉDECINE 



IľAnjou peut, á juste titre, s'enorgueillir des succés 
littéraires et scientifiques remportés par ses concitoyens 
dans les différentes académies; ďest la continuation du 
mouvement intellectuel qui, commencé ä la Renais- 
sance autour de notre sympathique et populaire bon roi 
René, se perpétue pármi nos Angevins et leur a donné 
le goút de toutes les choses de ľesprit. Que les efforts de 
chacun contribuent ä mériter ä notre Gité son súrnom 
ďAthénes de ľOuest ! 

Le D r Ambroise Monprofit remportait, ľannée derniére, 
á ľlnstitut, le prix Mége; il y a un mois, ses maltres et ses 
pairs, réunis au Gongrés annuel de chirurgie de Paris, le 
désignaient pour la vice-présidence pendant ľannée 1905 
et la présidence pour ľannée 1906, au premiér tour de 
scrutin et ä une grosse majorité; ce fut un événement scien- 
tiflque en France et á ľétranger. En effet, ďest la premiére 
fois qu'un chirurgien de province, professeur dans une 
simple école de médecine, a été choisi par ses confréres ä 
présider ďaussi importantes réunions, aprés les Trélat, 
Verneuil, Guyon, Tarnier, Tillaux, Lucas-Championniére, 
Lannelongue, Pozzi. 



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458 



REVUE DE LANJOU 



Le British medical journal applaudit á cet honneur 
justement mérité par les importants travaux du D r Mon- 
proíit sur la chirurgie de ľabdomen, de ľestomac et de 
ľintestin. Ses nombreuses opérations de gastroentéros- 
tomie, les premiéres pratiquées en F ranče, ont été le point 
de départ de nouvelles méthodes personnelles et leurs 
résultats ont contribuó ä vulgariser ces belieš opéra- 
tions. 

Le journal Lancet rappelle que le D r Monprofit a son 
service de chirurgie dans un hôpital fondé en 1153 par 
un roi ďAngleterre, Heúri II Plantagenet, duc d'Anjou; 
tf félicite notre province, notre école, notre ville ďAn- 
gers, de posséder un praticien qui a pu se placer au pre- 
miér rang des chirurgiens par ses travaux sur la chirurgie 
abdominale. 

Gette opinion désintéressée de la presse étrángôre est si 
ílatteuse pour notre cité que nous avons eu la pensée de 
la mettre sous les yeux de nos concitoyens. 

Nous aussi, nous féliciterons le D r Monprofit ďétre resté 
attaché au sol natal. Nommé au concours ľ u n des premiers 
ä ľlnternat des Hôpitaux de Paris, plus tard aide ďana- 
tomie á la Faculté de Médecine, il aurait pu, dans la grande 
ville, briguer ľhonneur de ľAgrégation ou des Hôpitaux. 
Le Ľ* Monprofit a préféré revenir dans notre Anjou, attiré 
par ses affections de famiile et ľamour du pays; il a pu 
ainsi ne pas attendre la longue filiére obligatoire aux 
chirurgiens de Paris et se créer de bonne heure un vaste 
terrain de pratique chirurgicale, oú il put mettre au jour 
ses brillantes qualités et ses vues personnelles dans les 
nouvelles méthodes et opérations de grande chirurgie. 

Ce serait un exemple ä donner, dans toutes les situa- 
tions, aux jeunes gens qui désertent trop souvent la 
province et deviennenf des déracinés ; la province restera 
toujours un champ productif ä celui qui apportera le 
talent nécessaire pour ľexploiter. 




LE DOCTEUR AMBROISE MONPROFIT 



459 



Le Congrés de Chirurgie avait consacré la valeur 
chirurgicale du jeune chirurgien de province, le D r Mon- 
profit; ľAcadémie de Médecine vient, dans sa derniére 
séance annuelle, de coofirmer cette distinction,enluiattri- 
buant deux prix : le prix Huguier (3.000 fr.) et le prix 
Daudet(1.000fr.). 

Ge double honneur mérite une explication, ľAcadémie 
n'accordant jamais qu'un seul prix dans la méme année. 

Par úne de ces coíncidences qui honorent notre Anjou, 
le rapporteur général des prix á ľAcadémie de médecine 
est son secrétaire annuel, M. le D r Motet, un angevin de 
Paris, président d'honneur de la Sociétédu vin d'Anjou, 
neurologiste des plus distingués et un des esprits les plus 
flns et les plus délicats, que nous avons vu présider avec 
autorité, il y a quelques années, á Angers, le congrés des 
maladies nerveuses et mentales. 

Voici comment il s'exprime pour le prix Huguier : 

« ĽAcadémie a re$u quatre travaux pour ce concours : 
la Gommission en a retenu deux, qui lui ont paru, sinon 
ďun égal mérite, du moins dignes ďétre mentionnés avec 
óloges. 

Le premiér a pour auteur M. Faure, le second, M. Mon- 
profit, professeur á ľÉcole de médecine ďAngers. 

« Ľun a fait un exposé de la Chirurgie des annexes de 
ľutérus, ľqutre a écrit un livre sur la Chirurgie des 
ovaires et des trompes et il y joint un mémoire sous ce 
titre : Salpingites et ovarites. 

c C'est au travail de M. Monproíit que la Gommission 
vous demande ďaccorder le prix. Son ceuvre, trés person- 
nelle, trés compléte, lui a paru supérieure; elle ne voudrait 
pas diminuer la valeur ďun concurrent, dont ľactivité 
scientifique est bien connue et qui saura prendre sa 
revanche; mais elle a jugé que M. Monproíit, dont les 
travaux sont nombreux déjá, trésimportants et trés estimés, 
avait droit ä une baute récompense. Elle lui dira en quelle 




460 



REVUE DE ĽANJOU 



estime le tiennent ses collégues, chirurgiens des hôpitaux 
de Paris, qui suivent avec le plus vif intérét la vie labo- 
rieuse du professeur de ľÉcole de médecine d'Angers. 

« ĽAcadémie décerne le prix Huguier á M. le D r Mon- 
profit. » 

M. le secrétaire Motet rapporte ainsi sur le Prix Daudet : 
c Deux mémoires ont été adressés á ľAcadémie. Ce 
qďon demandait aux concurrents c'ótait, sur le traite- 
ment chirurgical des néoplasmes du gros in test in, ä 
ľexception du rectum, une étude comparative des 
méthodes et des procédés, un exposé judicieux, une mise 
au point de la technique actuelle des opérations abdomi- 
nales, applicables aux tumeurs de ľintestin. La Commission, 
dont M. Richelot était le rapporteur, a pensé que ľauteur 
du mémoire inscrit sous le n° 4 n'avait pas bien compris 
la question et avait sacrifié la partie vraiment importante, 
c'est-á-dire ľétude des modes ďintervention chirurgicale, 
ä des données générales, historiques, cliniques de dia- 
gnostic différentiel oú son travail personnel n'apparaissait 
pas. 

«t Mais elle a trouvé dans le mémoire inscrit sous le 
n° 2 une oeuvre originale, écrite par un chirurgien expéri- 
menté, qui, laissant résolument de côté ce que tout le 
monde sait ou doit savoir, aborde son sujet en observateur 
habile, en opérateur avisé, pour lequel la technique est, non 
seulement familiére, mais enrichie de nouvea'ux procédés 
créés par lui. Les méthodes de résection, d'entérorraphie, 
ďentéroanastomose, etc. . . , sont passées en revue, mises 
en lumiére par de nombreuses iigures. Les modifícations, 
que ľauteur y apporte sont décrites avec clarté; il expose 
des vues nouvelles, des techniques nouvelles et c est dans 
sonpropre fonds, déjá trés riche, qu'il puise tous les élé- 
ments de ses démonstrations. 

« La Commission a été unanime ä recoíinaitre la valeur 
ďun travail trés personnel, trés originál, appuyé sur de 




LK DOGTEUR AMBROI8K MONPROFIT 



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nombreuses observations, des plus instructives. Elle pro 
pose ďaccorder le prix á ľauteur du mémoire n° 2. 

« ĽAcadémie décerne le prix Daudet ä M. le D r Mon- 
profit, professeur de clinique chirurgicale á ľÉcole de 
médecine d'Angers. » 

ĽAcadémie ne décerne jamais deux prix au méme 
auteur dans sa séance annuelle; il faut, pour cette distinc- 
tion, un concours anonyme comme celui du prix Daudet. 

Les lecteurs de la Revue de VAnjou liront a vec plaisir les 
ílatteuses appréciations du rapporteur sur les travaux de 
notre compatriote et nous avons tenu á les transcrire pour 
qu'ils restent un document ä ľhistoire de notre cher 
Anjou. 

Le D r M on profit avait pris pour suscription, en présen- 
tant ce dernier mémoire : « Fais ce que dois, advienne 
que pourra. » 

Nous sommes certain qu'il restera fidéle ä la belie devise 
qu'il a choisie et ses concitoyens s'empresseront, une fois 
de plus, ďapplaudir au succés de ľhomme de science et 
du patriote. 



D' A. Guichard. 



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LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR 



EN TOURAINE 
(1789-1800) 



Ann6e 1784 

(zuxie) 

JUILLET 



l er juillet (18 Messidor an II) — Bourbotte réquisi- 
tionne 50 bouteilles de vin rouge, 50 de vin blane et 
2 bouteilles ďeau-de-vie ä prendre dans les caves de 
Conzié (ancien archevéque de Tours.) 

— Le Directoire du district, dévoué ä Sénard, nomme 
une Gommission de trois membres qui exerce secrétement 
un pouvoir diclatorial sur les citoyens. 

2 juillet (14 Messidor an II) — Fôte en ľhonneur des 
victoires remportées ä ľArmée du Nord. La montagne qui 
est construite sur la plače de la Nation sera illuminée le 
soir. Tous les citoyens sont invités á illuminer. Les 
représentants Ichon et Bourbotte sont conviés á la ŕéte. 

4 juillet (16 Messidor an II) — La Gommission ( Woorms, 
Voiturier, Huet) nommée par le District, fait procéderá 
une enquéte contre les ennemis de Sénard. 

5 juillet (17 Messidor an II) — Nombreuses arrestations 
de suspects. 

7 juillet (19 Messidor an II) — Sénard réquisitionne 
de la force armée une escorte pour accompagner jusqu'á 
Amboise 6 charrettes chargées de 70 détenus qui vont étre 
expédiésá Paris. 

9 juillet (20 Messidor an II) — Départ des détenus 
politiques qui sont transférés ä Paris. 

10 juillet (22 Messidor an II) — Inventaire au domicile 
de ľancien avocat Cottereau qui a émigré. 



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REVUE DE ĽANJOU 



12 juillet (24 Messidor an II) — Arrestation de la 
citoyenne Marcombe dont le mari est détenu. 

13 juillet (25 Messidor an II) — Ľimprimeur Bruslôn 
est traduit devant le tribunál de police correctionnelle 
pour avoir dans son Journal patriotique du departement 
(n° 37) injurié les officiers municipaux. 

14 juillet (26 Messidor an II) — Féte du 14 juillet. Sur la 
plače de la Nation, une Bastille est élevée sur la montagne*. 

— Une attaque est dirigée contre la Bastille qui est 
renversée malgré les efforts de ses défenseurs. Leschalnes 
des pont-Ievis sont brisées au milieu de roulements de 
tambours, de clairons, de mousqueteries, etc; musique, 
chants, danses. 

15 juillet (27 Messidor an II) — Sénard dénonce 
Bruslon, qui, dans son Journal patriotique, a calomnié 
le Tribunál de police et avili la députation dans la per- 
sonne de Veau-Delaunay et de Potier. 

16 juillet (27 Messidor an II) — Arrestation de Brus- 
lon. Sénard dénonce Couet, agent du Comité de surveil- 
lance révolutionnaire. Arrestation de Couet. 

17 juillet (29 Messidor an II) — Des femmes sont con- 
damnées á 8 jours de prison « pour n'avoir pas porté de 
cocarde » et des boulangers ä 8 jours de prison « pour 
pain mal cuit ». 

19 juillet (1 Thermidor an II) — État des détenus poli- 
tiques : 

A ľOratoire, il y a 61 détenus, notamment : Planchoury, 
Lafalluére, Petiteau 9 Lagrandiére, Vauquer-Simon, 
sa femme et sa fille, Jahan, etc. 

Au Gouvernement 64 détenus, notamment : Douineau- 
Charentais, Crémiére, Pradeau, Debeaune, Rochecotte 9 
Vallat y etc. 

21 juillet (3 Thermidor an II) — Sénard et ses amis 
sont dénoncés au Comité de Salut public par la Société 
populaire de Tours. 



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LA RÉVOLUTION AU JOUR LB JOUR EN TOURAINE 465 



24 juillet (6 Thermidor an II) — La Société populaire 
continue son enquéte contre les trois membres de la Com- 
mÍ8Sion nommée par le District, qui terrorisent les 
citoyens, et leur arrachent des rétractations des dénoncia- 
tions qu'ils ont faites contre Sénard. 

— Le grand nombre des détenus fait craindre une épi- 
démie. La Société populaire demande qďil soit pris des 
mesures sanitaires. 

25 juillet (7 Thermidor an II) — Arrété du Comité 
de Salut public de la Gonvention portant que la Commis- 
§ion de trois membres nommée par le District a été 
illégalement constituée. Ľarrété du District est annulé 
et la Commission dissoute. 

27 juillet (9 thermidor an II) — Le Conseil général de 
la Commune reQoit avis de ľarrété du Comité de Salut 
public, en date du 25 juillet, destituant Sénard de sa 
fonction ď agent national et le remplaQant par Bruére. 

— Sénard est arrété. 

28 juillet (10 Thermidor an II) — Les piéces reľatives 
aux dénonciations contre Sénard sont transmises au 
Comité de Sureté générale. Les scellés sont apposés chez 
les amis de Sénard. 

29 juillet (11 Thermidon an II) — Sénard , détenu, 
demande ä communiquer avec ses domestiques. 

30 juillet (12 Thermidor an II) — Les corps adminis- 
tratifs de Tours votent une adresse de félicitations ä la 
Convention «t qui a déjoué ťinfáme conspiration du tyran 
Robespierre ». Vaulivert est envoyé á Paris pour porter 
ľadresse. 



2 aoút (15 Thermidor an II) — Le journaliste Bruslon, 
détenu, demande ä sortir de prison pour s'occuper de son 
imprimerie. 



AOUT 



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466 



REVUE DE ĽANJOU 



4 aoút (17 Tbermidor an II) — Le Gonseil général de 
la Commune arréte le programme de la féte du 10 aoút 
qui sera célébrée le 23 Thermidor. 

5 aoút (18 Thermidor an II) — La Sociélé populaire 
ouvre une enquéte sur Sénard 9 qui, lors de son dernier 
retour dans la Commune, a fait dire par la femme Sanson 
qu'il ferait tomber les tétes de Clément de Ris et de 
Tallien. 

8 aoút (21 Tbermidor an II) — La Société populaire 
demande ľépuration du District qui était dévoué ä Sénard 
et spécialement la destitution de Woorms, Voiturier et 
Huet. 

9 aoút (22 Thermidor an II) — Ľabbé de Noyelles, 
ancien bénédictin de ľabbaye de Marmoutiers, arrété á 
Amiens, comme prétre réfractaire, est jugé par le Tribunál 
criminel du département d'Indre-et-Loire et condamné á 
mort. 

10 aoút (23 Thermidor an II) — La féte commémorative 
du 10 aoút est célébrée á Tours. 

— A 5 heures d u soir, exécution de ľabbé de Noyelles. 
12 aoút (25 Thermidor an II) — Le Gonseil général de 

la Commune, répondant au questionnaire du Comité de 
Salut public relativement ä ľinstruction , signále que 
les écoles primaires ne sont pas encore installées. 

— II y a encore 188 détenus au ci-devant Gouvernement, 
111 á l'Oratoire, 52 á la Maison de Justice, 8 Anglais et 
11 déserteurs ä la Maison de Súreté. 

18 aoút (l er Fructidor an II) — Lebarbier, adminis- 
trateur du Département, est appelé par le Comité de Salut 
public comme agent de la Commission des transports mili- 
taires. 

23 aoút (6 Fructidor an II) — Sur la demande des 
artistes qui font construire une salle de spectacle dans 
ľéglise des Cordeliers, le Directoire du Département 
leur accorde provisoirement la salle de spectacle cona- 




LA RÉVOLUTION AU JOUR LB JOUR EN TOURAINB 467 

truite au Musée (ancien évôché) et qui sert aux éléves d u 
Musée. 

24 aoút (7 Fructidor an II) — Texier-Olivier et Leroux 
demandent commupication des* dénonciations qui ont été 
portées contre eux par les amis de Sénard. 

25 aoút (8 Fructidor an II)' — Arrivée a Tours des 
représentants Dujardin, Dornier, Laignelot, Tréhouart 
et Faure envoyés en Vendée. 

26 aoút (9 Fructidor a n II) — Le Comité de sur- 
veillance révolutionnaire de la section de ľArsenal pro- 
teste contre toute idée de modérantisme. II ne faut pas 
capituler avec ľincorrigible aristocratie. Les fanatiques et 
les modérés ne doivent pas espérer recueillir les fruits de 
ľimmorlelle journée du 10 Thermidor. 

28 aoút (11 Fructidor an II) — Baignoux et Bruley, 
remis en 1 i berle, étant revenus k Tours, le Gonseil général 
de la Co m m u ne leur demande s'ils veulent reprendre leurs 
fonctions. 

29 aoút (12 Fructidor an II) — Richard, commissaire 
ordonnateur de ľ Armée de ľOuest, demande á la Commune 
de Tours un local pour les membres du Tribunál mili- 
taire. 

30 aoút (13 Fructidor an II) — Baignoux et Bruley 
répondent que le Comité de Súreté générale ayant ordonné 
un rapport sur les fonctionnaires détenus mis en liberté 
aprés le 9 Thermidor, ils attendent ľarrivée ä Tours de 
Brival qui doit venir réorganiser les autorités constituées. 

SEPTEMBRE 

2 septembre (16 Fructidor an II) — Le Conseil géné- 
ral de la commune donne ä la citoyeúne Desroziers- 
Neuville, femme de GabrielJérôme-Sénard , un acte de 
notoriété établissant que, depuis six mois et plus, Sénard 
n'habite plus avec elle. 



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468 



REVUE DE ĽANJOU 



4 septembre (18 Fructidor an II) — Arrété de Brival, 
représentant du peuple, en mission ä Tours, réorganisant 
les autorités constituées en Indre-et-Loire. 

Administraiion du departement : Vaulivert, Texier- 
Olivier, Leroux-Moisant, Bourguin, Chelle, Aubert, 
Bassereau, Gadiou. 

Administrationdudistricl: Bourrée, Bennevent, Véron, 
Baignoux, administrateurs; Bouchet, Gidoin, Leroux, 
Bruôre-Mourruau, Barré, Léturgeón, Poyard, Busquet, 
Auger-Vaslin, membres du Conseil; Guyot fils, agent 
national. 

Municipalité et Conseil général : Gidouin (maire), 
Trichard, Percheron, Lamirault, Fournier-Lebrun , Blan- 
chard, Jacquemin, Dutemps, Fay-Fay, Pohu, Lhéritier, 
Gourtemanche; Chambert, agent national; Guérin, substi- 
tut; plus 24 notables. 

Comité de surveillance : Guillois, Boutard, Gallichet, 
Dávid, Meunier-Badger, Philippe, Gamelin, Čutor, Guim- 
bault, Bruére-Puiné, Bourinet, Hardy. 

Tribunaux civil, criminel, de commerce : Conservés. 

Tribunál de paix du canton Est : Conservé. 

Tribunál de paix du canton Ouest : Douet ainé. 

Bureau de conciliation : Bruley. 

6 septembre (20 Fructidor an II) — Installation des 
nouvelles administrations nommées par Brival. 

8 septembre (22 Fructidor an II) — Nioche, repré- 
sentant du peuple, envoyé pour surveiller la fabrication des 
poudres et salpétres, réglemente cette fabrication dans le 
Département. 

13 septembre (27 Fructidor an II) — Adresse de la 
Société populaire, accusée de modérantisme, sedisculpe 
en ces termes : 

« Ceux qui se réunirent en Société populaire dés ľaurore 
de la Révolution; ceux qui terrassérent a vec la balonnette 
des principes ľaristocratie nobiliaire et sacerdotale ; ceux 




LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR EN TOURAINE 469 



qui, dés 1791, votérent la République, qui, dés 1792, de- 
mandérent le supplice de Capet, qui, dés le moisďavril 
1793, demandérent ľacte ďaccusation contre Brissot et sa 
horde, qui, le 9 juin, conspuérent Carra et fiŕent justice 
deses propositions liberticides ; ceux qui délibérérent de 
refuser le passage aux bataillons envoyés verš Paris de la 
part des Départements fédéralistes ; ceux qui appelérent 
sans cesse votre attention sur la guerre de la Vendée sur les 
causes de sa prolongation ; ceux qui dénoncérent Ronsin, 
Vincent et toute la séquelle des brigands, dont les calomniés 
et les persécutions ne purent altérer le courage, sont encore 
au poste du citoyen. * 

15 septembra (29 Fructidor an VI) — Aux termes du 
nouveau décret de la Convention du 5 septembre les quatre 
premiers jours « sans culottides » ne seront pas jours fériés. 

21 septembre (8 sans culottide an VI) — Féte légale 
pour la fin de ľannée républicaine. Les citoyens se rendent 
ä 11 heures du matin au temple de ľÉtre-Supréme. 
Discours, chants, représentations gratuites, etc. 

28 septembre (7 Vendémiaire an III) — Brival invite 
les citoyens ä observer « la loi bienfaisante du maximum » . 



4 octobre (13 Vendémiaire an III) — Le Conseil général 
de la commune rappelle aux citoyens la loi du 29 mars 1 790 
qui prescrit ľaffichage, ä ľextérieur des maisons, des noms, 
áge et état des habitants. 

5 octobre (14 Vendémiaire an III) — Arrété de Brivel 
prescrivant ä tous les jeunes gens de la premiére réquisition 
de rejoindre dans les trois jours leurs bataillons respectifs. 

Une enquéte est faite sur le citoyen Benoist de la Gran- 
diére, ágé de 62 ans, ancien maire de Tours, pour la vérifi- 
cation de sa déclaration k ľoccasion de ľemprunt forcé (loi 
du 3 septembre 1793). 



OCTOBRE 



31 




470 



REVUE DE ĽANJOU 



10 octobre (19 Vendémiaire an III) — Les « artistes 
dramatistes » qui jouent dans une salle du Musée devront 
présenter leur répertoire á ľinspection de la municipalité. 

Le Comité de surveillance révolutionnaire de Tours 
créé par la loi du 24 aoút (7 Fructidor an II) fait élargir, 
en vertu de ľarrété de Brival divers citoyensetcitoyennes 
(spécialement Bouin de Noiré et la veuve Chabrefy). 

11 octobre (20 Vendémiaire an III) — La Soeiété 
populaire consacre une séance ä célébrer la mémoire de 
Rousseau. 

Discours de Bouilly. Les artistes du théátre du Musée 
entrent au milieu des applaudissements de la soeiété et des 
tribunes. 

12 ootobre (21 Vendémiaire an III) — Des ex-reli- 
gieuses, détenues ä la maison dite du Gouvernement, 
demandent á étre mises en liberté. Leur requôte est ren- 
voyée á Brival. 

14 octobre (23 vendémiaire an III) — Ľadresse de la 
Gonvention au Peuple frangais sera lue au terapie ä ľEternel 
trois discours consécutifs. 

15 ootobre (24 Vendémiaire an III) — Affiche relative 
au théátre de la Liberté (salle du Musée). Rideau ä 5 heures. 
Entrée par le ci-devant cloltre Gatien. 

16 octobre (25 Vendémaire an III) — Canclaux 
nommé général en chef de ľarmée de ľOuest traverse 
Tours. 

17 octobre (25 Vendémiaire an III) — II n'y a plus 
que42 livres de grains dans le magasin de la commune de 
Tours. 

Le Gonseil de la commune envoie des commissaires ä 
Paris auprés de la Gommission du commercepour exposer 
la situation critique de la ville de Tours, qui n'a pas de 
ressources et qui ne peut obtenir que les districts voisins 
déférent aux réquisitions. 

20 octobre (29 Vendémiaire an III) — La plupart des 




LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR EN TOURAINE 411 

détenus ayant été mis en liberté, le Conseil général de la 
commune invite le Comité révolutionnaire ä transférer 
ä ľOratoire les 30 citoyens détenus au Gouvernement et 
á ne laisser que les 86 religieuses á la maison du Gouver- 
nement. 

21 octobre (30 Vendémiaire an III) — Féte en ľhon- 
neur de ľévacuation du territoire « par les tyrans et leurs 
satellites. » 

22 octobre — (l 6r Brumaire an III) — Décam est 
nommé adnoinistrateur de département par Brival en rem- 
placement de Gadiou. 

24 octobre (3 Brumaire an III) — Julien Lefebure, 
député de la Loire-Inférieure, vient se constituer prisonnier 
ä Tours, afin ďétre jugé par la Gonvention. II sera transféré 
ä Paris. 

25 octobre (4 Brumaire an III) — La Commune de 
Tours regoit la déclaration ďun habitant de la ville, ancien 
gendarme á Saumur, qui dépose contre Le Petit, ci- 
devant secrétaire de Richard, qui a traversé Tours en 
décembre 1793. Sur les 700 prisonniers qu'il devait 
conduire de Saumur ä Orléans, plusieurs furent fusillés á 
Montsoreau et ä Saint-Germain. Sur le pont de Chinon 
il fit jeterá ľeau un malheureux qui ne pouvait marcher. 
A la sortie de Chinon on en fusilla plus de 200. En arri- 
vant ä Tours, un fut fusillé. A Amboise, 3 furent fusillés, 
2 jetés á ľeau ou hachés a coups de sabre. A Blois, il fit 
fusiller 9 prôtres. Le Département de Loir-et-Gher ayant 
dénoncé ä cette époque Le Petit, la Convention bläma 
ľadministration. 

27 octobre (6 Brumaire an III) — Enquéte sur les 
divers fonctionnaires publics avec indication des fonctions 
qu'ils exer^aient avant la Révolution. 

28 octobre (7 Brumaire an III) — La Société populaire 
se conformant ä la loi du 16 octobre 1794, dresse le tableau 
de ses membres avec indication de leur áge, lieu de nais- 



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472 



REVUE DE LANJOU 



šance, profession avant et depuis la Révolution , ainsi que 
de la date d'admission dans la société. 

29 octobre (8 Brumaire an III — Sénard détenu á 
Tours fait publier tme pétition demandant á la Gonvention 
ďétre traduit devant le Tribunál révolutionnaire. 

Sénard a déjá fait paraltre un libelle intitulé : c Les 
brigands de la Vendée en évidence » dans lequel il accuse 
ses adversaires politiques de pactiser avec les rebelles. 
Ceux-ci répondent par un autre libelle intitulé : « La 
théorie des conspirations mise á découvert ou réponse des 
patriotes de Tours au libelle de Sénard. » Une autre 
dénonciation de Texier-Olivier e t de plusieurs autres est 
envoyée ä la Convention contre Sénard et publiée. 

30 octobre (9 Brumaire an III) — Ľadministration 
dresse la liste des Sociétés populaires du District de 
Tours. 

Les communes dans lesquelles existent des Sociétés 
populaires sont : 

Tours, Valriant (Saint-Christophe) , Neuillé-Pont- 
Pierre, Roche-sur-Loire (Luyos), Fondettes, Cormery, 
Vouvray , Georges-du-Petit-Rocher (SaintGeorges) , 
Montloiré (Montlouis), Véretz, Azay , Montbazon, 
Sorigny, Monts, Joué, Vangay (Saint-Avertin), Roche- 
corbon. 



i er novembre (11 Brumaire an III) — Troubles au 
marché de Tours. Des personnes sont blessées etlesgrains 
pillés. 

2 novembre (12 Brumaire an III) — Mesures pour 
éviter de nouveaux désordres — Les grains ne seront 
vendus qu'au marché aux citoyens porteurs des bons pres- 
crits par ľarrôté du District du 13 aoút 1794. 

3 novembre (13 Brumaire an III) — Louis Guérin 



NOVEMBRE 




LA RÉVOLUTION AD JOUR LE JOUR EN TOURAINE 473 



substitut de ľagent national de Tours est nommé par 
Brival, officier municipal, en remplacement de Perche- 
ron nommé juge au tribunál du District. 

5 novembre (15 Brumaire an III) — Le Comité de 
surveillance révolutionnaire accorde ä des citoyennes 
détenues 2 jours pour déloger leurs effets sous la sur- 
veillance ďun garde « sans culotte ». Elles rentreront tous 
les soirs au Gouvernement. 

6 novembre (16 Brumaire an III) — Les religieuses 
détenues au Gouvernement, au nombre de 106, demandent 
des secours. — La requôte est accordée. 

10 novembre (20 Brumaire an III) — La Sociétépopu- 
laire pour imprimer une c addition ä la dénonciation 
contre Sénard ». 

16 novembre (26 Brumaire an III) — Brival 9 ayant 
prouvé que ľéchafaud servant á la guillotine offre un spec- 
tacle « désagréable, » la Gommune demande qu'il soit 
donné des ordres pour son enlévement. 

18 novembre (28 Brumaire an III) — La Gommune 
délégue deux Commissaires prés le Comité de Salutpublic 
pour obtenir des secours en subsistances. — Bruére rem- 
place Bénéveni comme membre du Directoire du District 
de Tours. 

22 novembre (2 Frimaire an III) — La Commune étu- 
die le projet des fétes décadaires. Les cbefs des artistes 
musiciens des deux spectacles et de la garde nationale sont 
consultés. Chaque décadi, un discours patriotique sera pro- 
- noncé au Temple de ľÉtre supréme. Des orateurs sont 
désignés. 

28 novembre (8 Frimaire an III) — Le Tribunál cri- 
minel militaire de ľarmée de ľOuest, installé ä Tours 
depuis le 24 mai , se transporte á Angers. Pendant ces six 
mois il a jugé 140 individus, prononcé 2 condamnations 
á mort et 70 acquittements. 

— Brival nomme Joubert substitut de ľagent national 



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474 



REVUE DE ĽANJOU 



de Tours et Auger-Joliviére membre du Conseil genéral 
de la Commune. 

29 novembre (9 Frimaire an III) — Le Conseil de la 
Commune invite le Tribunál criminel á faire t démolir la 
guillotine qui présente un spectacle hideux *. 



4 décembre (14 Frimaire an III) — Le Comité de 
surveillance révoluíionnaire de Tours accorde á diverses 
citoyennes détenues la liberté provisoire pendant une 
décade. Des autorisations de cette náture sont fréquemment 
accordées á la condition que le suspect paiera les frais du 
sans-culotte chargé de le surveiller. 

5 décembre (15 Frimaire an III) — Recensement de 
la population de Tours. On trouve 23.703 habitants. 

6 décembre (16 Frimaire an III) — Affiche de ľagent 
nationale du district de Tours relative á ľexécution de la 
loi du 17 novembre 1794 sur ľinstruction publique. Un 
jury ďinstruction composé de 3 membres est chargé 
ďexaminer, élire, et surveiller les instituteurs. 

Un concours est ouvert. 

Dans les 24 communes du district de Tours il y a lieu de 
nommer savoir : á Tours 21 instituteurs, k Joué 9 á Mont- 
loire (Montlouis) á Roche sur-Loire (Luynes), aux Bains 
(Saint-Paterne) 2 instituteurs; dans chacune des autres 
communes 1 instituteur. 

15 décembre (25 Frimaire an III) — Pelgé et Gouin 
ľalné sont nommés administrateurs de ľHospice des 
Enfant naturels de la Patrie. 

18 décembre (28 Frimaire an III) — L/atelier commu- 
nal de salpétres de Tours est suspendu, faute de matiéres. 

23 décembre (3 Nivôse an III) — La section de la 
Montagne est invitée ä reprendre son premiér nom de 
section de ľArsenal. 



DÉCEMBRE 




LA RÉVOLUTION AU JOUR LE JOUR EN TOURAINE 475 

25 décembre (5 Nivôse an III) — Etat des détenus ä 
Tours : 

A la Maison de Justice sont les individus jugés ou ä 
juger par le tribunál criminel ; á ľOratoire et au Gouver- 
nement, lrs suspects; au Séminaire, les étrangers; ä la 
Charité, les filles de mauvaise vie et les prétres au-dessus 
de 70 ans. — II est donné comme nourriture aux détenus 
une livre et demie de pain et de ľeau, plus la soupe deux 
fois tous les sept jours. 

30 décembre (10 Nivôse an III) — La part contri- 
butive du Département ďlndre-et-Loire pour ľan III est 
de 2.986.700 francs pour une population de 272.925 habi- 
tants. 



(Almanach national de ľan III.) 



H. Faye. 



(A suivre.J 




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SIÉGE 

DU 

FORT SAINT- MARTIN 

et Fuite des Anglais de ľile de Ré 

RELATION HISTORIQUE 
Écrite en latin au xvn e siécle par Jacques Isnard 
Traduite en francais en 1879 par le D 1 Atgier 
(suite) 



CHAPITRE XIV 
Levée du siége par ľarmée de secours 

6 novembre. Passage de La Meilleraye 1 . — Tandis 
que les faits précédants se déroulent dans ľile de Ré, une 
flottille, partie du port du Plomb, transporte á la pointe de 
Sablanceau La Meilleraye, avec trois cents hommes de son 
régiment, quarante gentilhommes volontaires et vingt- 
deux gendarmes de la Reine mére. 

La nouvelle de cette heureuse traversée plonge le Roi 
et toute la Cour dans une joie profonde; elle montre en 
effet que le passage dans ľile est praticable et encourage 
chacun á ľeffectuer; mais, si le Roi est désormais tran- 
quillisé sur la possibilité du passage par le Plomb et sur 
la bonne posture de son armée dans ľile, ce qui ne cesse 
de ľinquiéter jour et nuit, au point que son entourage 
craint pour sa santé, c'est que Schomberg, lui, na pu 
encore passer. 

7 novembre. Passage de Marillac 1 . — Les vents 
n'étant pas favorables pour le passage par Brouage, le Roi 
mande Marillac, ainsi que les mousquetaires qui , comme 

1 Charles de La Porte, marquis de la Meilleraye, seigneur de Par- 
thenay et Saint-Maixent, maitre de camp du régiment portant son 
nom, devint maréchal de France ä la prise de Hesdin en 1639. 

9 LouÍ8 de Marillac , comte de Beaumont, maréchal de camp, 
devint maréchal de France en 1629, aprés les siéges de ľile de Ré et 
de La Rochelle. 



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1 



478 



REVUE DE ĽANJOU 



nous ľavons dit plus haut, étaient á ľile d'Oléron; il lui 
ordonne de se rendre au Plomb pour passer en Ré, voulant 
lui confier le commandement de toutes les troupes déjá 
dans ľlle et faire participer les mousquetaires, ľélite de 
son armée, ä la fortune de cette guerre. 

A la réception de cet ordre, Marillac, aprés en avoir 
rendu compte au cardinal et ä Schomberg, vole avec ses 
troupes á Aytré, prend les ordres du Roi et, encouragé par 
ses paroles, se rend au port du Plomb. 

11 régne une tempéte, les vents sont contraires; qu'im- 
porte, il veut obéir au Roi, sans souci des vents et de 
ľennemi; il va s'embarquer dans la baie de La Rochelle, 
sur deux chaloupes et deux pinasses ä rames, ä la tombée 
de la nuit, bravant quatre pataches anglaisesqui gardent 
ľentrée de la baie. 

II emméne avec lui le commandeur de Souvré, chevalier 
f des ordres du Roi , le chevalier dé Chappes et le sieur de 
Chappe& son frére, leur quatriéme frére, les sieurs de 
Tavannes et de Villequier 1 , le vicomte de Melun, les 
sieurs d'Équilly, de Marinville et autres gentilshommes 
au nombre de trente, ainsi que quinze mousquetaires. 

La flottille longe la flotte ennemie, de nuit, par un 
gros temps, ä force de rames, et aborde, aprés deux heures 
et demie de traversée, á la pointe de Sablanceau. 

Marillac ne se met en marche qu'aprés le débarquement 
de ses hommes, de ses vi vres, de ses munitions, et se 
rend, sans incident, droit au fort La Prée, oú ľattendait 
Canaples 2 avec ses troupes. 

Tel est le cinquiéme convoi parvenu dans ľile, le plus 
petit en nombre mais non le moins iraportant, car il est 
composé ďun maréchal de camp et de la fleur de la 
noblesse de France. 

1 Antoine d'Aumont de Rochebaron, seigneur de Villequier. 
* Charles, sire de Créquy et de Canaples, maitre de camp du 
regiment des gardes du Roi. 




SIÉGE DU FORT SAINT-MARTIN 479 

Le plus important des convois est celu i dont nous allons 
maintenant narrer les péripéties. 

8 novembre. Passage de Schomberg*. — Schomberg 
était parti le l er novembre de ľile ďOléron pour gagner 
ľilede Ré; mais une tempôte, qui dura six jours, ľobligea 
ä relácher avec une partie de sa flottille á ľembouchure de 
la Charente; le 7 novembre il repart, mais il est obligé 
de jeter ľancre en rade de ľlle ďAix. 

Les vents étant toujours contraires, lecapitaineRégnier, 
son pilóte, lui conseille ďaller s'échouer á la côte sauvage 
de ľlle de Ré, devant le bourg de Sainte-Marie : « A marée 
haute, lui dit-il, la flottille pourra passer par-dessus les 
rochers de Chauveau et de Laverdin et s'échouer dans la 
baie située entre la pointe de Chauveau et celie de Sablan- 
ceau. 

Schomberg, sachant que la plage intermédiaire ä ces 
deux rochers dangereux est abordable, sachant ďautre part 
que les vaisseaux ennemis sont au delá de la pointe de Sablan- 
ceau, fait voile, á marée montante, avec cinquante-quatre 
barques et se dirige á force de rames malgré les vents 
contraires et la nuit obscure verš la plage en question. 

Lá, on ne craint ni bas-fonds, ni brisants, la mer y est 
calme et, á marée haute, on peut échouer sans danger. 

Aussi courageux que Tarchon, mais plus heureux que 
lui, puisqďau lieu ďétre envoyé par le pieux Énée il ľest 
par Louis plus juste et plus pieux eňcore, Schomberg 
encourageait ses soldats par ces paroles du poéte pen 
dant la traversée (si toutefois Clio 2 veut bien céder ici la 
parole á Galliope 8 ) : « Maintenant, flers soldats, appuyez 
ferme sur les rames, poussez, enlevez vigoureusement vos 
embarcations sur les flots, que leur caréne se creuse un 

1 Henri de Schomberg, comte de Nanteuil-en-Valois , maréchal de 
France. . . . . 

- 8 Muse de ľhistoire. 

3 Muse de la poésie épique. 



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480 



REVUE DE ĽANJOU 



sillon jusque sur la plage et que leur poupe pénétre dans 
cette terre amie, sans crainte de se briser, sur ces bords 
déjä conquis 1 . » 

A ces paroles, chacun redouble de courage; enfin, verš 
les trois heures du matin, trente-deux barques abordent 
la plage et débarquent chacune maint gentilhomme de 
haute noblesse, cent hommes et quarante chevaux. 

Les vingt-deux autres barques s'étaient égarées sur mer 
dans ľobscurité par la tempéte. Ce convoi, le plus impor- 
tant de tous, eut la cbance de n'étre aper?u de ľennemi, 
rii sur terre ni sur mer. 

Le débarquement et le déchargement se fit sous la sur- 
veillance de deux cents hommes, tandis que ľinfanterie, 
en quatre bataillons, et la cavalerie, en deux escadrons, 
se dirigérent verš le fort La Prée, précédées ďune avant- 
garde, qui avertit de ľarrivée de ce nouveau convoi le 
maréchal de Marillac débarqué la nuit précédente. 

Schomberg y trouve les troupes arrivées précédemment 
prétes ä se joindre aux siennes pour marcher verš La 
Flotte. II ne s'arréte que le temps ďentendre la messe, 
ďy faire la priére en commun, ďimplorer le ciel pour 
les armes du roi, ľaide divín pour le combat et la victoire; 
dés huit heures du matin, ľarmée se met en marche dans 
ľordre suivant : 

Ľavant-garde, formée par le régiment de la garde 
royale, divisée en deux bataillons, ayant á ľaile droite un 
bataillon du régiment de Navarre et un bataillon du régi- 
ment de Champagne; ä ľaile gauche un bataillon du régi- 
ment de Piémont; 

1 c Nunc, o lecta manus, validis incumbite remis; 
Tollite, ferte rates; et amicam findite rostris 
Hane terram , sulcumque sibi premat ipsa carina. 
Frangere nec tali puppim statione reeuso, 
Arrepta tellure semel. » 

(Virgile, Enéide, chant X, verš 294 ä 298. 



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SIÉOE DU FORT SAINT-MARTIN 



481 



Le gros de ľarmée, formé par deux bataillons du régi- 
ment de Champagne, un bataillon du régiment de Ram- 
bure et un bataillon du régiment de Beaumont, chaque 
bataillon suivant, en ordre de bataille, ä deux cents pas 
ďintervalle ľun de ľautre; 

Ľarriére-garde suit dans ce méme ordre et aux mômes 
intervalles, composée également de quatre bataillons, 
deux du régiment de Duplessis-Praslin, et deux du régi- 
ment de La Meilleraye. 

Les derriéres de ľarmée sont protégés par les gentils- 
hommes volontaires, armés de courage plusque ďarmes, 
car ils sont á pied, sans cuirasse ni épée, ni hallebarde, et 
ont re<;u du chef ľordre ďattaquer de leurs piques les 
flancs du bataillon ennemi opposé. 

A la suite de ľarmée suivent trois petits canonsdestinés 
aux flancs de la premiére ligne; mais, faute de chevaux 
de trait, ils sont tralnés ä bras ďhomme; ä granďpeine 
arrivent-ils ä temps pour figurer au combat. 

Les flancs de ľarmée sont protégés par deux escadrons 
ďégale force ; á droite les chevau-légers et les gen- 
darmes du roi, á gauche les chevau-légers et les gen- 
darmes de la reine-mére. 

Deux cents pas en tôte de ľarmée, marche Bussy-Lamet, 
sergent de bataille, avec la compagnie ďélite de son esca- 
dron, composée de vingt-cinq cavaliers et suivi de nom- 
breux gentilshommes volontaires á cheval. II a ľordre 
ďengager le combat et de contraindre ľennemi á ľaccepter 
ďune fagon quelconque. 

Ainsi donc ľarmée frangaise se compose de deux cent 
cinquante cavaliers d'élite et de quatre mille hommes ä 
pied. (Le reste des troupes destinées ä ce combat ďa pu 
passer ä cause de ľétat de la mer.) Schomberg dirige cette 
armée verš ľennemi pour ľattaquer dans son camp si celui- 
ci ne ľavait déjá levé; il le poursuit donc et n'atteint 
qu'aprés six kilométres, son arriére-garde, alors qu'il bat 



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482 REVUE DE LANJOU 

déjá en retraite entre le bourg de Saint-Martin et le village 
de la Couarde. II est 4 heures d u soir, la position lui parait 
favorable; il engage donc, dans ľordre susdit et avec avan- 
tage la bataille dont nous allons, vu son importance, 
reprendre tous les détails. 



Bibliographie. — Expéditio Buckinghami ducis in Rheam insulam. 
— Tim. Baldwin. Londres, in-8% 1656. 

— Expédition du duc de Buckingham dans ľisle de Bé en 1627. 
Massion, Extrait de Yfíisl. de Saintonge et Aunis, in-8°, br. Poitiers, 
1837, 37 p. 

— Le naufrage et débris de la flotte anglaise. Paris, 1628, in-8% 
anonyme. 

— Pro8opopeia Anglice post Rceanam insulam obsidiáne liberatam. 

— Victoire du roi contre les Anglais. Paris, 1628, in-8°. 

— Description o f Sir John Burgh hisservice at the isle o f Bé, 1628. 
(Récit des actions de Sire John Burgh ä ľisle de Ré.) 

— An unhappy view o f the Behaviour o f my lord duke o f Buckin- 
gham at the isle o f Be. (Conséquences désastreuses de la conduite de 
Milord duc de Buckingham ä ľisle de Ré.) 

— Vérilable récit des choses les plus remarquables arrivées á ľisle 
de Bé, par le sieur de La Magdeleine. Saint-Jean. d'Angely, impr. 
Boisset, 1628, pet. in 4', rare. 

— Saint-Martin de Bé et La Bochelle, 1627-28, par Pierre Mer- 
vault. 

— Belation du Pere Placide de Brémond, bénédictin, chevalier de 
la Croisade, faite ä Sa Majesté ä son retour de ľisle de Ré au camp 
d'Ľstré, devant La Rochelle; du passage miraculeux de 29 barques 
que M. le Cardinal envova ä M. de Toiras en la citadelle de Saint- 
Martin de Ré, etc. Paris, Brunet, 1627, in-8<\ 46 p., rare. 

— Bécit véritable faxt aux Beynes par M. de Camp-Bémy, envoyé ä 
leurs Majestés de la part du roy, de la honteuse retraite des Anglais 
et de tout ce qui s'est passé pendant les huit jours qu'ils ont esté ä 
la rade de La Rochelle. Paris, Barbote, 1628. 

— Oraison faite á Dieu lorsquon est allé á ľisle de Bé, par le 
R. P. Suffŕen, 1627, in-32. 

— A nglorum ad Bheam excensio (Descente des Anglais dans ľisle 
de Ré), par Pierre de Boissat, 1649, in-fol. (Extrait de ses oeuvres 
latines.) 

— Belation au vray de ce qui s'est fait en ľisle de Bé % depuis le 
passage des gardes du roy jusqu'au départ des Anglais, 1627, in-8<>. 

— Journal au vray de ce qui s'est passé dans ľisle de Bé, depuis 
la descente des Anglais. Impr. ä Tolose, br. in-8°, 56 p. 

•— Leltre de M. de Netz, aumônier du roy, depuis le 31 octobre 
jusqu'au 7 novembre 1627. Paris, Jean Tompére, libr. rue des 
Amandiers, br. in-8°, 4 p. 



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SIÉGE DU FORT SAINT-MARTIN 



483 



CHAPITRE XV 



Bataille de Loix 



8 novembre. — Des son arrivée dans ľlle, Schomberg 
tient conseil ; il donne ľordre á Marillac de marcher en téte 
a vec la cavalerie, de se porter entre La Flotte et Saint- 
Martin afin ďintercepter les Communications que les gar- 
nisons de ces deux localités pourraient avoir entre elles 
et les secours mutuels qďelles pourraient se porter. 

A la suite de la cavalerie, Schomberg prend la téte de 
ľinfanterie; il apprend que ľennemi, deux heures avant 
le jour, a évacué La Flotte. 

Sur son ordre, Marillac s'avance verš les retranchements 
établis par les Anglais autour du fort Saint-Martin afin de 
se montrer aux assiégés; lá encore, il s'apercoit que 
ľennemi a disparu. 

II dépéche alors Saint-Preuil dans le fort pour prévenir 
Toiras de son arrivée, de celie de Schomberg et s'informer 
de ce que fait ľennemi dans le bourg Saint-Martin. 

Toiras, déjá sorti du fort pour se rendre au-devant de 
Schomberg, ne peut rien dire sur ľennemi, faute de ren- 
seignements, si ce n'est qďen dehors du bourg et á gauche, 
deux demi-escadrons de cinquante cavaliers chacun appa- 
raissent entre des moulins ä vent, qu'ils semblent vouloir 
défendre. 

Arrivé ä La Flotte avec ľinfanterie, Schomberg déci de 
ďy cantonner et de s'y fortifier, afin de resserrer davantage 
ľennemi entre lui et le fort Saint-Martin; ä cet effet, il 




484 



REVUE DE ĽANJOU 



ordonne á Du Plessis, sergent de bataille, de lui trouver 
un endroit favorable au-devant de ce bourg, ce qu'exécute 
celui-ci avec prudence et célérité. 

Pendant ce temps Buckingham, comme il est facile ä 
voir, avait résolu d'opérer subitement sa retraite verš ľlle 
de Loye, afin ďy effectuer avec plus de sécurité, au premiér 
signál, le rembarquement de son armée. 

II flt donc fller doucement , en ordre et á ľinsu de Toiras, 
ses bataillons hors du bourg Saint-Martin, verš le village 
de la Gouarde et, pour masquer sa retraite, laissa deux 
escadrons en garde auprés des moulins susdits. 

Les FranQais ne tardéŕent pas á apercevoir dans le 
lointain les drapeaux de ľarmée anglaise battant en 
retraite; ils comprirent sans peine que celle-ci ďavait pas 
ľintention de livrer bataille. 

Schomberg rétinit son conseil et interroge chacun sur 
ľattitude ä prendre, selon que ľennemi quitte Saint-Martin 
pour sortir de ľlle ou pour mieux se préparer au combat. 

La plupart émet ľavis suivant : « Ľhonneur du nom 
exige que les FranQais, attaqués par les Ánglais au 
mépris des traités, leur livrent bataille et les forcent ä 
fuir. Pour la gloire du roi et de son armée, il importe 
de ne pas manquer une occasion si favorable. II faut 
chátier cette nation ďoutremer et réprimer son audace en 
lui empéchant ďattaquer de nouveau la France et d'y 
porter la guerre. Enfin, quel que soit le dessein des 
Anglais, il faut les attaquer et les forcer ä se battre. » 

Tel est aussi ľavis de Toiras : « II ne faut pas souffrir, 
dit-il , que les Anglais, qui se vantent ďétre entrés en 
France par une défaite des FranQais, puissent se vanter 
de sortir de ľlle si injustement envahie, sans avoir 
accepté de ľarmée du roi un combat aussi j u ste que 
nécessaire. 

c II faut venger le sang de tant de braves, morts pour la 
patrie, et tailler en piéces avec le fer et la main, avant 




SIÉGE DU FORT S AINT- MARTIN 



485 



leur départ de ľlle, ceux qui, á ľarrivée, ont tué tant de 
gentilshommes franQais par les balles et les boulets. 

« II faut, pour la bonne renommée du royaume et ľhon- 
neur du roi, qu'on puisse dire que ľennemi n'est pas 
parti mais a été chassé, qu'il n'a pas été expulsé mais 
écrasé. 

« Les Anglais ďailleurs sont déjä accablés par un long 
siége et mille maux, ľassaut de ľavant- veille les a épuisés, 
ils sont frappés par la subite arrivée de nos troupes, ils 
sont terrifiés ä ľaspect de ľarmée fran<jaise qui les pour- 
suit; une armée sans force et sans chef est bien prés de la 
défaite. » 

Tel était aussi ľavis de Schomberg qui, en tout temps et 
surtout en ce jour, donna encore une preuve nouvelle de 
sa fidélité pour le roi, de sa grandeur ďáme, de sa pru- 
dence et de son courage. 

Ľavis de Marillac fut tout autre : « Nous sommes 
envoyés par le roi, dit-il, pour faire lever le siége du fort 
Saint-Martin et expulser ľennemi de ľile; le premiér but 
est atteint puisque ľennemi a abandonné son camp et ses 
retranchements, ľautre est presque atteint aussi puisque 
ľennemi s'en va de lui-méme. 

c H y a donc lieu de leur préparer et méme de leur 
construire (comme jadis Aristide aux Grecs, á Salamine) 
un véritable pont ďor plutôt que de leur opposer une bar- 
riôre de fer. 

« Mars et la Victoire sont toujours douteux, ľissue des 
combats ďa rien de certain, surtout lorsque les forces sont 
inégales. 

« II faut qu'un chef ďarmée suive le conseil d'Henri le 
Grand qui, pour s'emparer d'Amiens, préféra empécher 
ľarrivée des subsides et des convois espagnols que de livrer 
bataille, surseoir ä la reddition de la plače, que de pró- 
cipiter la victoire, bien qu'elle fút alors moins douteuse 
qu'aujourd'hui. 




486 



REVUE DE ĽANJOU 



« Les desseins du roi t sont accomplis, ľexpédition faite, 
la guerre finie. 

« Le roi est au comble de ses dósirs, il doit étre tran- 
quillisé sur notre expédition, bien supérieure ä une 
guerre, puisque ľennemi se retire sans combat; hasarder 
le succés ďune telle entreprise par une bataille serait non 
seulement de la vanité mais un crime. 

« La gloire et tout ce que ľon rechercbe dans les 
combats est le propre des particuliers, dont le courage et 
ľénergie méritent certainement des éloges, mais il n'en 
est pas ainsi pour le roi. 

« Les simples mortels, disait sagement Tibére, doivent 
faire ce qui leur est avantageux; un prince, au contraire, 
doit avant tout se faire une renommée. G'est pourquoi, 
pour ne pas exposer la bonne renommée du roi et de ses 
armes, nous ne devons livrer combat que si ľattaque est 
sans dangeret la victoire certaine, ce qui ne peutmanquer 
ďavoir lieu ici, si ľon sait profiter de ľopportunité du 
temps et des lieux, qui se présentent le plussouvent ďeux- 
mémes lorsqu'une armée bat en retraite en présence ďun 
ennemi mena?ant. 

« Entre le bourg de Saint-Martin et le chenal qui le sépare 
de ľlle de Loix, ľennemi est obligé de faire route, par un 
passage étroit, dans lequel il est facile ďatteindre des 
troupes échelonnées et de les battre. 

« Vu la marche actuelle de ľennemi il y a lieu de 
conserver la position de défense que notre infanterie a prise 
ä la sortie du village de La Flotte et de s'y fortifier, car 
ľennemi ne peut la contraindre au combat malgré elle. 

« Si ľennemi ne songe qu'á la retraite, notre armée le 
suivra en bon ordre et préte au combat, en utilisant tous les 
avantagesdu terrain ; si, au contraire, il présentele combat, 
nous ne le refuserons ou ľaccepterons que s'il nous paralt 
avantageux. 

c S'il traverse la Gouarde, lorsque la premiére partie de 
ľarmée sera passée, nous tenterons une attaque de la 



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r 



SIÉGE DU FORT SAINT-MARTIN 



487 



seconde. S'il parvient au passage de Loix , qu'il ne peut 
traverser qďá découvert et en vue des dunes situées sur 
ses derriéres et ses côtés, nous saisirons cette derniére et 
excellente occasion de lui livrer bataille. 

« Lä, sans aucun doute, nous infligerons, sans coup 
férir, un vrai désastre á ľennemi, nous remporterons une 
victoire aussi compléte que certaine et couvrirons degloire 
les armes du roi. » 

Get avis excellent et ďune grande sagesse n'ôte pas ä la 
plupart le dessein et le désirde livrer bataille. Schomberg, 
loin de le mépriser, pese attentivement toutes les raisoos, 
les préfére au désir de ceux qui, avides de gloire, Veulent 
ľattaqueimmédiate; il se réserve ďattaquer ľennemi dans 
sa retraite dés que ľoccasion sera favorable. 

En conséquence, il donne les ordres suivants : 

1° A Marillac, de devancer la cavalerie avec une com- 
pagnie de trente cavaliers de ľescadron de Bussy-Lamet et 
huit gentilshommes volontaires ; 

2° A la cavalerie de suivre cette avant-garde ; 

3° A ľinfanterie, formant le gros de ľarmé, de suivre la 
cavalerie; 

4° Au reste de la cavalerie de former avec lui ľarriére- 
garde de ľarmée. 

Au départ de la Flotte, il envoie Du Plessy, sergent de 
bataille, en téte de ľinfanterie, pour étre prévenu de tous les 
mouvements en avantou en arriére que ferait la cavalerie. 

Sur son ordre enfln, Toiras fait sortir du fort Saint- 
Martin six cents hommes pour renforcer ľarmée. 

Marillac s'avance donc en téte de ľarmée, suivant les 
conseils et dans ľordre prescrits. A son approche, la cava- 
lerie ennemie postée prés des moulins, s'enfuit au plus 
vite; Marillac prend possession de ce poste afin ďobserver 
ľinfanterie ennemie. 

II la voit battre en retraite verš la Couarde; au galop de 
soncheval, il se porte en avant et voit que ľarmée anglaise 
est composée ďenviron quatre mille hommes, formant 



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488 



REVUE DE ĽANJ0U 



sept bataillons, il en fait part á Schomberg et continue ä 
la méme allure et avec la méme ardeur á observer les 
mouvements de ľennemi. 

Entre Saint-Martin et La Gouarde s'étend, en tous sens, 
une plaine ďune lieue (trois milles anglais). Ľennemi 
franchit rapidement cette dištance sans faire plus ďune 
halte et, sans modifier son ordre de marehe, fait volte- 
face, comme s'il voulait offrir le combat á ľarmée fran- 
gaise. 

Telle n'était pas ľintention de cette armée de fugitifs; 
cette feinte ďavait d'autre but que de faire reprendre 
haleine aux Anglais, fatigués de la marche et du poids de 
leurs armes. 

Ľarmée fran<jaise s'arréte également, mais ni plus ni 
moins que ľennemi, c'est-á-dire un demi-quart ďheure; 
celui-ci , géné ä droite et ä gauche par des salines, se dirige 
droit verš La Couarde. 

Arrivé lá, il fait volte-face une seconde fois, semetá 
ľabri ďun grand fossé, plače des mousquetaires derriére 
des haies, des murs et autres fossés, dans des positions 
trés avantageuses, pendant que ľarmée déflle au travers 
du village, cachée aux yeuxdes nôtres et que son arriére- 
garde, en position de défense, semble vouloir nous tenir 
téte. 

Marillac, qui a ľordre de suivre au plus prés les 
mouvements de ľennemi, malgré les mousquetades diri- 
gées sur son cheval, reconnalt bientôt cette tactique; il 
prévient Schomberg qu'il est temps de couper la retraite 
ä ľennemi; celui-ci donne ordre aussitôt ä ľinfanterie de 
se porter en avant. 

Avant que celle-ci eút fait la moitié de ľétroite routequi 
traverse La Couarde, ľennemi en était sorti et s'était 
reformé rapidement, se dirigeant verš La Passe, distant 
de La Couarde d'une lieue á peine. 



D r Atgier. 



f A suivre J 




Résumé des Observations météorologiques 

faites ä la Baumette (prés Angers) 

(Altitude : 30 môtres 52) 



Novembre 1904 

Moyenne barométrique : 762 mm ,66 ; minimum le 7, á 
7 h. du soir, 748 mm ,61 ; maximum le 15, á 10 h. du matin, 
773 m,n ,82 ; écart extréme, 25 Bun ,21. 

Moyennes tbermométriques : des minima, 2°, 15; des 
minima (sans abri), 1°,75 ; des minima (sur le sol), 
1°,58; des maxima, 8°,76; des maxima (sans abri), 
10°, 22; des maxima (sur le sol), 11°, 25; ďune eau de 
source, 8°, 63 ; du mois, 5°, 70. 

Minimum le 25, — 4°,3 ; minimum (sans abri) le 25, — 
5°,1 ; minimum (sur le sol) le 25, — 5°,1 ; maximum le 10, 
15°,7; maximum (sans abri) le 13, 18°,3; maximum (sur 
lesol), le 10, 22°,1. 

Humidité relative, 85; minimum les 14, 18, á 4 h. du 
soir, 51 ; maximum les 5, 7, 12, 13, 14, 16, 19, 20, 21, 25, 
27, 28, 29, 30, á 7 h. et 10 h. du matin et 7 h- du soir, 100. 

Nébulosité moyenne, 6,6 ; la plus faible, 0,0, le 15 ; la 
plus forte, 10,0, les 2, 12, 19, 20, 27, 29, 30. Nombre de 
jours de soleil, 18 ; nombre ďheures de soleil ayant brúlé 
le carton de ľhéliographe, 81 environ. 

Pluie, 13 mni ,8 en 8 jours appréciable au pluviométre et 
3 jours appréciable au pluvioscope. Evaporation, 32 mm ,80 
en 26 jours. 

Nombre de jours que le vent a été : 1 jour du N ; 
9 jours du N-E ; 5 jours de ľE ; 2 jours du S ; 7 jours du 
S-W; 3 jours de ľW; 3 jours du N-W. Vitesse moyenne du 
vent en métres par seconde, 3 m ,8. Plus grande vitesse du 
vent le 7, á 6 h. 15 du soir, 16 m 0, par seconde (vent du 
S-W). 

Gelées les 4, 5, 7, 15, 16, 18, 19, 20, 24, 25, 26, 27, 28, 
29, 30; gelées blanches les 5, 7, 14, 15, 16, 18, 23, 25 ; 
rosée les 1, 2, 6, 13, 14, 15, 16, 17, 18 ; brouillards les 5, 
7, 12, 19, 20, 21, 25, de 7 h. á 10 h. du matin, les 27, 28, 
29 , 30 toute la journée; neige épaisse le 24, faible le 26 ; 
halo lunaire faible le 21 á 7 h. du soir ; lueurs crépuscu- 
laires les 10, 14, 15 ä 4 h. 30 m. du soir. 



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REVUE DE ĽANJOU 



Passages ďoies sauvages le 11 k 5 h. et 9 h. du soir, du 
S au N. 

Fin de la feuillaison de la vigne le 5. 



Décembre 1904 

Moyenne barométrique : 759 mm ,95; minimum le 12, á 

2 h. 30 m. du soir, 737 mm , 90; maximum le 29, á 10 h. du 
matin, 776 mm ,87 ; écart extréme, 38 mm ,97. 

Moyennes thermométriques : des minima, 3°, 68 ; des 
minima (sans abri), 3\31 ; des minima (sur le sol), 2°,75 ; 
des maxima, 8°,60; des maxima (sans abri), 8°,91; des 
maxima (sur le sol), 9°, 25; ďune eau de source, 7°, 80; 
du mois, 6°, 46. 

Minimum le 29, — 2 # ,6; minimum (sans abri) le 29, 
— 3°,4; minimum (sur le sol) le 29, — 4°,0; maximum 
le 7, 15°,0; maximum (sans abri) le 7, 15°, 0; maximum 
(sur le sol) le 7, 14%3. 

Humidité -relative, 86; minimum le 31 , á 1 h. du soir, 
48; maximum les 23, 24, 25 á 7 h. et 10 h. du matin, 100. 

Nébulosité moyenne, 7,0; la plus faible, 0,2, les 22, 
et 24; la plus forte, 10,0, les 2, 15, 16, 17, 27- Nombre 
de jours de soleil, 15; nombre d'heures de soleil ayánt 
brúlé le carton de ľhéliographe , 45 environ. 

Pluie, 66 mm ,5 en 13 jours appréciable au pluviomôtre et 
4 jours appréciable au pluvioscope. Evaporation, 36 mm ,10. 

Nombre de jours que le venl a été : 3 jours du N ; 

3 jours du N-E ; 3 jours de ľE ; 4 jours d u S-E ; 8 jours 
d u S ; 9 jours du S-W ; 4 jours de ľW ; 2 jours du N-W. 
Vitesse moyenne du vent en métres par seconde : 5°\ 3. 
Plus grande vitesse du vent le 7, á 11 h. 7 m. du matin, 
24 m ,7 par seconde (vent du S-W). 

Gelées les 21, 22 , 23 , 24 , 25 , 26 , 29 ; gelées blanches 
les 21, 22, 23, 24, 25, 26, 29; rosée les 3, 20, 21, 30; 
brouillards les 4, 18, 25, 26 ; brouillards soir le 24; halo 
lunaire faible le 29, á 6 h. du matin ; lueur crépusculaire 
trés víve et trés rouge le 31 de 4 h. 47 m. á 5 h. 30 m. du 
soir,áľW. 

Passages ďoies sauvages, le 11, á 5 b. du soir, du 
N au S. 

A. Cheux. 



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CHRONIQUE 



La Société de Géographie Commerciale ďAngers a repris le 
4 novembre dernier la série de ses grandes conférences. 

Celte fois, délaissant ľAsie, les auditeurs oni été se pro- 
mener au centre du continent africain, sur les bords du mys- 
tórieux lac Tchad : le cicérone charmant, simple et cependant 
héroíque de ce voyage, était le capitaine Duperthuis, ancien 
lieutenant ä ľescadron des spahis du Chäri, ancien membre 
de la mission Destenave, 

Le capitaine Duperthuis fut un des acteurs les plus actifs 
de la conquéte et de ľoccupation définitive des beaux terri- 
toires — jadis empire du farouche Raba h, aujourďhui pro- 
vinces fran?aises — qui ont nom Logône, Kanem, OuadaS, 
Bomou. 

Tout le monde se souvient qu'en 1901 trois missions fran- 
caises, parties de points trés eloignés et trés différents, 
l'Algérie, le Sénégal et le Congo, se rejoignirent sur les 
bords du lac Tchad et livrérent au sultán Rabah une série de 
combats meurtriers, au cours desquels ce chef noir trouva la 
mort. 

Ce fut la punition du massacre de la mission Bretonnet et 
du meurtre du pauvre et malheureux explorateur de Béhagle, 
fait prisonnier et pendu ä Dikoa, quelques mois auparavant, 
sur ľordre de Rabah. 

Aprés la dislocation de la triple colonne Lamy, Joalland- 
Meynier, Gentil, les chefs rhabistes reprirent courage et ne 
tardérent pas á recominencer les hostilités sous la conduite 
de Fadh-el-AJlah, fils ainé de Rabah, qui appela ä son aide 
les Touaregs et les Snoussistes. 

II fallut aviser ä ce danger : une expédition de guerre fut 
organisée sous les ordres du colonel Destenave : elle compre- 



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REVUE DE ĽANJOU 



nait trois compagnies de tirailleurs, un escadron de cavalerie 
et une batterie de 80 de montagne. 

Une premiére série d'opérations eut lieu dans le Bornou. 
La coloDne fran?aise, décidée ä agir fort et vite, se dirígea 
snr Dikoa, capitale de ce sultanát : un combat eut lieu, la 
ville fut prise et, au cours de la poursuite,un duel homérique 
fut livré entre le géant Hite, cbef des troupes de Fadb-el- 
Allah, et le capitaine Dupertbuis. Cet offlcier, désarconné e t 
blessó, réussit ä tuer son adversaire, au moment méme ou il 
allait étre égorgé par le colosse noir. 

Aprés Dikoa, la colonne fran;aise se dirigea sur Bougourma 
et Goudjba. En ce dernier point, Fadh-el-Allah fut blessé ä 
mort; ce fut le signál de la soumission des chefs rbabistes. 

A la fin de ľhivernage, le colonel Destenave dirigea sa 
marcbe verš le Kanem : ľavant-garde francaise, commandée 
par le capitaine Millot, se beurta, auprés de Matarem, au 
corps principál des Touaregs Ouled-Sliman et, aprés un com- 
bat acharné oú tous les Européens furent tués ou blessés, 
dut reculer jusqu'ä Mondo. 

Deux fois les Touaregs tentérent ďenlever ce poste. La 
premiére fois leur nombre était insuffisant et ils abandon- 
nérent assez vite le champ de bataille ; mais ils revinrent en 
masse et auraient pu triompber de la faible garnison fran- 
caise sans ľarrivée des capitaines Bablon et Duperthuis qui, 
a vec un effectif trés restreint, n'bésitérent pas ä prendre une 
vigoureuse offensive, au cours de laquelle le chef touareg fut 
tué. Aussitôt ces faroucbes pillards du désert s'enfuirent verš 
le nord, poursuivis par nous. 

Un nouvel engagement, plus acharné et plus important, 
eut lieu ä Bir-Alali, qui se termina par ľécrasement complet 
des Touaregs et la mort du cheik Barani, lieutenant e t 
vicaire de Snoussi. 

Aprés une tournée moins mouvementée au milieu des 
nombreuses iles de ľarchipel est du Tchad, la mission Des- 
tenave se disloqua ; ses officiers et sous-offlciers rentrérent 
en France pour y jouir ďun repos bien gagnó, rapportant 
tous, sur leurs corps amaigris par la fatigue, le climat et les 
privations, les cicatrices glorieuses des lances targui ou des 
balles snoussi. 

C'est en un style sobre, clair, précis, émaillé ďanecdotes 
personnelles, gaies ou palpitantes, que le capitaine Duper* 




CHRONIQUE 



493 



thuis a fait revivre aux Angevins les heures superbes de celte 
rócente épopée; aussi les applaudissements ne lui furent-ils 
pas ménagés. 

Avant la conférence, le président sortant, M. L.-A. Leroy, 
avait installé le nouveau bureau composé de M. le D r Motais, 
professeur ä ľÉcole de Médecine, membre correspondant de 
ľAcadémie de Médecine, président; MM. Cointreau, D r Jagot, 
Léon Lafarge, vice-présidents ; M. Koszul, ingénieur, direc- 
teur des établissements Laboulais, trésorier; MM. le D r Barot 
et Pucelle, professeur au Lycée, secrétaires; MM. L.-A. Leroy, 
Bessonneau, Cormeray, A. Meynier, Vasselin, proviseur du 
Lycée, Gourin, H. Guódon, Downie, H. Barón, membres du 
Comité. 

Le D r Motais, en un discours trés apprécié et toujours déli- 
cat, a remercié le Bureau sortant et pris possession du fauteuil 
présidentiel. 

Selon une décision prise antérieurement par la Société, les 
noms des lauréats de la section ont été proclamés : ce sont 
ceux des meilleurs éléves en geograpbie des grandes écoles 
ďAngers, qui font partie de la Société. Une médaille d'argent, 
frappée spécialement pour la circonstance, a été distribuée ä : 

M 11 * Marie-Louise Denis (École normále ďinstitutrices) ; 

M 116 Albertine Vincent (École primaire supérieure de filles) ; 

M. Antier (Lycée David-ďAngers) ; 

M. Dubos, Pierre (École nationale des Arts et Métiers) ; 

M. Haud, Louis (École normále ďinstituteurs) ; 

M. Dupont (École primaire supérieure de garcons). 

Ainsi qu'aux conférences faites au cours de la saison précé- 
dente, la vaste salle du Cirque-Théátre étail absolument pleine ; 
toutes les notabilités angevines s'y étaient donné rendez-vous. 

Nous avons particuliérement remarqué la présence sur ľes- 
trade de MM. les généraux Halter et Samary, qui avaient 
ainsi voulu donner une preuve de leur sympatbie au vaillant 
et éloquent conférencier, M. le capitaine Duperthuis. 



La séance de rentrée de ľÉcole de Médecine ét de Phar- 
macie, ainsi que la distribution des prix aux étudiants, a eu 
lieu le lundi 7 novembre 1904. M. Joxé, maire ďAngers, 
présidait; ä ses côtós, étaient M. Róbert, inspecteur d'Aca- 
démie et M. Legludic, directeur de ľÉcole. 



* • 



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494 



REVUE DE ĽANJOU 



Le D r René Tesson , suppléant des chaires de chirurgie et 
ďobstétrique, élait chargé de la le$on ďouverture; il avait 
pris pour sujet : La dignité médicale. S'adressant aux étu- 
diants, il a rappelé quelles hautes vertus morales sont néces- 
saires dans ľexercice ďune profession dont ľidéal n'a jamais 
cessé ďétre fait de dévouement, de charite et ďhonneur. Si 
des défaillances individuelles ont pu se produire, c'est sans 
doute parce qu'on a trop négligé ďenseigner, en méme temps 
que les sciences médicales proprement dites, la science du 
devoir, la déontologie. II a terminé en insistant sur la néces- 
sité de former ľäme des futurs praticiens pour les prémunir, 
dés le debut de leurs ótudes, contre les écueils oú risquerait 
ďéchouer la dignité médicale, en particulier contre certaines 
tendances d é plo rab les verš ľindustrialisme et ľaméricanisme. 

M. le D r Legludic, directeur, a présenté le compte rendu 
de ľannée scolaire 1903-1904. 

Le nombre des étudiants s'est élevé á 120; 309 inscriptions 
ont été prises. 

22 candidats se sont présentés au P. C. N.; 14 ont été 
admis. 

Les autres examens ont donné 143 admissions sur 185 can- 
didats. 

Au total, 207 examens ont donné comme résultats : 157 
admissions et SO ajournements, ďoú une proportion de 780/0 
de succés. Sur 157 admissions , on compte 94 mentions. 

Le directeur fait connaitre les résultats des divers concours 
destinés ä remplir les cadres de ľinternat et de ľexternat de 
ľHôtel-Dieu et les divers emplois de ľÉcole. U signále le 
succés des anciens éléves de ľÉcole : MM. Gruget et Maugeais 
ont été recus internes et M. Boivin interne provisoire des 
hôpitaux de Paris; MM. firac, Garcin, Signoret, Bignon, 
Mézerette et de Paoli ont été recus externes. 

II rappelle les événements qui ont touché le personnel et 
complimente ses collégues qui ont regu des distinclions : 
M. le D* Monprofit, lauréat de ľlnstitut, est nommé, par 
ľAssociationfrancaise de chirurgie, vice-prósident du Congrés 
de chirurgie pour 1905 et président pour 1906; — M. le 
D r BarLhelat, lauréat de ľAcadémie de médecine, est promu 
officier de ľlnstruction publique ; — - M. le D r Jagot, élu 
membre du Conseil académique ; — H. le D r Royer et M. le 
D r Papin, nommés officiers ďAcadémie. 



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CHRONIQUE 



495 



II termíne en remerciant les autoritós de la cité qui apportent 
a ľÉcole leurs encouragements sympathiques et particuliére- 
ment M. Joxé, maire ďAngers, qui lui a fait ľhonneur de 
présider sa séance de rentrée. 

M. Meslio a ensuite donne lecture du palmarés. 



Le 14 novembre, ä 8 b. 1/2 du soir, s'est tenue au Palais 
académique la séance traditionnelle de rentrée des Facultés 
catholiques. 

Cette réunion était présidée par M** Catteau, óvéque de 
Lucon. A ses côtés, on voyait, sur ľestrade ďbonneur, 
M** ľÉvéque ďAngers, cbancelier de ľUniversité catbolique, 
Mp Pelgé, évéque de Poitiers, M** Rouard, évéque de Nantes, 
Mp Roissant, évéque titulaire d'Usula, M. ľabbé Durusselle, 
représentant S. E. le cardinal Labouré, archevéque de Rennes, 
M. ľabbé Lefebvre, représentant M** ľÉvéque du Mans, 
M. ľabbé Barrier, vicaire général de La val, M. ľabbé Šimon, 
vicaire général de Ms* ľÉvéque de Ĺu$on et secrétaire de 
NN. SS. les Évéques. 

Mp ľArchevéque de Tours et M«* ľÉvéque d'Angouléme 
sont arrivés seulement pour le conseil du lendemain. 

Devant ľestrade ďbonneur avaient pris plače MM. les 
Doyens et Professeurs des quatre Facultés , revôtus du cos- 
tume académique. 

M** le Cbancelier donna d'abord la parole ä M«* Legendre 
pour son rapport sur la Faculté de Tbéologie qui, aprés avoir 
périclité, il y a quelques années, a eu le mérite de revivre en 
un temps oú meurent tant de belieš institutions qui sem- 
blaient plus robustes. Un souvenir ému aux exilós, un hom- 
mage sincére rendu ä la vénérable scolastique, un tableau 
lumineux des travaux de la Faculté, une ferme profession de 
foi opposée aux entreprises folles des novateurs, ont varió 
les agréments de ce rapport aux graves pensées. 

M. Gavouyére crut devoir s'excuser de ľaridité ou de la 
monotonie des matiéres du Droit, mais il réussit á démentir 
ses excuses. Puis, quel cbant parut jaraais moins monotone 
que les cbants de victoire ? Ľhabitude de remporler le pre- 
miér prix au concours général des Facultés libres et de faire 
recevoir du premiér coup, en juillet, les trois quarts de ses 
étudiants, est une coutume que la Faculté saura ne pas perdre, 




496 



REVUE DE ĽANJ0U 



pour le seul plaisir de rompre la monotonie des comptes 
rendus annuels de ses succés. 

Avec M. le chanoine Rivereau, nous pénétrons dans le sane- 
tuaire des sciences, oú fréquentent seuls les initiés. Mais, pour 
les profanes, M. le Doyen de la Faculté des Sciences est un 
agréable cicérone et tous ses auditeurs prirent plaisir ä s'ins- 
truire de la nouvelle organisation des études scientifiques , 
qu'on a réformées et qu'on a eru Iransformées, pour arriver ä 
reconnaitre tout simplement qu'on fait le rouet, comme disait 
Pascal. 

Msr Pasquier, recteur et doyen de la Faculté des Lettres , 
commenca son rapport en évoquant les souvenirs de la vieille 
Université ďAngers, oú les étudiants affluaient et obtenaient 
de brillants succés dans leurs études ; mais ils fôtaient ces 
succés avec de folles dépenses, dont un Concile de Vienne et 
bulle de Clément V, Quum sit nimis, durent refrénerlesabus. 
Avant de recevoir ses diplômes et son bonnet, le < suppôt », 
c'est-á-dire ľétudiant és Arts — - les Lettres de ce temps-lä — 
devait s'engager ä ne pas employer plus de 50 mares pour 
« ŕestoyer » et réjouir ses amis, aprés la collation du gráde. 
Aujourďhui encore les étudiants font ample moisson de 
diplômes ä la Faculté des Lettres ďAngers ; mais ils se con- 
tentent ďun banquet ä chaque centaine de licenciés ; bientôt 
aura lieu le troisiéme banquet, puisque la liste des licences 
ďAngers s'arréte actuellement au 295*. La gaieté de ce début 
fut kien corrigée par la tristesse pénétrante de la conclusion 
de ce discours aux nuances si délicates et si variées , lorsque 
M** le Recteur compara ľÉglise de France, oú ľon voit tour ä 
tour disparaitre tous les ordres religieux, á cette scéne litur- 
gique du vendredi saint pendant laquelle, devant ľautel 
dépouillé et le tabernacle vide , un á un , s'éteignent tous les 
cierges, hormis celui qui figúre la résurrection proebaine. Et 
ľéminent Recteur de saluer en ses « ebers amis les étudiants » 
les symboles et les présages de la päque prochaine qui réjouira 
ľunivers catholique. * 

Enfln M« r ľÉvéque ďAngers remercie NN. SS. les Évéques, 
dont la présence donne tant ďóclat ä cette féte annuelle, 
rehausse le prix des récompenses qu'on y distribue, donl 
ľexpérience et la sagesse sont ďun si puissant secours dans 
les conseils rendus plus nécessaires et plus graves que jamais 
par les circonstances présentes. En les reprenant, le 



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CHRONIQUK 



497 



Chancelier loue et conflrme les pensées exprimées par les 
rapporteurs et, dans une éloquente péroraison, adresse ä la 
générosité, í la vaillance de la jeunesse le plus vibrant appel. 



Lundi 7 novembre, ä 4 heures du soir, a eu lieu, sous la 
présidence de M. de Blois, la séance solennelle de rentrée 
de ľÉcole supérieure ďAgriculture, 3, rue Rabelais. 

M. le comte de Blois, président de la Société Industrielle et 
Agricole de Maine-et-Loire, présidait. II avait ä ses côtés 
MM. Limon, député des Côtes-du-Nord ; Pluchet, membre de 
la Société nationale ďAgriculture ; A. Courtin , P. de Moni- 
cault, ingénieur agronome, et Lavallée, directeur de ľÉcole. 

Tout ďabord M. ľabbé Vétillard prend la parole pour 
adresser un bienveillant salut á M. de Blois et ä toutes les 
personnes qui s'intéressent ä ľÉcole; puis il exprime ses 
regrets de ľabsence de M. de Maillé, retenu par la maladie. 

Ensuite il présente un intéressant rapport sur la situation 
de ľétablissement, fondé depuis bientôt sept ans. 

Cette année la rentrée a été plus nombreuse que jamais. 
On compte 20 élôves présents, 15 autres sont actuellement 
sous les drapeaux. 

Aprés avoir rappelé les succés aux examens de la session 
derniére. M. Vétillard donne le résultat de ľexamen qui a eu 
lieu le jour méme pour le diplôme ďingénieur agronome de 
ľÉcole. Trois candidats se présentaient. Tous ont été recus. 
MM. Berthomié, de Brest, avec la note bien; Gombault, de 
Villecante (Loiret), avec la note passable, et M. de Rasilly, 
de La Porte (Mayenne), avec la note trés bien et une médaille 
de vermeil. 

M. de Blois se léve ensuite. II remercie M. ľabbé Vétillard 
de son remarquable rapport et envoie ses vceux de prompte 
guérison ä M. le duc de Plaisance. Ensuite il fait un intéres- 
sant historique de ľétablissement. Tout ďabord on a cru que 
ce ne serait qu'une école théorique; mais, gräce au dévoue- 
ment et ä la ténacité de M. ľabbé Vétillard, de M. Lavallée, 
une ferme modéle fut créée, la Sermonerie. Bientôt on y vit 
accourir, de tout ľarrondissement ďAngers et de Segré, les 
cultivateurs, pour y entendre de fructueuses le$ons et en 
emporter des graines fécondes pour la richesse du pays. 

M. de Blois rappelle aussi la Station cenologique, fondée 



* 



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498 



REVUE DE ĽANJ0U 



par M. Moreau avec ľappui du Gonseil génóral et en particu- 
lier de MM. de Fougerolles et de la Guillonniére. 

II engage vivement les jeunes gens de son auditoire ä se 
consacrer ä ľagriculture. (ľest le meilleur moyen de sauver 
eette terre qui meurt et de faire de sincéres et douces ami- 
tiés avec les cultivateurs, si heureux de trouver protection 
dans les privilégiés de la fortune. 

M. de Blois montre que la richesse immobiliére vaut beau- 
coup mieux que la richesse mobiliére. La premiére c'est le. 
sol, c'est une partie de la patrie, la seconde est un peu 
cosmopolite. 

H termíne par un trait historique emprunté á M. Berryer. 

Le grand orateur, qui fut ľami de M. de Falloux, avait été 
témoin de ľempressement des cultivateurs ä porter leur 
argent aux banques, lors ďun emprunt fait par le troisiéme 
Erapire, dix ans avant sa chute. Les malheureux habitants 
des campagnes assiégeaient les portes des établissemenls 
flnanciers. 

c Quel triste spectacle, écrivait M. Berryer ä M. de Falloux, 
de voir ces campagnards se ruer sur la richesse mobilére. 
Quant ä vous, mon cher ami, restez attaché ä la culture du 
sol, vous rendrez ä la France un aussi grand service que 
celui de la liberté ďenseignement. » 

M. de Blois a été trés applaudi. 



Le lundi 26 décembre 1904, la Société nationale d'Agricul- 
ture, Sciences et Arts ďAngers a distribué, pour la troisiéme 
fois, les prix fondés par le poéte angevin Julien Dailliére. 

A huit heures et demie du soir, M. René Bazin, de l'Acadé- 
mie Francaise, président ďhonneur de la Société, ouvrait la 
séance, entouré de M" ľÉvéque ďAngers, président ďhon- 
neur, de MM. Guillaume Bodinier, président, et Louis de Farcy, 
vice-président, des membres du Bureau et des rapporteurs 
du Concours. 

Un grand nombre de dames avaient répondu ä ľinvitation 
de notre Compagnie, ainsi que MM. Legludic, directeurde 
ľÉcole de Nédecine et de Pharmacie ; Baudriller, vicaire géné- 
ral ; M Pasquier, recteur de ľUniversité Calholique ; Bruas, 
conseiller municipal ; D' Motais, professeur a ľÉcole de Méde- 
cine ; Thibault, secrétaire général de ľÉvéché ; Pessard, curé 
de la cathédrale ; Malsou, curé de la Trinité, etc. 




CHRONIQUE 



499 



Le buste de Julien Dailliére, entouré de plantes vertes et de 
fleurs, occupait, derriére le Bureau, une plače d'honneur, 
ďoú il dominait ľassistance. 

M. Bodinier, dans une allocuiion trés délicale ei souvent 
applaudie, a remerció M. René Bazin ďavoir bien voulu pró- 
sider celte réunion solennelle. Puis, faisant allusion ä un 
article, oú jadis ľ é m i n en t académicien ďaujourďhui avait 
décrit, non sans une pointe ďironie, les paisibles travaux 
ďune Académie de province, ä la gloire de laquelle il ne man- 
quait qu'un grand homme, M. Bodinier a constaté que la 
Société ďAgriculture, Sciences et Arts ďAngers avait celte 
bonne fortune de posséder un grand homme, en la personne 
de son président d'honneur; un grand homme qu'elle admire 
et qu'elle aime. Si « ä certains jours ďété, quand ľair de la 
campagne est bon ä respirer», M. René Bazin, quittant sa 
demeure des Rangeardiéres, acceptait de présider nos mo- 
destes sóances, ľancienne Académie ďAngers n'aurait rien ä 
envier aux sociétés les plus fameuses. 

Cétte cbarmante allocution se terminait par un compliment 
gracieux ä ľadresse de M CT l'Évéque et des remerciements 
bien mérités aux dames qui assistaient ä la réunion. 

M. ľabbé Urseau, secrétaire général, a donné lecture ďune 
importante étude sur ľExposition des Primitifs francais, 
organisée ä Paríš en 1904. 

M. ľabbé Dedouvres avait été chargé de rédiger le rapport 
surle concours de poésie. (ľétait une táche assez ingrate, 
car le concours, auquel dix-neuf candidats avaient pris part, 
n'a eu qu'un résultat négatif. M. ľabbé Dedouvres a justi- 
fié, avec autant de courage que d'esprit, la décision des 
juges. 

M. Mauvif de Montergon a lu le rapport sur le prix de vertu. 

La Commission avait ä choisir entre huit candidats. Elle a 
accordé une mention honorable ä Céline Musseau, de Baugé, 
Louise Epain, de Montreuil-Bellay, et Hortense Epay, de 
Baugé. Márie Réthoré, de Saint-Florent-le-Vieil, qui a déjä 
obtenu de ľAcadémie Fran?aise un prix Monthyon de 2.000 
francs, a été jugée digne d'une mention trés honorable et 
ďune médaille ďargent. Le prix Dailliére a été attribué ä 
Francoise Couleau, de Champtocé. 

M. Mauvif de Montergon a vivement ému ľassistance en 
racontant ľhistoire de cette pauvre fllle, qui ne marche qu'en 



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500 



REVUE DE LANJOU 



se trainant péniblement sur une chaise basse et qui, restée 
orpheline ä douze ans, a pu, malgré son inflrmitó, élever 
trois sceurs plus jeunes qu'elle. Son admirable dévouement 
ne s'est pas arrôté lá : anjourďhui encore, ä ľaidede quelques 
travaux et ďun modique salaire de quarante francs, elle 
pourvoit aux besoins ďune vieille taňte, qu'elle a prise ä sa 
chargé, et d'une niéce, qu'elle a adoptée aprés la mort du 
pere et de la mére. 

M 11 * Couteau assistait ä la séance. M. René Bazin lui a 
remis le prix Dailliére de la valeur de deux cent cinquante 
francs et la médaille de bronze, qui, d'aprés les volontés du 
testateur, doit ľaccompagner. 

M. le Président d'honneur a pris la parole ä son tour et, 
dans ce langage élégant et harmonieux qu'il sait manier en 
maitre, il a célébré la vertu et la poésie : la vertu, qu'on 
peut sans doute trouver un peu par tou t, mais qu'on ren- 
contre facilement en Anjou; la poésie qui ne peut tarder long- 
temps á fleurir sur la terre angevine. 

Aprés ces paroles, qui ont été couvertes d'applaudissements 
unanimes, H. René Bazin a levé la séánce. 



Le 18 décembre, la Société de secours aux blessés militaires 
a fait célébrer, en la cathédrale, la messe annuelle ä ľinten- 
tion de la Société et des soldats décédés en 1904. 

A cette occasion, ľéglise Saint-Maurice avait été ornée de 
drapeaux et d'écussons aux armes de la Croix Rouge. 

Sa Grandeur Mgr ľÉvôque présidait la cérémonie, entouré 
de plusieurs membres du Chapitre. 

Dans le sanctuaire avaient pris plače, avec leurs banniéres, 
les délégués des Sociétós suivantes : Société fraternelle des 
officiers en retraite ; Société fraternelle et de secours mutuels 
des anciens militaires ; Société amicale et de secours mutuels 
des officiers en retraite et des anciens militaires décorés en 
retraite pour blessures devant ľennemi ; Société des anciens 
militaires employés civils de l'État; Union patriotique des 
combattants de 1870; Société des vótérans de ľarmée; Société 
des anciens sapeurs du génie et des anciens pontonniers ; la 
Sainte-Barbe; les Chacals; ľAlerte; ľÉtrier; le Messager 
Angevin et la Société de gymnastique et de tir. 

A ľévangile, M. le chanoine Piton, curé de Saint-Serge, est 



* ♦ 




CBRONIQUE 



SOI 



monié en chaire et a prononcó une allocution pleine de patrio 
tisme et de charitám 



Deuxiéme Concert populaire. 

Ľorchestre a joué avec sa conscience et son brio habituels 
une Symphonie ďHermann Goetz, écrHe dans la forme clas- 
sique , mais ďun intérét relatif ; puis les Préludes de POura- 
gan de Bruneau. Un de nos voisins qui, sans doute, n'avait 
pas lu le programme, nous certifia ďun air convaincu que 
ľon jouait une berceuse. « Voyez tout d'abord combien le 
8ommeil vient difficilement, ľenfant s'agite, se révolte, puis, 
malgré une douce cbanson que lui sert sa nourrice, se révolte, 
crie et enfln, aprés une résistance digoe ďun meilleur sort, 
accablé, s'endort profondément. » Ce qui prouve que la 
musique rend surtout des sons plus ou moins agréables et 
que cbacun peut interpréter un morceau suivant la dispo- 
sition ďesprit dans laquelle il se trouve. 

Vinrent enfin les Bruits de féte> poéme sympbonique de 
Liszt et VOuverture ďAnacréon de Chérubini, qui ne fut pas 
la piéce la moins appréciée ďun programme un peu uni- 
forme, composé ďceuvres tristes comme le ciel gris de cette 
journée. 

Qae dire de M. Bataille, le flls du < grand Bataille », si ce 
n'est que ce barytón n'enregistra pas une victoire avec V Air 
ďÉlie de Haendel et ľ Air de la Jolie flllc de Perth de Bizet. 

M. Becker, un jeune violoncelliste de 17 ans, entré depuis 
cette année ä ľorchestre, a obtenu un vif succés par le jen 
sobre, expressif et correct dont il a fait montre dans une 
Ária de Bach et une Étude de Gollermann. 

Troisiéme Concert populaire. 

Le Songe ď une nuit ďété de Mendelssohn, le Concerto grosso 
de Haendel, Wallemtein de V. ďlndy, VOuverture de Patrie 
de Bizet, voilá des ceuvres bien différentes, ďun égal intérét 
et qui justement, par leur variété, donnaient plus de charme 
ä cette matinée. Disons d'ailleurs que ľorchestre, sous la 
magistrále baguette de M. Brahy, a étó ďun bout ä ľautre 
parfait, irréprochable, en quelque sorte supérieur ä lui 
méme. 

Qu-'on nous permette une seule critique : pourquoi trans- 
former en pas redoublé la Marche nuptiale du Songe ďune 



33 



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REVUE t>E ĽANJÔtJ 



nutí ďétó en la jouant allegro vivace ä deux temps, alors que 
ce mouvement est indiqué ä quatre temps. 

Un jeune compositeur de talent, M. Rhené Ba ton, condui- 
sait ses Variations symphoniques , vraiment intéressantes ä 
tous égards. II a obtenu, avec ces pages musicales bien per- 
sonnelles et vraiment agréables, un succés mérité dont une 
part revient ä M. Armand Ferlé, qui a tenu avec beaucoup de 
correction la partie de piano et s'est fait ensuite applaudir 
avec une sonáte de Beethoven, dite avec une grande autorité. 

Quatriéme Concert populaire. 

M. André Hekking est non seulement le violoncelliste aux 
belieš sonorités, au mécanisme parfait, ä ľarchet puissant, 
mais encore ľartiste sentimental qui sait faire rendre ä 
chaque phrase , ä chaque note, ce qu'elle doit exprimer. U 
nous a donné une magistrále exécution du Concerto de Lalo, 
Kol-Nidrei de Max Bruch et, rappelé par le public enthou- 
siasmé, a chanté en poéte le Cygne de Saint-Saéns, accom- 
pagné par M. Durand, le distingué harpiste de notre orchestre. 

De ľorchestre nous avons applaudi une Symphonie, oeuvre 
dejeunessede Mozart, VOuverlure de Toggenbourg, un peu 
froide, de Ch. Lefebvre, la Bacchanale (une vraie bacchanale) 
de Wagner, et surtout la magniflque ouverture ďObéron, 
toutes piéces admirablement exécutées et superbement 
dirigées par H. Brahy. 

Le Journal VÉclair publie ľarticle suivant , qui intéressera 
nos concitoyens : 

€ Une Fran$aise vien t de remporter en Amérique uh briliant 
succés. On doit ďautant mieux le dire ici qu'elle a vainement 
eherché ä obtenir la protection de son gouvernement. Elle se 
rendait ä Saint-Louis dans un but humanitaire, elle n'atten- 
dait de ses fatigues ni récompenses, ni profit, ni distinction; 
illui suffisait ďentendre proclamer, par des bouches étran- 
géres, ľintérét d 'une découverte utile aux plus disgraciés de 
la náture : aux aveugles. 

< M lle Mulot, qui a une école ä Angers, qui est fort connue 
dans les milieux pédagogiques par une existence qui n'est 
qu'une variété de ľapostolat, a dócouvert — nous ľavons déjä 
dit — un moyen de mettre en communication le monde des 



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r 



CHRONIQUB 



503 



voyants avec le monde si digne de sympathie et ďintérét des 
non-voyants. 

c Depuis longtemps, les aveugles lise n t avec les doigts des 
livres imprimés pour eux; depuis longtemps, une méthode 
dite Braille leur permet de correspondre entre eux gräce ä un 
alphabet conventionnel formé de points en reliéf. Mais tme 
leltre écrite par un aveugle ne peut étre lue par un voyant. 
On a perfectionné celte méthode et, á ľaide ďune réglette, on 
a obtenu de ľaveugle une écriture qui peut étre lue par le 
voyant. C'est un grand progrés. Mais ce progrés est relatif, 
car ľaveugle, une fois sa lettre écrite, comme les caractéres 
n'ont pas de reliéf, ne peut la relire. M 116 Mulot a eu cette idée 
lumineuse de permettre au stylet qui trace les signes ordi- 
naires de notre alphabet, compréhensibles pour nos yeux, de 
donner ä ces signes un reliéf qui les rend compréhensibles 
pour les doigts de ľaveugle, en sorte que la méme lettre peut 
étre lue ä la fois, et au toucher, par ľaveugle, et á la vue par 
le voyant. 

c Ú semblerait qu'un tel systéme, si simple, si pratique, qui 
ne nécessite ďappareil compliqué ďaucuoe sorte, dút étre 
adopté dans toutes les écoles oú ľon instruit les aveugles. 
Dótrompez-vous : la sainte routine, qui se tient sur le seuil des 
établissements ďenseignement, frappe ďostracisme, pour 
ľorgueil coupable de quelques mandarins, un procédé si effl- 
cace et qui profiterait ä tant de malheureux. 

< M 1,e Mulot est allée montrer aux Américains ce que les 
Francais ne veuleot pas reconnaitre; elley est allée sans que 
nul ne ľaccrédität, sans que le ministére, quoiqu'elle eút des 
titres offlciels, lui facilität la route, sans recevoir de nos repré- 
sentants ä Saint-Louis ľaccueilqui était dú ä cette bienfaitrice 
des déshérités. Elle a fait face ä toutes les difficultés, vaillam- 
ment, comme une bonne Fran^aise qu'elle est. 

< Un enfant aveugle ľaccompagnait : elle lui trouva un petit 
compagnon ä Saint-Louis. Les journaux américains racontent 
cette émouvante histoire : 

c Georges Lee, ägé de cinq ans, aveugle de naissance, a 
appris ä lire ä écrire, et c'est le résultat ďune tentative qui 
améne une révolution dans les méthodes ďenseignement de 
ces malheureux enfants. 

c M 11 * Mulot, ďAngers, venue ä Saint-Louis & ľoccasion des 




REVUE DE ĽANJOU 



congrés de l'Exposition , avait avec elle un enfant de dix ans , 
André. Ce petit aveugle connut Georges; les enfants devinrent 
amis. M lle Mulot connut aussi le petit George Lee, qu'elle se 
mit en téte ďinstruire. 

« Hier, aprés-midi, ä ľEcole des aveugles de Missouri , le 
petit camarade ďAndré montra, ä la satisfaction compléte de 
ľauditoire, qu'il avait tiré profit de ces circonstances avanta- 
geuses. Ses connaissances sur la géographie, ľaríthmétique et 
les sujets s'y rapportant auraient pu faire honte ä un enfant 
de douze ans. 

« De petites cartes portant des divisions en reliéf lui furent 
données et, ďun léger effort, les petits doigts situérent exac- 
tement pays, iles et riviéres. On lui proposa des problémes 
simples ďarithmétique, et il répondit sans hesilation et avec 
justesse. A ľaide ďun systéme ďécriture inventé par 
M 11 * Mulot, il écrivit lisiblement ces mots : Y love you. II 
remit le tout ä son professeur et le sourire qui accompagnait 
le geste montra que cette parole de ľenfant aveugle venait de 
son coeur. 

< Le succés de ľinstruction de George Lee est lié á ce fait 
étonnant que celie qui ľa enseigné ne connait pas une dou- 
zaine de mots anglais et que ľenseignement a dú ôtre donné 
avec le concours ďun interpréte. 

« A peu ďexceptions prés, ľauditoire était composé 
ďaveugles et leurs yeux prives de lumiére et fixós dans le 
vide ne disaient en apparence rien de leur intérét; mais, ä 
mesure que les exercices extraordinaires de ľenfant de cinq 
ans se suivaient, ľintérét devint intense et, avant la fln de la 
démonstraiion, ľenfant fut entouré et combló ďéloges. 

« La visíte et la démonstration du professeur francais ont 
eu pour résultat de convertir M. le Superintendant Green , de 
ľÉcole des aveugles de Missouri, ä ľidée que le systéme 
ďéducation maternelle est le meilleur et qu'il devrait étre 
appliqué aux enfants aveugles le plus tôt possible. 

< Actuellement, la loi ne permet pas ďadmettre dans les 
écoles des enfants aveugles au-dessous de neuf ans. Le pro- 
fesseur Green dit qu'il va proposer et dófendre un « bili » 
pour qu'on les admette des ľáge de trois ans. Son argument 
est qu'un enfant a des habitudes si complétement enracinées 
ä neuf ans qu'il est difflcile de les corriger. 

« M u * Mulot est une Francaise ty pique. Elle porle légérement 



Digit 



zed by GoOgle 



CHRONIQUE 505 

ses cinquante ans et aime son ceuvre, ä laquelle elle a consa- 
cré la plus grande partie de sa vie. » 

c Telle est ľimpression des Américains sur ľceuvce toute 
de générosité et de désintéressement ďune admirable femme, 
qui a doté les aveugles ďun moyen pratique de correspondre 
avec les voyants, comme s ils étaient des voyaDts eux-mémes; 
qui a inventó des méthodes ďenseignement qui permettent au 
petit enfant aveugle, méme de cerveau débile, de lire sa 
géographie sur la sphére comme un voyant. Cette femme est 
une apôtre! Elle se heurte en France á toutes les hostilités des 
écoles officielles : les pontifes ľignorent, les distributeurs de 
prix Montyon ľoublient et un haut fonctionnaire , ä qui nous 
parlions de sa propagande désintéressée qui a Angers pour 
centre, nous répondait avec une moue : < Angers, Angers; 
j'ai de la méfiance, c'est une ville si cléricale! » 

< M llA Mulot a traversé ľOcéan; au moins, dans le Missouri, 
on n'entend pas de ces mots-lá. » 



Le 3 décembre , Ja Société des Amis des Arts ďAngers a 
réélu, comme président, pour une nouvelle période de deux 
ans, M. Gilles Deperriére, auquel elle a voulu ainsi témoi- 
gner sa reconnaissance e t son attachement. 

Les autres membres du Bureau soňt : MM. Hédelin et comte 
L. de Romain, vice-présidents ; Maurice Mercier, trésorier; 
Cayron et Edmond Launay, secrétaires; Dussauze, Vielle, 
G. de Chemellier, comte Miron ďAussy, commissaires ; 
A. Micbel, archiviste ; chanoine Urseau, archiviste suppléant. 

Les membres du Comité sont : 

MM. Maurice Bernier, Betton-AUard, Bigeard, Cointreau, 
Dainville, André Diard, Dubos, Joseph Lelong, Lépicier, 
D r Máreau, Bourron, Gontard de Launay, général Joly, 
Luson, P. Moreau, de Moulins, Planchenaul, Prieur, Tessier. 

•\ 

Le Bureau du groupe angevin des Espérantistes a été 
constitué, le 14 novembre dernier. M. Galard, 24, rue de 
Brissac, chargé du cours ďEspéranto, a été nommé prési- 
dent; M. Boutard, 2, rue du Bocage, a été choisi comme 
trésorier. 



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506 



REVUE DE LANJOU 



Les cours on t lien tous les lundis, ä 8 heures d u soir, dans 
une des salles de ľancienne Cour ďappel. 

Ceux qui désirent faire partie simplement du groupe ange- 
vin devroot verser la somme de 2 francs. 

Quant aux Espérantistes qui désirent ôtre affiliés ä la 
Société francaise de propagande et recevoir la revue men- 
suelle, ils devront payer une somme de 6 francs. 

ĽEspéranto est certainement appelé ä jouer, dans quelques 
années, un rôle trés important, au point de vue international. 
Aussi recommandons-nous aux jeunes gens, tout particulié- 
rement, ďassister ä ces cours, dont ils tireront le plus grand 
profit. 



On lit dans le Journal de Maine-eťLoire : 

c Les galeries du musée d'Angers qui déjá, dans le cours 
des années 1903 et 1904, se sont enrichies des statues de 
Racine, Corneille, Casimir y Cuvier , Mathieu de Dombasle, 
ont vu entrer récemment la statue de Drouot. 

€ Cette oeuvre, due, comme les précódentes, ä la munifi- 
cence de M me Leferme, née Dávid d'Angers, accroit ľinappré- 
ciable collection du maitre angevin. 

< Ľancien aide.de carap de Napoléon, le compagnon de 
ľile d'Elbe, celui que ľEmpereur appelait le < ságe de ľar- 
mée », est représenté debout dans son costume militaire, les 
deux mains posées sur la garde de son sabre. Une piéce 
ďartillerie est ä sa.gauche. Ľexpression du visage respire 
le calme; la pose des bras, ľattitude générale de la figúre 
portent ľempreinle de la résolution tempérée par la prudence. 
Le soldat que le Pére Lacordaire a fait revivre' avec tant 
ďéloquence apparait plein de majesté sous le bronze de 
Dávid. 

« Le modéle de sa statue terminé, /e maitre esquissa rapi- 
dement les trois bas-reliefs qui devaient décorer le piédestal : 
Drouot enfánt porté en triomphe par ses camarades ; Une 
bataille en Baviére et Le général Drouot aveugle, remettant 
aux sceurs de charité des secours pour les indigents, résument 
avec justesse, au point de vue de ľidée, les succés précoces 
de ľa dole scén t qui étudiait les livres de César ä la flammc 
du four paternel, le courage militaire de ľofficier ďartillerie. 
la vieillesse cbaritable du héros. 

c Les modéles de ces bas-reliefs offerts ä la Ville par Dávid 




CHRONIQUB 



807 



lui-méme en 1884 sont, depuis lors, dans le premiér petit 
salón du musée Dávid. 

c Quant ä la statue de Drouot elle a pris plače, avec celieš 
énumérées plus haut, dana la galérie en bordure de la ter- 
rase oú sont entassés les précieux envois de M me Leferme. II 
n'est que temps de faire cesser un état provisoire pernicieux 
aux oBuvres du statuaire et peu digne de la cité qui bénóficie 
ďincessantes libéralités. 

« Qaand se résoudra-t-on au prolongement de la galérie? 
Ce prolongement, accepté par ľancienne municipalité , s'im- 
pose de jour en jour. » — Un Curieux. 

A propos de ces moulages, que M m6 Leferme fait exécuter 
pour le Musée ďAngers , nos lecteurs ignorent sans doute les 
diffícultés exceptionnelles qu'ils présentent, quand il s'agit 
de sculptures comme celieš, par exemple, qui ornent la 
porte ďAix ä Marseille. Les lignes qui suivent les intéresse- 
ront certainement ; elles sont empruntées au Petit Marseillais, 
qui a interviewé M. Berthe, ľentrepreneur des tráva ux. 

« Toutes ces reproductions que nous faisons sont destinées 
au Musée ďAngers — et, depuis deux ans, nous parcourons 
ainsi la France ä la recberche des oeuvres du maitre. C'est 
ainsi que nous avons reproduit : Racine, k La Ferté-Milon ; 
Corneille, ä Rouen ; Casimir Delavigne, au Havre ; le Général 
Drouot e t Mathieu de Dombasle, ä Nancy, e t Cuvier, ä Mont- 
béliard. 

c C'est au commencement ďaoút que nous avons entrepris 
ľestampage de toute la fasáde sud de ľArc-de-Triomphe, de 
Marseille, dont les oeuvres sont, vous le savez, toutes de Dávid 
ďAngers. Nous avons commencé par les deux statues de gaucbe 
de ľAcrotére : Le Dévouement et la Réiignation. Ensuite, 
nous ferons transportér notre ateliér suspendu ä droite et 
nous moulerons la Prudence et la Force. Ces quatre statues 
ont chacune trois métres de haut et sont placées ä dix-huit 
métres cinquante du niveau du sol. 

« Par la suite, nous estamperons les Renommées du tympan 
qui encadrentla porle et ont chacune trois métres cinquante 
ďenvergure... Puis nous attaquerons les ornements des 
pieds droits, ďun côtó le bas-relief symbolique de Fleurus 
(1794) ; le panneau représentant le général Jourdan recevant 
les délégués autrichiens et le trophée ďarmes européennes ; 



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508 



REVUE DE L ANJOU 



de ľautre, le bas-relief ďHéliopons, les tribus turques se 
soumettant au général Kléber et le trophée ďarmes orientales. 

c Toutes ces ceuvres seront affectées ä une méme salle du 
Musóe ďAngers. Elles retrouveront lä-bas le Départ des 
Volontaires de Provence, le bas-relief principál, qui illustre 
ud côté de la voúte de ľArc-de-Triomphe et dont le modéle 
originál fut offert de son vivant par Dávid ďAngers au Musée 
de sa ville natalé. 

c ... Tandis que nous cberchons ľexpression ďun bommage 
ä rendre ä ľoeuvre de piété fíliale entreprise par M me Leferme, 
que seconde admirablement M. Henry Jouin, secrétaire de 
l'École des Beaux-Arts de Paris, ľäimable photographe met, 
ďun geste bref, un terme ä nos réflexions... H s'óbroue, 
s'époussette, se passe la main dans les cheveux et s'écrie, — 
parodiant une pbrase bien locale : 

« — Nous pourrons dire que nous avons passé sur la Porte 
ďAix I... » 

Gilles de Retz ou de Rais, que ľimagination populaire a 
transformé en Barbe-Bleue, aurait-il été victime ďune erreur 
judiciaire du moyen äge ? Nous ne voudrions pas nous pro- 
noncer ; mais voici la curieuse notice que les journaux de 
Paris consacrent á ľune des derniéres séances de ľAcadémie 
des Inscriptions et Belieš- Lettres : 

« Compagnon de Jeanne d'Arc en 1428 et spécialement 
chargé de veiller sur elle, le maréchal Gilles de Rais fut 
accusé, en 1440, ďavoir tué plusieurs centaines ďenfants. 

« Ces crimes, qui nous rappellent la légende de Barbe-Bleue, 
furent reconnus par la justice inquisiloriale et punis de mort 
par la justice séculiére. 

c M. Salmon Reinach montre ľinsuffisance des preuves 
alléguées contre Gilles de Rais, la simple concordance des 
témoignages ä charges obtenus par la torture, le peu de 
valeur qu'on doit attacher aux aveux de Gilles également 
extorqués, enfln, le caractére invraisemblable des accusations 
portées contre lui. 

« Tout ce que ľon peut affirmer, c'est que Gilles de Rais 
se mélait ďalchimie. De tous les meurtres qui ľon t fait qua- 
lifier par Michelet de « béte ďextermination » , aucun n'a été 
j uridiquement ótabli. » 



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CHRONIQUB 



509 



On sait que Gilles de Rais habitait le cbäteau de Machecoul, 
le cbäteau de Tiffauges et celui de Champtocé. 



Les Angevins seraient-ils des gens particuliérementcurieux 
etcródules? 

La déclaration suivante a été faite á un journaliste parísien 
par une voyante, émule de M 116 Couesdon : 

c Nous avons trois bons centres ďaffaires en France : 
Marseille, Rennes et Angers. Le meilleur est sans contredit 
Angers, qni offre des ressources inépuisables ďargent et de 
confiance. C'est de lä que me vient le travail le plus agréable 
et je ne suis peut-étre pas la plus favorisée de mes confréres. 
ĽAngevin a le sens du mystére 1 » 



UAngevin de Parti, dont nous avons annoncé la fondation, 
sera le défenseur zélé de tous les intéréts angevins ä Paris et 
fera apprécier nos produits, nos vinš, nos fleurs et nos fruits. 
II s'efforcera de créer un Syndicat ďinitiative c pour ľexploi- 
tation rationnelle des plus jolis points du departement. Ce 
que tant de provinces ont déjä róalisé pour le plus grand 
bien de leurs villes et de leurs villages, ľAnjou doit et peut 
ľentreprendre 

« La richesse de ľesprit angevin, ócrit M. Georges Dureau, 
et ses fertiles ressources sont un peu comparables ä cette 
Loire magnifíque et indolente qui roule des sables inutiles 
en un cours incertain, qu'il faudra bien réduire pour le fócon- 
der et en faire le canal naturel de notre fortune. J'ai bon 
espoir que les énergies de notre province seront un jour 
drainées comme le beau fleuve qui la tra verše, pour le plus 
grand bien de tous. 

€ Dans cet espoir , VAngevin de Paríš fait appel ä votre 
fraternel amour de la petite patrie angevine qui m'est un súr 
garant de son succés. 

c Au surplus, souvenez-vous de la terre pleine de charmes 
que vous a vez aimée des ľenfance, du petit pré bordé de 
haies que ferme une barriére ä téte monstrueuse* du chemin 
creuz que descendent des vaches, au pas lourd, de la riviére 
glauque, abritée par des aulnes, ďune ligne frémissante de 
peupliers et de la Loire, la Loire indéflnie qui se répand 



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510 



REVUE DE ĽANJOU 



avec nonchalance entre des gréves ou bien étale ses eaux 
jaunätres par les grandes crues de printemps, sous un ciel 
gris et bas... Souvenez-vous des coteaux plantés de vignes, 
du vin qui rit dans la coupe, et je suis súr que vous aimerez 
tout de suite VAngevin de Paris, fleur nouvelle de notre pro- 
vince, que je vous prie ďaccueillir comme gage ďune entente 
cordiale entre les Angevins. • 

(ľest ä VAngevin de Paris que nous empruntons les nou- 
velles qui suiveot : 

— Le distingué paysagiste Damoye vient, aprés tant 
ďautres peintres, ďôtre séduit par la beauté de notre Anjou, 
et plus particuliérement par les bords de la Loire et du 
Thouet. Ne faut-il pas se féliciter qďayant accepté ľaimable 
hospitalité de son éléve, H. Lombard, Damoye soit venu cette 
année demander á notre náture si charmeuse les motifs qu'on 
a pu apprécier ä ľExposition de Monaco et ä la Nationale? 

— M. Armand Quénard, d'Allonnes, ciseleur-seulpteur, 
qui expose depuis six ans au Salón de la Société des Beaux- 
Arts, vient de livrer á la maison Mercery et C 1 * un buste de 
Marguerited'Anjou, qui ne le céde pas, en beauté sculpturale 
et en richesse décorative, á la Júlia et a la Théodora, récem- 
ment exposées aux Arts décoratifs. 

— Nous croyons savoir que M 116 Poineau, aquafortiste, dont 
le burín est chaque année plus apprécié au Salón, met la 
derniére main ä deux portraits de ses compatriotes de Mon- 
treuil-Bellay : le poéte Alphonse Toussenel, ďaprés Papety 
et Camille Ballu. 



Nous sommes heureux ďapprendre que notre distingué 
collaborateur, M. Mauvif de Montergon, vient ďétre nommé 
par S. S. Pie X, chevalier de ľOrdre de Saint-Grégoire-le- 
Grand. Qu'il veuille bien agréer nos plus sincéres compli- 
ments t 



Viennent d'étre promus ou nommés dans ľOrdre de la 
Légion ďhonneur. 
Officiers : 

M. le comte Henry de Castries, conseiller général, comman- 
dant le 68* régiment territorial ; 
M. Gauzy, commandant le bureau de recrutement d'Angers ; 
M. Josse, commandant-major au 6* génie. 




CHRONIQUE 



511 



Chevaliers : 
M. Def ranče, capitaine instructeur ä Saumur ; 
M. Delahet, capitaine au 6° génie ; 
M. Colin, capitaine au 6* génie, détaché a Tunis. 

Ont été promus officiers de ľlnstruction publique : 
M. Cheux, directeur de ľObservatoire de la Baumette 
auquel nous offrons nos sincéres compliments ; 
M. le D r Chevallier, ä Segré ; 
M. Cardi, administrateur du Petit Courrier á Angers; 
M. Fouillaron, délégué cantonal ä Cbolet; 
M. Le Fournis, conseiller de préfecture ä Angers ; 
M. Peyssonnié, docteur-módecin ä Saint-Matburin ; 
M. Vezin , ä Seicbes ; 

M. Villard , ä Angers. / 

Ont été nommés officiers ďAcadémie : 

M. Blanchet, conseiller municipal ä Pouancé; 

M. Boutard, directeur de la caisse postale ä Angers. 

M. Brault Albert, percepteur ä Blaison ; 

M. Brigain/juge de paix ä Montfaucon ; 

M. Carpentier, employé ä la sous-préfecture de Segré ; 

H. Cassagne, capitaine au 25* dragons ; 

M. ľabbé Cesbron, ä Angers ; 

M. Chollet, délégué cantonal ä Cheffes ; 

M. Dogreau-Maussion, délégué cantonal ä Corné ; 

M. Dufour, docteur-módecin ä Corné ; 

M. Fraysse, employé ä la sous-préfecture de Baugé ; 

M. Girollet, délégué cantonal á Cholet; 

M m * Jacoby , á Baugé ; 

M. Jagot, juge au tribunál de commerce ä Angers; 

M. Lacombe, compositeur de musique ä Liré; 

M. Lutscher, professeur de dessin ä Angers ; 

M. Martin, maire de Savenniéres ; 

M. Mignon, délégué cantonal á Saumur ; 

M. Moreau, docteur-médecin ä Angers ; 

M. Papin, homme de lettres ä Clefs ; 

M. Porcher, chef de division ä la préfecture ; 

M. Proteau, maire de Montsoreau ; 

M. Tricot, artiste lyrique ä Angers. 

X***. 



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TABLE DES MATIÉRES 



DU QUARANTE - NEUYIÉME VOLU M E 



JUILLET-AOUT 

ĽAnjou aux primitifs frangais. — Ch. Urseau 5 

Aux Pays du Soleil : I. De Marseille ä Port-Saíd ; II. Port-Saíd. — 

Albin Sabatier 25 

Sur les chemins de Vendée. — Plerre Oourdon 41 

Poésie : Cuivres; Les Bohémiens; Innocence. — Augusta Dupouy. 57 

Poétes de France. Frédérie Plessis. — Auguste Dupouy 61 

Ľeglise et la chápe Íle abbatiale de ľAbbaye d'Asniéres et rapport sur 

les fooille8 qui y ont été faites. — De la Brlére et J. Chappée. 71 

Saint-Nazaire et la Loire maritime. — Etlenne Port 101 

Souvenirs d'Eglise (suite). — A. Mauvif de Montergon 117 

La Révólution au jour le jour en Touraine (1789*1900) (suite). — 

H. Faye 133 

Résumé des observations météorologiques faites á la Baumette, pres 

Angers (juillet-aout 1904). — A. Cheux 147 

Chronique 149 



Elections pour le renouvellement du Conseil général et des 
Conseils d'arrondissement. — Départ de M. de Joly, préfet 
de Maine-et-Loire. — Inauguratlon de ľHôtel-de-Ville de 
Segré. — La Loire navigable. — Une mission militaire ita- 
lienne á Saumur. — Intervíew de M. Renó Bazin. — M. le cha- 
noine Urseau, correspondant du Comité des Sociétés des 
Beaux-Arts. — Deux augevins au Gonservatoire. — Prix 
de vertu. — Distinctions honorifiques : Légion ďhonneur, 
Palmes académiqués, Mérite agricoie, Médaille ďhonneur du 
travail. — Nécrologie : M. le général Doutreleau, M. Emile 
Louvet, M. le président Leliévre. 

A travbrs LB8 Livres iT lbs Rbvubs : Chanoine Dedouvres , La 
Afére de VEminence grise; — Abbé Chasle , Le Concordai ; — 
L. de Farcy, Un ateliér pour la reproduction des anciennes 
tapiueriet , etc. — Ch. U. 

Gravures. — Abbave ďAsniéres : deux pierres tombales ; pian de ľéglise 
abbatiale ; fouilles de 1903 (2 planches). 



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514 TABLE DBS MATIÔRR8 



SEPTEMBRE-OCTOBRE 



Écoles libres laiques á Angers pendant le xix« siécle. — L. -F. La 

Bessiére 157 

Le Beau. — Guy de Gharnacó 171 

Authentiques de Reliques provenant de ľancienne abbaye du 

Ronceray. — Gh. Urseau 179 

Aux Paya du Soleil (suite) : III. Le canal de Suez ; IV. Ismaľlia et le 

lac Timsah. — Albín Sabatier 187 

Le Cartésianisme á Sanmur. Louis de la Forge. — Joseph Pros t. 201 

Sur les chemias de Vendée (suite). — Pierre Gourdon 217 

Un romantique allemand. Novalis. — Oswald Hesnard 235 

Stanley, le roi des explorateurs et des reporters. — Joseph Joúbert. 253 

Souvenirs ďÉglise (suite). — A. Mauvif de Montergon 285 

La Révolution au jour le jour en Touraine (1789-1800) (suite). — 

H. Faye . 307 

Résumé des observations météorologiques faites á la Baumette, prés 

Angers (septembre»octobre 1904). — A. Cheux 317 

Chronique 319 

Congrés de la Loire navigable. — Congrés de Chirurgie, ä 
Paris. — VAngevin de Paria. — Cinquantenaire des cours 
municipaux. — Uň monument a F.-E. Adam. — Premiér 
Concert extraordinaire. — Premiér Concert populaire. — 
Société des Angevins á Paris. — Un vaillant angevin, G. Goujon. 
— Consécration de l'Eglise Notre-Darae. — Le Christ du 
Palais de Justice. — Election au Conseil ďarrondissement 
pour le canton de Thouarcé. — Douze cartes postales artis- 
tiques. — Gonférence sur ['Esperanto. — Nécrologie 
MM. ~ ' ' ' * ~ " ■ " * * ~ 



r*«* 



Brouard, général Broutta et Monden de Genevraye. — 



A travers les Livres ET les Rbvues : Salomon Reinach, Rapport 
sur le Concours des Aniiquités de la France; — Une page de 
M. E.-M. de Vogue* sur le Journal de bord ďun ašpirant ; — 
Bonnet, English Proverbs ; — Abbé Ch. Marchand, La 
Religion ä Londres en 1904; — 32» session de ľAssociation 
francaise pour ľavancement des Sciences. — VEvenlail et 
Angers- Artiste > etc. — Ch. U. 

Chronique bibliographique 338 

GentiUhommes campagnards de Vancienne France, par Pierre 
de Vaissiere. — E. Lelong. 



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TABLE DES MATI&RBS 515 



HOVEMBRB-DÉCEMBRE 

Le portrait de Louis XI conservé a Béhuard. — Ch. Urseau 341 

A propos ďun livre récent. Le Journal de bord ďun ašpirant , par 

Avesnes. — Ambroise Jamet 351 

Vieux procés angevins (xvi e siécle). — A. de Villiers 365 

Fantaisie8 sur ľétymologie. — A.-J. Verrier 371 

Ecoles libres laíques ä Angers pendant le xix* siécle (suite). — 

L.-F. La Bessiére 377 

Poésies : Aux gars des champs ; ľAbri dangereux ; l'Ouragan. — 

André Cerveaux MS7 

La Loire navigable. — P. Bigeard 391 

Cent portraits dessinés par Dávid ďAngers. — Henry Jouin 121 

Sur les chemins de Vendée (suite). — Pierre Gourdon 119 

Un Angevin lauréat de ľAcadémie de Médecine. — D r A. Ouichard 457 

La Révolution au jour le jour en Touraine (1789-1800) (suite). — 

H. Faye 4G3 

Siége du Fort Saint-Martin et fuite des Anglais de ľile de Ré. Rela- 
tion historique écrite en latin au xvii* siécle par Jacques 
Isnard, traduite en francais en 1879 par le D r Atgier (suite). — 
D' Atgier 477 

Résumé des observations météorologiques faites ä la Baumette, prés 

Angers (novembre-décembre 1904). — A. Cheux 489 

Chronique 491 

Réunion de la Société de Géographie commerciale. — Séance 
de rentrée de ľEcole de Médecine et de Pharmacie. — Séance 
de rentrée des Facultés catholiques. — Séance de rentrée de 
ľEcole supérieure d'Agriculture. — Séance solennelle de la 
Société nationale d'Agriculture, Sciences et Arts. — La messe 
de la Croix-Rouge. — Deuxiéme et troisiéme Concerts popu- 
laires. — M Ua flíulot en Amérique. — Société des Amis des 
Arts. — L'Espérauto. — Dons dfe M me Leferme au Musée des 
Beaux-Arts. — Gillesde Rais serait-il innocent? — Les Ange- 
vins et les somnambules. — V Angevin de Paris. — Quelques 
nouvelles empruntées ä Y Angevin de Paris. — Distinctions 
honorifiques : M. Mauvif de Montergon, chevalier de Saint- 
Grégoire; Légion ďhonneur; Palmes académiques. — X** # . 

Ghavures : Quatre portraits de Louis XI. — Huit vues des travaux d u 
pont de ľAUeud (Loire navigable). 



Le Directeur-Gérant : G. GRASSIN. 



Angers, ixnp. Gennain et G. Grassin. — 77-5. 



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Charles Mbrri. — La Reine Margot et la fln des 
Valois (155; 1615) d'aprôs les méznolres ét les 

documents. in-8° 7 50 

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Ferri Písaní — Les Perverti*. Roman ďun potacbe. 3 50 
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m 8° 4 » 

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papier de cuve 250 » 

Marius Vachon. — Ľ Hotel de Ville de Paris 60 » 

C A. Saintb Beuve. — Livre ďamoar, in 8° 25 » 

A. Delahayb. — Les grôres envJsagées. avec leurs 

rapport*, avec les obligations, in 8° ^4 » 

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D r G. Goudraih. — Ľeau oxygénée et sea appiica 

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Jules pe Gaultikr. — Nietzsche et la rôforme philo • 

sophique, grand in-18 ; 3 50 

Gaston Paris.— Aventures merveiileuses de Hnon 
de Bordeaux, Pair de France et de la Belie Esclar 
monde, ainai que da Petlt rol de Fóórie Aube 
ion, in-4 e , 15 » 

A Vbnturi. — La Madone, reprôeentation de la 

Vierge dana ľart, ln-4° 10 » 

Capitaine Danrit. — Evasion d'empereur ín 8° 5 » 

Gaston Donnbt. — Histoire de la guerre russo- 

Japonaise, in 4° 7 50 

Annuaire dn Bnrean des Longitudes, pour ľan 1905 1 50 

Henri CouriN. — Lea plantes qui nourrissent i 50 

— — — guarissent 150 

— — — tuent i 50 

J o anny Martin. — Les lepidoptôres d'Europe in-8°. 9 »* 
Abbs Georges Bertin. — Histoire critigae des évé- 

nements de Lourdee,— • Apparillons etguérisons, 

in-8° 4 50 

Louis Laloy.— Aristoxéne de Tarente et la muslqae 

de ľantiquitô, in-8° 12 » 

Tarsot. — Les ócoles et les ecoliers a tr*Vera lea 

ftges * 4 u 

Paul Viardot, Histoire de la musiqae, in-18 

jósus..., 3 50 

R. P. Laqrange, Etude sur les Religions sémitiques, 

in-8° raisin 10 » 

D r Orro Nordbnskjold, Au póle antarciique, in-8° 

orné de 105 illostrations et eartes 10 » 

Gyp, Cloclo, román 3 5o 

Gyp, Le Friqaet, romaa, in 18 3 5U 

Jban Marbab, Contes de la vieitte Fraoce in-18 3 50 

Gabriel Bonhommb (officier de marine dómission- 

nai»e), Trois ans rue Royale (oaoeurs ministé- 

rlelles), illnstré par Grandjouao 3 50 

Camillk Pert, Le dernier ori du tavolr vlvre, 

in 16 3 50 

Abbé Pierre Dabry Les catholiques ŕôpublicains, 

Histoire et SouTenirs (1890 1903), in 18 Jósus,. . 4 » 

Elémir Bourges, La nef, in 16 3 50 

Ernest Cartibr, Léonce de Lavergn* (1809-1880), 

in 16 3 » 

Seconde misbion Hourst. Dana les rapides du Fleuve 

Blen. Premiére canonniôre fraccaise sur le 

haut Yang Tse Kiang, par le lieutenant de vaia- 

seau Hourst, in 8° 10 » 

Jban Dbstrbm, Le dossier i'un dóportô de 1804 3 j» 

Henry Poulet, Thiaucourt (1787 1799), in-4° 4 m 

Finanses et comptabilitô communales, Guide pra- 

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ďaventures sur la guerre russo japonaise, 

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tion du dráme de William Sbakespeare, in-18. 3 50 

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Eugénie Nolent. — De Hogel anx Gantlnes du Nord, 

in-12 i » 

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